Catégorie : Tome 3

LA TÉLÉGONIE : TÉLÉMAQUE ET TÉLÉGONOS

 

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Avant de mourir, le mensonge se lève dans toute sa puissance.
Mais les gens ne comprennent que la leçon de la catastrophe. Faudra-t-il qu’elle vienne pour qu’ils ouvrent les yeux à la Vérité ?
Je demande un effort de tous pour que cela ne soit pas nécessaire.
Seule la Vérité peut nous sauver : la vérité dans les paroles, la vérité dans l’action, la vérité dans la volonté, la vérité dans les sentiments.

Message de Mère du 26 novembre 1972

 

On ne peut que déplorer que la dernière œuvre du cycle troyen, la Télégonie « ce qui doit naître dans le futur », ne nous soit pas parvenue. Ce dernier volet aurait été composé par Eugammon de Cyrène au milieu du VIe siècle avant J.-C. et nous n’en avons que les résumés très succincts de Proclus et d’Apollodore. Mais la Connaissance évolutive ne disparaît jamais car elle est enregistrée dans les plans subtils et peut-être même aussi dans la matière corporelle qui participe, à un certain niveau, de l’unité. Cette vérité commence à peine à être entrevue par la science.

Le fait que cette Connaissance ne reste pas « disponible » aussi facilement à toutes les époques résulte sans doute du phénomène d’alternance des forces d’union et de séparation qui semble se traduire par l’oscillation du positionnement de la conscience entre les deux cerveaux. Depuis près de treize mille ans, nous sommes descendus de plus en plus profondément dans le processus nécessaire à l’individuation, perdant également progressivement la facilité d’accès à la Réalité, à la Vérité, au Tao, etc., quel que soit le nom que l’on donne à l’Impensable. La Connaissance s’est retirée à l’arrière-plan où il est plus difficile de l’atteindre.

La fin de la Théogonie d’Hésiode mentionne les enfants qu’Ulysse eut de Circé : Latinos, Agrios et Télégonos « qui régnèrent au fin fond des îles divines sur les Tyrrhéniens ». Elle évoque aussi Nausithoos et Nausinoos, ceux que lui donna Calypso.

Aucun élément ne nous est parvenu pour expliquer le sens des noms Latinos et Agrios, fils de Circé, ni leur royauté sur les îles Tyrrhéniennes. On peut seulement déduire de leur filiation qu’il s’agit d’un perfectionnement de la « vision discernante de la Vérité » qui doit accompagner le travail de Télégonos « ce qui doit naître dans le futur  ».

(Concernant le préfixe τηλε, rappelons que, pour des raisons de cohérence générale, nous avons fait prévaloir pour Télémaque un sens d’éloignement temporel alors qu’il signale le plus souvent un éloignement spatial. Télémaque peut donc aussi être compris comme « celui qui est loin du combat », c’est-à-dire celui qui est sorti de la dualité, qui œuvre par intégration et non plus par exclusion. Ou encore comme celui qui « fait le yoga en élargissant sa conscience » dans la matière, car c’est un fils de Pénélope. De même Télégonos peut être interprété comme « ce qui naît de façon la plus extensive » dans l’esprit, car c’est un fils de Circé.)

De même, nous sommes peu renseignés sur Nausithoos et Nausinoos, les fils de Calypso. Ils représentent des résultats de la longue période d’intégration qui a lieu avant l’entrée dans le nouveau yoga : « une évolution extrêmement rapide », soulignée à de nombreuses reprises par Mère, ainsi qu’une « intelligence du chemin ». Si nous adoptons la filiation donnée par Apollonios qui fait de Calypso une fille d’Atlas, il s’agirait d’un travail de perfectionnement du mental dans l’ascension des plans de conscience.

Selon le résumé qui nous est parvenu, la Télégonie commençait après le massacre des prétendants, là où l’Odyssée prenait fin :

Les prétendants morts furent brûlés. Ulysse fit des sacrifices aux nymphes puis voyagea à Élis où il rendit visite à Polyxénos. Celui-ci lui fit présent d’un cratère sur lequel étaient contées les histoires de TrophoniosAgamédès et Augias.

Il se rendit ensuite dans la province de Thesprotie et épousa la reine Callidicé qui lui donna un fils, Polypœtès. Il se battit au côté des Thesprotes (ou bien à leur tête comme leur roi) dans une guerre contre leurs voisins qui les avaient attaqués. Arès obligea les troupes d’Ulysse à se replier. Athéna s’opposa alors à son frère, mais Apollon s’interposa pour ramener la paix. A la mort de Callidicé, la royauté passa aux mains de Polypœtès, et Ulysse retourna à Ithaque.

Dans le même temps, sur l’île d’Aia, Circé élevait seule Télégonos, le fils qu’elle avait conçu avec Ulysse. Sur le conseil de la déesse Athéna, Circé révéla à Télégonos le nom de son père afin qu’il puisse partir à sa recherche. Elle lui donna une lance extraordinaire surmontée d’un dard venimeux de raie, œuvre d’Héphaïstos.

Télégonos s’embarqua avec quelques marins, mais une tempête les rejeta sur les côtes d’une île qu’ils ignoraient être Ithaque. Afin de constituer une provision de vivres, ils se livrèrent au pillage et volèrent le bétail qui se trouvait appartenir à Ulysse. Pour défendre son bien, ce dernier intervint et un combat s’engagea. Télégonos le blessa mortellement avec sa lance, réalisant ainsi la prophétie de Tirésias qui avait prédit que la mort d’Ulysse lui viendrait de la mer. Tandis qu’il gisait agonisant, Ulysse reconnut son fils Télégonos. Ce dernier, après s’être lamenté de sa méprise, ramena le corps de son père dans l’île d’Aia, accompagné de Pénélope et de Télémaque. Circé brûla la dépouille et rendit les autres immortels.

Puis Télégonos épousa Pénélope, et Télémaque s’unit à Circé.

Dans les débuts de cette nouvelle étape vers l’union intégrale, au-delà du yoga personnel, le chercheur s’ouvre à de multiples possibilités (Ulysse rencontre Polyxénos « celui qui expérimente de nombreuses choses étranges » en Élis, la province où est située Olympie, ville symbolique des chercheurs qui ont accompli le yoga personnel et sont parvenus au surmental).

Puis intervient une mise en garde avec l’histoire des deux célèbres architectes,  Trophonios « celui qui nourrit l’évolution de la conscience » et Agamédès « celui qui a un puissant dessein », qui volaient les biens du roi Augias « lumière éclatante ». (Polyxénos fit présent à Ulysse d’un cratère sur lequel étaient contées les aventures de TrophoniosAgamédès et Augias). Ce mythe a été étudié précédemment au Chapitre 2 dans une variante où le roi était nommé Hyrieus : les deux architectes puisaient subrepticement dans les trésors du roi avant d’être démasqués puis tués.

Il s’agit ici de la tentation de ceux qui ont une grande capacité d’organiser la Connaissance –  capacité issue du travail du yoga, car ils sont fils d’Erginos – de faire usage à leur propre profit, c’est-à-dire à ce stade à celui du but qu’ils considèrent comme le meilleur, des « lumières de vérité » reçues de l’être psychique ou de l’Absolu. Le yoga ne doit plus en effet être mené par l’aventurier, même s’il s’agit de la plus haute Connaissance ou libération, mais par et pour le Divin seul.

Le chercheur prend alors pour but un travail approfondi d’exactitude, qui poursuit la transformation psychique (Ulysse épousa la reine Callidicé « la juste manière d’agir en vérité »). C’est un yoga qui suit exactement « les intuitions intérieures issues du plus haut de l’esprit » (l’union a lieu en Thesprotie, région où est « mis au premier plan ce qui parle selon les dieux »). Le fruit en est Polypœtès dont le nom semble signifier « celui qui fait de nombreuses créations sur le plan de l’esprit » (Callidicé conçut d’Ulysse un fils, Polypœtès).

Puis le chercheur rentre dans un conflit intérieur, prétexte à repositionner les aides supérieures qui ont accompagné le yoga jusqu’à ce point (Ulysse ayant pris la tête des Thesprotes dans une guerre contre leurs voisins qui les avaient attaqués, les dieux se mêlèrent au combat).

Tandis que le pouvoir spirituel agissant par le renouvellement des formes tente de se maintenir, il se heurte à l’opposition du maître du yoga, avant que la lumière psychique n’impose finalement la paix (après qu’Arès eut fait refluer les troupes d’Ulysse, Athéna s’opposa à lui, mais Apollon apaisa leur querelle). Ainsi commence à se réaliser la prémonition d’Héra qui savait que les enfants de Léto devaient être de plus grands dieux que les siens. Dans le nouveau yoga, il n’y aurait plus en effet la nécessité de la destruction des formes pour que le progrès évolutif s’accomplisse.

Lorsque l’acte juste est acquis, les capacités créatrices déjà présentes avec l’action juste deviennent pleinement « inspirées » (lorsque Callidicé meurt, Polypoitès devient roi des Thesprotes).

Dans le même temps « la vision discernante de la Vérité » issue de la lumière supramentale consolide les bases du futur discernement dans tous les détails sans que le chercheur puisse faire la liaison avec le travail de transparence qui l’a généré (Circé, fille d’Hélios, éleva seul Télégonos « ce qui naît au loin »). Cela se passe en une petite partie isolée de la conscience, la première à être totalement « clarifiée » (sur l’île d’Aia). En effet, si Télémaque représente ce qui se développer dans le futur comme conséquence du travail de transparence orientée vers « la vision globale d’une plus grande liberté » ou « la vision de la trame », dans le mental intuitif – il est fils d’Ulysse et de Pénélope, descendante de Taygète -, Télégonos représente ce qui va apparaître dans le futur comme conséquence du travail de « transparence » effectué en vue de « la vision discernante en vérité dans tous les détails » – il est fils d’Ulysse et de Circé.

Une fois que cette « vision en vérité des détails » est suffisamment développée, elle doit reconnaître le travail de transparence qui l’a engendrée (conseillée par Athéna, Circé dévoila à Télégonos le nom de son père afin qu’il puisse partir à sa recherche).

L’aventurier prend acte que le travail de transparence est accompli lorsqu’il reconnait comme une continuation de ce travail les premières émergences du nouveau yoga qui l’ont arrêté, ce qui est confirmé par sa vision de Vérité (Ulysse fut blessé mortellement par Télégonos avant de le reconnaître, et sa dépouille fut brûlée par Circé).

La transparence étant réalisée, c’est-à-dire la fin des transformations psychique et spirituelle, la transformation supramentale peut alors commencer dans le corps. Ce qui a été réalisé dans la vision discernante en vérité doit désormais œuvrer à une vision élargie (le fils de Circé, Télégonos, épouse Pénélope) tandis que ce qui a été réalisé dans la vision évolutive élargie doit désormais travailler à une perception des détails en vérité (Le fils de Pénélope,Télémaque, s’unit à Circé).

Ces unions en croix, le fils issu d’une union épousant l’autre femme (ou partenaire) de son père, expriment la nécessité de parfaire la transparence, pour permettre la libre circulation des énergies divines dans le corps. La Force divine (la Shakti) doit pouvoir travailler librement dans le corps soit depuis le haut soit depuis le bas selon les nécessités de la transformation et les résistances rencontrées.

Les protagonistes accèdent finalement à la non dualité (Circé rend immortels Télémaque, Télégonos et Pénélope).

Cette dernière œuvre du cycle introduit donc les phases les plus avancées du yoga. Si nous disposons de trop peu d’éléments du côté de la Grèce ancienne pour les approfondir, peut-être en trouverait-on davantage dans le Mahabharata et dans les Védas, et même dans les textes de l’ancienne Égypte gravés dans la pierre.

Car si Victor Hugo écrivit à propos d’Homère dans son William Shakespeare  (première partie, Livre II, Les Génies) « Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore. », nous pouvons à l’inverse comprendre maintenant qu’Homère était la dernière lumière d’un monde qui plongeait dans l’obscurité.

 

ET MAINTENANT…

Dans l’Iliade et l’Odyssée, Homère insiste donc tout particulièrement sur deux étapes avancées du yoga qui se traduisent par des renversements dans la conscience.

Il affirme d’abord que la vérité évolutive doit être recherchée dans une acceptation totale de l’incarnation où sont unis l’esprit et la matière, et non dans une voie exigeant de renoncer au monde et visant la seule libération en quelque paradis de l’esprit, sur la terre ou après la mort. C’est le premier grand renversement raconté dans l’Iliade avec la guerre de Troie.

Il énonce ensuite que la sagesse, la sainteté ou le génie ne sont pas les sommets de l’humanité. L’aventurier de la conscience doit aller au-delà pour poursuivre l’évolution. Si l’homme doit croître dans le mental, il doit ensuite le dépasser, non seulement par une purification approfondie des hauteurs de l’intelligence, mais aussi par celle des racines de l’évolution. C’est le second tournant décrit en détail dans l’Odyssée.

Une « transparence parfaite » doit être réalisée, de haut en bas – Ulysse, issu du surmental par sa mère, œuvre par le mental intuitif, Pénélope – afin de permettre l’action des forces divines pour la transformation de l’homme en un Homme divinisé, en qui l’esprit et la matière ne font qu’un, sur cette Terre et non en quelque paradis de l’esprit après la mort.

Par les nombreuses aventures d’Ulysse en Égypte, il laisse entendre que cette vision de l’évolution était déjà celle des initiés de l’Égypte ancienne, vision qui devait également faire écho à celle des Rishis de l’époque védique que Sri Aurobindo appelle « les temps de l’Intuition ».

Que peut-on alors comprendre des voies qui, de nos jours, doivent être privilégiées pour accompagner l’évolution, s’il est vrai que l’homme doit désormais y participer consciemment ?

Homère n’annule pas les anciens yogas, même si le chercheur semble devoir traverser des périodes de doute lorsque, par exemple, Achille fait subir des outrages au corps d’Hector. Car le chemin implique des accomplissements qui doivent ensuite être dépassés pour accéder à l’étape suivante. On ne peut en effet annuler la raison tant que n’est pas vaincue l’illusion, abolir un ego (le lion de Némée) qui n’a pas été construit, ou vaincre des désirs (l’hydre de Lerne) qui maintiennent d’autant plus leur emprise qu’ils ont été contraints ou réprimés, ou encore renoncer à l’effort si l’on ne lui a pas d’abord permis de porter tous ses fruits (Sisyphe).

Homère s’appuie donc sur la structure générale des anciens yogas pour proposer une synthèse supérieure. Il maintient la nécessité de la spiritualisation du mental qui implique tout à la fois sa purification et l’ascension des différents plans jusqu’au surmental afin de réaliser une parfaite individuation puis une clarté « en haut » (la libération en l’Esprit). Mais il insiste également sur la purification de la nature inférieure et la libération des modes de la nature afin d’obtenir une transparence « en bas » (la libération de la Nature). Par différents artifices, il indique que les progressions dans les deux voies doivent être menées parallèlement.

Sans les développer, il intègre les bases théoriques, les expériences et les erreurs énoncées par d’autres auteurs, tels les combats contre les illusions, la peur, les désirs et l’ego, les nombreux pièges ou s’engouffre le mental (par exemple les erreurs redressées par Thésée, le manque de consécration de Minos, de Laomédon ou encore des prétendants et de leurs serviteurs etc.). Il souligne que « l’adversité » est le plus souvent induite par le subconscient (Poséidon, « l’ébranleur de la terre »). Celui-ci œuvre dans le même but que les forces spirituelles qui nous paraissent favorables, laissant entendre que les obstacles constituent le meilleur moyen de progresser.

Ce n’est donc pas une voie précise qu’il propose, mais davantage une carte du territoire dans lequel chacun doit tracer son propre chemin s’il veut participer activement à l’évolution.

Près de trois millénaires plus tard, Sri Aurobindo nous offre, avec les mots d’aujourd’hui et en intégrant l’expérience des millénaires passés, une « carte » semblable à celle que nous a léguée Homère.

Nous n’avons pas la prétention d’en faire ici un résumé en quelques lignes mais seulement le désir d’inciter le lecteur à se tourner vers cette œuvre prodigieuse.

Prenant la suite d’Homère, il définit dans le détail le mouvement d’élargissement du mental par l’ascension des plans de conscience et les processus de la libération en l’esprit ainsi que celle de la Nature.

Il donne également une importance primordiale au contact avec le Divin intérieur qui se manifeste tout d’abord par une quête de beauté, d’harmonie et de connaissance plus grande. Ce contact permet la purification et l’orientation de la nature extérieure « qui amène la juste vision dans le mental, la juste impulsion et le juste sentiment dans le vital, le juste mouvement et la juste habitude dans le physique, tous états tournés vers le Divin, tous reposant sur l’amour, l’adoration, la bhakti » afin d’obtenir « la réalisation de l’être psychique », la soumission de la nature extérieure à l’âme. Cette « psychisation » amène non seulement l’exactitude, mais appelle aussi l’ouverture vers les hauteurs et l’union au Divin en l’esprit, puis la descente d’un principe spirituel supérieur lorsque le canal a été clarifié.

Sri Aurobindo recommande d’éviter le chemin qui vise en premier lieu l’ascension de la Kundalini car il présente de grands risques tant que l’ego est présent. Il préconise également d’assouplir, clarifier et discipliner l’intellect en attendant qu’une intuition purifiée ne prenne le relais.

Après l’exposé détaillé des différentes voies de yoga, il encourage chacun à suivre celle qui correspond à sa nature, et pour les plus engagés, à progresser sur tous les fronts à la fois, par un yoga intégral qui s’applique à l’ensemble de l’être sans s’attarder à aucune méthode particulière. Comme Homère, il ne privilégie aucune forme ni aucun procédé, laissant à chacun le soin de trouver sa propre méthode de yoga tant il est vrai que « la vie spirituelle ne peut exister dans sa pureté que si elle est libre de tout dogme mental ».

Son yoga excluant le retrait du monde, le renoncement n’est pas nécessaire, mais le détachement reste indispensable :

« Nombre d’éléments appartenant aux anciens systèmes sont nécessaires sur le chemin : ouvrir plus largement le mental, l’ouvrir au Moi et à l’Infini, émerger dans ce que l’on a appelé la Conscience Cosmique, dominer les désirs et les passions. Un ascétisme extérieur n’est pas essentiel, mais la conquête du désir et de l’attachement et la maîtrise du corps, de ses besoins, de ses appétits et de ses instincts sont indispensables. Les principes des anciens systèmes se combinent : la voie de la Connaissance, par le mental qui apprend à discerner entre la Réalité et les apparences, la voie du Cœur, qui est celle de la dévotion, de l’amour et de la soumission, et la voie des Œuvres, où la volonté se détourne des motifs d’intérêt personnel pour se diriger vers la Vérité et le service d’une Réalité plus grande que celle de l’ego. » (L’enseignement de Sri Aurobindo par lui-même, « On himself », 1934)

Son yoga repose essentiellement sur une aspiration – à la fois besoin « d’autre chose » et volonté de transformation –  sur la sincérité, et sur un « surrender », terme qui fait référence aux notions de consécration, lâcher-prise, soumission à l’Absolu et don de soi.

Il expose les phases ultérieures du yoga au-delà de celles décrites dans La Télégonie : en premier lieu la fin de la transformation spirituelle « qui est la descente, stabilisée, d’en haut, de la paix, la lumière, la connaissance, la puissance, la béatitude, la prise de conscience du Soi, du Divin, d’une conscience cosmique supérieure et la transformation en cela de toute la conscience », puis la transformation supramentale qui est la divinisation de la nature toute entière. L’ensemble du processus évolutif est illustré dans son poème Savitri.

Enfin, pour les siècles ou même les millénaires à venir, il évoque certaines caractéristiques de l’Homme supramental et les conditions de l’établissement des premières communautés d’êtres parvenus à ce degré d’évolution.

Mais l’humanité ne peut accéder directement à l’Homme supramentalisé, qui, dans sa définition, ne passe plus par les processus de la Nature ordinaire telle que la naissance et la mort. Le premier pas est donc de réaliser un être intermédiaire que Mère a appelé le surhomme qui en aucune façon ne doit être confondu avec le surhomme de Nietzsche. Il ne s’agit pas non plus d’un homme amélioré, plus saint, plus sage ou doté d’un plus grand génie, mais d’un être qui, par l’évolution et la transformation, arrivera à manifester les forces et la conscience supramentales (Cf. Agenda T2, 18 Juillet 1961).

C’est ce passage qui a été consigné dans les treize volumes de l’Agenda. Il commence avec « le renoncement à la sérénité du détachement total et à l’attitude d’autorité que confère l’union totale avec le Divin, obtenue à partir de la vision intérieure de la vérité ». Car, comme l’explique Mère, « poursuivre dans la voie de la sérénité absolue implique le retrait de l’action. Et comme le but est de réaliser le Supramental sur la terre, l’action est nécessaire ». (Cf. Agenda de Mère, T1)

Confident de Mère durant de nombreuses années et familier de l’œuvre de Sri Aurobindo, Satprem a tenté de donner les premières clefs de passage dans son livre La Genèse du Surhomme.

Ayant renoncé à changer le monde avant de s’être transformé lui-même, ayant choisi la voie du monde et non l’évasion dans les royaumes de l’esprit, le chercheur pourra d’abord prendre l’habitude de se retirer au-dedans, de faire « un pas en arrière » pour se positionner dans une clairière silencieuse où la mécanique habituelle n’a plus de prise, pour se « désidentifier ». Cette désidentification est pratiquée sur de nombreuses voies et par de multiples méthodes.

Puis il observera attentivement les moindres évènements, les moindres vibrations, sans les « rectifier » automatiquement, c’est-à-dire sans les recouvrir instantanément par les filtres de ses espoirs, de ses désirs, de ses préférences, de sa moralité, de ses croyances, de ses attirances ou de ses répulsions, et de ses habitudes. Alors, petit à petit, il percevra « la loi du rythme » qui est celle de l’exactitude, et entrera dans une nouvelle compréhension à travers les moindres détails du quotidien.

Et Satprem note en quelques brèves formules certaines clefs qui complètent ou expliquent le travail d’Ulysse, celui de la transparence sur laquelle il insiste lui aussi particulièrement :

  • « Tout va dans le sens » : il n’y a ni obstacles, ni choses négligeables ou négatives, ni circonstances contraires, mais seulement de l’inconscience.
  • « Regarde la Vérité qui est partout » : coexistant avec sa déformation, et il y a une vibration vraie dans chaque chose.
  • « Du dedans au dehors » : le chercheur apprend à voir que tout trouble intérieur provoque un dérangement dans la matière, et qu’inversement, celle-ci répond par l’harmonie à la vérité intérieure.
  • « Chaque seconde totalement et clairement » : le chercheur doit faire croître son feu intérieur, son intensité de présence à l’instant et sa transparence.

A la suite de Sri Aurobindo qui exprime que le chemin est une voie d’ascension puis d’intégration dans les profondeurs afin d’y faire descendre la lumière conquise dans les hauteurs, Satprem explique qu’il s’agit d’une voie de descente qui demande de « clarifier » sans cesse, d’un fonctionnement très humble, très loin des grandes illuminations et révélations de la voie de l’ascension, car, nous dit-il, « nous avons été faussés par la tradition du visionnaire, par les vérités partielles conquises par nos efforts, nos vertus et nos méditations qui emprisonnent plus solidement que tout ». C’est par nos tâtonnements, nos trébuchements et nos erreurs que nous progressons.

Il insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’évènements, d’incidents ou de rencontres inutiles ou sans importance, rejoignant Mère qui affirmait que les choses que nous jugeons négligeables ont souvent plus d’importance que de soi-disant grands évènements.

Et plus le chercheur avance, plus il devient conscient d’une « réponse » dans les faits et d’une Aide qui ne lui a jamais fait défaut et sait où il va.

Son besoin de vérité augmente en proportion de son étouffement. « Son feu se forme par les parcelles de conscience qu’il met dans une inconscience », jusqu’à ce qu’il entre dans l’émerveillement de l’exactitude, partout et dans chaque seconde, jusqu’à ce qu’il touche à l’Harmonie du nouvel état, avec l’aide du pouvoir de Vérité qui presse sur le monde.

 

Par-delà les millénaires, d’Homère à Sri Aurobindo, nous voyons avec émerveillement qu’une même vision de l’évolution se poursuit d’âge en âge. Sans doute les accomplissements présentés dans cette mythologie peuvent-ils nous sembler si éloignés de nous que le découragement peut nous saisir avant même d’entrer sur le chemin. Mais jamais l’enfant ne marcherait ni ne parlerait si son aspiration à croître ne l’emportait sur tout. De même, refusons toute tiédeur, laissons ce besoin nous porter et naître en nous le feu intérieur. Nous avons la chance immense de connaitre le sens de notre évolution, d’en avoir les clefs et de savoir ce qui nous attend sur le chemin. Peu importe alors la longueur de la route si nous accompagnent les paroles de ces visionnaires, fondées sur leur expérience, qui nous promettent un monde de joie.

Si parfois la Terre peut nous sembler abandonnée des dieux, et l’homme livré à ses démons, gouverné par l’inconscience et le mensonge, n’oublions jamais que les obstacles sont aussi des grâces, et travaillons dans la vérité et pour la Vérité, faisant confiance à la parole de Sri Aurobindo dans « The Hour of God » :

« Ne laisse pas la prudence du monde murmurer de trop près à tes oreilles car c’est l’heure de l’inattendu ».

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Les prétendants dans la Prairie d’Asphodèles et Ulysse chez Laërte (Chant XXIV)

 

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Les âmes des prétendants étaient guidées par Hermès. Au-delà du cours de l’Océan et du Rocher Blanc, au-delà des Portes du Soleil et du pays des Rêves, elles atteignirent enfin la Prairie d’Asphodèles où les ombres habitaient. Elles virent celles d’Achille, de Patrocle, d’Antiloque et d’Ajax, puis survint celle d’Agamemnon et de tous ceux qui auprès de lui avaient trouvé la mort. Agamemnon évoqua la mort glorieuse d’Achille : Thétis sortant des flots accompagnée des Néréides pour un dernier adieu au corps de son fils, le chant des neuf Muses en son honneur, le deuil des dieux et des hommes ensembles pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, ses cendres déposées dans une urne avec celles de Patrocle, le tertre funéraire et les magnifiques prix offerts par Thétis aux gagnants des jeux funèbres.

Agamemnon, à la vue des prétendants, s’étonna de la présence en ces lieux d’autant de si grands héros, tous jeunes gens du même âge. Il interrogea alors Amphimédon, fils de Mélaneus, qui l’avait hébergé lorsqu’il partit convaincre Ulysse de participer à la guerre. Celui-ci lui décrivit la pression exercée par les prétendants sur Pénélope et le tissage du voile qui n’avait pas de fin. Puis il raconta la ruse dévoilée, l’achèvement du voile, la mauvaise conduite des prétendants face au mendiant Ulysse, leur mort perpétrée par ce dernier et leurs cadavres gisant sans sépulture.

Agamemnon loua alors la fidélité et la persévérance de Pénélope, lui qui était mort à cause de la perfidie de son épouse Clytemnestre.

Pendant ce temps, Ulysse et ses compagnons arrivèrent chez Laërte. Tandis que ces derniers préparaient le festin, il vint auprès de son vieux père dans le verger, se demandant si celui-ci allait le reconnaître. Dolios et ses fils étaient loin, travaillant au mur de clôture.

Laërte, le cœur plein de chagrin, était pauvrement vêtu mais son verger était magnifiquement tenu. Ulysse, sans se dévoiler, lui en fit la remarque, se faisant passer pour un étranger. Mais il ne put se contenir longtemps devant la détresse de son père et se jeta dans ses bras, lui annonçant la mort des prétendants. Pour le convaincre, il dut toutefois lui montrer sa cicatrice et lui rappeler les arbres qu’il avait reçus de lui étant enfant.

Laërte craignant que les Céphaléniotes n’accourent pour les attaquer, ils revinrent au logis. Le vieillard prit son bain et comme il était rendu plus grand et plus fort aux regards par Athéna, Ulysse comprit que c’était l’action d’un dieu.

Laërte rappela son exploit à la tête des Céphaléniotes contre la ville de Néricos. Puis Dolios arriva avec ses six fils et se réjouit de retrouver Ulysse.

Pendant ce temps, la Rumeur avait fait son œuvre. Les Achéens vinrent rechercher leurs morts à la demeure d’Ulysse pour les ensevelir, puis se rassemblèrent sur l’agora. Eupithès, dont le fils Antinoos avait été abattu d’une flèche par Ulysse, les harangua pour qu’ils empêchent le héros de fuir vers Pylos ou vers la divine Élide, et vengent leurs frères et leurs enfants.

Mais Médon les rejoignit et leur dit qu’il avait vu un dieu soutenir Ulysse. Halithersès, un des fils de Mastor, qui voyait le passé et l’avenir, leur rappela aussi les outrances de leurs fils (les jeunes prétendants qui ne croyaient plus au retour d’Ulysse) dont lui-même et Mentor les avait prévenus.

Mais nombre d’entre eux n’écoutèrent pas ces paroles d’apaisement et prirent les armes sous la direction d’Eupithès.

Athéna demanda alors à Zeus s’il comptait faire durer ce conflit, ce à quoi il répondit qu’il lui laissait toute latitude de faire comme il lui plairait tout en proposant de rétablir la paix en laissant le pouvoir à Ulysse et en versant l’oubli sur les familles endeuillées.

Comme le peuple en armes approchait de la maison de Laërte, l’un des fils de Dolios les vit et tous s’armèrent, y compris le vieil homme.

Avant le début du combat, Ulysse recommanda à Télémaque de se souvenir de ne pas entacher le renom des aïeux.

Puis Athéna s’approcha d’eux sous l’apparence de Mentor. Tout d’abord, elle donna à Laërte une vigueur nouvelle et lui fit lancer sa javeline sur Eupithès qui mourut aussitôt. Puis Ulysse et Télémaque tuèrent de nombreux Achéens jusqu’à ce que la déesse, d’un cri, ordonnât à la foule des gens d’Ithaque de cesser le combat. Comme Ulysse s’élançait pour les poursuivre, Zeus lança sa foudre devant Athéna-Mentor. La déesse dut alors demander à Ulysse d’arrêter ce combat entre guerriers valeureux s’il ne voulait encourir le courroux de Zeus. Le héros accepta le cœur plein de joie.

Athéna-Mentor scella alors la concorde entre les deux parties.

Bien que de nombreux exégètes anciens et modernes aient pu douter de l’appartenance de ce dernier chapitre de l’Odyssée au corpus initial, il permet de préciser certains points importants à ce moment du yoga : la reconnaissance des réalisations passées, l’importance majeure de la totale soumission au Divin (soumission qui est à la fois consécration et don de soi, impliquant de laisser la responsabilité du yoga au Suprême en abandonnant la prétention de vouloir opérer la transformation par soi-même) et la nécessaire transition d’un yoga qui procède par exclusion et élimination vers un chemin d’intégration totale des opposés qui transcende le processus de cause à effet (par un acte qui ne « pardonne » plus mais « efface »).

En premier lieu, c’est le surmental qui permet au chercheur la mise en perspective des réalisations passées et leur juste participation au processus évolutif (Hermès guide les âmes des prétendants). Ces réalisations sont examinées du point de vue de l’intégration divine (cela se passe dans l’Hadès, le lieu de réalisation de l’unité dans la matière), ce qui permet d’en conserver le souvenir dans la Vérité rayonnante du supramental. Tout d’abord, elles sont jugées dans leur rapport à la purification dans l’incarnation qui permet l’accès au monde supramental, à la connaissance des autres plans de conscience et au monde de Vérité (elles dépassent le « Rocher Blanc », « les Portes du Soleil », « la contrée des Rêves » pour parvenir « aux champs d’Asphodèles »).

Bien que le symbolisme de l’Asphodèle nous soit inconnu, la splendeur de cette fleur et la situation de la Prairie d’Asphodèles aux confins du royaume d’Hadès nous porte à la considérer comme un symbole du supramental puisque c’est un lieu au-delà des « Portes du Soleil ».

Les prétendants étant les symboles de réalisations supérieures, il est normal que leurs âmes rencontrent dans l’Hadès celles d’autres grands héros, respectivement symboles de « l’accomplissement de la libération » (Achille), des « glorieuses réalisations passées » (Patrocle), de « la vigilance » (Antiloque) et de « la conscience la plus haute » (Ajax). Homère insiste sur le fait qu’Achille appartient à la lignée des accomplissements majeurs (ses cendres sont avec celles de Patrocle), qui ont permis aussi au chercheur de recevoir de grandes « aides » sur le plan vital (les magnifiques prix offerts par Thétis aux gagnants des jeux funèbres).

Lorsque le chercheur met en rapport son ancienne aspiration tournée vers la perfection humaine et les réalisations qui en sont issues, il s’étonne que ces dernières aient été dépassées sitôt obtenues (Agamemnon s’étonne de voir en ces lieux les jeunes prétendants). Il en obtient l’explication en constatant que la « volonté de perfection » qui s’est manifestée au début du processus du grand renversement, portait en germe une vrille (Amphimédon, fils de Mélaneus, qui avait hébergé Agamemnon lorsqu’il partit convaincre Ulysse de participer à la guerre, lui décrivit le comportement des prétendants et leur mort).

Le chercheur prend alors conscience de l’aide que lui a apportée « la vision d’une plus grande liberté » alors que ce qui « aspire » en lui s’était égaré à poursuivre un perfectionnement de la nature actuelle (Agamemnon loua alors la fidélité et la persévérance de Pénélope, lui qui mourut à cause de la perfidie de Clytemnestre). Car, rappelons-le, il ne s’agit pas de rendre l’homme plus sage ou plus vertueux mais d’aller vers une autre humanité.

Il renoue avec la quête d’humilité entreprise sur le plan mental et constate que jamais elle n’a cessé d’œuvrer (Laërte, uni à Anticlée « l’humilité », est de piteuse apparence mais son verger est magnifiquement entretenu). Mais  cette « humilité mentale » ne peut reconnaître si la transparence est réalisée dans le vital (Laërte ne peut reconnaître Ulysse). Lorsque la reconnaissance est effective, elle permet de confirmer que la transparence mentale et vitale est parvenue à son terme. La continuité du yoga est alors bien établie.

Toutefois, une partie du chercheur encore marquée par la phase précédente – la consécration liée au yoga personnel – craint un puissant retour du mental le plus élevé qu’elle-même a autrefois mobilisé contre le nouveau (Laërte craint que les Céphaléniotes n’accourent pour les attaquer, peuple qu’il a dirigé autrefois dans une attaque contre Néricos « l’ouverture au nouveau »). Le chercheur comprend d’autant mieux le risque de récupération par le mental qu’il l’a développé autrefois au maximum de ses possibilités. Cette remarque inciterait à valider la filiation d’Ulysse donnée par Hygin, à savoir que son grand-père Arcisios, fils de Laërte, serait un fils de Céphale, lui-même fils de l’éolien Déion.

Le guide intérieur ravive alors la flamme de l’engagement de tout l’être qui a réalisé l’humilité (Athéna, le guide intérieur, donne belle stature à Laërte, veuf d’Anticlée).

Bien que ce ne soit pas indiqué dans ce chapitre, on peut admettre que le personnage de Dolios « fourbe, trompeur » mentionné ici soit le même que le père de Mélantheus (le chevrier) et de Mélantho (la dame de compagnie de Pénélope) massacrés par Ulysse. Sa femme est une vieille Sicilienne, « celle qui est de mauvaise foi », ce qui montre le danger d’une progression dans « une fausseté sournoise » si une attitude juste ne vient la contrecarrer. Il aurait donc été logique qu’Ulysse les combatte et les tue également. Or il n’en est rien et Homère présente ici Dolios avec ses six fils sous un jour plutôt favorable : ce sont de fidèles serviteurs de Laërte, contribuant à entretenir son verger de belle façon, et démontrant leur affection et leur fidélité à Ulysse.

Icarios « l’ouverture vers les hauteurs de l’esprit » avait offert Dolios comme serviteur à sa fille Pénélope lorsqu’elle vint à Ithaque. A ce moment-là, avant la guerre de Troie, le chercheur était en quête du supramental en l’esprit (cf. par homonymie le mythe d’Icare), et cette quête introduisit la possibilité d’une déviance, selon l’attitude qui serait adoptée. Cette « ombre » pouvait avoir son utilité dans la mesure où elle servait la quête de connaissance dans une parfaite humilité, mais si le chercheur s’écartait de cette attitude, elle apportait aussi le risque d’une chute. (Les deux enfants de Dolios, Mélantheus et Mélantho, tombèrent dans ce piège. Le premier était le chevrier au service des prétendants, principalement Antinoos « la sagesse » et Eurymaque « la sainteté », tandis que la seconde assistait Pénélope). Plus ces « faussetés sournoises » sont proches des plus hautes réalisations et même de « la vision de la plus grande liberté », plus leur influence pernicieuse apparaît, alors qu’on pourrait penser au contraire qu’elles sont redressées par la sainteté et la sagesse ou encore la vision du but.

Mais lorsque cette « tromperie » reste au contact de ce qui travaille à l’humilité, l’ombre ne peut trouver de terreau où se développer et sert même le yoga (la vieille Sicilienne, son époux Dolios et leurs six fils restèrent tout le temps auprès de Laërte uni à Anticlée).

Il est intéressant de noter que le mouvement représenté par Laërte, initié dans les hauteurs de l’esprit, se termine dans la plus parfaite humilité au contact d’un verger bien entretenu, et donc proche du corps. En quelque sorte, Dolios a été la chance évolutive de Laërte et celui-ci a empêché que Dolios ne soit nuisible.

La déviance des prétendants est donc présentée ici comme un défaut d’humilité. Mais lorsque cette dernière est présente, l’ombre elle-même est intégrée et ne peut plus avoir de prise. Elle est même constitutive de la progression juste dans l’incarnation et utilisée pour combattre ce qui s’oppose encore au Nouveau (Dolios et ses fils s’arment pour combattre aux côtés d’Ulysse).

Dans le nouveau yoga, le chercheur devra en effet progresser par intégration et non plus par rejet.

Une fois qu’il aura reconnu que la réalisation de la transparence est le juste développement du travail de l’humilité, les réalisations de l’ancien yoga peuvent être mises à leur juste place (après les retrouvailles d’Ulysse et de Laerte, les corps des prétendants furent emportés par leurs familles pour être ensevelis).

Si le yoga est « redressé », il reste toutefois une opposition dans certaines parties de l’être, en particulier dans ce qui a ouvert le chemin aux réalisations de l’ancien yoga : ce sont les croyances en des lois immuables qui font obstacle au franchissement de « la porte » vers une union plus totale (Eupeithès « vaste croyance », père d’Antinoos « esprit puissant, sage », craint qu’Ulysse ne parte pour Pylos ou la divine Élide).

Ni « l’intuition protectrice » qui perçoit le mouvement des forces divines, ni « le feu » qui peut contempler passé et futur (à partir de la conscience corporelle si l’on tient compte du oméga dans le nom), ne peuvent désarmer ces croyances (Médon a vu un dieu soutenir Ulysse, et Halithersès, qui voyait passé et avenir, fils de Mastor, leur rappela les outrances de leurs fils, les prétendants, mais en vain).

Le maître du yoga, voyant poindre un nouveau combat de yoga dans la séparation, se met en rapport avec le supraconscient pour percevoir le juste chemin (Athéna demanda  à Zeus ses intentions). Mais toute latitude est laissée au maître du yoga  avec cependant l’indication d’une nouvelle voie, non plus la lutte ni le pardon, mais le mouvement supérieur de conscience qui « efface ». En effet, lorsque le pardon est un acte personnel, il maintient la dualité, mais ce qui vient du monde de Vérité efface les conséquences des actes (Zeus dit à sa fille Athéna qu’elle est libre de poursuivre le combat mais propose de rétablir la paix en versant l’oubli sur les familles qui veulent se venger). Ce mouvement implique en quelque sorte la fin du yoga dans l’espace-temps des causes et conséquences inéluctables, car le supramental travaillera selon d’autres lois. Dans l’Agenda (Tome 2, du 2 juin 1961), Mère insiste sur le fait que le passé peut être complètement purifié et aboli et n’avoir aucun effet sur l’avenir à condition qu’on n’en refasse pas un présent perpétuel, à condition que la vibration ne soit plus reproduite.

Mais auparavant, le guide intérieur avive un dernier combat dans la dualité afin d’éradiquer définitivement l’adhésion aux croyances d’états ou fonctionnements immuables : tout est possible, aucune « loi » ne peut arrêter l’évolution Divine (le groupe mené par Eupithès « vaste croyance » doit être détruit).

Avant cette dernière confrontation, le chercheur se convainc qu’aucun des combats menés jusqu’alors n’a été inutile et ne doit être nié (Ulysse recommande à Télémaque de se souvenir de ne pas entacher le renom des aïeux). Et le maître du yoga, donnant une énergie nouvelle à l’engagement vers une plus haute liberté, lui permet de mettre fin aux certitudes anciennes (Athéna donne une nouvelle vigueur à Laërte qui tue Eupithès).

Il ne doit plus rien chercher à éliminer car, à ce niveau du yoga, quand la transparence est réalisée, tout contribue désormais de façon égale au nouveau yoga (Athéna demande à Ulysse de cesser d’opposer des combattants de même valeur).

C’est le supraconscient qui impose alors indirectement sa volonté afin de mettre fin définitivement au yoga œuvrant par exclusion (Zeus lance sa foudre devant Athéna afin qu’elle arrête Ulysse poursuivant les Achéens).

Le chercheur passe alors définitivement du « ni ceci, ni cela » à « et ceci, et cela », d’un yoga par exclusion à un yoga par intégration.

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Pénélope et Ulysse réunis (Chant XXIII)

 

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Euryclée annonça le retour d’Ulysse à Pénélope qui passa de la joie au doute puis à la volonté de s’assurer par elle-même de sa présence. Elle descendit dans la salle, et malgré les remontrances de Télémaque, ne put se persuader totalement que ce mendiant était bien son glorieux époux.

Ulysse comprit son trouble, expliquant à Télémaque que sa mère avait quelque raison de ne pouvoir reconnaître si tôt le meurtrier de tant de prétendants. Il demanda à tous de se préparer afin de simuler des noces pour que la nouvelle de la mort des prétendants ne se répande pas en ville. Puis Eurynomé le vêtit, et Athéna le fit resplendir, le rendant pareil aux immortels.

Il revint alors auprès de Pénélope et demanda un lit pour se reposer seul. Doutant encore, elle lui tendit un piège afin de le tester : elle envoya Euryclée déplacer le lit conjugal hors de la chambre et le préparer pour leur hôte. Mais Ulysse savait que nul n’aurait pu le changer de place sans couper le tronc de l’olivier auquel lui-même l’avait chevillé et il en décrivit sa construction avec force détails. Pénélope alors se jeta dans ses bras car le secret du lit n’était connu que d’eux seuls et de sa fidèle chambrière Actoris.

Les deux époux pleurèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. Pour prolonger la joie de leurs retrouvailles, Athéna allongea la nuit qui recouvrait le monde, retenant Éos aux bords de l’Océan.

Ulysse dit alors à Pénélope que les épreuves n’étaient pas terminées, car il lui restait à mener à son terme un labeur immense, difficile et pénible. C’est le devin Tirésias qui le lui avait annoncé lorsqu’il avait visité le royaume d’Hadès.

Sur l’insistance de son épouse, il répéta ce qui lui avait annoncé le devin (Cf. la Nekuia, Chant XI) Après avoir puni les excès des prétendants, il lui faudrait repartir la rame à l’épaule, et marcher tant et tant qu’à la fin il rencontrerait des gens qui ignoraient la mer, mangeaient sans sel et ne connaissaient pas les vaisseaux et les rames. Alors il trouverait sur son chemin un voyageur qui lui demanderait pourquoi il portait sur l’épaule une pelle à grains. Il devrait planter la rame en terre, sacrifier à Poséidon un taureau, un bélier et un verrat en âge de saillir les truies. Puis il devrait s’en retourner en son logis et offrir à tous les dieux immortels des saintes hécatombes. Il vivrait alors une vieillesse heureuse, entouré de peuples fortunés, jusqu’à ce que survienne la plus douce des morts.

Les deux époux allèrent alors se coucher, conduits en leur chambre par Eurynomé. Avant de s’endormir, chacun conta à l’autre les épreuves endurées.

Lorsqu’ils furent bien reposés, Athéna laissa partir Éos, la déesse de l’Aurore, pour qu’elle accomplisse son devoir.

Ulysse demanda à Pénélope de regagner ses appartements et de ne recevoir personne tandis qu’il irait voir son père Laërte accompagné de Télémaque, d’Eumée et du bouvier tous équipés de leurs armes.

Athéna les couvrit d’un nuage pour leur permettre de quitter discrètement la ville car Ulysse ne voulait pas encore que la mort des prétendants fut connue.  

La disparition brutale des prétendants traduit un processus courant dans le yoga où le plus souvent une longue préparation est nécessaire avant que ne se produise un brusque changement. Aussi le chercheur, dans sa « vision d’une liberté plus totale », a-t-il du mal à accepter que le travail soit fait (Pénélope doute qu’Ulysse soit de retour et ait pu tuer les prétendants). Puis l’ensemble de l’être doit être amené progressivement à le comprendre (la nouvelle de la mort des prétendants ne doit pas se répandre en ville).

En tout premier, le chercheur a besoin d’un signe clair pour comprendre que le but est atteint (Pénélope teste Ulysse). Il doit faire appel au souvenir de ce qui a été établi de façon immuable dès le départ pour déterminer le but de la quête : le lit solidement chevillé à un olivier indique en effet que la purification était la base du travail de transparence en vue d’une plus grande liberté.

Le chercheur expérimente alors une très puissante union intérieure « hors du temps » (Athéna allongea la nuit qui recouvrait le monde pour prolonger la joie des retrouvailles).

Toutefois, le travail de réalisation de la transparence, assurant la transition vers le nouveau yoga qui sera conduit par Télémaque, n’est pas totalement terminé.

En effet, le chercheur se remémore et intègre l’extrême difficulté d’un yoga à venir dont il avait eu la prémonition lors de sa première expérience de descente dans l’inconscient corporel (Ulysse fit part à Pénélope de ce que lui avait dit Tirésias lors de sa descente au royaume d’Hadès : il devait encore mener à son terme un labeur immense, difficile et pénible).

Après avoir renoncé aux anciennes réalisations, le chercheur devait d’abord achever le travail de transparence en commençant à travailler avec les anciens moyens tout en étant conscient qu’ils n’étaient plus vraiment efficaces (après avoir puni les excès des prétendants, il lui faudrait repartir « la rame à l’épaule »).

Il devait avancer jusqu’à un moment où le chemin de l’évolution n’est palus tracé (Ulysse doit marcher sans s’arrêter jusqu’à ce qu’il rencontre des gens qui ignorent la mer), œuvrer dans la banalité du quotidien (qui mangent sans sel), là où il ne peut plus y avoir de structures ni de pratiques fixes de yoga pour avancer (et ne connaissent pas les vaisseaux et les rames).

Il pourra alors considérer que la phase de transparence est terminée et rendre grâce pour l’aide qui lui a été apportée par le subconscient le plus haut (Ulysse doit planter la rame en terre et sacrifier à Poséidon ; il vivrait en son logis une vieillesse heureuse entouré de peuples fortunés jusqu’à ce qu’advienne la plus douce des morts). Alors pourra commencer le yoga pour l’humanité qui incombe à Télémaque.

Cette progression une fois clairement fixée dans la conscience, le chercheur fait un bilan intérieur complet de son yoga passé en rapprochant les difficultés à maintenir la vision d’une plus grande liberté qui le portait de celles rencontrées dans le travail pour réaliser la transparence (Ulysse et Pénélope se racontent l’un à l’autre leurs aventures).

Puis, avant que l’ensemble de l’être n’accepte d’adopter le nouveau yoga, il doit étendre ce bilan à ce qui l’a mis en mouvement et travaillait en vue de l’humilité (Ulysse désire revoir son père Laërte, uni à Anticlée, et personne sur l’île ne doit être au courant de la mort des prétendants avant cette rencontre). On peut en effet considérer que Laërte représente le début du travail de l’humilité à partir du mental, travail qui fut poursuivi et élargi ensuite par son fils Ulysse.

Ce bilan doit être fait tant sur le plan de la « transparence » – qui est accomplissement de l’humilité ou parfaite consécration sur les plans du mental et du vital – que de « l’engagement dans le nouveau yoga », « la gestion du vital de base » et « l’amour pour la Conscience » (Pour rencontrer Laërte, Ulysse emmène son fils Télémaque, le porcher Eumée et le bouvier Philoétios).

Une fois encore, le chercheur reçoit une aide du maître du yoga permettant que ce bilan soit effectué sans interférences (Athéna les couvrit d’un nuage pour leur permettre de quitter discrètement la ville).

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Le massacre des prétendants (Chant XXII)

 

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Le mendiant-Ulysse se défit de ses hardes puis décocha une flèche dans la gorge d’Antinoos qui mourut aussitôt. Puis il révéla son identité aux prétendants qui pâlirent de terreur.

Eurymaque accusa alors Antinoos d’être le seul responsable des forfaits des Achéens, lui qui ne cherchait pas le mariage mais seulement à régner sur Ithaque après avoir tué Télémaque. Il proposa d’indemniser largement Ulysse en échange de leurs vies sauves, mais ce dernier leur laissa seulement le choix de périr les armes à la main. Il voulut alors organiser la défense mais une flèche du héros lui perfora le foie et il rendit l’âme.

Télémaque tua Amphinomos et s’en alla à la salle du trésor chercher casques, piques et boucliers pour lui-même, son père, le porcher Eumée et pour le bouvier Philoétios.

Pendant ce temps, Ulysse abattait les prétendants jusqu’à épuisement de ses flèches. Puis il revêtit son armure et se saisit de deux piques.

Mélantheus partit à son tour à la salle du trésor et en revint chargé de douze casques, douze boucliers et douze lances qu’il distribua aux prétendants. Lorsqu’il les vit armés, Ulysse défaillit. Télémaque s’accusa auprès de lui d’avoir mal fermé la porte de la salle du trésor. Tous deux soupçonnèrent alors Mélantheus, le maître chevrier, d’avoir pris les armes. Comme ce dernier s’en retournait à nouveau au trésor, Ulysse envoya les deux serviteurs avec ordre de l’attacher et de le suspendre au ras du plafond afin qu’il endurât beaucoup de souffrances avant de mourir, ce qui fut fait.

Athéna se présenta à Ulysse sous l’apparence de Mentor, fils d’Alcimos, mais le héros reconnut la déesse. Le prétendant Agélaos, fils de Damastor, tenta de décourager Mentor. Puis Athéna-Mentor vilipenda Ulysse pour le stimuler au combat. Mais la déesse laissa la bataille incertaine car elle voulait qu’Ulysse et son fils fasse la preuve de leur force et leur courage. Elle se changea en hirondelle et vint se poser sur une haute poutre.

Agélaos exhortait au combat les plus valeureux des prétendants survivants : Eurynomos, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre de la race de Polyctor et le sage Polybos.

Six d’entre eux lancèrent leurs javelots mais Athéna les dévia.

À leur tour, les quatre héros lancèrent leurs javelines : celle d’Ulysse atteignit Démoptolème, celle de Télémaque Euryadès, celle d’Eumée Élatos et celle de Philoétios Pisandre. Puis tous quatre allèrent retirer leurs armes des cadavres.

Les prétendants lancèrent d’autres javelines, mais Athéna les détourna de leur cible, si bien que Télémaque fut à peine égratigné à la main par celle d’Amphimédon et Eumée à l’épaule par celle de Ctésippos.

Ulysse tua Eurydamas, Télémaque abattit Amphimédon, le porcher Eumée tua Polybos, et le bouvier Philoétios tua Ctésippos, fils de Polythersès.

Puis Ulysse tua Agélaos, fils de Damastor. Télémaque tua Léocrite, fils d’Euénor.

Alors Athéna, au plafond, déploya son égide, semant la panique parmi les prétendants survivants dont les héros firent un massacre.

Liodès l’haruspice implora la pitié d’Ulysse mais celui-ci le tua avec l’épée d’Agélaos tombée sur le sol.

L’aède Phémios, fils de Terpès, plaida lui aussi pour sa vie, arguant qu’il avait chanté pour les prétendants sous la contrainte. Télémaque le soutint, demandant également à son père d’épargner le héraut Médon qui toujours avait pris soin de lui durant son enfance. Le héraut qui s’était jusque-là caché sous un fauteuil, l’entendit et vint aux genoux de Télémaque afin qu’il intercède en sa faveur auprès Ulysse. Celui-ci les épargna tous deux, mais leur demanda de sortir de la pièce. Ils furent les seuls survivants du massacre.

Ulysse envoya alors son fils chercher la nourrice Euryclée. Lorsqu’elle vit les prétendants morts, elle voulut crier sa joie, mais Ulysse la retint, lui demandant de respecter les morts. Il lui demanda de lui dire quelles servantes l’avaient trahi. Euryclée en mentionna douze parmi les cinquante qu’elle avait formées aux besognes domestiques. Ulysse lui demanda, pour nettoyer la salle, de mettre ces douze félonnes à la disposition de son fils, d’Eumée et du bouvier à qui il ordonna de les tuer une fois l’ouvrage terminé. Télémaque leur refusa une mort digne et elles furent atrocement pendues.

Puis Mélantheus fut décroché du plafond. On lui trancha le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds, le laissant agonisant.

Ainsi, l’œuvre était accomplie.

Ulysse purifia toute la demeure et la cour en faisant brûler du souffre puis il envoya Euryclée chercher Pénélope et les femmes qui lui étaient restées fidèles. Ces dernières descendirent d’abord. Elles entourèrent Ulysse qu’elles couvrirent de baisers et le héros les reconnaissait toutes.

Tout d’abord, c’est la réalisation de la transparence, celle qui établit le pont entre l’esprit et la matière, qui met fin aux deux obstacles principaux.

La première réalisation abandonnée est la « sagesse », frappée par surprise et au lieu symbolique de l’expression (Antinoos fut mortellement atteint au cou alors qu’il buvait son vin).

C’est lorsque la réalisation de la transparence touche au but que le chercheur comprend en quoi ses réalisations dans l’ancien yoga s’y opposaient (les prétendants pâlirent de terreur lorsqu’ils comprirent qui était l’étranger).

En lui, le « grand guerrier » que nous avons identifié à la « sainteté », rejette la responsabilité de l’erreur d’orientation sur la « sagesse » mentale qui dirigeait le yoga, faisant valoir que cette « sagesse » ne recherchait pas une plus grande liberté « en soi » (un yoga fait pour le Divin seul) mais seulement en vue du pouvoir qu’elle pouvait en retirer, pour son « utilité » (Eurymaque affirme qu’Antinoos ne cherchait pas le mariage mais seulement à régner sur Ithaque après avoir tué Télémaque). Cette « sainteté » tente de se maintenir en proposant que les réalisations passées sacrifient nombre de leurs acquis, c’est-à-dire en réalisant un plus grand détachement encore au prix d’une ascèse qui affaiblirait l’ensemble de l’être (Eurymaque propose le remboursement des biens consommés et d’autres cadeaux de prix en les prenant dans le pays).

Dans le nouveau yoga qui vise l’unité et doit tout intégrer, la dualité ne peut perdurer sous aucun de ses aspects. La sainteté qui s’est construite sur le rejet du « mal », se fondant sur un principe d’exclusion, doit donc disparaître.

Avant d’être éliminée, elle démontre son ambiguïté par son appartenance insurmontable à la dualité : elle livre un ultime combat, s’opposant de toute sa puissance au travail de transparence (Eurymaque, devant le refus d’Ulysse de les épargner, appelle les prétendants à s’armer et combattre).

Si l’on considère que le foie est le symbole de la foi étayée par les croyances, comme on l’a vu dans les mythes de Prométhée et du géant Tityos, alors la « sainteté » est ici atteinte à travers ses ultimes croyances et certitudes.

L’extrême de cette expérience est rapportée par Mère dans l’Agenda Tome 1, en date du 10 mai 1958 « J’ai renoncé à l’autorité incontestée du Dieu, j’ai renoncé à la sérénité inébranlable du sage… pour devenir le surhomme. ». Au niveau de l’aventurier de la conscience, c’est le renoncement à la sagesse et à la sainteté telles qu’elles sont ordinairement comprises : Renoncer au pouvoir, à la puissance de l’intelligence (à la sagesse) et au pouvoir, à la puissance de la vie (le saint) qui est pour l’homme le signe de la perfection, pour s’abandonner totalement au pouvoir du Divin dans la matière, dans le corps (Cf. Agenda de Mère, tome 7 p. 65).

Parmi les autres réalisations, la première détruite est symbolisée par Amphinomos, « le mental bien ordonné ». Dans le futur yoga, la perception n’est plus mentale mais corporelle. Le chercheur devra donc traverser une période éprouvante où le mental lui sera ôté afin qu’il apprenne d’autres modes de fonctionnement.

D’autres prétendants sont ensuite tués par Ulysse avec des flèches mais Homère n’en donne pas les noms.

Toutes les forces qui doivent contribuer au renversement s’apprêtent pour le combat final, pour un engagement sans retour possible (Télémaque va chercher les armes à la salle du trésor pour Ulysse, lui-même, Eumée et Philoétios).

Mais « le double obscur » qui a perverti l’orientation de l’aspiration n’entend pas céder la place facilement et mobilise toutes les ressources disponibles pour maintenir la primauté des anciennes réalisations (Mélantheus « la fleur noire » ou « ce qui croît à l’intérieur de façon fausse », fils de Dolios « le trompeur »). Cela crée une incertitude dans la lutte intérieure, d’autant plus que « les combats pour le nouveau yoga » ne sont pas encore assez « vigilants » (Mélantheus revient avec des armes pour douze prétendants ; Ulysse défaille en les voyant armés, tandis que Télémaque s’accuse de sa distraction).

Dans un premier temps, le « travail de transparence » empêche le « double obscur » d’agir (Ulysse envoya les deux serviteurs avec ordre d’attacher Mélantheus et de le suspendre au ras du plafond afin qu’il endurât beaucoup de souffrances avant de mourir).

Sans doute est-il nécessaire de s’arrêter sur les personnages du chevrier Mélantheus et de sa sœur Mélantho, la servante de Pénélope, car ils représentent un obstacle majeur dans la progression et l’orientation de la quête spirituelle, une déviance qui perturbe aussi bien le travail que la vision du but. Tous deux sont le résultat d’une illusion mensongère (ils sont fils de Dolios « ce qui trompe ») dont le chercheur ne prend conscience que très tardivement (lors de l’arrivée des prétendants au manoir d’Ulysse, Télémaque étant adulte, soit près de vingt ans après le départ d’Ulysse).

Dès le moment où le « double obscur » s’est introduit dans la vision spirituelle, celle-ci, sans reconnaitre sa véritable nature, l’a accepté et intégré tandis qu’il prenait toute son ampleur sans participer le moins du monde à la tâche (Mélantho a été élevée par Pénélope comme son enfant et fut jusqu’au bout l’objet de ses attentions, bien qu’elle n’ait eu aucune compassion pour la reine).

Sur le plan de l’action, le même processus se développe et l’aspiration est progressivement détournée, au point de nourrir les anciennes réalisations qui font obstacle au Nouveau (Mélantheus en vint à donner ses meilleures chèvres aux prétendants). Les chèvres sont en effet le symbole du besoin fondamental de croissance. (C’est la raison pour laquelle Zeus a été allaité par la chèvre Amalthée.)

L’apparition de ce « double obscur » est assez ancienne. Si l’on admet par homonymie un rapport étroit entre Icare et Icarios, elle correspondrait au moment où une volonté de s’élever jusqu’au Suprême s’est fait jour. Si Pénélope représente la vision d’une plus grande liberté qui attend la réalisation de la transparence pour pouvoir commencer le yoga futur, Dolios est le ver dans le fruit (Icarios, père de Pénélope, lui avait en effet offert le serviteur Dolios, père de Mélantheus, lorsqu’elle arriva à Ithaque). Mais c’est seulement lorsque le chercheur s’engage dans le yoga futur que se manifeste vraiment ce double obscur (Mélantheus et Mélantho sont en effet contemporains de Télémaque, puisque Pénélope a élevé Mélantho comme sa fille). Cela correspond au moment où la sagesse et la sainteté prétendent seuls se maintenir, lorsque le chercheur réintègre une vision totale de l’expérience humaine et simultanément endure une période forcée d’intégration (lorsque Ménélas est en Egypte et Ulysse chez Calypso). Pendant une très longue période du yoga, ce double est resté en sommeil (tant que les prétendants ne se sont pas rassemblés sur Ithaque, soit pendant les seize années qui suivent le départ d’Ulysse).

Nous pouvons identifier « ce double obscur » à ce qu’évoquent Sri Aurobindo et Mère à propos des « contradictions centrales » : « une personne très douée pour le travail a toujours, ou presque toujours (peut-être ne doit-on pas faire de règles universelles trop rigides en ce domaine), un être qui lui est attaché, ressemblant parfois à une partie d’elle-même, et qui est exactement la contradiction de ce qu’elle représente centralement dans le travail à faire. Ou bien, si cet être n’est pas là au début, s’il n’est pas attaché à sa personnalité, une force de ce genre entre dans son atmosphère dès qu’elle commence son mouvement de réalisation. Son rôle semble être de s’opposer, de faire faire des faux pas, de créer des mauvaises conditions, bref de mettre devant elle tout le problème du travail qu’elle a entrepris. Il semblerait que, dans l’économie occulte du monde, le problème ne puisse pas être résolu sans que l’instrument prédestiné prenne sur lui la difficulté. Ceci expliquerait bien des choses qui semblent très déconcertantes à la surface. » Mère explique aussi que chacun doit résoudre une contradiction centrale en son être, qui est l’exact opposé de ce qu’il doit accomplir. Cette contradiction ne prend sans doute toute son ampleur que dans les phases avancées du yoga. (Cf. La Mère, Entretiens, 3 février 1954 dans lequel est reproduit un extrait des Lettres sur le Yoga, de Sri Aurobindo).

Il ne faut pas imaginer que Mélantho et Mélantheus représentent des mouvements facilement repérables. Car cette ombre prend bien évidemment toutes les apparences d’un yoga on ne peut plus exact et en conformité avec ce que tous considèrent comme la démarche juste vers l’Absolu, la Réalité ou le Divin. (Mélantho est en effet très proche de Pénélope et elle aussi la maîtresse d’Eurymaque « le grand guerrier du yoga, le saint »  tandis que son frère Mélantheus est l’ami de ce dernier et considère qu’Apollon « la lumière psychique » est susceptible de le soutenir.)

Différents indices donnés par Homère montrent aussi que Mélantheus œuvre de façon détournée. Ses moyens d’action sont empreints de fausseté, aussi sera-t-il le seul à être symboliquement privé de certains organes des sens et moyens de création (on lui tranchera le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds : sensation fausse, entendement faux, création et action erronées, démarche fausse). Son goût pour « les couches moelleuses » signent le besoin de se « conforter » dans le chemin au détriment d’une soumission sincère.

Dans ce qui suit, les noms des prétendants ne nous sont pas suffisamment clairs pour permettre une interprétation évidente.

Le maître du yoga manifeste alors sa présence sans toutefois encore soutenir activement le chercheur (Athéna, changée en hirondelle, se pose sur une poutre).

C’est la volonté personnelle qui soutient la résistance des anciens mouvements de yoga (Agélaos « celui qui est conduit par la volonté ou par la vision » exhortait au combat Eurynomos, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre et le sage Polybos) : les grandes lois anciennes du yoga (Eurynomos, fils d’Egyptios), la recherche de la perfection ou du pouvoir personnel opposée au véritable lâcher prise (Amphimédon, fils de Mélaneus « l’évolution déviée »), le combat dans la division (Démoptolème), la croyance dans les lois coutumières (Pisandre « l’homme persuadé », fils de Polyctor « nombreuses ouvertures de conscience »), et les nombreuses réalisations (le sage Polybos, père d’Eurymaque).

Le maître du yoga intervient alors en offrant au chercheur une puissante assistance. Nous avons déjà mentionné l’aide qui intervient dès les premiers pas sur le chemin pour protéger le chercheur tant sur le plan physique que psychologique : même s’il frôle la mort physique ou les plus grands désordres psychiques, l’aide ne lui fera jamais défaut pour peu qu’il soit absolument sincère (Athéna dévie les flèches des prétendants).

Homère fait alors la liste des derniers obstacles éliminés (la mort des prétendants survivants) :

  • « Le travail d’union esprit-matière » met fin au « combat dans la division » (Ulysse tue Démoptolème)
  • « Le yoga futur » met fin au « vaste dégoût » (Télémaque tue Euryadès)
  • « Ce qui veille sur le vital de base » fait cesser « l’aspiration vers les hauteurs ou à la connaissance occulte » ou « le mouvement qui toujours entraîne vers l’avant », c’est-à-dire l’ambition (Eumée tue Élatos)
  • « Ce qui aime le plus haut de la conscience » ou « ce qui travaille au perfectionnement de soi » détruit « la croyance dans les lois coutumières » (Philoétios tue Pisandre)
  • « Le travail de transparence » met fin à « la vaste maîtrise » (Ulysse tue Eurydamas)
  • « Les combats futurs » mettent fin à « la volonté de perfection » qui entame leur intégrité (Télémaque abat Amphimédon qui l’avait égratigné)
  • « Ce qui veille sur le vital de base » met fin à l’excès de considération pour les « nombreuses réalisations » dans l’incarnation (le porcher Eumée tue Polybos)
  • « Ce qui aime le plus haut de la conscience mentale » élimine « le pouvoir » obtenu par un grand feu intérieur (Philoétios tua Ctésippos, fils de Polythersès)
  • « Le travail d’union esprit-matière » met fin à « la volonté personnelle » développée par la maîtrise (Ulysse tue Agélaos, fils de Damastor)
  • « Les combats du futur » mettent fin à la « reconnaissance » dont est parée ce qui a bien évolué (Télémaque tue Léocrite, fils d’Euénor).

Puis le maître du yoga manifeste clairement sa présence, ce qui permet de mettre fin aux dernières oppositions au nouveau yoga (Athéna déploya son égide et les héros firent un massacre des prétendants).

  • Enfin, « le travail d’union esprit-matière » met fin aux « possibilités intuitives de détermination du chemin juste » (Ulysse tue Liodès l’haruspice).

Deux réalisations peuvent toutefois être conservées pour le nouveau yoga :

  • « ce qui célèbre la connaissance du chemin » qui est issue de l’expérience de la joie (Télémaque plaide pour l’aède Phémios, qui dit avoir travaillé pour les prétendants sous la contrainte. C’est un fils de Terpès, nom construit comme celui de la muse Euterpe, qui exprime une joie qui vient de la vérité et de l’harmonie).
  • « une intuition protectrice » ou « un pouvoir protecteur » qui avertit à temps le chercheur des dangers ou embûches (Médon est un héraut qui a toujours pris soin de Télémaque pendant son enfance). Cette « protection » n’est pas toujours totalement reconnue par le chercheur, sauf par ce qui en lui s’applique au yoga futur (ce qui fait dire à Télémaque qu’il a peut-être été tué par Ulysse, Philoétios ou Eumée).

Les « réalisations » de l’ancien yoga étant alors écartées, le chercheur doit déterminer les « moyens » qui lui seront encore utiles, car seulement douze servantes sur cinquante doivent être éliminées. Homère ne donne aucun nom, car ce qui doit être conservé dépend sans doute de chacun. Le chiffre douze indique seulement qu’il faut en supprimer dans tous les secteurs du yoga.

C’est « une vaste volonté de partage » qui représente, semble-t-il, l’intention de poursuivre un yoga pour l’humanité entière et non plus pour la seule libération individuelle, qui est le mieux à même de déterminer ce qui doit être conservé (c’est la nourrice Euryclée qui dénonce les servantes qui doivent être tuées). Cette intention s’est manifestée dès le début de la quête d’union esprit-matière et le chercheur se réjouit d’en voir désormais un possible accomplissement, tout en prenant acte que les anciennes réalisations étaient incontournables (Ulysse demande à sa nourrice de tempérer sa joie par respect pour les morts).

Avant d’être éliminés, les moyens (les pratiques) devenus des obstacles pour le nouveau yoga doivent encore aider à parfaire la purification (les douze félonnes doivent aider à enlever les corps, puis à nettoyer la salle du sang et de la boue).

En tout dernier, c’est la racine même de ce qui a dévié l’aspiration, Mélantheus « le double obscur »,  qui est éliminée. Il est symboliquement d’abord mutilé par là où s’est produit la déviance : sensation fausse, entendement faux, création fausse, action fausse, évolution fausse (on lui trancha le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds).

Avant de s’engager dans le nouveau yoga, le chercheur reconnait l’importance des moyens ou pratiques qui l’ont soutenu dans les épreuves passées (Ulysse reconnut les servantes qui lui sont restées fidèles et toutes l’embrassaient).

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L’arc d’Ulysse (Chant XXI)

 

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Pénélope alla chercher l’arc, les flèches et les haches qui étaient entreposés avec le trésor d’Ulysse dans une pièce fermée à clef.

L’arc était un présent d’Iphitos qu’Ulysse avait rencontré un jour chez Orsiloque. Le héros alors jeune homme avait été envoyé chez les Messéniens pour obtenir compensation d’un vol de trois cent moutons effectué par ces derniers sur Ithaque. Iphitos, de son côté, était parti à la recherche de douze juments et de leurs mulets qui s’étaient perdus. Iphitos était le fils d’Eurytos, maître d’Héraclès pour le tir à l’arc, qui lui avait donné son arc en mourant. Lors de cette rencontre, Ulysse avait donné à Iphitos une lance tandis que celui-ci lui donnait son arc. Mais ils ne devaient pas se revoir, car Iphitos fut tué par Héraclès qui s’empara de ses cavales au mépris des lois de l’hospitalité.

Jamais Ulysse n’emportait avec lui cet arc quand il partait pour la guerre.

Pénélope annonça alors aux prétendants qu’elle épouserait celui qui réussirait à tendre l’arc avec le plus d’aisance et à envoyer une flèche à travers les douze haches. Elle donna l’ordre à Eumée d’apporter l’arc et les haches.

Antinoos ordonna au bouvier et au porcher d’essuyer leurs larmes car, disait-il, nul ne pouvait se comparer à Ulysse et réaliser cet exploit. Mais en son cœur, il espérait réussir.

Télémaque installa les haches puis s’essaya par trois fois à tendre l’arc. Peut-être allait-il réussir une quatrième fois mais Ulysse d’un signe arrêta son effort.

Leiodès l’haruspice, fils d’Œnops, qui blâmait l’impiété des prétendants, fut le premier d’entre eux à tenter sa chance, mais il ne put tendre l’arc car il avait les mains délicates et faibles. Puis il défia les autres d’y parvenir, assurant que cet arc apporterait le malheur à nombre d’entre eux. Tous les jeunes s’y essayèrent à leur tour, mais aucun ne réussit. Ne restaient à concourir que les deux chefs, Antinoos et Eurymaque au visage de dieu.

Le porcher Eumée et le bouvier Philoétios sortirent alors de la salle, suivis par le mendiant-Ulysse. Celui-ci, après avoir éprouvé leur loyauté envers leur maître et s’être assuré de leur engagement à le soutenir, leur révéla son identité et leur en donna pour preuve sa cicatrice à la jambe. Pour les remercier de leur fidélité, il leur assura qu’il leur donnerait femme, maison et biens. Et tous trois pleurèrent de joie de s’être enfin retrouvés. Ulysse expliqua à Eumée qu’il devrait lui apporter l’arc que les prétendants lui auraient refusé et ordonner aux femmes de fermer les portes de la salle et de rester quoi qu’il arrive dans leur quartier.

Tous trois rentrèrent dans la salle tandis qu’Eurymaque s’essayait à son tour en vain à tendre l’arc. Comme il se plaignait d’être si faible comparé à Ulysse, Antinoos le réconforta en l’assurant que le jour de la fête d’Apollon célébrée ce même jour n’était pas propice à un tel exercice, mais que le lendemain devait voir leur victoire.

Le mendiant demanda alors à tester sa vigueur avec l’arc, ce qui provoqua la colère des prétendants qui craignaient qu’il ne réussisse. Antinoos, l’accusant d’avoir trop bu, évoqua la déraison du Centaure Eurytion. Celui-ci, pris de boisson, avait voulu enlever la femme de Pirithoos, déclenchant ainsi la guerre des Lapithes contre les Centaures où Eurytion perdit la vie le premier.

Antinoos promit même au mendiant de l’envoyer chez le roi  Échétos. Mais Pénélope plaida pour qu’on le laissât tenter sa chance, assurant les prétendants qu’elle ne saurait l’épouser. Eurymaque, fils de Polybe, lui rétorqua que ce qu’il craignait n’était pas ce mariage improbable, mais la honte qui retomberait sur eux s’il réussissait. Pénélope alors insista, disant qu’elle se contenterait de le vêtir à neuf et de lui donner épieu et glaive. Mais Télémaque se dit alors seul à même à décider du prêt de l’arc et pria sa mère de s’en retourner dans ses appartements où Athéna lui donna le sommeil.

Le porcher Eumée prit l’arc mais, prenant peur devant les huées des prétendants, le remit à sa place. Comme Télémaque le menaçait, il prit l’arc à nouveau et le porta au mendiant. Puis il pria discrètement la nourrice Euryclée de fermer les portes de la salle du côté des servantes tandis que le bouvier barricadait la porte de la cour.

Le mendiant-Ulysse prit l’arc, le tendit et fit chanter la corde. Zeus alors fit claquer sa foudre et ce présage réjouit le héros. Il prit une flèche et tira droit au but à travers les trous des haches. Puis il fit un signe à Télémaque qui ceignit son épée et saisit sa lance.

Considérant qu’Ulysse a pour arrière-grand-père Hermès, le dieu de l’accès au surmental, le début de ce chant fait la liaison entre le travail de purification-libération et celui de l’ascension des plans de conscience.

Nous avons déjà en effet rencontré Eurytos « une grande tension vers l’esprit », le maître d’Héraclès pour le tir à l’arc, c’est-à-dire celui qui lui a enseigné l’art d’atteindre le but. Il avait lui-même reçu son arc d’Apollon – de la lumière psychique – et son nom indique qu’il pouvait conduire jusqu’à la libération en l’esprit. Mais il ne pouvait guider au-delà : Héraclès le tua au terme des douze travaux car il avait refusé de lui donner sa fille Iole, une plus grande « libération ». D’autres disent qu’il mourut de la main d’Apollon car il avait prétendu rivaliser avec le dieu (seul le psychique est capable de discerner en Vérité le chemin évolutif).

Certains disent qu’Eurytos était le fils de Mélaneus « une évolution noire ou pervertie » et de Stratoniké « la victoire au combat », Mélaneus étant lui-même le fils d’Apollon et de la nymphe Pronoé « celle qui fait progresser l’évolution » : cette filiation laisse entendre que la quête de la libération en l’esprit, appelée par la lumière psychique, et vécue dans le renoncement au monde, était le résultat d’une déviance incontournable, en quelque sorte une conséquence de la « chute » dans la dualité séparatrice.

Le fils d’Eurytos, Iphitos « celui qui tend fortement vers l’esprit », le frère d’Iole, mourut aussi de la main d’Héraclès, soit en même temps que son père, soit plus tard, lorsque se produisit la réorientation du yoga. À ce moment-là, le chercheur veut conserver les pouvoirs acquis dans l’esprit (Héraclès veut s’emparer des cavales d’Iphitos et pour cela, tue son hôte).

Le défi proposé semble requérir deux choses : d’une part une puissance de volonté forgée dans l’endurance, d’autre part une « habileté dans les œuvres » définie dans la Bhagavad Gîta comme la réalisation de l’unité avec le Suprême dans l’action et non pas seulement dans les béatitudes statiques de l’esprit, c’est-à-dire la réalisation de la transparence qui permet l’exactitude (il s’agit d’abord de réussir à tendre l’arc d’Ulysse puis à envoyer une flèche avec suffisamment d’adresse pour traverser douze haches).

Il semble évident que « les combats du futur », issus de la réalisation de la transparence, doivent pouvoir relever le défi, mais il n’est pas encore temps qu’ils prennent le relais (Télémaque, était sur le point de réussir mais il fut arrêté par son père).

La première réalisation qui se présente à l’esprit du chercheur comme ayant quelque chance de pouvoir travailler pour le futur (épouser Pénélope) est « l’harmonie » provenant de l’état de joie que procurent les paradis de l’esprit (l’extase divine). S’apercevant que même cette réalisation n’a pas la puissance nécessaire pour aborder le yoga du corps, le chercheur comprend qu’aucune autre réalisation passée ne le pourra, même si elles s’en croient encore capables (Liodès « le chant doux », fils d’Œnops « l’ivresse divine qui descend dans l’être » ne put tendre l’arc et défia les autres de pouvoir le faire). Homère précise que Liodès ne put supporter la tension de l’arc car il avait les mains délicates et faibles : ce qui signifie que les paradis de l’esprit ne donnent aucune force pour transformer la nature extérieure si la purification correspondante n’a pas été effectuée (dans les exigences du bas vital et les habitudes corporelles).

Le chercheur passe alors au crible de sa conscience les autres réalisations potentielles mais n’en voit aucune capable de travailler à « une plus grande liberté » ou même de modifier les circonstances par « la vision de la trame ». Cette possibilité de modification repose sur le fait que tout est lié et qu’une action sur un point infime peut générer des bouleversements en d’autres points sans lien apparent de causalité et dans un espace-temps différent (tous les prétendants ont tenté leur chance sauf les deux chefs Antinoos et Eurymaque). (Cf. Satprem, Mère, L’espèce nouvelle, p.476 Ed. Robert Laffont.)

Avant le grand renversement, le chercheur doit s’assurer que « ce qui a veillé sur ses énergies vitales de base » et « ce qui a accru ses illuminations » sont bien de son côté, c’est-à-dire que le plus haut de l’esprit et le plus profond du vital donnent le plein accord pour le travail de purification intégrale (Ulysse, après avoir éprouvé la loyauté d’Eumée et de Philoétios et s’être assuré de leur engagement à le soutenir, leur révéla son identité). Sri Aurobindo dit lui-même que s’il avait su au préalable l’immense difficulté que représente le yoga dans le corps, il ne s’y serait peut-être pas engagé.

Puis le chercheur passe au crible de sa conscience les chances de la « sainteté » d’obtenir une plus grande liberté, mais la « sagesse » en lui comprend qu’aucune réalisation de l’ancien yoga ne peut y prétendre si le psychique ne donne sa caution (alors qu’Eurymaque s’essaye à son tour à tendre l’arc, Antinoos dit que le jour de la fête d’Apollon n’y était pas propice et qu’ils devaient d’abord sacrifier au dieu).

A ce stade, ce qui demeure en lui encore attaché aux formes de l’ancien yoga mesure la puissance de ce yoga « dérisoire » sans craindre toutefois qu’il puisse être un outil de plus grande liberté (les prétendants craignaient que le mendiant ne réussisse mais n’imaginaient pas qu’il puisse épouser Pénélope).

La « honte » qui retomberait sur les prétendants est le signe d’une permanence dans l’être le plus avancé spirituellement d’un attachement à sa propre vision de la vérité du chemin. C’est aussi le signe d’une forme d’orgueil spirituel qui juge impensable qu’un yoga de « l’insignifiant » ne surpasse ceux qui offrent illuminations, expériences extraordinaires, etc.

« La vision d’une liberté plus totale » est alors la plus à même de sentir que ce qui a une apparence insignifiante mérite considération sans toutefois savoir de quoi il s’agit. Mais elle doit se retirer à l’arrière-plan tandis que « les combats du futur » s’affirment (Pénélope insiste pour qu’on laisse le mendiant tenter sa chance et offre, en cas de succès, de lui offrir des vêtements neufs et des armes. Mais Télémaque s’affirme comme seul à décider du prêt de l’arc, lui demande de se retirer.)

Les anciennes réalisations tentent ensuite d’empêcher que ce qui s’occupe du vital de base et qui est profondément sous leur influence, puisse servir le mouvement d’union (Alors que Télémaque avait envoyé Eumée chercher l’arc pour le remettre au mendiant, il doit d’abord renoncer, effrayé par les paroles des prétendants. Mais Télémaque lui apporte son soutien).

Selon ce qu’il avait imaginé, le chercheur s’interdit alors toute échappatoire et rassemble dans « l’enclos » de la conscience ce qui doit être d’abord éliminé (selon le plan, les portes de la salle et de la cour sont fermées).

Puis « la volonté d’union esprit-matière » tend ses forces vers le Nouveau, ce à quoi le plus haut du supraconscient agrée (Ulysse tendit son arc, fit chanter la corde, et Zeus fit claquer sa foudre).

Si la hache peut être vue comme le symbole de la séparation qui doit permettre l’individuation, la flèche qui traverse les douze haches représenterait la fin de toute dualité dans une totalité d’expérience. Il ne s’agirait plus de la seule libération de ce qui maintient la dichotomie esprit/matière – la réalisation de la sagesse et de la sainteté qui constitue un phare pour l’humanité actuelle – mais l’entrée dans un processus de transformation vers la divinisation intégrale, où la seule libération personnelle n’a plus de sens puisque rien ne peut plus être séparé.

Alors, ce qui dans le chercheur a travaillé à l’union et accompli la transparence initie les combats du futur (Ulysse fit un signe à Télémaque qui passa son glaive autour de son épaule).

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Avant le massacre des prétendants (Chant XX)

 

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Ulysse ne dormant pas, tentait de calmer la colère qui montait en lui à la vue des gaies servantes qui s’en allaient dormir avec les prétendants.

Athéna lui apparut alors sous les traits d’une femme, mais il reconnut aussitôt la déesse et lui fit part de son impuissance face à la troupe des prétendants. Athéna lui confirma son aide à venir et lui affirma que même cinquante bataillons de mortels ne pourraient les vaincre quand elle se tiendrait à ses côtés. Ulysse alors s’endormit.

Dans la nuit Pénélope s’éveilla et pleura, souhaitant subir le même sort que les filles de Pandaréos. Celles-ci avaient été prises en charge par les déesses après la mort de leurs parents frappés par les dieux : Aphrodite les avait nourries de miel et de vin doux, Héra leur avait donné beauté et sagesse, Artémis avait rehaussé la taille de leur corps et Athéna leur avait appris à confectionner des ouvrages superbes. Mais quand Aphrodite demanda à Zeus un mari pour chacune d’elles, les Harpyes les envoyèrent comme servantes aux Érinyes.

Pénélope demanda aussi qu’on l’emmenât au royaume d’Hadès afin qu’elle puisse y retrouver Ulysse et que jamais elle ne s’unisse à moins noble héros. Tandis que venait l’aurore, chacun des époux eut la forte impression de la présence de l’autre à ses côtés.

Ulysse demanda alors à Zeus un double signe : qu’un homme s’éveillant prononce pour lui une parole prophétique et qu’au dehors apparaisse un signe du dieu. Aussitôt, le tonnerre gronda sur l’Olympe et Ulysse s’en réjouit, puis une femme parla. C’était l’une des douze meunières, la seule à ne pas dormir car elle était la plus faible et n’avait pas achevé sa tâche. Ayant vu la foudre dans un ciel sans nuage, elle s’enhardit à demander que ce jour soit servi le dernier repas des prétendants. Et Ulysse à nouveau se réjouit, comprenant que l’heure de sa vengeance était venue.

À son réveil, Télémaque demanda à Euryclée si elle avait pris soin du mendiant, laissant entendre que sa mère manquait parfois de discernement. La nourrice le rassura, puis elle mit les servantes au travail afin de préparer le logis pour la fête. Vingt d’entre elles allèrent puiser l’eau à la fontaine aux Eaux Noires.

Eumée arriva alors, poussant trois porcs devant lui.

Puis ce fut la venue de Mélantheus avec ses plus belles chèvres, qui railla Ulysse et lui promit une raclée.

Vint ensuite Philoétios, le chef des bouviers, qui arrivait du bac. Il venait des champs céphaléniotes situés sur le continent et amenait avec lui une vache stérile et des chèvres grasses. Il questionna d’abord Eumée à propos de ce mendiant qui avait l’air d’un roi, puis ensuite le mendiant lui-même. Il pleurait Ulysse qui l’avait pris tout jeune à son service et dont il avait accru les troupeaux de manière considérable. Bien contre son gré, il devait donner ses bêtes pour les repas des prétendants. Le mendiant lui fit alors le serment qu’il reverrait bientôt son maître et serait témoin de la mort des prétendants. À son tour, il assura qu’il se battrait aux côtés d’Ulysse.

Tandis que les prétendants tramaient la mort de Télémaque, apparut à leur gauche un aigle tenant en ses serres une colombe. Amphinomos leur prédit alors l’échec de leur complot et les incita à ne plus s’en occuper.

Lorsque furent terminés les préparatifs du repas, le porcher Eumée distribua les coupes, le bouvier Philoétios répartit le pain et Mélantheus servit le vin.

Télémaque avertit les prétendants de ne pas maltraiter le mendiant et tous s’étonnaient de son aplomb.

Antinoos comprit alors que Zeus protégeait le fils d’Ulysse.

Athéna accrut le ressentiment dans l’âme d’Ulysse en se gardant d’empêcher les prétendants de l’insulter. La brute Ctésippos qui habitait Samé et était immensément riche jeta sur le mendiant un pied de bœuf que ce dernier évita en souriant amèrement. Télémaque réprimanda Ctésippos avec force, signifiant aux prétendants qu’il était à bout de patience.

Agélaos, fils de Damastor, demanda à Télémaque d’insister auprès de sa mère afin qu’elle choisît le plus noble des prétendants, mais il refusa.

Athéna envoya alors un signe : les prétendants se mirent à rire sans cause et sans frein alors qu’ils voulaient pleurer, et les viandes qu’ils mangeaient commencèrent à saigner.

Puis le devin Théoclymène vit les prétendants enveloppés de nuit, le sang couler des murs, l’auvent s’emplir de fantômes, le soleil s’éteindre et la mort tout recouvrer. Et comme tous les autres se moquaient de lui et qu’Eurymaque voulait le chasser, il annonça leur fin et s’en fut chez Piraéos.

Le début de ce chant oppose la tristesse révoltée de ce qui travaille à la transparence, à la certitude confiante des réalisations anciennes (Ulysse exprime colère et tristesse, tandis que du côté des prétendants et des servantes règne une joyeuse détente). Mais le maître du yoga promet au chercheur son aide indéfectible et l’assure de la victoire, lui permettant ainsi de recouvrer la paix intérieure.

Dans « sa vision d’une liberté plus totale » affinée par l’aide divine, le chercheur aspire à trouver la voie du yoga futur pour la transformation (Pénélope souhaite subir le même sort que les filles de Pandaréos qui, bien que conduites à leur perfection par les déesses, avaient été privées de mari).

Les filles de Pandaréos « celui qui donne tout au mouvement juste vers l’union » avaient en effet été conduites à une certaine perfection et leur enlèvement les mena davantage vers la consécration à une tâche divine qu’à une véritable punition : les forces qui travaillent à l’équilibre (ou à sa rupture) au niveau du vital vrai les avaient en effet orientées vers le service de celles qui remettent dans le droit chemin divin (elles furent enlevées par les Harpyes qui les avaient envoyées comme servantes aux Érinyes).

Cette histoire souligne un point très important du yoga que nous avons eu l’occasion d’aborder à plusieurs reprises : le mouvement d’ascension/intégration qui explique l’interaction constante entre la voie d’ascension et celle de la libération-purification. Comme le dit Satprem, « on ne peut guérir (accéder à la Vérité) que si on va tout au fond, et on ne peut aller tout au fond que si on va tout en haut ». Ceci explique que les grands héros doivent entrer en rapport avec les divinités des profondeurs de la mer, avec celles du monde souterrain où règne le dieu du surmental Hadès, qu’Iris soit la messagère des dieux, que Chrysaor « l’homme au glaive d’Or » soit le fils de la Gorgone Méduse, que les Érinyes punissent les parjures dans le monde souterrain ou encore que les filles de Pandaréos deviennent leurs servantes.

Le nom Pandaréos signifie, avec les lettres structurantes « celui qui donne tout au mouvement juste vers l’union ». Sa filiation n’est pas donnée par Homère et celle indiquée par d’autres sources n’est pas fiable.

À travers la plainte de Pénélope, seule s’exprime l’impatience de commencer le yoga futur par une puissante aspiration à « l’exactitude divine ». L’éducation très soignée des filles de Pandaréos révèle en effet que le chercheur a été guidé et accompagné sur le chemin par des énergies spirituelles en remplacement de celles de l’ego (à la mort de leurs parents frappés par les dieux, les filles de Pandaréos furent prises en charge par les déesses). Ce qui veille à la croissance de l’amour véritable a nourri son psychique et sa joie (elles furent nourries de miel et de vin doux par Aphrodite). La force la plus haute du supraconscient qui préside au juste mouvement lui a permis de croître en la Vérité et d’acquérir la connaissance (Héra leur donna beauté et sagesse). L’aide spirituelle à la purification a facilité la transition vers une humanité supérieure, celle que l’on peut associer au surhomme guidé par l’être psychique (Artémis a augmenté leur stature). Le maître du yoga enfin lui a permis d’atteindre à une certaine perfection dans les œuvres : détachement, attention, humilité, consécration, etc. (Athéna leur a appris à faire des ouvrages superbes).

L’union en l’esprit ne peut plus être son but : c’est pourquoi au chant précédent, il est dit qu’une fille de Pandaréos pleure l’enfant Itylos « la libération en l’esprit » qu’elle eut de Zéthos « la quête » et que son poignard immola.

À ce stade du yoga, ce ne sont plus des yogas gouvernés par la personnalité mentale qui peuvent parvenir à de telles réalisations, mais seulement l’action des forces divines. Les filles de Pandaréos ne peuvent donc plus avoir de mari, mais ne peuvent non plus être les épouses des dieux. Le plan d’Aphrodite est déjoué : les forces spirituelles qui veillent à l’évolution de l’Amour doivent donc se plier à des forces d’un autre ordre qui leur sont supérieures, les forces de Vérité. C’est aussi ce qu’affirme Sri Aurobindo : la Vérité doit s’installer dans l’humanité avant que l’Amour Divin ne puisse s’y manifester.

Ce sont alors les mouvements primordiaux de la conscience vitale qui veillent soit au renversement, soit à la stabilisation des formes par homéostasie (les Harpyes) qui positionnent « ces perfections en devenir » comme des aides à l’établissement du mouvement vrai (les Harpyes, filles de Thaumas, les donnent pour servantes aux Érinyes « le mouvement de l’évolution en Vérité »).

Rappelons que les Érinyes redressent des erreurs de yoga qui coupent du Divin, du Réel, de l’Ordre juste. Selon Hésiode, leur source est bien au-delà des puissances qui règnent sur le mental car elles seraient nées du sang d’Ouranos répandu sur Gaia, et donc à l’origine de la création. Elles ont donc même rang que les Titans qu’Ouranos a engendré seul, si ce n’est un rang légèrement supérieur. Zeus et les divinités de l’Olympe sont donc forcés de leur obéir. Elles sont les gardiennes de l’ordre divin le plus élevé dans la création. C’est pour cela qu’elles peuvent aussi intervenir au royaume d’Hadès, dans le corps. Elles vengent les crimes contre l’ordre naturel, remettent dans le droit chemin selon l’ordre absolu, les pires des crimes étant de se couper de sa source divine (meurtre contre les parents) ou d’empêcher certaines évolutions (infanticide). Elles ont donc une fonction bien supérieure à celles des Harpies, ces dernières étant seulement les forces qui assurent la stabilité dans le vital profond par la rupture de l’équilibre ou son recouvrement (le principe d’homéostasie et de répétition qui favorise la stabilité). C’est la sœur des Harpyes, Iris, qui assure la partie « information » à leur niveau.

Dans cette phase du yoga, à l’instar des filles de Pandaréos, le chercheur, toujours dans l’optique d’une liberté plus totale, aspire très fortement à l’exactitude divine en tous ses mouvements, et donc à ce que le yoga descende dans l’inconscient corporel où se confirmerait la réalisation de la transparence (Pénélope demande qu’on l’emmène au royaume d’Hadès afin qu’elle puisse y retrouver Ulysse). Tout autre but lui paraîtrait un retour en arrière (elle ne veut pas contenter les vœux d’un moins noble héros). Cette réalisation se confirme déjà sur le plan subtil (Pénélope et Ulysse eurent alors tous deux une forte impression de la présence de l’autre).

« Le mouvement qui travaille à la transparence » demande alors que cela lui soit confirmé, à la fois en l’esprit et dans sa réalité physique. Ce à quoi le Divin répond en donnant un « pouvoir » dans l’esprit et l’indication que le yoga qui s’essouffle dans les anciennes formes s’en détourne enfin (Ulysse demanda à Zeus un double signe : le tonnerre gronda sur l’Olympe et l’une des douze meunières qui avait vu la foudre dans un ciel sans nuage souhaita la mort des prétendants. Elle était la seule à ne pas dormir car elle était la plus faible et n’avait pas achevé sa tâche).

Le chercheur prend en compte que « la vision du futur » qui a soutenu le yoga jusqu’à présent n’est plus aussi opérative pour les combats futurs (Télémaque demande à Euryclée si elle s’est bien occupée du mendiant, craignant que sa mère n’ait pas mesuré sa valeur). Il constate aussi que certains éléments servent encore les anciens yogas en s’alimentant à des sources d’énergie opposées au Nouveau (vingt servantes allèrent puiser l’eau à la fontaine aux Eaux Noires).

En revanche, il identifie clairement ce qui est compatible et constitue même un soutien : « la gestion du vital de base » est toujours restée fidèle au mouvement d’union et « celui qui aime le plus haut de l’esprit » s’engage à le soutenir (Eumée est resté fidèle à Ulysse et Philoétios, le commandeur des bouviers œuvrant sur les terres céphaléniotes, les « réalisations » dans « le mental », s’engage à le soutenir). On voit bien ici qu’il ne s’agit absolument pas dans cette réorientation du yoga de combattre les réalisations du mental. Il ne s’agit pas ici de l’intellect ou mental séparateur qui a terminé depuis longtemps son travail. Toutefois, ce qui gère ces réalisations ne permet pas de connaître le degré d’union car il a œuvré indépendamment (Philoétios a accru les troupeaux sur les terres du continent et interroge le mendiant).

Ce qui doit être modifié, c’est la fixité des croyances véhiculées par les anciennes formes de yoga et l’aspiration erronée qui en découle, celle qui vise l’amélioration de l’homme et non sa transformation (le chevrier Mélantheus).

Par son « mental bien ordonné », le chercheur prend conscience que les anciens systèmes de yoga ne pourront empêcher la venue du yoga futur (Amphinomos annonce l’échec du complot contre Télémaque). Il comprend que la puissance de l’esprit ne considèrera plus la sagesse (ou non-dualité en l’esprit) comme la plus haute réalisation du yoga (apparut à la gauche des prétendants un aigle tenant en ses serres une colombe). Les colombes apportent en effet l’ambroisie à Zeus et sont donc des symboles de la non-dualité en l’esprit. Rappelons que tout oiseau qui apparaît à gauche est un présage de mort tandis que son vol à droite est un heureux présage.

Toutefois, les mouvements qui ont contribué à l’ancien yoga poursuivent leur tâche pour la dernière fois : l’ivresse divine ou la joie est « servie » par un mouvement qui est désormais un obstacle à la progression (Mélantheus « ce qui grandi de façon erronée pour l’amélioration de l’homme et non sa transformation » sert le vin).

Ce qui dans le chercheur est « sagesse » prend acte à son tour que le mouvement du combat futur issu de l’union esprit-matière est inéluctable et reçoit l’appui du supraconscient (Antinoos prit acte que Zeus protégeait le fils d’Ulysse).

Mais le véritable basculement ne peut se produire avant que la tension entre les deux mouvements de yoga ne soit parvenue à son paroxysme (Athéna renforce la pression sur Ulysse en stimulant les injures des prétendants).

Tout se dresse alors contre la volonté de transparence, en particulier le vital et les pouvoirs qui lui sont associés (la brute Ctésippos « celui qui possède les chevaux » l’agresse en lui lançant un pied de bœuf).

Puis « la volonté personnelle (de l’ego) » issue de la « maîtrise » tente encore une fois de faire en sorte que le yoga futur détourne la vision d’une liberté plus totale vers n’importe laquelle des anciennes formes de yoga (Agélaos, fils de Damastor, demanda à Télémaque d’insister auprès de sa mère fin qu’elle choisît le plus noble des prétendants, ce que ce dernier refusa de faire).

Alors, sous l’influence du maître du yoga, le chercheur est forcé de reconnaître que le vital qu’il pensait avoir maîtrisé (l’expression des émotions) et conquis définitivement se manifeste en lui par des expressions incontrôlables (Athéna envoya alors un signe : les prétendants se mirent à rire sans cause et sans frein alors qu’ils voulaient pleurer, et les viandes qu’ils mangeaient commencèrent à saigner).

Ce qui dans le chercheur « perçoit en Vérité » par le psychique a alors la révélation de la proximité du tournant du yoga (le devin Théoclymène « une vérité indubitable », qui a dans sa poitrine un esprit parfaitement sain, de la lignée de Mélampous, a la vision des prétendants enveloppés de nuit et du sang qui coule des murs).

Cette capacité de perception « en Vérité », bien distincte des anciennes réalisations qui doivent être dépassées, doit rester active dans le nouveau yoga et soutenir ce qui « expérimente » dans la découverte des nouveaux chemins (Théoclymène se réfugie chez Piraéos « celui qui expérimente »).

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Ulysse et Pénélope (Chant XIX)

 

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À la demande d’Ulysse, Télémaque éloigna les femmes. Puis, tandis qu’Athéna les éclairait de sa lampe d’or, tous deux emportèrent au trésor casques, lances et boucliers. Télémaque fit part à son père du prodige dont il était témoin : il voyait scintiller les murs, les poutres et les hautes colonnes comme une flamme vive. Ulysse lui intima l’ordre de ne pas questionner, car c’était, dit-il, la manière qu’ont les dieux de se manifester.

Tandis que Télémaque partait se reposer pour la nuit, Pénélope descendit dans la grande salle où se trouvait Ulysse. L’une des femmes qui s’affairaient à la remise en ordre de la salle, Mélantho, insulta à nouveau Ulysse-mendiant, tentant de le chasser. Ce dernier lui conta ses richesses passées et l’avertit de redouter le retour du maître des lieux. Puis à son tour Pénélope la rabroua et fit asseoir le mendiant, le questionnant sur ses origines. Le mendiant évita de répondre afin, dit-il, de ne pas aggraver sa peine.

Pénélope lui dit alors qu’elle restait indifférente à tout sauf à son époux. Elle lui parla de la ruse à laquelle elle avait eu recours pendant plus de trois années pour duper les prétendants qui avaient finalement été avertis par ses servantes. Elle narra aussi la pression de tous pour son remariage et renouvela sa question. 

Ulysse dit alors que son père était Deucalion, lui-même fils du grand Minos que Zeus consultait tous les neuf ans. Il avait donc pour frère Idoménée et prétendit se nommer Aithon. En l’absence de son frère qui venait de partir pour Troie, il avait accueilli pendant douze jours Ulysse et ses hommes qu’un vent de Borée empêchait de prendre la mer.

Pénélope lui demanda de prouver ses dires en décrivant les vêtements d’Ulysse. Le mendiant détailla un splendide manteau et donna le nom du héraut qui l’accompagnait, Eurybatès, à la peau noire et au dos vouté. Puis il dit que le roi Phidon de Thesprotie lui avait donné des nouvelles d’Ulysse. Après avoir été sauvé par les Phéaciens, celui-ci revenait avec beaucoup de richesses. Mais son navire et son équipage avaient sombré au retour de l’île du Trident (Thrinaquie) parce qu’ils avaient mangé les vaches d’Hélios. Tandis qu’un bateau du roi Phidon se tenait prêt à le ramener, Ulysse était parti pour Dodone entendre la voix de Zeus parlant par le grand chêne afin de savoir s’il devait se cacher pour rentrer au pays. Le mendiant affirma pour conclure qu’Ulysse serait de retour sous peu.

Pénélope ordonna alors à ses suivantes de laver les pieds du mendiant, de préparer un lit et de prévoir le bain du lendemain matin. Ulysse refusa le lit et refusa aussi qu’aucune des servantes de Pénélope ne lui lave les pieds sauf s’il s’en trouvait une, vieille, sage et réservée, ayant souffert autant que lui.

Pénélope appela alors Euryclée qui, se lamentant du destin d’Ulysse, affirma qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui lui ressemblât autant.

Le mendiant s’écarta du foyer et Euryclée vint à ses pieds pour les lui laver. Elle reconnut aussitôt la cicatrice à la cuisse d’une blessure faite par un sanglier lorsqu’Ulysse suivait au Parnasse ses oncles, les fils d’Autolycos (grand-père maternel d’Ulysse). C’est ce dernier qui avait suggéré le nom Ulysse car tant de gens en chemin avaient « ulcéré » (Odussomai) son cœur.

Comme Euryclée voulait prévenir Pénélope, Ulysse l’empêcha de parler alors qu’Athéna détournait le regard de la reine.

Puis la reine demanda conseil au mendiant à propos d’un songe qu’elle avait fait : « Un aigle venait de la montagne et brisait le cou à ses vingt oies. Comme elle se lamentait, l’aigle revenait, et prenant voix humaine, lui disait que le rêve n’en était pas un mais plutôt l’annonce d’un accomplissement à venir. L’aigle symbolisait son époux qui revenait au manoir tuer les prétendants. » À son réveil, ses oies étaient bien vivantes.

Le mendiant lui confirma la validité de l’interprétation donnée dans le songe lui-même.

Pénélope, connaissait la nature des songes – trompeurs quand ils viennent de l’ivoire scié et véridiques quand ils sont issus de la corne polie – mais elle ne pouvait dire l’origine de celui qu’elle venait de raconter.

Puis elle annonça qu’elle allait proposer aux prétendants un jeu qui consisterait à tendre l’arc d’Ulysse et, à bonne distance, lancer une flèche à travers douze haches alignées, comme son époux avait coutume de le faire. Elle épouserait celui qui réussirait.

Ulysse-mendiant approuva ce choix et lui annonça que son époux serait de retour avant le début du jeu, puis elle regagna ses appartements pour dormir.

Alors que l’on approche du moment décisif, il semblerait que le renversement doive se faire en phases successives : d’abord celle des travaux de yoga (la mort des prétendants) puis celle des buts et des aides au yoga qui ne sont plus adaptées (la mort des femmes, des suivantes et des servantes qui ne sont pas restées fidèles).

Le chercheur a alors l’expérience de la nature lumineuse des structures de la matière, ce qui advient à partir d’un certain niveau dans le surmental (Selon le plan initial, les armes des prétendants sont emmenées au trésor où Télémaque a une expérience étrange : il voyait scintiller les murs, les poutres et les hautes colonnes). (Cf. ce qui a été dit à propos d’Autolycos au début du chapitre. À de très nombreuses occasions, Mère mentionne l’expérience du pointillement lumineux dans la matière ou du rayonnement de la matière. Voir par exemple Agenda du 30 octobre 1961.)

Ce qui en lui a travaillé à l’union esprit-matière impose l’arrêt de tout questionnement car la transformation doit opérer selon des modes qui dépassent le mental (Ulysse intima l’ordre à Télémaque de ne pas poser de questions).

Puis pour la seconde fois, la perversion qui s’est développée suite à une illusion mais qui paraissait la plus réelle de toutes les aides au yoga, dénigre le mouvement qui travaille à la transparence. Mais celui-ci, associé à la vision d’une plus grande liberté, donne au chercheur la certitude que cette illusion parvient à son terme (alors que pour la seconde fois Mélantho, qui par son éclat surpasse toutes les servantes, injurie le mendiant, celui-ci et Pénélope la menacent de mort).

Comme les manières d’intégrer le chemin sont différentes pour chaque partie de l’être – ici pour celle qui a la vision d’une plus grande liberté (d’une vision plus large de la Réalité) et pour celle qui gouverne et entretient l’énergie vitale de base – le récit d’Ulysse à Pénélope est assez différent de celui fait à Eumée au chant XIV.

Ce que le chercheur affirme dans le cadre de l’évolution vers une plus grande liberté,  c’est la nécessité d’une parfaite « soumission » dans le processus de purification et d’un « feu intérieur brûlant », un « besoin » qui a marché de concert avec le « désir d’union » (Ulysse prétend se nommer Aithon « celui qui brûle », être un petit-fils de Minos « l’évolution de la consécration » et avoir pour frère Idoménée « celui qui se soucie de l’union » ou « le voyant »).

Dans le cadre de la vision d’une plus grande liberté, il prend acte que le yoga de la transparence est plus que jamais actif en lui, et qu’il poursuit l’élargissement de la conscience – la quête de Connaissance puisqu’il s’agit d’un héraut – bien qu’il n’en fasse pas état (à la demande de Pénélope, le mendiant décrit les vêtements d’Ulysse et celui qui l’accompagnait, le héraut Eurybatès « celui qui accède à un large espace », à la peau noire et au dos voûté).

Puis il explique sa complète dévastation, non pas en punition du « pillage » des très anciens yogas (égyptiens) mais de l’utilisation des dons du supramental (son navire et son équipage avaient sombré au retour de l’île du Trident parce qu’ils avaient mangé les vaches d’Hélios).

Puis, s’étant remémoré l’expérience d’union avec l’Absolu en l’esprit, il constate qu’il est parvenu de manière presque inaperçue à recevoir « inspiration » et « révélation » (ayant mentionné sans s’attarder son séjour chez les Phéaciens, il relate, comme à Eumée, le voyage récent chez le roi Phidon des Thesprotes, celui qui dans « la discrétion » règne sur ceux « qui mettent en avant ce qui parle selon les dieux »).

Enfin, il sait qu’il cherche, par le plus haut du supraconscient capable de plonger aux racines de la vie, le chemin qui conduit vers « une grande unité dans la matière », mais qu’il a besoin d’en connaître les modalités (Ulysse est parti demander conseil au feuillage divin du grand chêne de Zeus à Dodone « une grande unité tournée vers la matière » pour connaître la manière d’organiser son retour).

Il doit éviter à ce moment-là tout ce qui pourrait affaiblir sa détermination (le mendiant refuse les draps moirés) et n’accepter d’être aidé que par ce qui a le même degré de purification, et donc la même vibration (il refuse qu’aucune servante lui lave les pieds sauf une qui aurait souffert autant que lui).

« Une grande gloire », avec l’idée sous-jacente « d’une grande volonté de faire partager », a contribué à la croissance aussi bien du désir de transparence que du yoga futur (Euryclée a été la nourrice d’Ulysse et de Télémaque). Ce « partage » est « compassion », ce qui explique la souffrance d’Euryclée. Cette « compassion » va de pair avec « l’humilité » représentée par la mère d’Ulysse, Anticlée.

Rappelons que c’est Autolycos « celui qui est à soi-même sa propre lumière », le grand-père maternel d’Ulysse, lui-même fils d’Hermès, qui avait donné le prénom Ulysse (Odysseus, celui qui est « blessé ») car « Tant de gens en chemin lui avaient ulcéré le cœur ».

(L’histoire de la blessure à la cuisse d’Ulysse a été traitée à la fin du Chapitre 3, avec l’étude de la lignée de Déion.)

C’est par la compassion que le chercheur reconnaît que la réalisation de la transparence a été menée à bien, mais le moment n’est pas encore venu d’en activer les conséquences (Ulysse fait taire Euryclée qui l’a reconnu).

Ce qui a « la vision d’une liberté plus totale » est alors informé par une vision qu’une puissance venant des hauteurs de l’esprit, résultat de la réalisation de la transparence, allait mettre fin aux anciennes réalisations, aussi vraies et pures puissent-elles paraître (Pénélope rêva qu’un aigle venant de la montagne tuait ses vingt oies qui symbolisaient les prétendants). Mais le chercheur est encore quelque peu attaché à ces réalisations et ne peut s’empêcher d’avoir quelque nostalgie de leur disparation (Dans son rêve-vision, Pénélope a plaisir à regarder ses oies et se lamente de leur mort).

Une courte digression est faite sur l’origine des rêves et la valeur que le chercheur doit leur accorder : ceux qui ont très belle apparence sont souvent trompeurs  alors que ceux qui ont l’air d’être insignifiant sont les plus porteurs de vérité (ceux qui viennent par l’ivoire scié ou par la corne polie). Peut-être aussi peut-on remarquer que les défenses en ivoire sont des dents et sont donc en rapport avec les mémoires ou les « nœuds », tandis que la corne polie est en rapport avec l’affinement de l’intuition. Homère fait ici un jeu de mots en grec avec le verbe « tromper par de vaines espérances » (ελεφαιρομαι)  construit à partir du mot éléphant ou dent d’éléphant (ελεφας).

La décision intérieure d’entrer dans le nouveau yoga ou de renoncer devant la difficulté est alors prise, sachant qu’au fond de lui, le chercheur sait déjà quelle en est l’issue (Pénélope décide du jeu de tir à l’arc qui doit déterminer son sort, ce que le mendiant approuve).

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Le pugilat des mendiants (Chant XVIII)

 

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Un mendiant extrêmement glouton, sans force ni vigueur mais de très belle apparence, arriva dans la grande salle. Il s’appelait Arnée mais les jeunes gens le surnommaient Iros car il portait tous les messages. Il voulut chasser le mendiant-Ulysse et une dispute éclata. Les prétendants les excitèrent au combat, mais jurèrent, à la demande du mendiant-Ulysse, de ne pas intervenir. Comme celui-ci se dévêtait et montrait sa noble stature, Iros prit peur. Il fut aussitôt menacé par Antinoos d’être envoyé chez le terrible Échétos.

Puis Ulysse, modérant sa force pour ne pas être reconnu, lança un violent coup de poing dans le cou d’Iros, puis le traîna hors de la salle, lui interdisant de revenir mendier. Les prétendants l’acclamèrent. Antinoos et Amphinomos lui offrirent leurs meilleurs mets. Il tenta alors d’avertir Amphinomos du proche retour du maître d’Ithaque, mais en vain.

Athéna suscita alors le désir de la reine de paraître aux yeux des prétendants. Pénélope fit alors part à son intendante Eurynomé de son désir de parler à son fils Télémaque, la priant de prévenir Autonoé et Hippodamie, ses suivantes aux bras blancs par qui elle désirait être accompagnée. Athéna l’endormit alors un court moment pour l’orner de ses dons immortels, lui lavant le visage avec l’ambroisie d’Aphrodite.

À son réveil, Pénélope constata qu’elle avait été envahie d’une torpeur bienfaisante qu’elle aspirait à prolonger dans la mort.

Quand elle se présenta devant les prétendants, tous furent saisis d’amour. Comme elle reprochait à Télémaque d’avoir laissé insulter un étranger, il se défendit en se disant incapable de connaître l’attitude juste à adopter devant les prétendants qui, dit-il, n’étaient pour rien dans la dispute.

Comme Eurymaque louait la beauté de Pénélope, celle-ci se plaignit de l’attitude des prétendants contraire à tous les usages, les incitant plutôt à lui offrir des cadeaux comme c’était la coutume. Ulysse comprit alors que son épouse rusait.

Antinoos invita donc ses compagnons à offrir chacun un présent, ce qui fut aussitôt fait. Les plus beaux des cadeaux furent apportés : voile brodé aux anneaux d’or, collier d’or et d’ambre, et bien d’autres merveilles.

Ulysse-mendiant demanda alors aux servantes de se retirer auprès de la reine, disant qu’il veillerait lui-même sur les torchères qui venaient d’être allumées pour éclairer la grande salle. L’une d’elles, Mélantho, fille de Dolios (et donc sœur de Mélantheus), l’insulta car elle était l’amante d’Eurymaque. Elle n’avait aucune compassion pour Pénélope qui l’avait pourtant élevée comme sa fille et lui avait donné tout ce qui pouvait la réjouir.

Athéna ne mit pas fin aux insultes des prétendants car elle voulait qu’Ulysse fut poussé à bout. Eurymaque se moquant du mendiant-Ulysse, celui-ci lui répondit pouvoir aisément se mesurer à lui aux travaux des champs et la guerre. Eurymaque lui lança alors une escabelle mais le mendiant l’esquiva en s’asseyant aux genoux d’Amphinomos.

Comme les prétendants déploraient qu’un mendiant fût ainsi venu semer le trouble parmi eux, Télémaque leur demanda de se retirer. Ils furent surpris de ce qu’ils jugeaient être une effronterie de sa part. Mais Amphinomos, fils de Nisos et descendant d’Arétès, les invita à respecter les lois de l’hospitalité et à se reposer chacun en leur demeure. 

Le mouvement de captation à la source de l’ego, que les réalisations anciennes dans le surmental regrettent de n’avoir pu éradiquer, se manifeste clairement à la conscience (un mendiant nommé Arnée « celui qui s’efforce de prendre », extrêmement glouton, sans force ni vigueur, arriva dans la grande salle). Le surnom du mendiant  – Iros –  est semblable à celui d’Iris « la messagère des dieux », fille de Thaumas et symbole de l’information vraie non-duelle communiquée à l’esprit par le vital profond (le plan concerné se situe avant l’irruption du mental et la constitution de l’ego animal).

Avec Iros, il s’agit du même mouvement mais cette fois déformé par l’irruption du mental et de la dualité. Comme il se manifeste dans les profondeurs du vital, il est « sans force » car il n’a pas le support du mental. Il est pure « gloutonnerie » car c’est un mouvement de captation non déformé. C’est donc le symbole de la force captatrice à la racine de l’ego. Tout comme Iris « la messagère des dieux », fille de Thaumas sur le plan du vital pur, assure la cohésion des forces du surmental, de même Arnée-Iros assure la cohérence des réalisations correspondantes au niveau immédiatement inférieur à celui des dieux : il est le messager des prétendants.

Ni la sagesse ni la sainteté ne peuvent donc supprimer la force captatrice à la racine de l’ego. Seule la parfaite transparence peut réaliser cet exploit.

C’est la raison pour laquelle le chœur promet de renvoyer Iros chez le roi Échétos « la possession », car il doit retourner en son domaine.

Ce qui dans le chercheur « réalise la transparence » tente d’épargner « le mental bien ordonné qui organise » en espérant le convertir, mais sans succès (Ulysse tenta en vain d’avertir Amphinomos de son retour, mais celui-ci s’éloigna tristement).

Le maître intérieur qui dirige le processus de renversement se manifeste ensuite pour que « la vision d’une liberté plus totale », tout en stimulant le nouveau, semble céder aux anciens yogas (Athéna suscita le désir de Pénélope de paraître céder aux espoirs des prétendants mais de plaire encore plus à son mari et à son fils).

Cette « vision » veut prévenir le guerrier du futur yoga que l’ancien ne cherche qu’à le maintenir dans ses cadres tout en prétendant le soutenir (Pénélope veut prévenir son fils Télémaque afin qu’il s’éloigne des prétendants qui n’ont pour lui que belles paroles mais ne songent qu’à le perdre). Pour s’y opposer, cette « vision » doit montrer une « parfaite maîtrise » et sa « propre intelligence des choses » qui confèrent « l’acte juste » (elle demande à être accompagnée d’Hippodamie et d’Autonoé, les suivantes aux bras blancs).

Dans le cadre de la vision du futur, le chercheur vit alors une expérience particulière dans une semi-inconscience, et donc ne garde en mémoire que le sentiment associé de béatitude.

Durant cette expérience, le maître du yoga révèle en lui des capacités liées à la non-dualité, de l’ordre de l’Amour véritable, qui laissent le chercheur empli d’une immense paix béatifique dans laquelle il aspire à s’immerger définitivement. (Athéna endormit Pénélope et la revêtit de dons immortels, répandant sur son visage l’ambroisie d’Aphrodite. À son réveil, Pénélope constata qu’elle avait été envahie d’une torpeur bienfaisante qu’elle aspirait à prolonger dans la mort).

Cette expérience de l’Amour divin est si manifeste que les réalisations de l’ancien yoga ne peuvent que souhaiter l’accomplir (Tous les prétendants furent saisis d’amour à la vue de Pénélope qui rayonnait et tous souhaitaient s’unir à elle).

Le nouveau yoga toutefois ne sait encore l’attitude juste à adopter face à l’ancien yoga (Télémaque se défendit de l’accusation de sa mère en se disant incapable de connaître l’attitude juste). En revanche, « la vision d’une liberté plus totale » qui n’a jamais dévié de son but continue à « leurrer » les anciens yogas, laissant entendre qu’elle va choisir l’un d’entre eux pour son accomplissement. Elle réclame qu’au préalable chacun lui abandonne le meilleur de ce qu’il a réalisé (les prétendants doivent apporter des présents pour obtenir la main de la future épouse et Ulysse comprend que son épouse ruse).

Le mouvement qui opère la transition n’attend plus d’aide extérieure, certain de pouvoir veiller par lui-même à la clarté (Ulysse éloigne les femmes, leur disant qu’il s’occuperait lui-même des torches).

Mais le mensonge intérieur tourné vers l’incarnation, issu d’une illusion, reste lié au yoga qui lutte par la séparation (la servante Mélantho « le mensonge », fille de Dolios « trompeur », l’insulta car elle était l’amante d’Eurymaque « vaste combat »).

Au commencement du travail de transparence, lors de la préparation du yoga futur, cette illusion était nécessaire, mais le passage au nouveau yoga nécessite de tout admettre et tout intégrer, et le but doit donc changer et tout mensonge être éliminé (Pénélope avait élevé Mélantho comme sa fille, lui donnant tout ce qui pouvait la réjouir, mais celle-ci n’avait aucune compassion pour Pénélope car elle aimait Eurymaque).  

Ici comme dans le yoga en général, les mouvements doivent être menés à leur terme avant qu’un renversement ne puisse s’effectuer (Athéna ne mit pas fin aux insultes des prétendants car elle voulait qu’Ulysse fut poussé à bout).

Ce qui travaille à la transparence tente de persuader le yoga qui sépare qu’il lui est supérieur, tant pour l’ascèse que pour le travail sur l’ombre (le mendiant-Ulysse prétend pouvoir se mesurer à Eurymaque aux travaux des champs et la guerre).

Tant que le moment décisif du nouveau yoga n’est pas venu et pour éviter que ce qui travaille à la transparence ne soit affaibli, le chercheur est encore obligé d’avoir recours à son « mental bien ordonné ». C’est le mouvement de yoga dont le chercheur est le plus familier à ce stade et qui s’approche le mieux de la vision d’une plus grande liberté (Ulysse se met sous la protection d’Amphinomos qu’appréciait Pénélope).

Les « anciennes réalisations » prennent la mesure d’un changement devant lequel « le mental bien ordonné » les invite à adopter une attitude de soumission vraie (les prétendants s’étonnant de l’effronterie de Télémaque, Amphinomos les invita à se calmer et à honorer les dieux). 

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Ulysse le mendiant (Chant XVII)

 

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Télémaque, assurant ne pas vouloir s’en occuper lui-même, confia le « mendiant » à Eumée pour qu’il le conduise en ville tandis que lui-même se rendrait chez Pénélope.

À son arrivée au manoir, il fut accueilli par Euryclée puis par sa mère à qui il raconta la venue d’un mendiant. Elle devait promettre des hécatombes aux dieux si Zeus les punissait de leurs crimes. Et comme Pénélope implorait son fils de lui donner des nouvelles d’Ulysse, il lui fit le récit de ses voyages chez Nestor et Ménélas mais ne mentionna pas sa rencontre avec son père.

Le devin Théoclymène « celui qui a l’aspect divin » annonça alors à Pénélope ce que lui avait révélé l’augure : Ulysse était de retour à Ithaque et préparait sa vengeance.

Tandis que de leur côté les prétendants terminaient leur jeux et se préparaient à banqueter, Eumée et le « mendiant » quittèrent l’enclos des porcs, l’un guidant l’autre jusqu’à la ville après lui avoir fourni un bâton car la route était glissante. Ils dépassèrent la source maçonnée où la ville s’abreuve, source construite par Ithaquos, Nérite et Polyktor. Puis Mélantheus qui conduisait ses chèvres pour le repas des prétendants les couvrit d’insultes, traitant le porcher de roi des gueux et le « mendiant » de fainéant et de bon à rien. Il frappa à la hanche le « mendiant »  qui se retint pour ne pas réagir, puis il continua son chemin jusqu’au manoir et vint s’asseoir parmi les prétendants en face de son ami Eurymaque.

Arrivés devant la grande salle, le « mendiant » et Eumée se demandèrent lequel d’entre eux devait entrer le premier. Ulysse aperçut alors le chien Argos qu’il avait fini d’élever juste avant son départ pour Troie. Le chien le reconnut mais il avait été tellement négligé en l’absence de son maître qu’il ne put même bouger et mourut aussitôt.

Eumée entra le premier et vint s’asseoir en face de Télémaque. Celui-ci l’envoya apporter de la nourriture au « mendiant » qui venait d’entrer à son tour, en lui faisant savoir qu’il devait aller quêter auprès de tous les prétendants, ce qu’Athéna lui confirma. En effet, le héros devait connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort.

Antinoos reprocha violemment au porcher d’avoir fait venir en ville le mendiant. Eumée commença à répondre mais Télémaque le fit taire et incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres qui de toute manière ne lui appartenaient pas. Ce dernier fit mine d’accepter mais saisit un tabouret sous la table.

Le « mendiant », arrivant devant lui, raconta qu’il avait été autrefois très riche, mais que Zeus l’avait envoyé en Égypte où ses gens avaient été massacrés ou soumis aux travaux forcés pour s’être mal conduits. Lui-même fut offert en cadeau à Dmétor, un puissant de Chypre, contrée d’où il arrivait maintenant après avoir subi mille maux.

Antinoos lança alors le tabouret sur le « mendiant » qui fut atteint à l’épaule droite. Ce dernier ne broncha pas mais il maudit son attaquant, souhaitant sa mort avant même qu’il ne fût marié.

Pénélope fit appeler Eumée et lui demanda de faire venir le « mendiant » qui pourrait peut-être lui donner des nouvelles de son époux. Le porcher lui rapporta que ce dernier lui avait confié qu’Ulysse était vivant et Pénélope lui dit alors qu’elle vêtirait le mendiant si elle trouvait qu’il disait la vérité.

Eumée informa le mendiant de la demande de Pénélope, mais il répondit qu’il n’irait la trouver qu’à la tombée du jour car il craignait les réactions des prétendants. Eumée rapporta ces paroles à la reine puis partit s’occuper de ses porcs.

À ce point du récit, les deux mouvements – l’accomplissement de la transparence et la poursuite des réalisations des anciens yogas – ne sont plus conciliables. Athéna, le guide intérieur, a décrété la mort des prétendants qui, rappelons-le, n’importunent Pénélope que depuis quatre années environ. Pendant la guerre de Troie et durant les premières années de l’absence d’Ulysse, ils résidaient chacun en leur province : le chercheur s’était donc engagé dans le yoga intégral sans que sa pratique ne remettre en question les réalisations et les lois de l’ancien yoga.

Mais vient un moment où la partie la plus performante de l’ancien yoga nie la possibilité de la « transformation » alors que celle-ci se développe à son insu. Il semble en effet habituel dans le yoga, et ce jusque dans les phases les plus avancées, que des évolutions aient lieu sans que le chercheur soit « au courant ». Et cela, soit parce qu’il ne les relie pas au yoga, soit parce que des zones d’inconscience créent une discontinuité dans la conscience. La « sainteté » et la « sagesse » (et les réalisations qui leur sont associées) tentent alors de s’imposer comme les seules voies futures d’évolution, dans la seule perspective d’une amélioration de l’homme actuel.

Ces réalisations n’ont aucun moyen de faire leur « conversion », car leur but – l’amélioration de l’homme actuel – est totalement étranger à celui du nouveau yoga et constitue même un obstacle à la venue du supramental. Sagesse et sainteté, après avoir été réalisées, doivent donc être dépassées car c’est le Divin qui doit penser et sentir dans le chercheur. Cela se traduira (après la mort des prétendants Antinoos et Eurymaque) par un état d’apparente « bêtise » et « insensibilité » qui est en réalité celui de parfaite soumission et d’exactitude.

A ce stade, une annulation totale de son être a été réalisée par l’aventurier, confirmant l’annonce faite par Ulysse « héros d’endurance » à Polyphème qu’il était « personne ». Toutes les opinions, préférences, préjugés, goûts et dégoûts, etc. et surtout toutes les constructions spirituelles se sont effondrées ; comme le dit Satprem, c’est une dévastation complète de la cage. C’est pour cette raison qu’Athéna peut le changer en un mendiant vieux et hideux : il est devenu apparemment d’une parfaite « nullité ».

Comme le dit Mère, « ce qui est nécessaire, c’est de tout abandonner : tout pouvoir, toute compréhension, toute intelligence, toute connaissance, tout, tout, devenir parfaitement non-existant » (Cf. Agenda du 27 mars 1961).

Le chercheur a pris conscience progressivement que certaines réalisations épuisaient les acquis plus anciens (Pénélope et Télémaque se plaignent que les prétendants dissipent les biens d’Ulysse), mais il a poursuivi cependant les deux mouvements avec la même sincérité (réalisation de la transparence / sagesse et sainteté).

Même si le « yoga futur » a intégré que la « transparence » est réalisée, il ne peut s’imposer dans l’être tant que cette dernière n’a pas terminé sa tâche en récupérant les moyens qui lui permettront de mettre fin aux derniers obstacles constitués par le « meilleur de l’ancien » (Télémaque, même s’il a retrouvé Ulysse, ne peut être actif tant qu’Ulysse n’a pas récupéré son arc et tué les prétendants).

Rappelons enfin que les récits des aventures d’Ulysse faites à Ithaque à Eumée, Pénélope ou Antinoos, ne doivent pas être considérés comme contradictoires avec ceux qu’il fit aux Phéaciens, mais exposent seulement des points de vue différents.

Dans cet épisode, le yoga futur commence par exiger que « la vision de la totale liberté » comprenne elle aussi que les anciennes réalisations doivent être dépassées (Télémaque demande à Pénélope de promettre un sacrifice aux dieux s’ils punissent les prétendants).  Cette « vision » acquiert alors par une intuition supérieure exacte la certitude que la transition se termine, que la totale transparence est réalisée (le devin Théoclymène à l’aspect divin « le contact intérieur indubitable », de la lignée de Mélampous, annonça le retour d’Ulysse).

Le chercheur qui s’est « annulé » reprend contact avec le pur courant de conscience dont l’origine a été clairement identifiée et organisée par ce qui en lui a travaillé à « élargissement juste de la conscience » (Ulysse passe à côté de la source maçonnée où la ville s’abreuve, construite par Ithaque « élargissement juste de la conscience », Nérite « infini » et Polyktor « de nombreuses ouvertures de conscience dans la matière »). Ce pur courant de conscience « alimente » la base du nouveau yoga (les habitants d’Ithaque « le lieu de l’élargissement de la conscience de façon juste » viennent puiser l’eau à la source).

Lorsque le chercheur s’en approche, cela met en lumière ce qui « s’épanouit » dans l’ombre à son exact opposé. Ici, il s’agit de ce qui dirige l’aspiration de la mauvaise façon, c’est-à-dire ce qui soumet l’évolution juste à l’ego et qui est donc l’exact opposé de l’abandon à l’Absolu (Ulysse et Eumée croisent le maître-chevrier Mélantheus « à fleur noire » ou  « ce qui croît à l’intérieur de façon mensongère », fils de Dolios « fourbe, trompeur »). Cette déviance qui se produit du fait d’une illusion trompeuse, détourne de l’union esprit/matière le meilleur de l’aspiration, car c’est le Mensonge qui la dirige (Mélantheus apporte ses meilleures chèvres aux prétendants). C’est le résultat d’un manque de sincérité qui tente de faire douter le chercheur du bien-fondé de son aspiration à la « transformation », soutenant seulement « l’amélioration ». C’est un mouvement qui veut « faire » par soi-même au lieu d’être agi par le Divin.

La transparence est toutefois suffisamment réalisée pour ne plus être dans la réactivité (le « mendiant »  se retint pour ne pas réagir).

Homère précise que le chevrier « traînait encore de par la ville pendant que le bétail dépérissait  » : « le mouvement qui conduisait de façon dévoyée l’aspiration (pour l’amélioration de l’homme et non sa transformation) » la laissait dépérir parce qu’il était encore trop dépendant des structures. Cette déviance est aussi bien sûr étroitement liée aux « combats du guerrier » de l’ancien yoga pour réaliser la « sainteté » (le grand ami de Mélantheus est Eurymaque).

Dans les débuts du travail pour « la réalisation de la transparence totale », le chercheur était accompagné par une « vigilance » qui l’aidait à débusquer des éléments qui passent rapidement devant la conscience, des aspirations non encore orientées en vue de la purification (le chien d’Ulysse, Argos, courait autrefois le chevreuil, le lièvre et les chèvres sauvages). Mais depuis que le travail du grand renversement a commencé (dès le départ pour Troie), ce qui aurait dû veiller sur cette vigilance en quête des nouvelles impulsions s’est mis au service des réalisations anciennes, sagesse et sainteté (les serviteurs d’Ulysse alors dévoués aux prétendants ont laissé dépérir le chien Argos qui meurt). Dans le nouveau yoga, cette vigilance n’est plus nécessaire car il n’y a plus d’ego et donc plus de travail de purification personnel (dès le contact établi avec Ulysse, le chien Argos meurt).

Pressé aussi bien par son guide intérieur que par le mouvement du futur yoga, le chercheur doit alors évaluer les réalisations de l’ancien yoga pour savoir celles qui sont restées dans l’exactitude et celles qui ont dévié de la voie de l’amour, bien que toutes doivent être éliminées du yoga (Aussi bien Télémaque qu’Athéna pressent Ulysse de quêter auprès de tous les prétendants, afin de connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort).

On doit comprendre ici que « sagesse » et « sainteté » (et les réalisations qui leur sont associées) doivent avoir été accomplies de façon aussi juste que possible – en restant au plus près de l’exactitude, c’est-à-dire dépendantes de l’être psychique – avant d’être écartées du yoga. C’est pour cette raison qu’Ulysse demandera plus tard qu’Apollon lui accorde la gloire de tuer Antinoos « la sagesse ». La mort d’Eurymaque « la sainteté » suivra immédiatement après.

« Le mouvement du yoga futur » incite alors « la sagesse » à reconnaître ce qu’il ne comprend pas ou méprise, mais en vain, car cette intelligence ne peut accepter d’alimenter un mouvement de yoga qui a piètre figure et veut même détruire ce mouvement (Télémaque incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres mais celui-ci, faisant mine d’accepter, saisit un tabouret).

Dans une dialogue intérieur, « ce qui œuvre à la transparence » tente alors sans succès de faire comprendre à cette « sagesse » qu’elle est encore dans un processus d’accaparement (Antinoos a refusé de donné du pain). Pour cela, une histoire est inventée : le travail de réunion esprit/matière avait lui aussi à son actif de nombreuses réalisations mais il fut dépouillé de tout du fait de la persistance de mouvements de l’ego. Il avait en effet utilisé à son profit des pouvoirs issus des « antiques connaissances de l’humanité ». Pour apprendre le véritable amour, il avait alors été obligé d’approfondir une maîtrise juste, celle qui se développe dans un être sain, « guéri » (Ulysse raconta qu’il était très riche autrefois mais fut dépouillé de tout parce que ses hommes se livrèrent en Égypte à des pillages. Alors il connut Chypre, puis fut emmené comme esclave par Dmétor « celui qui maîtrise », fils de Iasos « qui est guéri »). Le chercheur vient de terminer cet apprentissage forcé (Ulysse revient juste de Chypre après avoir subi mille maux).

La « sagesse » tente alors d’arrêter la réalisation de la transparence au niveau de « la porte des dieux », car c’est la frontière où se livre le combat et où elle-même doit disparaître, mais cette réalisation est désormais absolument dépourvue de toute réaction de l’ego (le mendiant, après avoir été frappé par Antinoos à l’épaule, s’abstient de toute réaction). Le chercheur qui travaille à l’union aspire à mettre sous la direction de l’Absolu le mental construit par le yoga personnel, y compris le plus haut, avant que ce dernier ne trouve un but sur lequel se focaliser (Antinoos doit mourir avant son mariage).

« La vision du yoga futur » est prête à considérer tout mouvement de yoga, même le plus insignifiant, et même à lui donner une place importante s’il peut fournir des indications sur la progression de la transparence, indications qu’elle puisse reconnaître comme exactes (le porcher ayant rapporté à Pénélope qu’Ulysse était vivant, celle-ci dit qu’elle vêtirait le mendiant si elle estimait qu’il disait la vérité).

Mais « le mouvement d’union esprit/matière » (de réalisation de la transparence) ne peut et ne veut pas aller vers une liberté plus totale tant que les formes de l’ancien yoga font encore obstacle à la transformation (Ulysse ne voulut pas rencontrer Pénélope avant de s’être vengé des prétendants).

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La rencontre d’Ulysse et de Télémaque (Chant XVI)

 

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Télémaque fut accueilli par les chiens d’Eumée qui frétillaient de la queue sans aboyer, puis par le porcher lui-même qui ne put retenir sa joie et ses démonstrations de tendresse. En vertu des lois sacrées de l’hospitalité, il assura Eumée qu’il vêtirait et nourrirait le mendiant afin qu’il ne soit pas à sa charge. En effet, il craignait de l’envoyer auprès des prétendants qui le maltraiteraient et assura ne pouvoir le protéger s’il le prenait lui-même en sa demeure. Puis il envoya Eumée avertir sa mère de son retour. Le porcher ne devait pas aller lui-même prévenir son grand-père Laërte, mais Pénélope devait envoyer l’intendante.

Athéna apparut alors sous les traits d’une grande et belle femme, visible pour le seul Ulysse. Elle entraîna le héros à l’écart, lui signifia qu’il était temps de révéler son identité à son fils et de combiner la mort des prétendants, puis elle lui rendit sa splendide apparence.

Ulysse, « le héros d’endurance », se fit alors reconnaître de Télémaque mais ce dernier doutait, ne pouvant croire qu’un mortel puisse à ce point changer d’apparence en un instant. Ulysse lui répondit que c’était Athéna qui toujours l’avait accompagné et que pour elle, cette transformation était jeu d’enfant. Leurs retrouvailles furent alors l’occasion d’abondantes larmes.

Puis Ulysse informa son fils de son passage chez les Phéaciens et s’enquit du nombre des prétendants. Télémaque en fit le décompte : cinquante-deux venaient de Doulichion accompagnés de six valets, vingt-quatre de Samé, une vingtaine de Zante et douze d’Ithaque.

Il y avait en outre le héraut Médon et le divin aède Phémios, ainsi que deux serviteurs.

Comme Télémaque doutait qu’à eux seuls ils puissent en venir à bout, Ulysse lui annonça la participation de Zeus et d’Athéna, lui exposa son plan et lui donna des instructions détaillées. Télémaque devait se rendre au manoir, payer les prétendants de paroles amènes, supporter sans broncher les affronts qu’Ulysse pourrait endurer sous son apparence de mendiant et rassembler les armes pour les cacher. Il devait mettre de côté deux piques, deux épées et deux boucliers qu’il récupèrerait plus tard. Sous aucun prétexte il ne devait révéler qu’Ulysse avait pris l’apparence d’un mendiant.  Enfin, tous deux devraient également éprouver les femmes et les serviteurs afin de savoir qui leur était resté fidèle.

C’est alors que le vaisseau qui avait ramené Télémaque entra au port d’Ithaque. Un héraut vint prévenir Pénélope du retour de son fils, ce que tous les prétendants entendirent. Mais c’est à elle seule qu’Eumée qui était arrivé au manoir dit où il se trouvait.

C’est alors que le vaisseau d’Antinoos parti se mettre en embuscade avec ses hommes rentra au port. Antinoos incita les prétendants à tuer immédiatement Télémaque et à se partager ses biens avant qu’il ne dénonce l’embuscade à l’assemblée du peuple. Amphinomos, fils de Nisos et descendant d’Arétès, chef des prétendants venant de Doulichion « l’île au froment », dont les paroles plaisaient à Pénélope, à son tour répondit qu’il refuserait d’attenter à la vie de Télémaque tant qu’il n’en aurait pas reçu l’ordre de Zeus. Tous les prétendants adoptèrent la même position.

Pénélope qui avait appris de Médon qu’on ourdissait la mort de son fils, entra dans la salle et s’en prit à Antinoos, bien qu’il fût réputé le plus sensé de ceux de son âge. Elle lui rappela qu’Ulysse avait sauvé la tête de son père.

Eurymaque alors la rassura, l’assurant de son amitié pour Télémaque, mais il ne songeait en son cœur qu’à le perdre.

Juste avant qu’Eumée ne fût de retour chez lui, Athéna redonna à Ulysse son apparence de vieillard en haillons afin que le porcher ignorât tout car elle craignait qu’il ne prévienne Pénélope.

Comme Eumée racontait qu’il avait vu le retour du bateau parti en embuscade, le « sublime » Télémaque sourit à son père à l’insu du porcher. 

Le yoga futur aura besoin de s’appuyer sur ce qui a entretenu, consacré, et organisé le vital de base (Eumée considère Télémaque comme un fils).

Les anciennes réalisations, quant à elles, ne sont pas capables d’admettre un élément qui surgit sur le chemin et leur est étranger, surtout si cet élément semble n’avoir aucune utilité pour le yoga et ne correspondre en rien à leurs conceptions malgré « l’ouverture » à laquelle elles prétendent. C’est donc le « yoga futur » qui assume à lui seul cet élément nouveau (Télémaque ne veut pas risquer d’envoyer le « mendiant » chez les prétendants malgré la loi sacrée d’hospitalité, et prend sur lui son entretien et sa nourriture).

Dans cette délicate transition vers le nouveau yoga, certaines précautions doivent être prises car les différentes parties de l’être doivent adhérer les unes après les autres dans un ordre déterminé : Pénélope doit être informée du retour de son fils, mais non encore Laërte, ni même Eumée. Puis le guide intérieur fait en sorte que le « futur yoga » reconnaisse que la transparence est accomplie (Athéna convainc Ulysse de se dévoiler à Télémaque).

C’est ce « yoga futur » qui est capable d’identifier les anciennes réalisations qui font obstacle : environ la moitié provient de la nature spirituelle « libérée » du chercheur (Doulichion « la fin de l’esclavage »), un quart de la nature humaine mentale consacrée (Samé) et un quart de ce qui a vu l’émergence du psychique (Zante), autrement dit « le meilleur de l’ancien » (Télémaque énonce l’origine des prétendants). Ce ne sont à ce stade ni le vital ni le mental qui constituent les plus grands obstacles, mais les réalisations spirituelles et les croyances qui leur sont associées.

« Le souvenir de la progression sur le chemin » (l’aède) et sa « compréhension supérieure » (le héraut) sont aussi cités par Télémaque, mais ils seront épargnés par Ulysse. En effet, le « souvenir » du chemin et « la transmission de la Connaissance » – car le mot « héraut » en grec signifie aussi « Caducée », symbole que le héraut porte à la main (κηρυκειον) – méritent d’être conservés pour l’ensemble de l’humanité.

Tout en prenant conscience que les conditions sont réunies pour le nouveau yoga, le chercheur a une intuition très précise de la façon dont la transition doit s’effectuer et des aides qui le soutiennent, non seulement celle du guide intérieur (Athéna) mais aussi celle du supraconscient, au plus haut du surmental (Zeus) : le nouveau yoga devra « s’infiltrer » dans les anciennes formes à leur insu et sans les troubler, maintenir une « égalité » absolue quelles que soient les attaques endurées, et priver ces anciennes réalisations des moyens qu’ils pourraient utiliser plus tard contre lui (la nature véritable d’Ulysse ne doit pas être révélée, Télémaque doit flatter les prétendants et subtiliser leurs armes). Le  chercheur prévoit aussi d’examiner les anciens buts, ainsi que ce qui était associé à ces buts et aux travaux de yoga, pour savoir lesquels pourraient être conservés dans le nouveau yoga (il est prévu d’éprouver la fidélité des femmes et des serviteurs).

Dans le même temps, la « sagesse » qui a pris acte de l’échec de sa première tentative pour éliminer le nouveau yoga, tente de rassembler contre lui toutes les anciennes réalisations de yoga dans un ultime sursaut (Antinoos appelle les prétendants au meurtre de Télémaque avant que celui-ci ne puisse dénoncer l’embuscade à l’assemblée du peuple). Mais celles-ci commencent à comprendre la Vérité que porte ce nouveau combat (les prétendants n’acceptent d’éliminer Télémaque que si Zeus leur en donne l’ordre).

Ce que visent les prétendants, ce sont les biens d’Ulysse (les acquis dans l’union esprit-matière), mais ils ne veulent pas de sa maison (la structure) et sont indifférents à celui d’entre eux que choisira Pénélope : peu importe la réalisation ancienne qui « s’élargit », du moment que l’on reste dans le « connu ».

Amphinomos peut être compris comme « ce qui organise tout autour ». Il est le chef des prétendants venant de Doulichion, « l’île au froment » : le froment représentant la nature domestiquée, il serait associé à une grande maîtrise. Fils de Nisos et descendant d’Arétès, il représente une capacité issue de l’évolution mentale elle-même venant de « ce qui s’élève de façon juste ». Ce qui explique qu’il refuse d’agir sans un ordre intérieur issu du plus haut de l’esprit, autrement dit la volonté mentale de se conformer à la loi divine dont l’expression satisfait bien évidemment « la vision d’une liberté plus totale » (ses paroles plaisent à Pénélope). Celle-ci, prenant conscience que le nouveau yoga est en péril, décide alors, par un dialogue intérieur, d’interpeler sa « sagesse » pour la réorienter (Pénélope, qui a été informée du projet de mort ourdi contre son fils, s’en prend à Antinoos qui était réputé le plus sensé et tente de le ramener à la raison).

Ce qui dans le chercheur est la plus belle réalisation, celle de la « sainteté », essaye de convaincre « la vision d’une liberté plus totale » qu’elle est la meilleure protection du yoga futur, alors que le chercheur sait au fond de lui-même qu’elle lui est fondamentalement opposée (Eurymaque « au visage de dieu, le guerrier le plus accompli » rassura Pénélope, l’assurant de son amitié pour Télémaque, mais il ne songeait en son cœur qu’à le perdre). La sainteté est en effet basée sur la plus haute conception humaine de ce qui plait au divin et non sur un absolu surrender au divin, car, comme le dit Sri Aurobindo, il y a toujours un ego chez le saint et le sage.

Pour aborder le combat contre les anciennes réalisations, « ce qui a réalisé la possibilité de circulation des énergies entre l’esprit et la matière » doit commencer par se rapprocher d’elles en se situant sur un plan différent qu’elles ne peuvent intégrer (Athéna redonne à Ulysse son apparence de vieillard en haillons de façon à n’être reconnu ni d’Eumée ni des prétendants).

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