JASON ET LA TOISON D’OR

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Le mythe de Jason et de la Toison d’Or décrit les premiers pas sur le chemin spirituel, la rencontre du maître et les épreuves ou « tests » jusqu’à la première grande expérience spirituelle.

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Jason rapportant la Toison d'or à Pélias

Jason rapportant la Toison d’or à Pélias – Musée du Louvre

Un âge de la Vérité, le Satya Youga des Indiens, ou, plutôt, un âge de l’intuition a précédé l’histoire de notre humanité mentale. Notre enfance au monde, si l’on en juge par les bribes de tradition, fut saisie d’une illumination, comme l’est parfois notre brève enfance humaine avant que la raison ne piétine nos rêves, ou comme l’est le chercheur de vérité quand, soudain, au début de sa quête, le voile se déchire un instant, dans un éblouissement, pour lui dire : « Voilà où tu vas. » Puis tout se referme et nous sommes laissés au lent piétinement des années, ou des siècles, pour redécouvrir, longtemps plus tard, une vérité d’enfant.

Satprem

Si le mythe de la Toison d’Or a été placé par les Anciens dans la descendance de Japet, et plus précisément dans celle d’Éole, c’est que l’expérience qui couronne la progression relève plus particulièrement de l’ascension des plans de conscience et non de la voie de purification-libération dans la descendance d’Océanos, même si l’être psychique peut également se manifester d’une manière ou d’une autre.
Autrement dit, c’est une expérience qui résulte davantage d’un perfectionnement, d’une purification et d’un élargissement de la conscience mentale, que d’un vrai travail de purification-libération du vital, même si les deux voies ne peuvent jamais être totalement dissociées.

Tel qu’il a été rapporté par Apollonios de Rhodes, le mythe de Jason et des Argonautes retrace le parcours du chercheur depuis son entrée effective sur le chemin jusqu’à l’expérience majeure d’une « descente » spirituelle de force et de connaissance depuis le plan du surmental. Cette descente « illumine » d’abord le mental puis descend éventuellement dans les centres en dessous, créant une certaine ouverture psychique au niveau du cœur. En effet, la lumière agit d’abord dans le mental – car le mental supérieur reçoit plus rapidement ce qui descend – bien que ce soit le cœur qui reconnaisse toujours le premier l’essence divine. C’est pourquoi Hermès figure parmi les ascendants de Jason (c’est une descente du surmental) et ce pourquoi on peut considérer la lignée de Créthée comme appartenant au plan du mental supérieur.
En général, à notre connaissance, cette première expérience ne dure pas au-delà de quelques jours ou quelques semaines. Elle constitue seulement une déchirure temporaire du voile dans le mental. C’est la raison pour laquelle Médée se sépara de Jason au retour de la quête, détruisant même les fruits de leur union (elle tuera ses enfants avant de retourner en Colchide). En effet, seules les « réalisations » sont définitives.

Cependant, ce serait une erreur de considérer que cette expérience d’illumination constitue un passage obligé au début du chemin, ni même qu’elle soit la première à surgir, même si c’est la plus répandue dans une civilisation qui met le mental en avant. Beaucoup d’autres chercheurs expérimentent en premier une ouverture psychique ou l’une des innombrables expériences dont Sri Aurobindo parle abondamment dans les Lettres sur le Yoga.

Même si les Anciens n’ignoraient pas l’impérative nécessité de la purification-libération, puisqu’ils célébrèrent en tout premier lieu les travaux d’Héraclès, la quête de la Toison d’Or semble avoir pris une importance croissante au cours du temps.
En effet, la voie de la purification-libération se heurtant à des impossibilités majeures de transformation, cette expérience fut mise en avant comme un premier pas vers l’expérience d’union dans le Soi ou vers « l’éveil », et considérée comme primordiale, du moins tant que la voie dionysiaque de l’extase mystique ne s’imposa pas à sa place dans nombre d’écoles initiatiques.
A notre époque, si beaucoup d’écoles continuent à rechercher cette union avec le Soi, Sri Aurobindo pour sa part insiste surtout sur la « psychisation » de l’être comme premier mouvement, qui doit accompagner la spiritualisation du mental, afin de permettre ultimement le travail de la Force du Suprême pour la transformation de l’être extérieur. Cette progression permet en effet d’éviter bien des pièges.
De plus, son but étant la divinisation de la nature pour l’humanité entière, il voulait ainsi éviter que se reproduise les vieilles erreurs du passé qui se contentent d’une libération individuelle en l’Esprit sans rien changer à la nature extérieure du chercheur ni au reste de l’humanité.

Satprem, à la suite de Sri Aurobindo, dans son livre La Genèse du Surhomme, semble même indiquer qu’à partir d’un certain niveau de progression dans l’ascension des plans de conscience, le chercheur doit renoncer à poursuivre plus avant dans cette voie pour procéder à une purification-libération approfondie de sa nature. Pour lui, à un certain moment, le chercheur doit choisir entre la voie de l’ascension dans laquelle il peut explorer les plans supérieurs du mental « qui sont comme la source pure de tout ce qui se passe ici dans la déformation » et la voie de libération de la Nature. Il nous dit que la première voie est si tentante que tous les sages du passé ou les esprits avancés d’aujourd’hui l’empruntent, mais qu’arrivés là-haut, on ne peut que s’apercevoir que les moyens de là-haut n’ont guère de pouvoir ici. C’est, dit-il, l’éternelle histoire de l’Idéal et des réalités. Pour lui, il ne s’agit pas de rejeter tous les encombrements pour s’échapper vers le haut, mais d’une méthode globale qui serait davantage une descente ou plutôt un dévoilement de la Vérité partout contenue, jusque dans les cellules de notre corps.

Même si l’on admet que cette expérience de la descente d’éclairs de vérité issus du surmental n’est que l’une des formes possibles, il nous faut encore être très prudents avant de considérer le récit qu’en a fait Apollonios de Rhodes comme la seule démarche vers elle.
En effet, autant la description du chemin théorique est relativement aisée lorsqu’il s’agit d’en illustrer les buts principaux (par exemple dans la voie de psychisation de l’être, l’abandon du désir et de l’ego, la lutte contre l’illusion et les peurs, l’élargissement de la conscience, etc.), autant le problème se complique lorsqu’il s’agit des expériences, car il est alors nécessaire de distinguer le général du particulier.
Il est ainsi impératif de déterminer dans quelle mesure les expériences vécues sur le plan individuel sont un passage obligé pour tous, si elles sont propres à une voie particulière ou à un type d’individu, se produisent toujours dans le même ordre et font partie d’un processus répétitif ou en marquent la fin.
Si la connaissance préalable de certaines étapes peut éventuellement aider le chercheur, elles doivent être parfaitement définies, universelles, et les processus évolutifs qui y conduisent clairement identifiés. Leur exposé ne doit pas conduire le chercheur à s’inquiéter de n’avoir pas vécu telle ou telle expérience, ni à dresser une hiérarchie dans la progression, tombant ainsi dans le piège classique de la course aux grades spirituels. Ce fut sans doute ce qui motiva en grande partie l’interdiction absolue de toute divulgation, même partielle, du sens profond des mythes.
En tout état de cause, les initiés ont toujours recommandé aux chercheurs de ne partager leurs expériences qu’avec leurs guides, ou du moins avec la plus grande prudence pour éviter la trop rapide dissipation de l’énergie et la perte de nombre de leurs bénéfices.

De nombreux récits du mythe de la Toison d’Or semblent avoir existé mais une seule version grecque complète nous est parvenue, celle d’Apollonios de Rhodes qui date de l’époque hellénistique, vers le IIIe siècle avant J.-C. C’est elle qui servira de base à notre étude.
Il existe une autre version d’un auteur latin du premier siècle après J.-C., Caius Valerius Flaccus, largement inspirée d’Apollonios.

Chaque chercheur pourrait donc faire un récit de « sa » quête. La progression que nous allons examiner à travers ce texte commence dès les préliminaires du chemin.
L’expérience de l’illumination proprement dite n’intervient qu’à la fin du récit. Comme c’est une descente des plans de l’Esprit, celui-ci choisit son heure, mais il semblerait que le chercheur soit averti quelque temps à l’avance que quelque chose d’exceptionnel va se produire.
Elle peut donc survenir au milieu de la vie courante, sans aucune condition particulière, mais les conditions extérieures « s’organisent » pour que le chercheur puisse la vivre pleinement.
Pour les chercheurs qui n’ont pas assez travaillé la purification de leur être, la puissance de la force qui descend produit aussi le plus souvent des manifestations d’exubérance difficilement maîtrisables dues à l’irruption de cette force dans un vital non purifié.

Signalons enfin que ce mythe est étudié ici sur la base des expériences intérieures mais qu’il peut pour chacun être illustré avec des confrontations extérieures tant il est vrai, comme le dit Satprem, que : « Toutes les routes du dehors sont comme doublées d’une route intérieure, et les obstacles, les ombres, les accidents que nous n’avons pas surmontés sur la route du dedans reviennent à nous sur la route du dehors, mais une route infiniment plus dure, plus longue, plus impitoyable parce qu’elle avale toute une vie pour une seule petite expérience qui nous fait dire un jour : Ah ! C’est tout ! ».

Le mythe de la Toison d’Or

Le cadre dans laquelle se situe ce mythe est donné :
– d’une part, par les personnages majeurs figurant dans les lignées de Salmonée et Créthée que nous avons étudiées au chapitre précédent, et dont nous reprenons ci-dessous les caractéristiques principales. Voir Arbre généalogique 12
– d’autre part, par les compagnons de Jason, symboles d’une certaine progression dans quelques directions privilégiées.

Dans la lignée de Salmonée et Créthée, sont exprimées :
– une nature où s’affrontent de manière plus ou moins subconsciente « les forces contribuant à l’évolution du processus de libération » et une force plus mélangée, celle d’une progression dans l’ignorance de son propre chemin couplée à une aspiration vitale (Pélias). Cette dernière est cependant génératrice d’une aspiration à la justice (Pasidicé) et d’une forte rectitude (Alceste). Dans la descendance de Nélée, la seule dynamique survivante est incarnée par son plus jeune fils Nestor qui représente une « capacité d’intégration de l’expérience » ou une « sincérité ».
– une certaine endurance (Phérès) qui fait apparaître « un désir passionné pour la lumière » (Lycourgos), « une volonté de se libérer du joug » (Admète) et une certaine « capacité de vision » (Eidoménéé).
– Une « capacité d’entrer dans le silence » (Amythaon), source de « force » (Bias) et de « sensibilité mentale intuitive » (Mélampous).
– Enfin « une volonté d’accomplissement du destin personnel » ou « un retournement de la conscience de l’extérieur vers l’intérieur » ou encore « une conscience intellectuelle supérieure » (Aéson) qui reçoit l’influence du surmental par sa capacité « à être à soi-même sa propre lumière » (Autolycos) et tend vers « un mental puissant » avec sans doute une certaine dispersion (selon le nom de sa femme Polymède ou Alkimédée). Le couple Aéson-Polymède représente donc le chercheur dont le mental individualisé puissant dirige la quête selon ses propres conceptions.

Le chercheur a également œuvré à l’élargissement de son mental et s’est battu contre nombre d’illusions (Sisyphe et Bellérophon) et de peurs (Persée). Il poursuit le combat contre sa susceptibilité et sa suffisance qui le font se représenter sans cesse victime des agissements des autres (le lion du Cithéron). Et il a peut-être profondément gravé en lui dans le subconscient le souvenir d’un état de bonheur intense, sa première expérience fugitive d’union (Phrixos).

Parmi les nombreuses illusions qui retardent l’entrée sur le chemin figure en bonne place l’idée que l’on peut changer le monde extérieur sans se changer soi-même, c’est-à-dire prendre des engagements humanitaires, sociaux, politiques ou similaires sans vraie remise en cause personnelle. L’un des signes du début de la quête est donc le moment où le chercheur cesse de vouloir transformer le monde et commence à s’intéresser à sa propre transformation.

Dans la phase préliminaire du chemin, le chercheur sincère reçoit des aides dont le plus souvent il n’est pas conscient telles que :
– une protection de son véhicule physique (pour les risques d’accidents graves, les maladies, etc.).
– des expériences considérées à posteriori comme « initiatiques », c’est-à-dire des « confrontations » qui font vivre en accéléré certaines étapes selon le niveau d’évolution de chacun.
– des connaissances issues du moi supérieur et reçues par différents canaux (intuitions, rencontres, ouvrages, rêves, etc.) que le chercheur perçoit comme des évidences.

Lorsque la quête commence, les « Jeux isthmiques » ont été célébrés (cf. Sisyphe dans le chapitre précédent) indiquant que le chercheur s’est engagé dans le « passage étroit ». Dans les initiations symboliques du passé – qui ne dispensaient en rien des confrontations du chemin – il se présentait comme un néophyte aux portes du temple pour être initié aux mystères.

Le symbole choisi pour cette expérience, la Toison d’or d’un bélier, a été examiné dans le chapitre précédent. Rappelons qu’elle exprime l’affinement de la sensibilité, un commencement, le support du feu intérieur ou être psychique, et évoque l’ « éveil » et la pureté spirituelle.
S’il est le plus souvent ailé, c’est pour indiquer une progression dans l’ascension des plans du mental.

La jeunesse de Jason et les préparatifs de la quête

Comme on l’a vu, la Toison d’Or était celle d’un bélier qui emporta Phrixos en Colchide au royaume d’Aiétès. Celui-ci, petit-fils du soleil Hélios, l’avait suspendue à un chêne dans un bois sacré d’Arès proche de sa cité d’Aia.

Selon Pindare, Jason, comme nombre de héros, fut élevé par le Centaure Chiron. Nous avons déjà rencontré ce dernier personnage qui représente le « juste mouvement de rassemblement de son être ou capacité de concentration ». Son nom Chiron signifie « la main », sans doute en rapport avec la maîtrise, peut-être aussi symbole d’une médecine des énergies qui s’exerce depuis le corps.

Il appartient au peuple des Centaures, celui des chercheurs avancés qui n’ont acquis la maîtrise de leur nature vitale que jusqu’à un certain point. Toutefois, il n’appartient pas à la descendance d’Ixion comme les autres Centaures, bien qu’il ait lui aussi été chassé de Thessalie. Ce n’est donc pas le symbole d’une progression illusoire.
C’est d’abord un guérisseur, celui qui peut remettre dans le juste équilibre, c’est-à-dire mettre chaque chose à sa place ou purifier.
Il est le précepteur attitré des héros durant leur enfance pour la musique et la médecine, l’art de la guerre et la chasse : symboles respectifs de la capacité de réaliser l’harmonie depuis les hauteurs de l’esprit jusqu’au plan corporel, de la voie du guerrier et des arts de la quête.
Fils de Cronos, il représente donc les plus anciennes capacités d’harmonisation développées par le chercheur dans la phase précédant l’entrée dans la quête. Sa mère est Philyra « celle qui aime le juste mouvement d’évolution selon l’Absolu ». Et comme c’est un immortel qui doit mourir, on peut imaginer que cette « purification » a été portée à un niveau suffisant pour que le chercheur puisse maîtriser les dualités sur le plan vital, telles que la dualité amour/haine, mais qu’il devra ensuite passer à une étape supérieure d’intégration.

On ne sait rien d’autre de la jeunesse de Jason, jusqu’à sa venue dans la ville de Iolcos.
Selon Pindare, il y vint pour réclamer à son cousin le roi Pélias le trône dont il était légitimement héritier en tant que fils d’Aéson, l’aîné des enfants de Créthée. Pélias l’avait en effet hérité d’Aéson en tant que régent ou bien s’en était emparé de force.
Pour d’autres, sa venue répondait à l’invitation de Pélias qui avait demandé à tous ses sujets d’assister à un sacrifice en l’honneur de Poséidon. Sa présence n’était donc aucunement liée à une revendication du trône.
Quoi qu’il en soit, Pélias avait été prévenu par deux oracles que la mort lui viendrait d’un homme de sa race (un descendant d’Éole) qui serait chaussé d’une seule sandale. Pour des raisons variables selon les auteurs, c’est ainsi chaussé que Jason arriva à Iolcos et Pélias lui demanda comme faveur de lui rapporter la Toison d’or, prétextant qu’il était trop vieux pour y aller lui-même. Il pensait que jamais Jason ne reviendrait vivant d’une telle expédition.

Pélias représente l’élément dominant chez le chercheur qui s’engage dans la quête avec une forte aspiration vitale, encore ignorant de son propre chemin et de son but de vie (ou de sa tâche ou raison d’être) mais qui œuvre en quête du « mouvement juste » (Pisidicé) et d’une forte « rectitude-sincérité » (Alceste). C’est une volonté de bien faire qui est en fait aussi une résistance à l’évolution. Cette dynamique restera puissante pendant toute la première période jusqu’à l’expérience d’ouverture, mais « l’ignorance du but de vie » disparaîtra en partie dès le retour de Jason et Médée à Iolcos, car Héra « la puissance qui veille au juste déroulement » avait planifié à la fois la quête de Jason et la mort de Pélias.
Du fait de cette « ignorance de sa tâche », Jason n’est pas en mesure de revendiquer le trône. C’est pourquoi les auteurs sont partagés sur les motifs de Pélias. Consciemment, le chercheur ne sait pas encore que son « ignorance » doit céder la place à une conscience supérieure (que quelqu’un de sa race, c’est-à-dire dans la lignée de Japet et d’Éole de l’ascension des plans de conscience, prenne sa place sur le trône) même s’il en a parfois quelque vague intuition. En effet, son équipement pour la quête est encore incomplet : Jason n’a qu’un seul pied chaussé.

Telle fut la raison du périple des Argonautes, nom dérivé de celui du constructeur qui donna son nom à la nef Argo. Le nom Argos évoque à la fois la lumière et la blancheur (la pureté), mais surtout chez Homère, la rapidité. Le chercheur est en effet censé ne pas s’arrêter en chemin et parcourir les étapes aussi vite qu’il le peut.

Le navire lui-même est le symbole d’une personnalité bien construite et achevée : il avait en effet cinquante rangs de rame, cinquante étant le nombre d’une totalité dans le monde des formes.
Le bateau est aussi le symbole du yoga et de la discipline que l’on suit.
De plus, il était doté d’une poutre parlante qui encouragea l’équipage lorsqu’il monta à bord du navire pour la première fois. Cette poutre est le symbole d’une structure solide qui contribue de par son existence au succès de la quête et prouve être indispensable à ses débuts. Elle provient de Dodone, lieu de l’oracle de Zeus, et exprime ainsi la parole intuitive la plus haute.

Les Argonautes

Les compagnons de Jason, les Argonautes, représentent les travaux de yoga qui doivent être engagés pour commencer la quête. Nous retrouverons ainsi à plusieurs reprises des listes de personnages pour indiquer les conditions requises au franchissement de l’étape correspondante, en particulier dans la chasse au sanglier de Calydon, la guerre des Lapithes contre les Centaures, et surtout dans les contingents des différentes provinces qui participèrent à la guerre de Troie.

Il semble assez évident qu’aucune liste ne pouvait faire l’unanimité parmi les initiés, car les chemins individuels diffèrent et les maîtres tendent en outre à guider leurs disciples sur la voie qu’ils ont eux-mêmes parcourue. Pour eux, chacun des noms pouvait être prétexte à un enseignement particulier et chacun devait donc avoir composé son propre inventaire.

Plusieurs listes d’Argonautes nous sont parvenues. Les plus succinctes, celles de Pindare et de Phérécyde, ne comportent qu’une dizaine de noms, presque exclusivement des fils de dieux. Elles soulignent des qualités que le chercheur doit posséder à minima et certaines progressions qui doivent avoir été bien engagées.
En effet, ces grands héros se situent en général dans les branches généalogiques des étapes avancées du chemin qui marquent à la fois leur apothéose et souvent leur fin. Mais les qualités qu’ils représentent doivent se renforcer progressivement dans l’être et c’est pourquoi nous les trouvons ici parmi les Argonautes.
Toutefois, même si cette définition des aptitudes ainsi que l’évaluation de leur degré restaient de la responsabilité du maître, elles ne pouvaient bien sûr garantir l’accès à l’expérience.

Quatre autres listes sont très semblables : celle des Argonautiques orphiques (datée du IVe au VIe siècle avant J.-C.), celle de Valerius Flaccus (Ier siècle avant J.-C.), celle de Hygin (IIe siècle avant J.-C.) et celle d’Apollonios de Rhodes (IIIe siècle avant J.-C.). Les trois premières nous ont été transmises par les mythologues et sont visiblement dérivées de la quatrième, celle d’Apollonios de Rhodes qui vécut lui-même l’expérience et livre le seul récit grec complet de cette quête qui nous soit parvenu. Cet auteur fournit une liste de cinquante cinq Argonautes et il semble évident que nombre des capacités correspondantes ne peuvent être considérées parmi les indispensables préalables à la quête, mais plutôt comme faisant partie d’une ambiance générale, tels Amphidamas « ce qui concerne une certaine maîtrise » ou Augias « des éclats de lumière ».
Toutes ces énumérations comportent une cinquantaine de noms à l’instar du bateau à cinquante rangs de rames.
La liste du mythologue Apollodore (IIe siècle après J.-C.) s’inscrit dans la même catégorie, bien qu’elle comporte une quinzaine de noms très différents des quatre autres listes évoquées ci-dessus. Pour être exhaustif, il nous faut mentionner aussi les listes de l’historien Diodore et celle du poète romain Stace.

Seules seront étudiées ici en détail les listes de Pindare et Phérécyde, et quelques éléments de réflexion seront ajoutés pour certains autres Argonautes sélectionnés dans les autres listes.

Jason

Il est le chef des Argonautes et donc représente l’élément primordial du début du chemin. Son nom signifie « celui qui se guérit » et aussi « un retournement de la conscience ». Rappelons que son frère est Promachos « celui qui combat devant », c’est-à-dire celui qui met la quête au premier plan de ses préoccupations, qui est sans tiédeur, le guerrier des traditions spirituelles.
Il marque le moment où le futur chercheur, souvent après avoir épuisé ses velléités de changer le monde, commence à se retourner vers son monde intérieur. Il apprend à considérer que ce qui lui arrive ne dépend pas de l’extérieur mais lui renvoie une image fidèle de son état intérieur et des progrès qu’il doit faire pour gagner en liberté. Il s’exerce à déchiffrer les signes que le monde lui adresse sans cesse, à discerner ce qui se passe en lui, à prendre du recul afin d’être le « témoin ». Il découvre qu’il peut modifier son état intérieur en fonction de sa plus ou moins grande identification aux évènements, de ses attachements et de sa complicité avec la souffrance psychologique, et apprend donc que cet état est aussi de sa responsabilité.
Il devra admettre en conséquence que les conditions sont toujours à chaque instant les meilleures pour son évolution, et qu’il ne lui est jamais proposé par la vie plus qu’il ne peut supporter.
Commence à « être vivant », non pas l’homme vital-mental que la civilisation de la publicité et de l’image porte aux nues, mais celui qui, changeant de point de vue, tente d’agir à partir de ce qu’il sent au plus profond de lui, en réponse à cet appel qui résonne au travers de l’énorme magma de l’inné et de l’acquis, des habitudes et conditionnements de toutes sortes.

Calaïs et Zétès

Calaïs est « celui qui appelle (interroge, invoque) », c’est-à-dire « l’aspiration ». Son nom contient aussi une idée de « rectitude ». Son frère Zétès est « celui qui recherche (par l’effort) ». Ce sont des fils de Borée, le « vent » du nord de l’ascèse ou de l’effort, et d’une fille du roi d’Athènes Érechthée, Orythie, « celle qui s’élance impétueusement sur la montagne (la montagne est le symbole du chemin spirituel) ». Ce sont des êtres ailés qui représentent donc surtout l’aspiration et l’effort de rectitude et de recherche par le mental. Voir Arbre généalogique 6

(Rappelons qu’il y a quatre grands vents ou aides divines dans le yoga : Borée, le vent de Nord ou de l’ascèse, Notos, le vent du Sud qui apporte la confusion et masque le chemin, Zéphyr, le vent d’Ouest qui purifie et Eurus, le vent d’Est qui apporte le Nouveau.)
Calaïs exprime le « besoin » essentiel d’une autre manière d’être et d’agir et Zétès, « la recherche » qui est inséparable de ce « besoin » et persévère malgré les embûches, les chutes, les fausses pistes et les erreurs. Bien des chercheurs en effet parcourent de nombreuses voies ésotériques, mystiques ou philosophiques de l’Orient et/ou de l’Occident, avant de rencontrer celle qui correspond à la vérité de leur âme.

Les devins Mopsos et Euphémos auxquels Phérécyde ajoute Idmon

Ces devins représentent trois étapes du développement de l’intuition, sous différents aspects : la réceptivité purement mentale, la capacité de prédiction par l’interprétation des signes (les présages), et les intuitions directes issues de la lumière psychique. Voir Arbre généalogique 29

Le devin Mopsos est celui qui « reçoit d’en haut dans un état de réceptivité ». Deux devins portent ce nom mais ils n’ont pas la même ascendance selon les auteurs. Celui de la liste d’Apollodore est un fils d’Apollon qui fut reconnu par le devin Calchas comme bien supérieur à lui, ce qui confirmerait son rapport avec la lumière psychique.
Celui de la liste d’Apollonios est un fils d’Ampyx. Ce nom décrit un « bandeau autour de la tête » et serait l’expression d’une intuition mentale qui perçoit dans toutes les directions. Ampyx est lui-même fils d’Élatos « la souplesse, l’adaptabilité ».
Apollon lui avait enseigné les présages des oiseaux. Il n’est donc pas dans la quête des Argonautes le symbole d’une intuition purement psychique (ce n’est pas un fils d’Apollon), mais celui d’une intuition mentale élargie guidée par l’être psychique. Il sait déchiffrer les perceptions mentales (le vol des oiseaux) par opposition aux signes donnés par les évènements de la vie courante. Sa présence indique que rien ne doit être laissé de côté dans la quête. En particulier, le chercheur doit porter attention aux rêves, aux prémonitions et aux intuitions qui lui parviennent au travers du mental. (De toute évidence, la superstition, les dérives de l’imaginaire ou la crédulité doivent être rejetées, et rien ne doit être accepté aveuglément.)
Selon Apollonios, le devin Mopsos mourut piqué par un serpent lors de la traversée du désert de Libye, épreuve dans laquelle le chercheur perd tous ses repères.
Mais pour d’autres auteurs, il participa beaucoup plus tard à la chasse au sanglier de Calydon, ce qui est incompatible avec sa mort durant la quête des Argonautes. En fait, l’intuition mentale qui est issue des plans supérieurs de la conscience ne peut disparaître, car elle est le fondement de la croissance dans ces plans. C’est pourquoi Mopsos est habituellement donné comme fils d’Apollon et non d’Ampyx. Nous trouvons ici un premier exemple de la prudence avec laquelle doivent être abordés les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, auteur qui ne figure pas à notre avis au nombre des grands initiés, bien qu’il ait eu sans contestation possible une puissante expérience d’illumination.

Euphémos « celui qui prononce de bons augures » est un fils de Poséidon. Il représente les présages et les augures que le chercheur peut obtenir par l’interprétation des évènements en fonction des analogies induites par le subconscient. En effet, si l’on admet que la vie propose toujours les évènements les plus propices à l’évolution, il nous faut supposer également que chacun détient quelque part en lui les clefs nécessaires pour en déchiffrer le sens. De la même façon, c’est dans le réservoir du subconscient que nombre d’éléments symboliques des rêves sont puisés.
C’est Euphémos qui lâchera la colombe dans la passe dangereuse avant que les Argonautes ne s’y engagent : il est dans le chercheur à la fois ce qui prend le temps de voir et sentir avant de se laisser happer par l’évènement et agit de façon subconsciente pour se protéger.

Le troisième devin est Idmon, celui qui est « instruit, habile » et aussi « le connaissant ». Son père divin est Apollon, son père humain Abas « l’incarnation ».
Idmon connaît par les oiseaux sa destinée : le chercheur a en général au début du chemin une vague compréhension mentale intuitive de son chemin de vie induite à la fois par son être psychique (Apollon) et sa volonté d’incarnation (Abas). Mais cette compréhension disparaîtra en cours de route sous l’effet des énergies vitales brutes (Idmon fut tué par un sanglier juste avant l’arrivée en Colchide). En même temps que lui mourra le timonier Tiphys : il est nécessaire que le chercheur perde tous ses repères et abandonne toute velléité de se diriger par lui-même pour que la descente des forces spirituelles puisse avoir lieu.

Échion et Érytos

Ces deux héros sont des fils d’Hermès « le surmental » et d’Antianeira « le détachement » (littéralement « celle qui s’oppose à tout attachement » et précède Déjanire « celle qui tue tout attachement »). Échion représente « l’évolution de la concentration (ou du vide) en conscience » et Érytos « celui qui est tiré en avant ». ou « le mouvement juste sur le plan de conscience le plus haut ».
Ils représentent l’effort de détachement – induit par la connaissance la plus haute (Hermès) – œuvrant par la concentration et l’élargissement de la conscience et par l’instauration d’un certain silence en soi. Ils symbolisent le travail progressif de libération des attachements aux opinions, idées, croyances, ambitions, volontés de pouvoir, possessions matérielles, etc.

Les Dioscures Castor et Pollux

Ce sont les « enfants de Zeus (Dios-Koroi) » que lui donna Léda « la libération et l’union ». Leurs sœurs sont Hélène et Clytemnestre et leur père humain Tyndare.

Voir Arbre généalogique 13
Castor est réputé « habile à la boxe ». Il représente le combat pour « la pureté » (son nom est formé autour du radical καστ « pureté », qu’on retrouve dans le nom de la femme d’Œdipe chez Homère, Épicaste). Il représente la force qui œuvre à l’harmonie supérieure, la ferme volonté de mettre chaque chose à sa juste place. Cet effort de « purification » est bien sûr l’un des combats que le chercheur doit privilégier lors de son entrée sur le chemin.
Pollux, en grec Poludeukes, celui qui est « totalement doux », représente la douceur d’âme, la compassion et la souplesse qui provient de l’égalité d’âme et de l’absence d’ego. Il est réputé être un « habile conducteur de chevaux », c’est-à-dire capable d’une parfaite harmonisation des forces vitales.
Castor et Pollux résonnent comme les sthira et sukha de Patanjali.
Ces deux aspects – la douceur et la force, la souplesse et la fermeté, la force qui harmonise et celle qui s’impose – s’expriment tout autant dans les plans supérieurs que dans la personnalité extérieure mentale-vitale-physique.
Ils sont les premiers agents de la maîtrise de l’être émotif qui doit permettre à l’être psychique de transparaître et dominer.

Tyndare, leur père humain, est un descendant de Taygète, la Pléiade fille d’Atlas qui symbolise le sixième plan dans l’ascension des plans de conscience, celui du mental intuitif précédant le surmental.
Léda représente également une réalisation très avancée, étant soit une descendante d’Aethlios (lequel est soit un fils de Zeus et Protogénie), soit l’un des enfants d’Éole qui serait logiquement placé entre Périères et Déion (suivant l’analyse que nous avons fait des enfants d’Éole).

Nous verrons que ces deux héros furent gratifiés par Zeus d’une semi-immortalité, car selon Homère : « tous deux sont recouverts vivants par la terre féconde ; même dans son sein, grâce au privilège accordé par Zeus, ils sont à tour de rôle vivants et morts de deux jours l’un et sont honorés à l’égal des dieux ».
Ainsi, lorsqu’ils ont terminé leur action dans le yoga vital comme agents du mental intuitif (morts en tant que fils de Tyndare), ils doivent encore travailler en très étroite liaison dans le yoga des cellules depuis le surmental (comme fils de Zeus). Ils font alors un pont entre le conscient et l’inconscient corporel, faisant chacun leur tour le travail dans les profondeurs.
Au sommet de leur travail, Castor et Pollux introduisent le chercheur dans le champ de la non-dualité en l’esprit (ils sont honorés à l’égal des dieux) et semi-immortels.
Notons qu’ils auront au préalable vaincu et tué leurs cousins Idas et Lyncée, petits-fils de Périérès, les réalisations de l’union ou de la foi (Idas) et du discernement (Lyncée) nécessaires à la libération et qui doivent prendre fin lorsque meurent le désir et l’ego.

Périclyménos

Son nom signifie probablement « au-delà du connu ». Il est l’aîné des douze fils de Nélée « l’évolution de la libération », le roi de Pylos « la porte », et donc un frère de Nestor « la rectitude, l’intégrité » ou « la sincérité ». C’est donc un petit-fils de Poséidon de qui il avait reçu une force sans limite et le pouvoir de changer de forme à son gré s’il y était contraint au combat, c’est-à-dire une invulnérabilité et une capacité d’adaptation lorsque cela s’avère indispensable.

Tiphys

Il est le premier pilote de l’expédition qui sera remplacé en cours de route car ce n’est pas la même conscience-énergie qui entraîne dans la quête (Jason) et celle qui peut l’orienter. « Il est habile à prévoir les soulèvements des flots et les tempêtes de vent, et à diriger une navigation sur le soleil ou sur une étoile » : le chercheur doit avoir une bonne connaissance de ses débordements émotionnels ou de ce qui le perturbe, des fonctionnements désordonnés de son mental – ce que l’on appelle en général une bonne connaissance de soi – et la capacité à tirer parti des éclairs de vérité qui surgissent sur son chemin.
La signification de son nom reste obscure. Il peut signifier « marais », auquel cas il indiquerait un début du chemin dans la confusion. Ce qui expliquerait le nom de son père Hagnias « l’ignorant » et le fait qu’il meurt à mi-parcours. Avec les lettres structurantes Τ+Φ, il représenterait « le plan supérieur du mental qui descend dans l’être ».

Héraclès

Bien que mentionné par Pindare et Apollonios, il ne participait pas à l’expédition dans les récits les plus anciens. Ce qui est parfaitement compréhensible puisque nous avons insisté sur le fait qu’il ne pouvait y avoir de correspondance exacte entre les processus théoriques et les expériences. Toutefois, comme le chercheur devait s’être engagé dans la quête avant de pouvoir vivre la première grande expérience spirituelle, nombre d’auteurs parmi lesquels Apollonios font figurer Héraclès parmi les héros qui s’embarquent à bord de l’Argo, mais lui font rapidement abandonner l’expédition sous un prétexte ou sous un autre (parfois des plus absurdes : il aurait été trop lourd pour le bateau !).
D’autre part, à ce stade du chemin, il ne s’agit encore que d’une préparation au travail de purification qui porte essentiellement sur le perfectionnement du mental, et non encore d’un vrai travail sur le désir et sur l’ego.

Orphée

Comme le mythe d’Orphée est complexe, recouvrant plusieurs périodes du yoga selon les versions, et dans l’une d’elles étroitement lié à celui de Dionysos, nous avons différé son étude dans un prochain chapitre. Notons simplement ici qu’il était originaire de Thrace, la province où souffle Borée, vent de l’ascèse et de l’incarnation. Il représente, par ses parents Oiagros et Calliopé, « le travail sur la conscience » et « une belle ouverture du champ de la conscience ».
Il était réputé pour ses dons de chanteur et de musicien, autrement dit pour sa connaissance des lois de l’harmonie (de la purification qui permet de mettre chaque chose à sa juste place). C’est pourquoi il initia les Argonautes aux mystères de Samothrace.
Sur le navire Argo, il battait la mesure pour les rameurs et donc imposait le rythme et le temps juste en toutes choses. En entrant sur le chemin, le chercheur doit en effet apprendre « la loi du rythme », car la Vérité se révèle à lui dans la mesure de sa capacité à s’accorder avec exactitude au mouvement de la création, dans les détails à priori sans importance comme dans les « grandes choses ». L’obéissance à ce rythme qui n’est ni celui de la personnalité, ni celui des évènements, est en fait la véritable maîtrise. Pour apprendre à le sentir, le chercheur n’a pas d’autre moyen au commencement que de « faire un pas en arrière », de se retirer en lui-même.
Il est donc sur le navire le personnage le plus important après Jason, y tenant le rôle de prêtre ou d’initié.

Parmi les autres noms donnés par Apollonios, certains méritent d’être signalés :

Talaos

Il est celui qui « supporte ou endure ». Sri Aurobindo nous dit « Endure, and you shall conquer » (endure et tu vaincras).

Idas et Lyncée

Idas « la volonté d’union (à son être intérieur ou au Divin) » est le plus fort et le plus hardi (le plus violent).
Lyncée « la vision de lynx » ou « la vision pénétrante », symbole du « discernement en profondeur ».
Ils sont fils d’Apharée « celui qui est sans masque ».
Tous deux font référence à ce que Satprem nomme « un nouveau seuil de vision ». Ils incarnent respectivement la force issue de l’union (et donc sur le plan mental de l’intuition) et la vision intérieure ou le discernement en profondeur qui proviennent du « détachement ».
Rappelons qu’ils indiquent comme les autres Argonautes des forces essentielles à mobiliser dès le début de la quête et non des préalables à celle-ci.

Amphidamas

Son nom signifie « tout ce qui concerne la maîtrise ».

Acastos et Argos

Argos est « le lumineux » et Acastos « l’impur (le mélangé) ». Ce dernier est un fils de Pélias « le sombre », une bonne intention qui est en fait aussi une résistance à l’évolution et qui impulse la quête. L’auteur qui a cité ensemble ces deux Argonautes voulait probablement faire comprendre que le chercheur s’engage sur le chemin avec son ombre et sa lumière.

Si aucune femme ne figure dans les listes, ce n’est pas du fait de la misogynie des initiés mais bien pour indiquer que ces débuts du chemin exigent un mouvement actif, une ascèse volontaire, et qu’aucune réalisation n’est encore acquise.
Des auteurs tardifs (Apollodore et Diodore) ont introduit Atalante dans la liste des Argonautes, mais elle représente une « égalité d’âme » qui ne peut être une réalisation de cette première phase du yoga.

Apollonios a découpé le récit de la quête des Argonautes en quatre Chants qui correspondent à quatre grandes étapes de cette première phase :
Chant 1 : les préliminaires et les erreurs des débutants (la quête de « formes spirituelles exotiques » et les égarements dus à l’insincérité).
Chant 2 : Quelques autres erreurs, la clarification de l’intuition, les « nœuds », la rencontre du maître véritable et la bifurcation.
Chant 3 : Les mémoires karmiques et la grande expérience.
Chant 4 : L’intégration.

Aucune indication de durée n’est mentionnée, car il s’agit pour chaque phase de maturations qui peuvent s’effectuer en quelques mois, quelques années, ou quelques vies.
D’autre part, les évènements marquants y sont vécus comme des certitudes absolues, même si le chercheur dispose rarement des mots adéquats pour communiquer ses expériences.

Chant 1
L’errance : les spiritualités exotiques et la fascination pour les pouvoirs

Rappelons qu’une grande variété d’expériences peut avoir lieu selon les chercheurs et qu’il ne faut donc surtout pas considérer ce mythe comme une description figée du chemin. D’autre part, il semblerait que la voie des femmes soit assez différente de celles des hommes.
D’autre part, comme pour toutes les grandes épopées de la mythologie, les aventures du héros, à l’intérieur de chaque grande période, doivent être considérées comme un inventaire de confrontations, d’épreuves et de nécessaires progressions dont la chronologie dépendra de chaque chercheur.

Le besoin ou l’aspiration

La première phase du chemin va être consacrée à la recherche du maître ou de sa voie propre. Il va y avoir bien des tâtonnements, bien des impasses, mais quand le disciple est prêt, le maître apparaît. C’est une loi occulte qui ne souffre pas d’exception.

Dans la préparation à la quête figure bien sûr le rassemblement des Argonautes que nous venons de voir. Et rien ne peut commencer si n’est pas présent « le besoin qui pousse les hommes à naviguer sur mer », si n’est pas née « l’aspiration ».
C’est pourquoi la première escale est en terre de Magnésie « l’aimant » symbole de cette aspiration qui doit aller de pair avec une certaine bonne volonté.
Ce « besoin » de grandir, d’évoluer, est dans tous les hommes dès la naissance, mais il se heurte constamment aux forces qui ont pour mission la stabilisation, le maintien de l’existant, et se servent de la peur, du désir et de l’ignorance pour parvenir à leurs fins. Alors, l’homme s’oublie dans les apparences et la satisfaction des désirs de l’ego vital qui ne sont qu’une dérivation de ce besoin.

Quelle est cette « aspiration » et comment se traduit-elle ? C’est un manque, une insatisfaction, qui est un besoin d’autre chose, d’un autre mode de fonctionnement humain, besoin qui grandira comme un feu. Souvent, au début, ce manque pousse le chercheur à la révolte, au rejet de la société, à des engagements divers qui ne comblent jamais sa soif.
Rappelons ici le mythe de Prométhée « celui qui met en avant son aspiration pour sa croissance intérieure ». Malgré les avertissements qu’il lui prodigue, il ne peut empêcher son frère Epiméthée « celui qui reste à la surface des choses » de tomber sous le charme de la belle Pandore qui incarne les préoccupations de « l’apparence », de l’homme qui croit agir avec ses propres capacités, de son propre droit et non du droit de l’Absolu. Mais ainsi doit-il en être, car Pandore est un cadeau des dieux : l’homme doit épuiser toutes les illusions avant de pouvoir prétendre à l’Absolu. Dit d’une autre façon, rien ne peut être laissé en arrière dans l’évolution. C’est avec cette double nature que le chercheur doit avancer, car la lignée évolutive dans l’ascension des plans de conscience est issue du mariage du fils de Prométhée, Deucalion « celui qui appelle l’union », avec la fille d’Epiméthée et de Pandore, Pyrrha « un oiseau rouge », le feu mental, ce qui brûle de connaître.
Celui qui se met en chemin, dans cette voie, est donc celui qui est accroché à ce « besoin » de connaissance et d’union.
Ce besoin sera aussi, à une étape plus avancée du chemin, le moteur de la guerre de Troie, à travers la descendance de Tantale qui ouvre la lignée des Atrides.

Une fois ses compagnons rassemblés, Jason donna l’ordre du départ après avoir offert un sacrifice à Apollon « dieu de l’embarquement ».
Du haut du ciel, tous les dieux, ce jour-là, regardaient le navire et ces demi-dieux issus de leur race.
Ce à quoi le chercheur aspire, c’est bien à la lumière de Vérité perçue par le plus profond de soi, par ce qui est couramment appelé âme et que nous appelons ici « être psychique ». C’est pourquoi Jason offrit un sacrifice à Apollon, le dieu de la lumière psychique. Bien sûr, toutes les autres forces spirituelles donnent leur assentiment, puisque les dieux assistent au départ.
Athéna, le « maître intérieur », avait déjà largement contribué, ayant donné ses instructions pour la construction du bateau et y ayant inséré la « poutre parlante ».

Le navire, la solide nef Argo, du nom de son constructeur Argos, représente la personnalité du chercheur « bien construite » avec tout l’équipement nécessaire à un navire « complet et bien rangé » et aussi . Il traduit la nécessaire maturité de la personnalité et la clarté mentale requise. L’Argo, on l’a dit, c’est le symbole du chercheur qui tourne son regard vers son monde intérieur au lieu d’être en perpétuelle réaction, mais aussi celui d’un rassemblement des énergies pour l’action. Le nom Argo signifie « brillant » et avec les lettres structurantes « le retournement de l’impulsion (vers l’intérieur) ».

La concorde régnait, Orphée battait la mesure, Ancaios se tenait au milieu du bateau, Tiphys était au poste de pilotage et Jason dirigeait la navigation.
Achille, en ce temps-là, était encore un très jeune enfant.
Alors que s’effaçait au loin dans la brume la terre fertile des Pélasges, ils longèrent les falaises du Pélion et le cap Sépias s’effaça à l’horizon.
Puis ils arrivèrent à la côte de la terre de Magnésie et au tombeau de Dolops. Ils abordèrent sous l’effet de vents contraires et offrirent alors un sacrifice en l’honneur du défunt. Cette côte s’appelle encore « Le Départ d’Argo ».

Lorsqu’il se met en route, le chercheur quitte le monde de ceux « qui avancent dans l’obscurité » de la conscience vitale, dominés par leurs désirs et les mouvements d’une personnalité totalement dépendante des influences extérieures, les Pélasges.
(Les Pélasges dont nom signifie « conscience humaine immergée dans le vital » sont dans la mythologie, le premier peuple de Grèce. Ils venaient de la mer, et donc symboliquement représentaient le commencement de la domination mentale sur le vital.)
Il aspire à plus de liberté, à une connaissance supérieure, sans trop encore savoir en quoi elle consiste, et à rencontrer ceux qui pourront la lui donner ou le conduire vers elle. Il a déjà une perception confuse du « rythme » qui sous-tend toutes choses, c’est-à-dire le sentiment que ce qu’il fait est ou n’est pas dans un temps juste, en accord ou non avec son être intérieur, du moins dans les grandes orientations de sa vie. Car Orphée est celui qui établit l’harmonie par la soumission au rythme juste. Il faudra encore de très nombreuses années avant que cette perception ne s’affine jusque dans les mouvements du quotidien.

Au centre de ce premier élan, il y a la volonté « d’embrasser » les choses (Ancaios « celui qui étreint » est au milieu du bateau), autrement dit celle de fuir la « tiédeur », manifestation de la force d’inertie qui domine le plus souvent notre vie.
Les autres mouvements ont été examinés plus haut avec les héros qui accompagnent Jason : un début de connaissance de soi, une propension à se diriger vers le vrai ou le lumineux, une grande sincérité, quelques capacités intuitives, une attention aux signes, une bonne endurance et un développement mental conséquent.
Ce qui domine l’ensemble, c’est à la fois une certaine capacité intuitive pour les vérités supérieures, ainsi que la volonté de clarifier le rapport moi/non-moi (Jason dirige la navigation).
Même si celui qui se met en route a une bonne connaissance de ses réactions émotionnelles et une certaine faculté à se diriger plutôt vers la lumière que vers l’ombre, celui qui tient la barre indique que la purification de la nature n’est pas commencée (Tiphys « le marécageux » est le pilote).

Lorsque se manifeste cette première aspiration qui entraîne vers la quête (la Magnésie « l’aimant »), le futur chercheur remercie la vie qui lui a permis de comprendre qu’il s’était engagé au préalable dans une vision fausse, celle du sauveur ou celle de celui qui veut faire le bien de l’humanité avant de s’être lui-même transformé (Jason offre un sacrifice sur le tombeau de Dolops « la vision fausse, trompeuse »).

Les femmes de Lemnos : la quête de « formes spirituelles exotiques » en lieu et place d’une aspiration à se transformer soi-même

Le premier épisode auquel est confronté le chercheur est illustré par l’épisode des femmes de Lemnos.
Les Argonautes arrivèrent chez les Sintiens dans l’île de Lemnos où toute la population mâle avait été massacrée.
En effet, comme les femmes de cette île avaient longtemps négligé d’honorer Aphrodite, celle-ci dressa leurs maris contre elles et ils les répudièrent. (Selon Apollodore, les femmes dégageaient des odeurs nauséabondes provoquées par la déesse.) Au contraire, ils éprouvaient un violent amour pour les captives ramenées de leurs pillages en Thrace sur la côte opposée et qui leur donnèrent également des enfants. Aussi « méprisaient-ils leurs enfants légitimes alors qu’une race obscure de bâtards se levait ».
Les héros débarquèrent un an après que les épouses, jalouses et furieuses, eurent massacré non seulement leurs maris et leurs concubines mais aussi tous les habitants de sexe mâle, enfants et vieillards compris. Seule, Hypsipylé épargna son vieux père Thoas qui régnait sur le pays. Elle le plaça dans un coffre qu’elle abandonna à la mer.
C’est aux femmes désormais qu’incombaient « les travaux d’Athéna ». En outre, comme elles craignaient un débarquement des Thraces, elles se méfièrent à l’arrivée des Argonautes et se précipitèrent en armes à leur rencontre. (Selon Sophocle, une bataille eut même lieu).
Mais l’inquiétude fut bientôt dissipée et les Argonautes s’unirent aux Lemniennes sous l’influence d’Aphrodite « afin que Lemnos retrouve son intégrité ».
Les Argonautes restèrent une année entière sur l’île. Jason demeurait au palais d’Hypsipylé qui lui donna un fils, Euénos.
Ils appréciaient tant leur séjour sur l’île qu’il fallut la ferme admonestation d’Héraclès pour les inciter au départ. Ils reprirent donc la mer et « le soir même, sur l’ordre d’Orphée, ils abordèrent à l’île de l’Atlantide, Électra, pour connaître par d’étonnantes initiations les rites secrets qui leur permettraient de naviguer avec sûreté sur la mer qui glace d’effroi. » Apollonios précise encore : « Je n’en dirai pas plus long : salut à cette île et à ses dieux indigènes, détenteurs de mystères qu’il ne nous est pas permis de chanter ».

Cette histoire se déroule sur l’île de Lemnos où tomba Héphaïstos lorsqu’il fut jeté du haut de l’Olympe par Zeus qui, lors de l’une de ses querelles de couple, n’avait pas supporté qu’il prenne le parti de sa mère Héra. Dans une autre tradition, Héra l’avait trouvé si laid à sa naissance qu’elle l’avait jeté elle-même.
Héphaïstos est le dieu créateur des formes, et principalement des formes spirituelles, son frère Arès en étant le destructeur. Mais ce sont des formes imparfaites puisqu’elles ne reposent que sur l’un des deux piliers du mental, en l’occurrence ici le mental logique – la raison – en accord avec le cycle cosmique du mental. Mais Héra, symbole de la conscience la plus haute, bien que l’ayant engendré, ne peut accepter que des formes parfaites. Aussi le rejette-t-elle.
Lemnos est donc le symbole d’une nécessaire réunification des polarités.

Le chercheur qui se lance dans la quête commence par rejeter les buts spirituels énoncés dans les formes de sa propre culture, « les épouses légitimes ». Selon certains, « elles sentaient mauvais » parce qu’elles étaient dans un processus de décomposition, n’étant plus animées par le souffle originel. Elles s’étaient figées car elles avaient « négligé » l’adaptation permanente nécessaire à l’expression de l’amour, fille de l’union (Aphrodite).
En revanche, les formes spirituelles nouvelles et leurs buts que le chercheur découvre dans sa quête et qu’il s’approprie indument (les jeunes filles qu’ils ramenaient de leurs pillages en Thrace) le séduisent plus que de raison.
Tout chercheur débutant a tendance en effet à rejeter les formes spirituelles de sa propre culture et à mettre sur un piédestal des formes étrangères dont bien souvent il ne retient que ce qui convient à son ego et à son besoin de nouveauté, de mystère et d’exotisme. Il élabore sa propre « mixture », prenant ici et là les bouts de vérité qui lui conviennent (une race obscure de bâtards se levait).
Seul survit l’impétuosité déjà présente au début de la quête (Thoas est âgé) qui tente à travers toutes ces expériences de franchir les portes les plus hautes (Hypsipylé).
Mais les formes spirituelles de sa propre culture conservent une emprise puissante sur le chercheur de par leur enracinement subconscient. (Certains maîtres affirment aussi que ce sont des égrégores dans l’invisible qui maintiennent les croyants sous leurs lois.) Aussi les femmes de Lemnos font-elles finalement disparaître toutes ces tentatives exotiques avant de s’unir aux Argonautes, les buts spirituels anciens devant être fécondés et renouvelés par des forces neuves.
Le combat qui opposa, selon Sophocle les Lemniennes aux Argonautes, se rapporte le plus probablement à la lutte que doit livrer le chercheur pour se libérer des « croyances mortes » qui enferment, avant que le nouveau ne puisse féconder sa quête.
Seule une forte détermination et les qualités représentées par les Argonautes permettent de franchir cette étape et d’aborder une nouvelle phase dans laquelle il s’agit davantage de se transformer soi-même que de changer de tradition spirituelle.

Cependant, malgré l’agrément de leur séjour, les Argonautes durent quitter l’île de Lemnos, c’est-à-dire poursuivre leur chemin sur la base des anciennes formes renouvelées.
Ce long séjour produisit, par l’union des deux forces les plus hautes de chaque courant – Jason et Hypsipylé – « une bonne évolution » Euénos.
Selon Pindare, des jeux furent célébrés, soit en l’honneur des hommes tués par les femmes, soit en l’honneur de Thoas, ce qui laisse entendre que ces quêtes d’autres formes spirituelles ne furent pas inutiles car elles permirent un élargissement de la conscience.

Apollonios est le seul à mentionner la halte sur l’île de l’Atlantide Électra « l’île brillante et pure », lieu propice à la réception d’éclairs de vérité psychiques (Électre est une Pléiade, fille d’Atlas, correspondant au plan du mental illuminé). (Électra est associé au mot ηλεκτρον « l’ambre » (et aussi à un métal précieux fait de 4/5 d’or et 1/5 d’argent) qui était dédié à Apollon.)
Les Argonautes y reçurent « d’étonnantes initiations » pour entreprendre une quête qui présente des risques certains (la navigation sur « la mer qui glace d’effroi »). Nous avons mentionné au début de ce chapitre ces « protections de l’invisible », ces « confrontations accélérées » et cette « réappropriation » de connaissances passées que le chercheur récupère par des enseignements théoriques et pratiques reçus dans des disciplines dites ésotériques ou occultes, et par lesquels il retrouve des connaissances qui lui semblent couler de source.
Il est difficile de se prononcer sur la nature des enseignements dispensés aux candidats aux mystères dans la Grèce antique mais on peut supposer qu’ils étaient étroitement liés à l’héritage de l’ancienne Égypte et couvraient tous les domaines de l’évolution de la conscience abordés dans cet ouvrage, ainsi que nombre de connaissances occultes dont beaucoup ont disparu.

Les insincérités intérieures qui orientent vers des voies trompeuses

Pendant la nuit, les héros finirent de traverser l’Hellespont et avancèrent dans la Propontide. Ils abordèrent ensuite une presqu’île nommée « Mont des Ours » qui possédait un double havre. Ils amarrèrent leurs navires dans le premier bassin, le plus extérieur. Les hauteurs de cette presqu’île était habitées par des êtres féroces et sauvages, des Fils de la Terre, dotés de six bras chacun. La plaine, elle, était occupée par les Dolions qui étaient protégés des géants par Poséidon parce qu’ils étaient les descendants de ce dieu.
Les Argonautes élevèrent un autel à Apollon « dieu du débarquement » et nouèrent amitié avec les Dolions. Leur roi les invita alors à avancer leurs navires plus avant dans la deuxième crique.
Le lendemain matin à l’aurore, ils grimpèrent sur le sommet de la montagne Dindymon « pour reconnaître les routes de la mer ». Les géants se mirent alors à lancer des rochers pour obstruer le chenal de sortie des bateaux, mais ils furent massacrés à coups de flèches par les Argonautes.
Ces derniers levèrent l’ancre, mais pendant la nuit, des vents contraires les ramenèrent vers l’île à leur insu. Dans le noir, croyant se heurter à un peuple hostile, les Dolions les attaquèrent et les Argonautes massacrèrent bon nombre d’entre eux, ne s’apercevant de leur méprise que le lendemain matin. Le roi des Dolions, Kysikos, périt dans le combat.
Puis il y eut douze jours et douze nuits de tempête qui les empêchèrent de reprendre la mer. Averti par le vol de l’Alcyon, le devin Mopsos recommanda à Jason d’offrir un sacrifice à Rhéa et la déesse répondit « par l’apparition de signes clairs ».
Puis les Argonautes reprirent la mer, dépassèrent le cap de Poséidon et se dirigèrent vers de nouvelles terres.

La progression des Argonautes à travers la mer Égée, l’Hellespont, la Propontide, le Bosphore et le Pont-Euxin décrit la progression dans la purification du vital, de plus en plus profond.
Tout d’abord, la mer Égée concerne les chercheurs qui s’élancent sur le chemin, mais qui restent « au bord » de la purification du vital.
Puis vient le premier détroit, l’Hellespont, qui tire son nom d’Hellé, la sœur de Phrixos, lorsque les deux enfants martyrisés par leur belle-mère s’enfuirent sur le dos d’un bélier à la toison et aux cornes d’or envoyé par Zeus. C’est le lieu d’une première expérience de sensibilité lumineuse, qui peut ouvrir les portes vers un engagement plus profond dans la quête. C’est aussi la limite du processus d’individuation (Hellé). L’Hellespont est aussi appelé détroit des Dardanelles, en référence à Dardanos, le fils de la Pléiade Électre, qui marque la première expérience dans le mental illuminé.

Puis le chercheur pénètre un peu plus avant dans la purification du vital (dans la Propontide) jusqu’au lieu qui ouvre le passage vers le mental lumineux ou illuminations, le Bosphore « qui porte la vache, l’illumination ».
Enfin, le chercheur pénètre dans les eaux profondes du vital, le Pont-Euxin ou « le vital très étrange, inhospitalier » (la Mer Noire) dont les rivages sont peuplés par des tribus sauvages dont les Amazones.

La première partie de la quête de la Toison concerne donc les débuts du chemin car « sur le visage de Jason, le duvet poussait à peine ». Elle constitue une mise en garde contre les « insincérités » génératrices d’illusions – car le mot Dolion signifie « fourbe, rusé, trompeur » – qui opèrent depuis le subconscient (les Dolions sont fils de Poséidon). Le chercheur ne les reconnait pas comme telles, car elles semblent aller dans le sens de la quête : le roi en effet procura aux Argonautes du vin et des moutons pour leur sacrifice à Apollon.
Cela l’éloigne de sa proximité avec la perception psychique du vrai, alors qu’il croit être sur le chemin de la lumière de Vérité ou s’en persuade. C’est pourquoi le sacrifice est offert à Apollon « dieu du débarquement » : le chercheur quitte le chemin. Lorsque l’on se maintient dans ces insincérités, restant sourd à la petite voix intérieure, elle se tait, souvent pour longtemps, jusqu’à ce que l’on se soit remis sur le juste chemin, parfois après de rudes confrontations. Les raisons de cette surdité peuvent être nombreuses : impatience, fascination pour les pouvoirs, volonté de sortir du lot, autojustifications automatiques, tout ce qui apporte en retour des bénéfices pour l’ego, etc.

Le chercheur s’enfonce alors sans se méfier plus profondément dans la voie illusoire qui menace de l’enfermer comme dans une nasse (les Argonautes poussent les bateaux dans la seconde crique que les géants tentent d’obstruer).
Les monstrueux géants à six bras peuvent êtres vues comme des forces hostiles avec un pouvoir d’action très étendu qui se cachent dans les hauteurs de l’aspiration. Ce sont des puissances des mondes subtils qui ne peuvent agir que dans la mesure où on leur ouvre les portes.
L’erreur, ici, provient du fait que le chercheur n’est pas conscient de forces d’opposition au chemin, nées de l’inconscience dont il est issu, qui se cachent derrière son aspiration spirituelle (les géants, fils de la Terre, accourent de derrière la montagne). Ces forces tentent d’enfermer le chercheur, « d’obstruer le goulet du Port-Clos ».
Ce qui l’induit en erreur, d’accès facile et accueillant, est ce qui présente toutes les apparences de la vérité, mais relève d’un mensonge issu du subconscient (Poséidon). Cela dissimule ce que le plus haut de la conscience nourrit comme un obstacle à l’évolution (Héra nourrit les Géants) : les obstacles se révèlent sur le chemin pour permettre au chercheur de se purifier ! C’est une loi de l’évolution que le chercheur devra toujours garder à l’esprit.
Dans cette première confrontation aux forces d’opposition, le chercheur se purifie suffisamment pour éviter l’enfermement total, détruisant les forces hostiles sans trop de difficulté (les Argonautes tuent les géants aux six bras).
Mais ce dont il ne prend pas conscience dans un premier temps, ce sont les « insincérités » ou « illusions » qui l’ont conduit à cette situation. Pensant pouvoir continuer son chemin, il est ramené de force vers elles. Il n’est pas encore assez avancé pour que la lutte contre ses propres manques et faiblesses puisse se faire en toute conscience : le « nettoyage » a donc lieu dans l’inconscience, dans l’obscurité. Le chercheur ne peut prendre la mesure de ce dont il est venu à bout qu’après la victoire (les Argonautes ne réalisent leur méprise qu’au petit jour). Cet épisode fait comprendre qu’à ce stade, le chemin est une alliance de la volonté personnelle et de l’action divine travaillant derrière le voile.

C’est donc le piège des spiritualités trompeuses soutenues par des forces destructrices qui sont décrites ici. Leur mode opératoire est d’abord de séduire en jouant sur les faiblesses du chercheur, sans aucune agression au départ, puis de l’attirer loin à l’intérieur de leur système et de le piéger « en bloquant les issues ». Dans ce genre d’erreur, il faut détruire à la fois la fausse spiritualité à laquelle on a adhéré mais surtout prendre conscience des aspects de sa propre nature qui ont permis cet égarement. Certains exemples de ces faiblesses sont donnés avec les noms des Dolions tués : la recherche du pouvoir, l’aspiration à la gloire, etc.

Le premier chant décrit donc les deux grands écueils qui attendent le chercheur débutant et peuvent le bloquer pendant des années ou des vies dans des impasses.
La fin de cette période est marquée par une longue période de troubles émotionnels, « douze jours et douze nuits de tempête », mais la vie indique au chercheur qu’il est sur la bonne voie car Rhéa répondit « par l’apparition de signes clairs ».
C’est à la fin de ce premier chant, que l’on peut considérer comme la période préparatoire à la quête, qu’Apollonios fait débarquer Héraclès : dès l’entrée consciente dans la quête, il ne peut plus en effet y avoir aucune corrélation entre les mythes théoriques (ici, les travaux d’Héraclès) et les expériences.

Chant 2
Quelques autres erreurs, la clarification de l’intuition, l’épisode des roches noires et la rencontre du maître véritable

Après la description des risques d’égarement, Apollonios détaille dans le deuxième chant quelques erreurs mineures avant d’aborder un évènement essentiel qui marque un tournant dans la quête, à savoir la rencontre du maître véritable.

Le passage en force

Les Argonautes arrivèrent en pays Bébryce sur lequel régnait l’arrogant roi Amykos, fils de la nymphe Mélia et de Poséidon. C’était le plus insolent des hommes et il imposait aux étrangers une loi indigne : nul ne devait quitter le pays avant de s’être mesuré à lui au pugilat. Il avait ainsi tué beaucoup de voyageurs.
Pollux se porta aussitôt volontaire pour l’affronter. Castor et Talaos l’aidèrent à se préparer au combat qui fut long et très violent.
Pollux ne put éviter une blessure à l’épaule. Selon certains, après sa victoire, il obtint d’Amykos la promesse que ce dernier ne maltraiterait plus les étrangers. Chez Apollonios, Amykos fut tué au cours de l’affrontement et il s’ensuivit un combat général dans lequel beaucoup de Bébryces furent tués, dont Mimas.

Au petit jour, les Argonautes reprirent la mer et s’engagèrent dans les remous du Bosphore. C’est là qu’une vague « haute comme une montagne (…) et dressée au dessus des nues » surgit devant le bateau. Les héros eurent l’impression de ne pouvoir échapper à la mort et furent épouvantés, mais la science du navigateur Tiphys les éloigna du danger.

Le roi Amykos est « le rugissant » et son pays des Bébryces celui de « l’avidité vitale ».
Dans cette étape, le chercheur se heurte à une partie de lui-même qui tente de passer les étapes en force, du fait de son puissant désir et par sa seule volonté personnelle (Amykos).
À cela, il doit opposer la force guerrière spirituelle, celle qui en lui est la plus habile dans le combat au corps à corps et sans arme, Pollux, l’un des Dioscures, celui qui combat « avec beaucoup de douceur », celui qui est « le plus habile dans le combat au corps à corps et sans arme ».
Bien sûr, il doit aussi préparer le terrain par la force intérieure ou maîtrise, l’ouverture de la conscience à la rectitude et à la sincérité (Castor) ainsi que par l’endurance (Talaos).
Dans la description symbolique du corps humain, l’épaule ou la clavicule représente « la porte des dieux ». La blessure reçue par Pollux à cet endroit montre que le chercheur a voulu forcer le passage.
Dans les récits où le roi est épargné, il s’agit de conserver l’ardeur tout en modérant la pression personnelle.
Pour Apollonios, l’orgueil et l’avidité vitale doivent être écartés de la quête sans appel.

Dans « les routes du dehors », nombreuses sont les voies qui prônent une ascèse excessive et sous prétexte d’user les résistances de l’ego, ne font que le renforcer par des gratifications sournoises. Rappelons que le vital se nourrit en effet tout autant de la souffrance que de la jouissance. Et c’est le subconscient vital qui s’exprime ici (Amykos est fils de Poséidon), avec son désir de sensations et de puissance. La nymphe Mélia « le frêne », mère d’Amykos, indique également qu’il s’agit d’une spiritualité basée sur le vital.
Cette erreur se fonde sur le présupposé naïf qu’une ascèse forcée peut accélérer la progression et attirer la bienveillance du Divin. Ces déviances peuvent aussi bien concerner les macérations, les mortifications que des formes plus subtiles dans laquelle la volonté impose des contraintes excessives au corps, à l’émotionnel ou au mental. Dans ce cadre entrent toutes les privations qui ne sont pas des maîtrises : jeûnes trop longs, abstinence sexuelle par principe, etc.
Ce récit fustige peut-être aussi la tendance du débutant à réduire son champ d’expression et à se jauger en fonction de normes censées régler le domaine spirituel, ou encore ceux qui veulent être les plus méritants aux yeux du maître.

Les attitudes combattues ici relèvent d’un ego vital trop revendicatif qui ne se soucie en aucune façon de la discipline spirituelle. La seule chose qui l’intéresse, c’est le drame, l’excitation, et les jaillissements d’énergie quels qu’ils soient. L’action dans laquelle se déploie l’énergie lui importe peu et le mental la cautionne sous couvert de vertu, de bonté, de courage ou de progrès spirituels.
A ce stade du chemin, il n’est pas demandé au chercheur une maîtrise du vital mais simplement d’éviter les leurres ou les comportements erronés et mensongers qui ne font en fait qu’alimenter son auto-contemplation et sa suffisance. La sincérité est l’outil essentiel car il s’agit de faire tomber les masques et de cesser toute posture, toute démarche qui « imite », ainsi que d’abandonner toute prétention à avancer par ses seules forces (parmi les Bébryces tués, figurent en effet Mimas, « l’acteur de Pantomime » et Itymonéus « celui qui s’élève seul »).
Cette étape se clôt par la menace d’une grande perturbation émotionnelle faisant plus de peur que de mal, et qui ne semble pas toutefois trop difficile à éviter si le chercheur connaît ses réactions émotionnelles (une vague haute comme une montagne prête à déferler, mais qui finit par s’affaisser sur elle-même grâce à l’habileté du pilote Tiphys). Cette vague symbolique, propre à chaque chercheur, se situe à l’entrée du Bosphore « le passage de la vache » qui donc conduit vers « l’expérience de la lumière », la vache étant depuis les temps védiques un symbole de la manifestation des éclairs de Vérité.

Les perturbateurs de l’intuition et l’impossibilité de profiter des prises de conscience

Le lendemain, les héros débarquèrent sur la terre Thynienne. Sur le rivage, l’aveugle Phinée avait sa demeure. Il était uni à Cléopâtre, fille de Borée et donc sœur des Boréades (Calaïs et Zétès). Il avait reçu d’Apollon des dons de prophétie. Selon certains, le roi de l’Olympe lui avait ôté la vue parce qu’il n’éprouvait pas le moindre scrupule à révéler aux hommes « la pensée sacrée de Zeus ». Pour d’autres, il avait préféré vivre longtemps plutôt que devenir aveugle.
Mais il ne pouvait profiter des mets innombrables que lui offraient les hommes en remerciement de ses prédictions, car les Harpyes « chiennes du grand Zeus » surgissaient du ciel à travers les nuages et les lui arrachaient de la bouche et des mains à coups de bec. Non contentes de le priver de ces mets succulents, elles empuantissaient tous les restes.
Compatissants, les Argonautes déléguèrent Calaïs et Zétès qui poursuivirent les Harpies au bout du monde, jusqu’aux îles Plotai « les Iles flottantes » qui furent alors renommées les Strophades « les îles tournoyantes». À la demande d’Iris qui s’était engagée à ce qu’elles ne martyrisent plus jamais Phinée, les Boréades laissèrent la vie sauve aux Harpyes et firent demi-tour.
Selon d’autres, un arrêt du destin (Moira) voulait que les Harpies meurent des mains des Boréades tandis que ces derniers devaient à leur tour périr s’ils échouaient à les rattraper. Selon Apollodore, tous moururent, les seconds ayant échoué à rejoindre les premières qui s’effondrèrent d’épuisement.
En remerciement, Phinée annonça aux Argonautes un certain nombre d’épreuves à venir.

Cette étape marque l’entrée dans le monde intérieur, car c’est le débarquement en terre Thynienne (+ : l’évolution du contact avec ce qui est au centre). Ce nécessaire retournement qui marque l’entrée sur le chemin est symbolisé par la cécité qui frappe non seulement les devins tels Tirésias, le devin de Thèbes, mais aussi Œdipe et nombre de personnages des récits initiatiques.
Le chercheur doit désormais se préoccuper davantage des mouvements de son monde intérieur que de sa réaction aux évènements extérieurs.
Les raisons de cette cécité sont différemment expliquées par les auteurs : soit Phinée avait révélé imprudemment les desseins de Zeus, en détail et jusqu’au bout. Or la volonté de Zeus était qu’il ne fallait dévoiler aux hommes que les oracles imparfaits de la divination pour qu’ils aient encore besoin du secours des dieux. C’est-à-dire que ce que le chercheur peut connaître et comprendre du chemin, même si cette connaissance peut lui être utile – car Phinée est un devin qui fait son travail de façon juste – ne doit pas l’empêcher de se remettre entre les mains des plus hautes instances de sa conscience. Ce n’est pas l’ego en effet qui doit décider du chemin. Mais il ne peut s’agir ici que d’une prise de conscience, l’abandon au Réel étant très progressif pour la plupart des chercheurs qui ne peuvent acquérir que très progressivement des certitudes découlant d’une vision de Vérité, car, pendant longtemps encore, ils doivent dépendre des forces supérieures qui les guident dans leur ignorance.
Dans une autre version, Phinée, obligé de choisir, avait préféré une longue vie à la conservation de sa vue : si le chercheur s’était maintenu dans le mouvement d’extériorisation de l’ego, il n’aurait pu garder longtemps ses capacités intuitives naissantes.
Le nom Phinée est lié à « la pénétration de la conscience dans les plans inférieurs de l’être » : il symbolise donc une meilleure appréhension et donc une meilleure maîtrise du chemin et de son déroulement. Après une première purification, le chercheur est capable de certaines perceptions exactes venant de la lumière intérieure (Il avait reçu d’Apollon des dons de prophétie). Phinée exprime donc une capacité croissante de perception intérieure non mentale. Son union avec Cléopâtre « les ancêtres renommés » indiquerait également que le chercheur tente de se diriger selon les accomplissements des anciennes traditions spirituelles ou selon ses propres réalisations passées.
Du fait de son retournement intérieur, il peut commencer à percevoir l’évolution de certaines parties de son être selon ses nouvelles perceptions (ceux à qui Phinée fait des prédictions). Mais il ne peut en tirer profit pour améliorer ces perceptions psychiques (les mets offerts) car il est perturbé constamment par des mouvements mentaux archaïques et extrêmement rapides, les Harpies. Nous avons vu dans le chapitre dédié à l’étude de La genèse et la croissance de la Vie que ces mouvements du mental naissant sont liés à la fois aux renversements d’équilibre et aux processus d’homéostasie (mouvements de retour à l’équilibre). Leur raison d’être provient de la nécessité de maintenir ou renverser les processus répétitifs ou d’enroulements sur lesquels s’est construite la vie animale afin de permettre la stabilité propice à une lente évolution. Elles s’opposent donc à tout changement profond dans l’être et à toute accélération de son évolution.

Ce sont des « ravisseuses » qui enlèvent les gens sans laisser de traces : c’est-à-dire qu’elles font disparaître des états de conscience sans que l’on comprenne comment cela se produit. Ces « perturbateurs » empêchent le maintien du calme et de la paix nécessaires au fonctionnement correct de l’intuition et à la réceptivité à l’influence d’en haut.
Les Harpyes résident aux îles Strophades, « celles qui se meuvent en tournant », les mouvements « d’enroulement » à la racine de la vie. Dès le niveau cellulaire, il existe de tels mécanismes de protection du corps, par exemple celui des cellules enveloppant de matière un corps étranger. Dans le monde animal, la répétition est l’un des processus fondamentaux qui s’exprimera chez l’homme par l’habitude.
Les Harpyes sont donc bien évidemment nécessaires jusqu’à un stade extrêmement avancé du yoga, lorsque commence la transformation corporelle.

Lors des débuts dont il est question ici, le grand perturbateur de l’intuition psychique naissante est le doute.
Bien évidemment, le chercheur veut comprendre ces modifications de son état intérieur afin de pouvoir limiter leur influence sur sa vie et sur ses perceptions psychiques. Mais il est très difficile d’en déterminer l’origine : il faut beaucoup de sincérité, de persévérance et de patience pour les traquer et remonter à leur source, car ce sont des fonctionnements qui soutiennent la constitution de l’ego animal et sont liés à l’apparition du mental dans le corps (les Harpies sont filles de Thaumas, le second stade de développement de la vie juste après Nérée, « le vieillard de la mer »).
Pour traquer les Harpies jusqu’à ce stade primitif de la conscience, le chercheur mobilise à leur poursuite ses deux atouts les plus efficaces, les deux agents essentiels de cette phase de la quête dans le juste mouvement d’incarnation, les Boréades Calaïs et Zétès, « l’appel » ou « la rectitude » et « la recherche ». Ce sont les mouvements essentiels de l’ascèse (les enfants de Borée le vent du Nord et donc tournés vers l’aspiration à l’union et d’Orythie ou Oreithyia « celle qui s’élance sur la montagne », une princesse athénienne et donc l’un des buts de la croissance de l’être intérieur). Les Boréades sont des êtres ailés et représentent donc des processus mentaux aiguisés. Ils peuvent poursuivre ces mouvements archaïques de la conscience mentale-vitale jusqu’au point où les condensations d’énergies les plus infimes à la racine de la vie n’ont pas encore trouvé de point d’application (Iles flottantes), c’est-à-dire n’ont pas encore généré dérèglements et disharmonies. Le chercheur peut alors observer et comprendre comment elles se transforment en mouvements d’enroulements, de type répétitifs ou obsessionnels (Iles tournoyantes), entraînant disharmonies, désordres et maladies.

Que la poursuite soit longue, c’est une évidence, car descendre en conscience à ces niveaux archaïques exige patience et persévérance. Cette poursuite durera même tout au long de la quête car les Harpies sont actives jusqu’au niveau cellulaire. Mais l’élément actif ne sera plus alors le mental mais une conscience d’ordre supérieur. C’est pourquoi les Boréades meurent lorsqu’ils ont réussi à empêcher les mouvements tournoyants de naître (la mort des Harpies).
Dans le cadre de la quête des Argonautes, il n’est donc question que d’un travail préliminaire, celui d’une lutte contre le doute.

Dans une autre version, les Harpies ne meurent pas.
Iris « la messagère des dieux » demanda à ce qu’elles soient épargnées, garantissant en échange la tranquillité de Phinée : ces processus du mental-vital nécessaires à l’équilibre général de l’être doivent être maintenus mais le chercheur qui a suffisamment développé sa réceptivité n’est plus perturbé par leur action.
Au premier niveau, c’est donc dans le mental qu’une certaine tranquillité peut être obtenue. Si le mental est le lieu d’une agitation incessante (comparé à un singe fou sautant de branche en branche), une ascèse poursuivie avec persévérance peut apporter, si ce n’est le silence mental, du moins un certain calme : les Boréades obtinrent en effet d’Iris la tranquillité pour Phinée, c’est-à-dire une certaine capacité à isoler un état réceptif (intuitif) de ces perturbateurs du vital archaïque.

Lorsque le chercheur a réussi à pacifier son mental, à éloigner le doute qui perturbe l’intuition psychique, il est en mesure de percevoir intuitivement les grands changements nécessaires (Phinée indique aux Argonautes, dans la limite permise par les dieux, les épreuves qu’ils rencontreront jusqu’à l’arrivée en Colchide).
Cependant, c’est seulement dans la mesure où il progressera dans l’amour qu’il pourra également progresser sur le chemin (Phinée les prévint aussi que le succès de leur entreprise dépendait d’Aphrodite).

Douter est un processus mental. Pour y répondre, soit l’on s’abstient d’agir, soit le plus souvent on choisit en fonction des préférences de l’ego. Lors de la croissance de l’intellect, le mental procède par tâtonnements et le doute est son auxiliaire. Mais dans le chemin spirituel, on aspire à une exactitude – dans la pensée, la parole et l’action – qui ne vient pas du mental mais de l’âme intérieure, de la lumière psychique. Si le doute est utile dans la construction de l’ego, pour se construire une pensée libre et s’individualiser, il devient un obstacle dans le chemin spirituel ou la certitude doit être acquise par l’être intérieur qui connaît par identité, par la lumière de l’âme (de l’être psychique). Car il n’y a pas de connaissances indubitables dans le mental, seulement dans l’âme ou l’être psychique qui est un avec la Vérité. Lorsque l’on vit dans le mental, on est obligé de faire des choix, mais lorsque le psychique gouverne l’être, on sait le juste. L’expérience spirituelle relevant de l’âme est donc certaine, et c’est la perception intérieure, en rapport avec le corps, qui en est la clef.
Et Mère de nous le confirmer :
« Toute division dans l’être est une insincérité. La plus grande insincérité est de creuser un abîme entre son corps et la vérité de son être. Quand un abîme sépare l’être véritable de l’être physique, la Nature le remplit immédiatement de toutes les suggestions adverses dont la plus redoutable est la peur, et la plus pernicieuse le doute. »

Les roches Noires : un premier grand test

Phinée prévint les héros en ces termes : « Quand vous m’aurez quitté, vous verrez deux roches à l’endroit où la mer se resserre, les Kyanées (ou Cyanées, bleu sombre, noir). J’affirme que personne n’a jamais réussi à les éviter en passant au travers, car elles n’ont pas d’assises profondes mais continuellement se rejoignent en se heurtant l’une contre l’autre tandis qu’au-dessus d’elles des paquets d’eau de mer jaillissent en bouillonnant… »
Il leur conseilla de lâcher une colombe : si celle-ci traversait saine et sauve, alors ils pourraient tenter de franchir le passage. Mais si l’oiseau périssait, ils devraient faire demi-tour.
Euphémos lâcha donc une colombe. Seule l’extrémité des plumes de sa queue fut coupée par les roches qui se refermaient. Lorsque celles-ci s’écartèrent à nouveau, les héros firent force de rames. Au milieu du passage surgit une énorme vague et remplis d’épouvante, ils se voyaient déjà morts. Mais Athéna, descendue de l’Olympe pour surveiller la progression des héros, s’arc-bouta contre un rocher et de sa main libre poussa le navire pour lui faire franchir la passe.
Les roches depuis lors réunies s’enracinèrent car tel était leur destin voulu par les dieux. Selon Pindare « les roches vivantes moururent ».

Le chemin est parsemé d’épreuves ou de tests qui sont autant d’occasions de progresser dans un domaine particulier.
Dans l’Agenda du 12 /11/57, Mère note qu’il y a trois catégories d’examens : « ceux que font passer les forces de la Nature; ceux que font passer les forces spirituelles et divines; et ceux que font passer les forces hostiles. Ces derniers sont les plus trompeurs dans leur apparence et, pour ne pas être pris par surprise et non préparé, cela exige un constant état de vigilance, de sincérité et d’humilité. Les circonstances les plus banales, les événements de la vie de chaque jour, les personnes, les choses en apparence les plus insignifiantes, appartiennent tous à l’une ou l’autre de ces trois catégories d’examinateurs. »
Le premier grand test se situe à l’entrée du Bosphore « le passage de la vache », ainsi nommé en mémoire du passage de la princesse Io, l’ancêtre d’Héraclès, qui avait été changée par Zeus en une belle génisse blanche pour échapper au courroux d’Héra. C’est donc symboliquement « le passage vers l’illumination ». Il marque le début d’un long processus et de nombreuses autres épreuves dont le chercheur est averti assez précisément, soit intérieurement soit extérieurement (Phinée a prévenu les Argonautes).
L’épreuve dont il est question ici est inévitable, étant le test d’entrée sur le chemin (personne n’a jamais réussi à les éviter en passant au travers). C’est, selon Apollonios, un test résultant de mémoires ou « nœuds » dus à des forces hostiles, mais qui ne sont pas toutefois ancrées dans le corps (les Roches Noires qui sont flottantes). Ces nœuds font surgir de vastes remous émotionnels lorsque le chercheur, en entrant dans la quête, leur fait face.
Les roches Noires sont aussi nommées les Symplégades « celles qui s’entrechoquent », exprimant la confrontation de forces entre elles, confrontation au beau milieu de laquelle va se retrouver le chercheur sans vraiment l’avoir voulu. Et c’est la tranquillité intérieure dont il va faire montre qui lui permettra de passer sans trop de dégât.
Ces « roches » sont en rapport avec la peur et les différents comportements possibles face à l’agressivité.

Lancer la colombe dans la passe, c’est examiner en conscience si l’on est prêt à réagir d’une façon non conventionnelle à une situation qui génère la peur, par la tranquillité intérieure plutôt que par la force. La colombe est en effet symbole de paix.
Selon Apollonios, s’il n’est pas prêt à cela, il doit renoncer temporairement au chemin (faire demi-tour). Il ajoute que les Argonautes doivent « assurer fortement dans leurs mains les rames et fendre les flots du détroit car le salut dépendra moins de leurs prières que de la force de leurs bras » : à ce stade, la mobilisation de la volonté et de toutes les ressources de la personnalité est plus importante qu’une soumission à l’image que l’on peut se faire de l’Absolu, image encore trop entachée d’illusion.
Notons toutefois que pendant ces épreuves, le chercheur reçoit une aide importante et « palpable » pour peu qu’il reste disponible et confiant : c’est ce que signifie l’intervention d’Athéna. Il ne peut plus ignorer qu’il est « aidé » sur le chemin.

La confrontation progressive avec la mort semble une des données du chemin, d’abord sous la forme d’épisodes soudains, tels des accidents, puis de façon de plus en plus consciente et donc de plus en plus longue. La peur doit être éliminée progressivement du mental, puis du vital, avant qu’il ne soit question de livrer les ultimes combats contre elle dans le corps.
L’enracinement des roches – ou leur « mort » – après le passage des héros signifie que le chercheur ne sera pas confronté à nouveau au même nœud si le test a réussi.

Le haut Cap Noir

Les Argonautes poursuivirent alors le dur travail de la rame. Tiphys encouragea Jason qui se laissait aller au découragement, lui assurant qu’il parviendrait au but. Mais celui-ci lui répondit qu’il ne craignait pas pour lui mais pour ses hommes. Puis ils dépassèrent le haut Cap Noir.
Lors de l’épreuve précédente, le chercheur a pris conscience qu’il devrait abandonner au cours du chemin nombre d’aspects de sa personnalité qui travaillent au yoga, ceux qui justement lui sont bien utiles dans les débuts du chemin (Jason craint pour ses hommes). Il appréhende la transformation, bien que sa bonne « connaissance de soi » tente de le conforter dans sa capacité à parvenir au but.
Apollonios mentionne ensuite une « grande ombre », le haut Cap Noir, que les Argonautes dépassent sans problème, comme si le chercheur prenait conscience d’une déviance possible spirituelle sans toutefois y succomber et donc sans en subir les conséquences.

La rencontre du maître ou de la voie personnelle

Les Argonautes débarquèrent dans le port de l’île déserte de Thynie. C’était le moment juste avant l’aube, lorsqu’apparaît une faible lueur dans la nuit : les hommes à leur réveil l’appellent « le point du jour ».
C’est alors que devant eux surgit Apollon, son arc d’argent à la main. Il se rendait chez les Hyperboréens. Sous ses pieds, l’île entière tremblait et les flots déferlaient sur le rivage. Les héros furent saisis à sa vue d’une stupeur invincible ; aucun d’eux n’osa fixer du regard les beaux yeux de la divinité. Lorsqu’enfin ils relevèrent la tête, Apollon était déjà loin. Ils donnèrent alors à l’île le nom d’ « Apollon matinal » et firent le serment de se porter secours les uns les autres à tout jamais.

Phinée n’avait pas seulement mis en garde les héros contre les dangers des Roches Noires mais il leur avait donné aussi des indications précises sur la route à suivre jusqu’en Colchide où se trouvait la Toison d’Or. Le chercheur devine donc dans les grandes lignes ce qu’il doit changer en lui pour affiner sa sensibilité et se purifier. Peut-être est-il aidé en cela par des devins modernes, astrologues ou médiums.
Il arrive au point du chemin où va se manifester de manière fulgurante une toute première lueur de la lumière psychique, alors qu’il pense n’avoir réalisé aucune avancée significative dans la croissance de son être intérieur (les Argonautes sont sur l’ile déserte de Thynie « l’évolution de l’être intérieur »).
Lorsque cette lueur se produit, la quête de « son » chemin disparaît : le chercheur est enfin arrivé au port… du véritable commencement : il a trouvé « sa » voie, le plus souvent sous la forme de la rencontre du « maître » ou de son œuvre si ce dernier a déjà quitté la Terre.
Cette rencontre a lieu alors que le chercheur ne s’y attend pas du tout, selon l’adage : « lorsque le disciple est prêt, le maître apparaît ». Elle est accompagnée d’un sentiment de certitude, de complétude, de joie tranquille, d’émerveillement, et surtout de tranquille évidence. Elle est d’une qualité très différente de toutes les autres rencontres qui ont précédé et qui constituaient des expériences « préparatoires ». Il n’y a pas le moindre doute et l’on sait instantanément que l’on a trouvé « sa » voie et que l’on n’en changera plus de sa vie. De plus, le « maître »,, ne se situe plus au-dessus, ni au-delà, mais comme un ami très proche, même s’il est soi-disant mort.
Mais l’intensité de l’expérience est relativement éphémère et c’est pourquoi la vision d’« Apollon matinal » par les Argonautes est de l’ordre de la fulgurance. Cependant, la certitude d’avoir trouvé « sa » voie est désormais indestructible et inoubliable.
Cette découverte va permettre au chercheur de rassembler et d’orienter enfin toutes ses forces dans une même direction. Jusque-là généralement, les éléments de son être tiraient chacun de leurs côtés du fait d’une quête toujours insatisfaite. Ce n’était jamais « cela » qu’il attendait.
Maintenant, même s’il sait qu’il est encore au début du chemin, si l’une ou l’autre de ses parties défaille, il sait que les autres viendront pallier la déficience. Par exemple, si le corps fatigue ou tombe malade, la volonté mentale et psychique prendra le dessus pour continuer le yoga ; si la dépression survient, le corps résistera de toutes ses forces et le mental endurera ; et si le mental doute ou demeure dans l’incompréhension, le vital maintiendra l’allant et la joie (ils se firent le serment de se porter secours les uns les autres à tout jamais).
La rencontre du « maître » est suffisamment décrite dans la littérature spirituelle pour que je ne m’appesantisse pas davantage sur cet épisode. Elle marque la fin de la première étape, un premier grand tournant : c’est pourquoi les héros passent peu de temps après par « le Grand Coude »

Ce tournant est marqué par un certain nombre de changements et de prises de conscience qu’Apollonios mentionne sans les détailler :
Les héros jetèrent l’ancre au-delà du cap de l’Achéron, à proximité de l’entrée de la caverne d’Hadès d’où s’exhalait un souffle glacial qui déposait alentour des cristaux de givres éclatants de blancheur. Là, le roi de cette contrée, Lycos, et son peuple nouèrent amitié avec les Argonautes.
Toujours une expérience « en haut » est suivie d’une expérience « en bas », car le gain en conscience est aussitôt utilisé pour apporter un peu de lumière dans l’inconscience, dans le monde d’Hadès. C’est pour cela que Lycos, symbole de « la lumière qui précède l’aube » est le roi de cette région et prit les Argonautes en amitié.
Mais il n’y a, à ce moment du chemin, aucune descente possible dans l’Hadès : ce n’est qu’une expérience préliminaire à la descente dans les profondeurs.
Tandis que la suprême conscience est associée à un feu d’une extrême mobilité, l’inconscience est le lieu de la fixité glaciale (d’où les cristaux de givre qui s’échappent de la caverne).
Jason passa une journée d’amitié avec Lycos « (le loup ou) la lumière qui précède l’aube » : même si la rencontre elle-même fut de l’ordre de la fulgurance, le chercheur reste un certain temps en contact avec sa vérité intérieure, ce qui lui permet éventuellement d’intégrer de nombreux éléments de sa vie.
Le devin Idmon qui connaissait par les oiseaux sa destinée fut tué par un sanglier dans un marais et remplacé par le devin Mopsos : Maintenant que le chercheur a trouvé sa voie, c’est une intuition d’un genre supérieur qui doit le guider. Chez Apollonios, Idmon et Mopsos sont tous deux fils d’Apollon, et concernent donc une lumière psychique. Mais pour Idmon, elle semble encore très associée au mental (il connaît par les oiseaux) alors qu’il s’agit de développer maintenant une intuition issue de l’être intérieur, du noyau d’âme psychique afin de « recevoir d’en haut en état de réceptivité-consécration » (Mopsos). L’intuition liée au mental ne semble pas en effet en mesure de combattre les énergies du bas vital qui sèment le trouble dans le yoga. C’est pour cela qu’Idmon meurt tué par un sanglier.
À ce même moment, Tiphys le premier pilote de l’expédition mourut de maladie. Ancaios, Erginos, Nauplios et Euphémos se proposèrent pour le remplacer, mais c’est le premier qui fut choisi.
Puis les Argonautes arrivèrent bientôt au Grand Coude.
Ancaios et Erginos se flattaient tous deux d’êtres aussi habiles pilotes qu’experts à la guerre et témoignent d’égale façon de l’engagement du chercheur (expert à la guerre) et d’un mélange d’habileté à diriger le yoga (habile pilote).
Ce n’est plus la connaissance de soi émotionnelle et la faculté de s’orienter avec de faibles lueurs (Tiphys) qui doit tenir la barre, mais « celui qui étreint, qui prend dans ses bras » (Ancaios). Il serait le symbole d’un « yoga intégral », celui qui travaille sur tous les plans de l’être, c’est-à-dire intègre les trois yogas de la Connaissance, de la Dévotion et des Œuvres.
Ni les capacités de divination (Euphémos), ni la puissance de travail (Erginos) ni la seule habileté à diriger la quête (Nauplios) ne sont plus habilités à prendre la direction de la quête.
Ainsi se produit une réorientation du yoga : le grand Coude.
Les héros évitèrent ensuite de justesse un combat avec les Amazones : il n’est pas demandé à ce stade la réalisation correspondante, c’est-à-dire l’adhésion du vital au yoga qui signe l’état de sagesse et de sainteté. La soumission du vital inférieur – colère, sexualité, etc. – est une réalisation d’un stade beaucoup plus avancé du yoga.

Autres erreurs

Le mythe présente ensuite quelques autres erreurs dont le chercheur doit prendre conscience sans toutefois devoir les redresser à ce stade, car les Argonautes passent « au large » : l’attrait pour une voie rude censée plaire au Divin, la confiance dans l’efficacité prédominante du mental, les projections et les énergies bloquées.

Les Argonautes longèrent le pays des Chalybes dont les habitants ne se souciaient pas de labourer ni de faire paître les troupeaux, ni de cultiver des fruits doux comme le miel, mais extrayaient le minerai de fer sans jamais prendre de repos. C’est dans les flammes et les fumées noirâtres qu’ils s’épuisaient à ce dur labeur.
Est dénoncé ici un souci d’investigation excessif dans les profondeurs du subconscient – nommées de nos jours inconscient – qui conduit à une grande dureté de l’âme (Chalybe signifie « fer durci, acier »), en lieu et place d’une saine préoccupation pour un travail régulier et consciencieux de yoga fait en douceur. C’est un chemin ardu qui repose sur son propre effort et sa propre volonté, tout le contraire de « la voie ensoleillée » qui suppose un abandon. L’auteur ne dit pas cependant que l’on ne peut en retirer des résultats puisque les Chalybes extrayaient du minerai.
Ils ne se souciaient pas de labourer : le chercheur ne travaille pas comme il devrait sa propre nature pour la purifier et la perfectionner en vue de l’union. Autrement dit, ils ne se souciaient pas des travaux de Déméter « la mère de l’union ». Ils ne souciaient pas non plus de faire paître les troupeaux ni de cultiver des fruits doux comme le miel : la vigilance pour un juste développement des potentialités de son être n’est pas non plus la préoccupation du chercheur, encore moins la recherche de ce qui peut apporter une joie psychique.

Puis ils passèrent au large du pays des Tibarènes. Chez ce peuple, quand les femmes donnaient des enfants à leurs maris, ce sont eux qui gémissaient, abattus sur leur lit, la tête bandée, tandis que leurs femmes prenaient bien soin de les nourrir et leur préparaient le bain des accouchées.
Dans cette histoire, c’est une inversion entre les buts et les travaux de yoga qui est soulignée : le chercheur prend un moyen ou sa discipline de yoga pour le but.
Par exemple, il attache de plus en plus d’importance au cadre de sa méditation ou à une discipline tel le hatha yoga, le peaufine, le met au premier rang de sa vie et lui apporte toutes sortes de justifications et de contributions (le nourrit). Il se polarise sur sa pratique en la cautionnant par sa propre vision du but.
Tandis qu’une nouvelle dynamique de l’être se manifeste (les femmes qui accouchent), la partie active dans le mental est inopérante (la tête bandée) et le chercheur se plaint, imaginant avoir durement œuvré et mériter soins et réassurance. C’est en fait une espèce de chantage avec le Divin qui se poursuit longtemps dans le yoga, de façon sournoise, pour la satisfaction de l’ego : si je suis un bon disciple, je mérite bien ceci ou cela.
Dans ce cadre peuvent être inclus tous les attachements à des travaux qui devraient être pratiqués avec souplesse et abandonnés dès que le but est atteint. Ainsi par exemple les attachements de principe aux vertus, au renoncement, à la non-violence, etc. (Tibarènes signifie probablement « se charger d’un poids lourd dans l’esprit »).
La voie du renoncement était sans doute nécessaire dans les spiritualités anciennes qui visaient uniquement les paradis de l’esprit, mais elle ne peut plus l’être de nos jours dans une spiritualité qui vise un épanouissement de toutes les potentialités de la vie dans la Vérité. Elle peut et doit sans doute être une étape temporaire, mais doit préparer un retour à la vie sur la voie du non-attachement qui est beaucoup plus difficile à réaliser.
Il faut toujours se souvenir que le yoga est fait de renversements et que ce qui constituait une aide à une étape du chemin devient un obstacle dans la suivante.
Le Divin étant patient avec le chercheur, celui-ci reçoit quand même « le bain des accouchées ».

Puis les héros passèrent devant le pays des Mossynèques chez qui les coutumes différaient de celles des autres peuples : « tout ce qu’il est d’usage de faire ouvertement en public, ils l’accomplissent dans leur maison. Et tout ce que nous faisons dans nos demeures, ils l’accomplissent dehors sans s’exposer au blâme. Ils n’ont même pas honte de s’accoupler en public, mais comme des porcs à l’engrais, sans le moindre égard pour l’assistance, ils s’unissent par terre aux femmes. »
Il s’agit aussi ici d’une inversion, non plus entre la pratique et le but, mais entre l’intérieur et l’extérieur. Je pense qu’il s’agit ici de chercheurs qui divulguent leur vie intérieure et leurs expériences sur la place publique, y compris même par des démonstrations de leurs pouvoirs (les accouplements), alors que l’expérience intérieure doit être longtemps tenue secrète pour garder sa puissance de réalisation. En revanche, ils dissimulent soigneusement leurs actes qui, bien sûr, ne sont pas en conformité avec ce qu’ils prétendent avoir réalisé.

La préparation mentale

Les héros arrivèrent alors à proximité de l’île d’Arès. Elle était peuplée d’oiseaux dont les plumes se détachaient et tombaient du ciel comme des flèches acérées, causant de graves blessures. Les Argonautes se souvinrent alors du stratagème d’Héraclès au lac Stymphale : le recours à des claquettes de bronze pour chasser les oiseaux.
Ils se mirent alors à frapper sur leurs boucliers en poussant des cris sauvages. Effrayés, les oiseaux s’enfuirent et les Argonautes purent débarquer sans plus de risques.
Les oiseaux sont des symboles de mouvements mentaux. La quête des Argonautes se situant dans les débuts du chemin, il s’agit ici des pensées destructrices, celles qui jugent ou véhiculent haine, mépris, etc.
Les oiseaux du lac Stymphale combattus par Héraclès sont davantage liés au processus de purification qui doit être fait jusque dans les couches profondes du vital, jusqu’au mental physique. Il s’agit en effet pour ce grand héros d’identifier et de séparer les mouvements mentaux des processus purement vitaux. En particulier, par exemple, la couche du mental physique défaitiste qui maintient le corps dans un processus de maladie et l’empêche de guérir par ses propres forces.
Le travail se fait ici sur l’île d’Arès, où agit la force qui au niveau des formes mentales détruit ce qui n’a plus sa place. Cette île est aussi le lieu des pensées duelles.
Apollonios décrit un stratagème qui s’inspire de l’usage par Héraclès des claquettes de bronze. C’est « ce qui s’occupe de la maîtrise » (Amphidamas) qui propose la discipline : si la technique du Mantra ne semble pas explicitement décrite ici, Apollonios préconise de lutter contre ces pensées nocives en les empêchant de pénétrer la conscience (par l’usage du bouclier) et en les combattant par la flamme de l’aspiration (agitation de l’aigrette pourpre) alliée à une forte détermination soutenue par une expression puissante (prières, mantras, etc.).

C’est à ce moment que les héros rencontrèrent les fils de Phrixos qui avaient quitté le royaume d’Aiétès pour tenter de récupérer l’héritage de leur grand père Athamas. Peu après le départ, ces derniers avaient essuyé une forte tempête. Leur bateau avait sombré et ils avaient été jetés sur les rivages de l’île. Ils acceptèrent d’accompagner les Argonautes jusqu’en Colchide, non sans les avoir avertis des grands dangers qu’ils allaient encourir.
Rappelons que Phrixos « le frémissement » avait échappé au sacrifice en s’enfuyant avec sa sœur Hellé sur le dos du Bélier à la Toison d’Or. En Colchide, le roi Aiétès, fils du soleil et donc expression de l’âme, lui avait donné l’une de ses filles en mariage, Chalciopé « l’inflexibilité » (marque de l’âme qui est sans compromis) dont il eut quatre enfants. (Phrixos n’intervenant plus dans la suite des mythes, les auteurs lui réservèrent une longue vieillesse en Colchide.)
La rencontre des fils de Phrixos et des Argonautes indique que le chercheur se remémore cette toute première expérience et fait le rapprochement avec ce qu’il recherche désormais. Ces fils de Phrixos sont les symboles d’une certaine nostalgie, d’un appel à retrouver l’état et les moyens qui avaient conduit au premier « contact du Réel » (ils voulaient récupérer l’héritage d’Athamas). Ce sont eux qui vont guider le chercheur jusqu’à la récupération de la sensibilité correspondante (ils vont guider les Argonautes jusqu’en Colchide).
Mais la jonction ne pouvait s’opérer avant que la quête n’ait suffisamment progressé, aussi un naufrage bien opportun les avait-il contraints à la patience.
En outre, lorsque s’opère cette jonction, le chercheur reçoit des signes précis qui l’avertissent qu’une expérience importante l’attend, de même nature que le premier « frémissement ».

Puis les héros passèrent à proximité de l’île sur laquelle Cronos, trompant Rhéa, s’unit à la nymphe Philyra qui lui donna « le bon » Centaure Chiron.
Nous avons rencontré le « bon » Centaure Chiron au début de ce chapitre. Rappelons qu’il représente les capacités de concentration, d’harmonisation, de maîtrise et de purification acquises avant de rentrer sur le chemin.
C’est la plus haute réalisation de celui qui n’a pas encore purifié sa nature inférieure. Toutefois il s’agit d’une réalisation exceptionnelle puisque Chiron est immortel, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas au champ de la dualité. Cette capacité d’harmonisation devra cependant être abandonnée dans le yoga du corps afin de ne pas interférer : (Chiron, souffrant horriblement d’une blessure au genou qui était incurable, échangera son immortalité selon certains avec Héraclès, selon d’autres avec Prométhée.)
Le fait que les héros passent seulement à proximité de l’endroit où il fut conçu laisse entendre que le chercheur approche temporairement la science la plus haute en matière de guérison, la source des méthodes où il peut être un simple canal pour les puissances issues des mondes de l’Unité.

Puis ils entrevirent à l’horizon les cimes du Caucase et entendirent la voix déchirante de Prométhée. Celui-ci était enchaîné à la montagne et son foie, dévoré le jour par l’aigle de Zeus, se reconstituait durant la nuit.
Dans cet épisode, le chercheur prend conscience du phénomène des cycles dans le mental, tel qu’il est illustré par la fin du mythe de Prométhée, « celui qui met au premier plan son aspiration pour la croissance de son être intérieur ».
Rappelons que ces cycles règlent aussi le fonctionnement mental selon de très longues périodes où alterne la prépondérance des forces de séparation et celles qui ramènent vers l’unité (forces de fusion). Plus la pensée et la réflexion prirent de place, plus se forgea la conscience mentale, plus l’homme, malgré lui, vécut sous l’influence alternée de ces forces.
Cela se manifeste dans l’histoire des civilisations par la succession des périodes humanistes qui mettent l’homme au centre et des Moyens Âges pour lesquels c’est le Sacré qui occupe cette place. Le mode de fonctionnement du mental est donc très différent selon les périodes, et il faut comprendre que l’on ne pensait pas du tout au Moyen Âges comme maintenant, indépendamment de l’évolution.
Le jour symbolise les périodes d’éloignement, de distanciation, de séparation, durant lesquelles le lien au Réel se distend (le foie diminue), tandis que la nuit favorise le rapprochement et l’intimité avec l’Absolu (le foie se reconstitue).
L’aigle de Zeus est le symbole de l’action des forces du plan des dieux, le plus haut de la conscience mentale, qui supervise cette alternance, laquelle est absolument nécessaire pour permettre l’individuation sans que l’humanité ne s’éloigne toutefois irrémédiablement de l’Unité. Lorsque le chercheur entre dans la non-dualité mentale, lorsqu’il devient un « connaissant », il se libère de la soumission à ces cycles, et l’Aigle de Zeus peut alors disparaître. C’est le symbolisme du travail d’Héraclès consacré à la quête des pommes des Hespérides.
Apollodore mentionne un échange d’immortalité entre Chiron et Prométhée, mais cette version ne fait pas l’unanimité. Eschyle écrivit un « Prométhée délivré » dont nous ignorons tout, mais la tradition tardive entérina la délivrance du Titan par Héraclès.

Chant 3
Les mémoires karmiques et l’obtention de la Toison d’Or

Jason convainquit les Argonautes de n’envoyer auprès d’Aiétès qu’une délégation réduite. Seuls les fils de Phrixos, Télamon et Augias, l’accompagneraient.
Aiétès se mit d’abord en colère, les accusant de vouloir s’emparer du trône, puis accepta qu’ils emportent la toison à condition que Jason sorte victorieux d’une épreuve. Le héros devait, comme le roi avait coutume de le faire lui-même, mettre sous le joug deux terribles taureaux soufflant le feu et aux pieds de bronze. Puis il devait labourer avec eux quatre arpents de la jachère d’Arès pour ensuite semer les dents du dragon. (Ce dragon avait été tué par Cadmos lors de la fondation de Thèbes pour libérer l’accès à la source d’Arès. Apollonios établit ici un lien avec le processus de purification-libération.) De ces semailles surgiraient alors de terribles guerriers tout en armes que le héros devrait supprimer avant qu’ils ne le tuent eux-mêmes. L’épreuve paraissait insurmontable.
Les déesses Héra et Athéna qui veillaient étroitement sur l’expédition craignaient que les héros ne puissent s’emparer de la toison, face au terrible Aiétès. Aussi demandèrent-elles à Aphrodite d’envoyer son fils Éros afin que de l’une de ses flèches il enflammât le cœur de Médée d’un violent amour pour Jason. (Celle-ci était la seconde fille d’Aiétès, la première, Chalciopé, ayant épousé Phrixos.) L’aide de cette magicienne, prêtresse d’Hécate, semblait indispensable aux deux déesses afin de sauver les héros d’un désastre. Soigneusement dissimulé, Éros décocha une flèche sur Médée qui s’éprit aussitôt de Jason.

A la suggestion d’Argos (l’un des fils de Phrixos) à laquelle seul Idas s’opposa, une rencontre fut organisée secrètement entre Médée et Jason, avec la complicité de Chalciopé qui s’inquiétait pour l’héritage de ses enfants. En effet, Aiétès pensait que les Argonautes étaient venus pour s’emparer du trône.
Lors de cette rencontre, Jason ne put résister à l’amour de Médée suscité par Aphrodite. Il lui promit de l’emmener avec lui après l’épreuve et de l’épouser. Médée lui donna alors un onguent qui le rendrait invulnérable aux armes de bronze et au feu. Il devait en enduire son corps et ses armes. Cet onguent avait été préparé avec une « plante qui avait poussé pour la première fois alors que l’aigle carnassier (de Zeus) faisait couler à terre, sur les contreforts du Caucase, le sang divin du malheureux Prométhée ». Médée lui assura aussi que la protection durerait tout le jour sans défaillance, lui recommanda de ne jamais refuser le combat, et quand les guerriers sortiraient du sol, de lancer au milieu d’eux une pierre bien lourde sans se faire voir, car ils se battraient pour se l’approprier.
Juste avant l’épreuve, Télamon et Aithalides allèrent chercher les dents à semer tandis que Jason se préparait et offrait un sacrifice à Hécate.
Le roi Aiétès, son peuple de Colques ainsi que tous les Argonautes se rassemblèrent dans la plaine d’Arès « le Tueur d’hommes » pour assister à l’épreuve.
Jason attendit d’un pied ferme les terribles taureaux qui crachaient des flammes et les maîtrisa l’un après l’autre. Les ayant mis sous le joug, il laboura la terre et sema les dents.
Alors de tout le champ se levèrent tels des épis « les fils de la terre » tout en armes. Jason, se souvenant des conseils de Médée, saisit une énorme pierre et la jeta au milieu d’eux. Comme prévu, les « semés » s’entretuèrent pour s’en emparer. Le héros se précipita alors, fauchant ceux qui étaient encore à demi enfouis et les retardataires qui partaient au combat. Bientôt, la terre fut rouge du sang de ces guerriers et il n’en resta plus un seul vivant.
Dépité, Aiétès s’en retourna en son palais méditer quelque funeste projet contre les héros.

Rappelons que le roi de Colchide Aiétès « l’existence-conscience la plus haute » est un fils d’Hélios, le soleil « qui voit tout » (Panoptes) et donc une expression du rayonnement de la conscience supramentale de Vérité (Hypérion).
Dans la légende la plus ancienne, Hélios eut seulement deux enfants, la magicienne Circé « la puissance de vision dans le détail ou discernement de la Vérité » et le roi de Colchide Aiétès « la plus haute conscience globale ».
Κιρκος est un oiseau de proie, « le tournoyant », qui discerne de loin. Les deux autres manifestations de l’âme, Persès et Pasiphaé, ont été ajoutées plus tardivement.
Aiétès est en effet « olophronos » celui qui « enveloppe la totalité ». Sa capitale est Aia, symbole de « l’élaboration et de l’organisation de l’existence-conscience sur tous les plans ».
La nymphe Asterodeia « la voie d’une étoile (la voie des débuts de la lumière) » eut de lui un fils, Apsyrtos.
Et sa femme légitime Eidya « celle qui voit » lui donna deux enfants, la magicienne Médée « le dessein » – celui de l’âme et non de l’ego, puisqu’elle est petite-fille du soleil – prêtresse d’Hécate, et Chalciopé « l’inflexibilité de la vision-volonté ».
À ce niveau d’être, comme les manifestations des forces sont des pouvoirs de transformation du supramental, les personnages qui les représentent sont des magiciens et magiciennes, notamment Médée et Circé.
Médée est de plus une prêtresse d’Hécate « celle qui frappe au loin » c’est-à-dire « celle qui a des buts à long terme », elle-même fille de Persès « la transformation » (fils du Titan Crios).
Il semble donc évident que le peuple qui est le plus opposé à Aiétès est celui des Sauromates « les lézards vains », à la fois symboles d’inertie, de tiédeur et de ce qui est sans voie, donc sans amour.

La délégation menée par Jason auprès d’Aiétès comprend en particulier des héros qui représentent les premières expériences lumineuses de l’âme (Augias « éclats de lumière » et les enfants de Phrixos « le frémissement »), seuls à même de « reconnaître » par similitude la nature de l’expérience qui doit maintenant se manifester puissamment. Nous avons rencontré Augias dans le cinquième travail d’Héraclès, lorsque le héros dut nettoyer ses écuries. (Certains auteurs le considèrent comme un fils d’Hélios, et il est alors un frère d’Aiétès.) Le chercheur est aussi déjà assez avancé dans la connaissance de la structure de la conscience (Jason porte le caducée d’Hermès).
Le dernier ambassadeur est Télamon, un fils d’Éaque, lui-même père du « grand Ajax », lequel est le symbole de « la plus haute conscience » à la fois sur le plan de l’esprit et sur celui de la matière. C’est un oncle d’Achille, et à ce titre, il participe du yoga qui s’intéresse aux infimes mouvements, aussi bien de la conscience que de l’être extérieur. Son nom semble désigner tout à la fois la « maîtrise », « l’endurance » et le « don de soi » ou « consécration ».

Apollonios reprend ensuite presque en totalité la description de l’épreuve de Cadmos, ancêtre d’Œdipe, lors de la fondation de Thèbes. La première moitié des dents avait alors été semée par Cadmos après qu’il eut vainement tenté de retrouver sa sœur Europe. Rappelons que les guerres de Thèbes décrivent la purification des centres de conscience, matérialisés dans le corps par les chakras. L’épreuve de Cadmos est donc un exposé du principe de la purification des mémoires inscrites dans le subconscient et l’inconscient corporel.
L’épreuve de Jason est de même la description d’un processus qui doit désormais se faire consciemment – le nettoyage des mémoires – et non une épreuve particulière du chemin.

Par le test des taureaux que Jason doit mettre sous le joug puis avec lesquels il doit labourer et semer les dents du dragon, le chercheur doit montrer :
– d’une part, qu’il est capable de contenir l’énergie qui provient des plans supérieurs afin de s’en servir dans le champ de la dualité (la jachère d’Arès). Si la vache est le symbole d’une illumination, le taureau est celui d’une puissance de réalisation du mental lumineux. Provenant indirectement du supramental à travers le surmental ou directement de ce dernier plan, cette énergie est si forte que quelques gouttes suffisent à soulever chez les chercheurs insuffisamment préparés des tempêtes vitales.
Et les sabots d’airain de ces taureaux indiquent une puissance d’incarnation que l’on peut sentir parfois au niveau même du corps.
– d’autre part, qu’il est alors suffisamment armé pour affronter certaines mémoires enkystées dans son être et qui surgiront à cette occasion.

Dans cette partie du mythe, il ne s’agit pas seulement des contradictions intérieures comme celles auxquelles le chercheur s’est précédemment heurté dans l’épisode des roches Kyanées (ou Cyanées), mais des mémoires de l’évolution qui peuvent se révéler très destructrices.
Ici, par les dents du dragon, les Anciens ont établi une liaison avec la descendance du Titan Océanos pour indiquer que cette épreuve se passe sensiblement à la même époque que le début du processus de purification-libération, lors de la fondation de Thèbes par Cadmos, et l’entrée dans un processus d’élargissement de la conscience (Europe).
En effet, la première moitié de ces dents avait été semée par Cadmos après qu’il eut vainement tenté de retrouver sa sœur Europe. (Cf. histoire de la fondation de Thèbes dans le prochain chapitre.)

Ce sont Télamon « l’endurant » et Aithalides « étincelles enflammées, cendres » qui vont récupérer les dents auprès d’Aiétès. Aithalides, fils d’Hermès, est célèbre pour sa mémoire particulièrement fidèle et ses qualités d’archer (une volonté tournée résolument vers le but). Sa mère est Eupolémie « celle qui se bat bien (dans le mental) ». On peut le comprendre comme une forte capacité d’illumination et purification par le mental le plus haut, qui permet le surgissement de la lumière.
Sans cette capacité alliée à une grande endurance, le chercheur ne peut espérer sortir indemne des confrontations à ses nœuds profonds.

Le « labour du champ » est une métaphore souvent employée pour désigner le « travail sur soi », et les « dents » sont un symbole des « nœuds » qui n’ont pas été résolus et qui ont laissé des traces dans l’inconscient.
Leur « surgissement » nécessite de les affronter à nouveau, mais avec des aides nouvelles. En effet, le chercheur est désormais en relation « amoureuse » avec le projet de son âme, lequel est incarné par Médée « le dessein de l’âme ».
De plus, il doit y avoir une alliance du dessein de l’âme et d’une détermination inflexible (les deux sœurs Médée et Chalciopé se mirent d’accord sur le stratagème).

Mais cela ne peut également se faire sans une protection nouvelle issue du supramental consistant en une foi inébranlable pour remplir la tâche. Elle est illustrée par l’onguent fourni par Médée. Il avait été fabriqué à partir d’une plante qui s’était mise à pousser lorsque débuta le supplice de Prométhée, c’est-à-dire lorsque l’homme entra dans le processus d’alternance des cycles du mental, et donc dans la conscience séparative. Le remède est donc la « foi » qui contrebalança alors l’entrée dans la période d’individuation « nécessaire pour acquérir le discernement » – ce que la Genèse appelle l’épreuve de la liberté -, qui fit contrepoids à l’éloignement progressif d’avec l’Absolu.
La seule protection réelle du chercheur sur le chemin est donc une foi inébranlable dans la victoire de la Vérité. Cette foi protège de la destruction provenant soit des hommes – par les mémoires qui sont réactivées – soit de la puissance de réalisation du mental lumineux qui peut être destructeur pour celui qui le manie.

Si une possibilité de matérialisation est offerte aux « nœuds », nombre de problèmes se résolvent sans l’intervention consciente du chercheur, car ils s’annulent les uns les autres (Pour vaincre les guerriers surgis du sol, Jason jeta une pierre au milieu d’eux et ils s’entretuèrent pour se l’approprier. Autrement dit, le chercheur ne doit pas refuser les opportunités d’incarnation qui s’offrent sur sa route, par exemple pour matérialiser ses « rêves », aussi fous soient-ils aux yeux du monde, car c’est parfois la seule façon de résoudre les obstacles du passé.
Aussi bien intérieurement qu’extérieurement, les nœuds s’annulent les uns les autres, à condition que le chercheur s’implique dans la vie et ne cède pas à la tiédeur (Médée lui recommanda de ne jamais refuser le combat).

Pour les guerriers, lorsque le moment est venu, la pierre symbolise la possibilité de résolution des nœuds et des souffrances associées qui constituent cependant autant de « protections » tant qu’ils ne sont pas sollicités.
Notons en outre que ce n’est pas le chercheur qui active les nœuds, mais qu’il ne fait que préparer le terrain pour leur résolution.
Ce mythe marque donc le moment où le chercheur prend contact pour la première fois avec les énergies spirituelles qui pourront l’assister dans sa tâche (Médée).

Nous verrons, dans le mythe similaire de la voie de purification/libération où c’est Cadmos qui sème les dents, que cinq guerriers survivront et seront à l’origine des castes militaires de Thèbes : il y a donc alors surgissement de mémoires dont un certain nombre devenues conscientes serviront de base au processus d’incarnation de l’être intérieur. Les autres « semés » ne s’entretueront pas pour s’accaparer la pierre mais parce qu’ils s’imagineront attaqués par l’un de leurs congénères : il s’agirait alors de nœuds qui peuvent s’annuler par un travail de conscience sans devoir s’actualiser dans la vie du chercheur.

Chant 4
Le retour

Médée ayant décidé de fuir avec Jason, elle fit usage de ses pouvoirs pour endormir le monstrueux dragon afin que Jason puisse s’emparer de la Toison.
Puis les Argonautes réembarquèrent sur leur vaisseau et firent voile en toute hâte pour échapper à la colère d’Aiétès.
Ils s’arrêtèrent en Paphlagonie pour offrir un sacrifice à Hécate.
Phinée les avait avertis qu’ils prendraient une autre route pour le retour, mais personne ne la connaissait.
Argos leur parla alors ainsi : « il existait bien en effet une route révélée par les prêtres d’Égypte avant même que n’existe la race sacrée des Danaens. Cette terre d’Égypte était arrosée par le fleuve Triton. Un homme de cette terre aurait, dit-on, fait tout le tour de l’Europe et de l’Asie et fondé des milliers de villes, dont Aia, la capitale d’Aiétès. Les descendants des hommes qui peuplèrent ces villes conservent des inscriptions gravées par leurs pères, qui indiquent toutes les routes et donnent des instructions pour ceux qui veulent faire le tour de la Terre et de la mer. Ils auraient remonté le fleuve Istros qui est très profond et navigable sur une longue distance. Ce fleuve est le seul à traverser un immense territoire, car ses sources mugissent au loin dans les monts Rhipées par delà les souffles de Borée. »
Une déesse envoya alors un rayon céleste montrant une direction et suite à ce présage favorable, tous s’écrièrent qu’il fallait suivre la route indiquée.
(« Déesse » est le sens retenu habituellement pour θεα, mais ce terme signifie aussi « contemplation »)
Le yoga procède par une succession d’ascensions et d’intégrations. Chaque fois qu’un nouveau palier est atteint, il faut repartir en arrière pour hisser l’ensemble de l’être à ce niveau. C’est pour cela que les mythes évoquent différents « retours ». Les plus célèbres sont ceux des Argonautes et des combattants revenant de la guerre de Troie parmi lesquels le retour d’Ulysse conté dans l’Odyssée.
Le chant 3 marque donc le point de départ d’une nécessaire intégration, point où est acquise la conscience ou la sensibilité la plus haute possible à ce moment du chemin, et où se réalise une jonction entre les forces mises en œuvre dans la quête et le dessein de l’âme.
La récupération de la Toison d’Or, symbole d’une sensibilité déjà bien développée, d’un certain « éveil », n’est qu’une formalité, car les épreuves ont été franchies avec succès, aussi bien les tests de maîtrise que la résolution de certains nœuds.
Le chercheur est alors imprégné d’une forte détermination pour assumer son destin, et les forces d’ignorance qui s’opposent à l’évolution sont temporairement endormies (Médée « le dessein de l’âme » ou « la protectrice » endort le dragon né au pied de la roche Typhaonienne, Typhon étant le symbole de l’ignorance). Avec la Toison, le chercheur acquiert donc une possibilité de Connaissance vraie.
L’étroite union du « dessein de l’âme » et de « ce qui reçoit d’en haut de façon imparfaite » (l’union de Médée et Jason) se prolongera durant tout le temps du voyage de retour, et quelque temps encore après, jusqu’à la mort de Pélias et jusqu’au bannissement de Médée par Créon.

La récupération de la Toison ne marque pas encore cependant le moment où se produit la grande expérience d’union (il faudra pour cela attendre le mariage de Jason et Médée et la traversée du désert) mais seulement une ouverture de la conscience qui permet la reconnaissance du chemin personnel.
Nous avons dit que la Toison d’Or du bélier était symbole à la fois de sensibilité développée et d’« éveil ». Si l’on considère les lettres structurantes composant les mots employés par Apollonios pour la décrire, on trouve aussi des idées d’ouverture de conscience dans l’incarnation (κωας), d’évolution juste vers l’union (δερος) et pour le bélier, d’ouverture juste de la conscience (κριος).

Selon le récit d’Apollonios, le chercheur ne sait pas du tout à ce moment-là comment poursuivre son chemin qui ne doit pas emprunter les mêmes routes, c’est-à-dire utiliser les mêmes moyens que lors de l’ascension : la période d’intégration doit se dérouler selon une ascèse différente. Elle donne aussi lieu à des expériences d’une autre nature.
Ici, Apollonios fait une digression pour indiquer que les Égyptiens avaient déjà expérimenté, clarifié et formalisé la suite du chemin. Il s’exprime par la bouche d’Argos, (fils d’Arestor), symbole de la partie du chercheur la mieux purifiée par le travail de sincérité, et donc le plus « lumineux » des Argonautes : les Égyptiens avaient conservé dans des « tables gravées » toutes les instructions nécessaires.
Par les initiations et ses propres recherches, le chercheur peut utiliser alors les anciennes descriptions du chemin. En effet, vivait en ancienne Égypte un peuple « aérien », c’est-à-dire « qui avait accès aux régions supérieures (de l’esprit) ». Un grand initié de ce peuple avait parcouru le chemin à la fois de ce à quoi donne accès « une vaste vision » obtenue par purification (l’Europe) et les confins de l’ascension des plans de conscience et de la descente des forces correspondantes (l’Asie) (Un grand initié de ce peuple avait fait le tour de l’Europe et de l’Asie). Il avait organisé les structures de la conscience sur lesquelles les chercheurs pouvaient s’appuyer (il fonda de nombreuses villes, parmi lesquelles Aia). D’autres initiés avaient pris sa suite et ils avaient transmis leurs connaissances à l’aide des hiéroglyphes « les lettres sacrées gravées » (Il eut de nombreux continuateurs qui « gravèrent » le chemin dans la pierre).

Le nom du fleuve Istros provient du mot  « la connaissance » qui est l’union de la « vision » et de « l’apprentissage ». Son parcours est celui des « voyants » et « connaissants » de toutes les traditions, parmi lesquels les « rishis » védiques.
Cette « connaissance-vision » est le seul moyen de poursuivre le chemin pendant une longue période (l’Istros est le seul fleuve à traverser un immense territoire), jusqu’à la fin de l’ascèse personnelle (par delà les souffles de Borée) lorsque le yoga est pris en mains directement par le Divin, lorsque le chercheur parvient au stade ou agissent en lui les « sources supérieures » issues des monts Rhipées qui établissent le « lien juste » (de l’esprit et de la matière).
Le chercheur reçoit alors un signe clair : une déesse envoya alors un rayon céleste indiquant la direction qu’ils devaient prendre.

Aiétès, empli de fureur, exigea de son peuple (les Colques) qu’ils lui ramènent sans tarder sa fille Médée. Une nombreuse armée s’embarqua sous la conduite d’Apsyrtos, fils d’Aiétès, à la poursuite des Argonautes. Ce dernier lui fit prendre un raccourci en passant par le lieu-dit « La belle Bouche » et coupa toute retraite aux Argonautes. Les héros auraient succombé sous le nombre s’ils n’avaient conclu auparavant, sous peine de mourir, un traité de paix avec Apsyrtos. Ce traité stipulait qu’ils pouvaient conserver la Toison que Jason avait obtenue par ses exploits, mais que Médée serait confiée à Artémis jusqu’à ce qu’une décision soit prise par des rois de justice.
Apprenant ce pacte, Médée se sentit trahie car Jason lui avait promis le mariage. Mais Jason lui ayant affirmé que ce n’était qu’une ruse, tous deux complotèrent pour tendre un piège à Apsyrtos afin de le tuer. Lorsqu’à la nuit noire celui-ci se rendit seul et confiant au rendez-vous, Jason le transperça de son épée. Privé de chef, l’équipage du navire d’Apsyrtos fut anéanti par les Argonautes.
N’osant se présenter devant Aiétès sans Médée, le reste de l’armée d’Apsyrtos s’établit définitivement dans la région.
Zeus, cependant, fut courroucé du meurtre d’Apsyrtos.
Les Argonautes parvinrent ensuite à l’île d’Électris puis y furent ramenés par des vents contraires après un long périple. Là, ils entendirent avec stupeur « la poutre parlante » qui avait été placée sur le bateau par Athéna lors de sa construction leur intimer l’ordre, au nom de Zeus, d’aller se faire purifier du meurtre d’Apsyrtos par la déesse Circé, faute de quoi ils n’échapperaient pas aux dangers de la mer.

La légende primitive diffère légèrement de celle d’Apollonios : Apsyrtos était encore enfant lorsque Médée le saisit dans son lit sur l’ordre de Jason et l’emporta sur le bateau. Puis, la poursuite à peine entamée, le couple tua l’enfant et jeta ses restes dans la rivière.
Apsyrtos, petit-fils du soleil, représente « le juste » (pensée, sentiment, action) réalisé par « l’accomplissement de la purification ». C’est un fils d’Aiétès et d’Astérodéia « le chemin des étoiles », c’est-à-dire la manifestation des premières lumières de vérité.
Cependant, dans sa plus haute conscience, le chercheur n’est pas persuadé qu’il est prêt pour l’accomplissement de sa tâche (Aiétès envoie son peuple récupérer Médée).
S’il avait accepté sincèrement de la purifier davantage, c’est-à-dire de la dégager de toutes les perturbations dues à l’ego et à l’ignorance, cela aurait permis une meilleure évolution (selon l’accord, Médée devait être confiée à Artémis jusqu’à la décision des rois de justice). Il aurait alors été capable « d’une parole de Vérité », ce qui lui aurait évité bien des détours ultérieurs (Apsyrtos a en effet montré le chemin en passant par le raccourci de « La Belle Bouche », et peut donc aller plus vite).
Mais il est très impatient de matérialiser le dessein de l’âme avec sa réceptivité telle qu’elle est (Médée est impatiente de s’unir à Jason par les liens du mariage). Considérant qu’il n’est pas nécessaire de purifier sa tâche, il se coupe de la possible réception des éclats lumineux de vérité, du « juste mouvement de ce qui ne ment pas », ce qui bien sûr contrarie le supraconscient qui veille sur son évolution (ils tuent Apsyrtos, ce qui bien sûr contrarie Zeus).

Le chercheur doit alors « connaître » s’il avait un autre choix, ou s’il a fait en conscience du mieux qu’il pouvait (auquel cas le couple criminel serait purifié du meurtre).
Sa voix intérieure lui intime de procéder à un examen de conscience sans concession des recoins cachés de sa nature (la poutre parlante leur ordonne d’aller se faire purifier par Circé, la déesse qui apporte la vision des moindres détails en Vérité).

Ayant pénétré dans l’Éridan, les héros passèrent près du lieu où se décomposait le corps de Phaéton. Celui-ci, autrefois, avait demandé à conduire le char de son père Hélios. Mais il fut incapable de le maîtriser, et comme le monde menaçait de s’embraser, Zeus avait été obligé de le foudroyer. Il tomba dans un marais qui exhalait encore une lourde vapeur sortie de sa blessure. Aucun oiseau ne pouvait franchir ces eaux car il était précipité dans le brasier.
Le jour, les Argonautes s’épuisaient, affaiblis et accablés par l’odeur fétide et insupportable du corps fumant de Phaéton. La nuit, ils entendaient sans cesse les plaintes des Héliades, les filles d’Hélios qui pleuraient leur frère.
Puis ils pénétrèrent dans le cours du Rodanos, confluent de l’Eridan, qui venait « des confins de la Terre où sont les portes et les demeures de la Nuit ». Il se déverse à la fois sur les côtes de l’Océan, dans la mer Ionienne et dans la mer de Sardaigne où il envoie ses eaux par sept bouches. S’avançant plus avant en territoire Celte, ils auraient trouvé un destin misérable si Héra n’avait veillé sur eux.
Ramenés en arrière, ils « comprirent » la route du retour.
Ayant dépassé « l’ouverture du milieu », ils débarquèrent aux îles Stoichades sains et saufs grâce aux Dioscures (Castor et Pollux, les « fils » de Zeus,) qui protégeraient aussi « les vaisseaux des hommes à venir ».

Le chercheur est ici doublement averti.
En premier lieu, contre toute présomption spirituelle, celle de celui qui veut s’emparer du ciel alors qu’il n’est pas prêt. Cela conduit à une expérience qui laisse dans le vital des traces indélébiles, un feu effrayant qui épuise par les énergies négatives qu’il émet. Il est à l’exact opposé de l’odeur de sainteté (l’odeur fétide qui se dégage). En fait, ici, le chercheur n’est pas confronté lui-même à cette chute spirituelle mais en est simplement le témoin (les Argonautes sont affaiblis, épuisés et accablés par l’odeur fétide). Il est confronté à une psychose résultant d’une tentative ancienne de s’emparer du ciel, du Divin, et du sentiment de toute puissance qui en est résulté. Sur ce drame d’un feu qui brûle sans s’arrêter dans un « marais » intérieur vital, la pensée est impuissante : sur la psychose, la parole et la pensée n’ont pas prise (Aucun oiseau ne pouvait franchir ces eaux car il était précipité dans le brasier). Y est associée une plainte de ne pouvoir dispenser aux autres la haute lumière spirituelle dont le psychotique est détenteur (les Héliades pleuraient leur frère).

Le second avertissement semble signifier que le chercheur ne doit pas chercher à éveiller le « serpent » de la Kundalini, cette énergie lovée au bas de la colonne vertébrale, « aux confins de la Terre où sont les portes et les demeures de la Nuit ». Cette énergie alimente à la fois le corps subtil, l’évolution de la conscience et les sept chakras (Il se déverse à la fois sur les côtes de l’Océan, dans la mer Ionienne et dans la mer de Sardaigne où il envoie ses eaux par sept bouches).
S’il poursuivait dans cette voie, le chercheur se mettrait en danger s’il tentait de continuer plus avant. La grâce divine qui veille, celle qui pose des limites, fit en sorte que cela ne se produise pas. Le chercheur retrouve le chemin juste, s’aidant à la fois de fermeté et de douceur (les Dioscures).
Le chercheur doit donc rester dans l’équilibre de la voie du juste milieu (l’ouverture du milieu).
Ces deux expériences peuvent sans nul doute conduire à la folie, et peut-être même à la mort si l’on n’y prend garde.

Reprenant la mer, les héros arrivèrent enfin au port d’Aiaié où ils trouvèrent Circé, la fille d’Hélios, et donc sœur d’Aiétès. Elle se purifiait la tête avec ardeur car elle avait été effrayée par ses rêves de la nuit. Et maintenant, des êtres qui n’étaient ni hommes ni bêtes, mais composés de membres des uns et des autres mélangés, s’avançaient en foule derrière elle. Dans le passé, la terre avait fait germer de tels êtres hybrides lorsque la terre n’avait pas encore été rendue compacte, puis le temps les avait répartis en espèces en les combinant.
Sans rien connaître de l’histoire des héros, Circé comprit à leur attitude qu’ils venaient se faire purifier et procéda aux rites nécessaires.
Puis elle reconnut Médée qui était de sa race et cette dernière lui fit « en langue de Colchide » le récit de l’expédition par le détail. Ne pouvant excuser le dessein et la fuite de sa nièce, elle leur refusa l’hospitalité.
Puis Héra, qui veillait toujours étroitement sur les héros, envoya Iris mander Thétis auprès d’elle. Lorsque celle-ci arriva, quittant ses profondeurs marines, Héra lui demanda de se rendre auprès d’Éole (ici fils d’Hippotès) afin qu’il retienne les vents, à l’exception d’un Zéphyr favorable, et auprès d’Héphaïstos afin qu’il limite l’ardeur du feu de sa forge. Elle voulait en effet assurer aux Argonautes une traversée sans péril afin qu’ils arrivent sains et saufs chez Alkinoos, roi des Phéaciens, en évitant les monstres Charybde et Scylla qui étaient sur leur route.

Circé, fille d’Hélios, est la « puissance de vision de vérité dans le détail ». Elle voit donc avec précision dans les profondeurs de l’être ce qui est caché. Nous la retrouverons dans le voyage d’Ulysse. Cette capacité de « vision de vérité dans le détail » ne sera pleinement active dans l’homme que dans un lointain futur, car le nom du fils de Circé est Télégonos « celui qui est engendré au loin ».
Les êtres « hybrides, ni hommes ni bêtes » qui suivent Circé illustrent le passage progressif et en apparence désordonné par lequel la nature opère la transformation de l’animal à l’homme.
Le fait que Circé accepte de purifier les héros sans même connaître leurs crimes indique que le chemin emprunté était inévitable. Mais son refus d’hospitalité prévient que cette partie de l’être désapprouve l’orientation du chercheur qui a donné priorité à ce qu’il pense être son but de vie au détriment de la purification (par le meurtre d’Apsyrtos). Et nous verrons plus loin dans quelles dramatiques erreurs il se fourvoiera suite à ce manque de purification.
De plus, Circé et Médée se servent d’une langue ignorée de Jason, la langue de Colchide : le chercheur ne peut donc interpréter de façon juste les échanges qui se produisent au plus haut de son être, même s’il en a une très vague perception.

S’ensuit une période de calme durant laquelle il est protégé par le mouvement qui veille sur son évolution (selon les instructions d’Héra), car un temps d’intégration est nécessaire : les forces qui génèrent les formes nouvelles (Héphaïstos) ou encore celles qui animent l’évolution et qui peuvent être parfois violentes (les vents gouvernés par Éole) doivent maintenir une période de calme. D’un autre côté, celles qui règnent sur les profondeurs du vital (Thétis) doivent tout faire pour lui éviter une catastrophe vers laquelle il se dirige sans le savoir (Charybde et Scylla).

Héra savait en effet que, faute de l’intervention de Thétis, leur route conduirait les héros vers « la passe de la mer » où d’un côté s’élevait le rocher de la terrible Scylla et de l’autre s’ouvrait le gouffre tourbillonnant de Charybde. Scylla, depuis son repaire au creux d’un rocher, projetait ses gueules effrayantes sur tout navire qui passait à proximité et dévorait les marins.
Séparé de ce rocher par un étroit bras de mer, se trouvait le gîte de Charybde qui reposait au fond de la mer. Tantôt se formait un immense tourbillon dans lequel s’engloutissaient les bateaux et les marins étaient dévorés par le monstre tapi sur les fonds marins, tantôt celui-ci vomissait les débris de ce qu’il venait d’engloutir avec de furieux hurlements et les éléments déchiquetés jaillissaient en horribles geysers de la mer démontée.
Aussi, ce n’était pas sans raison qu’Héra craignait pour la vie des héros. Mais si Thétis (fille de Nérée et mère d’Achille) acceptait de leur apporter son aide, leur évitant la passe de Charybde et Scylla, elle pourrait les conduire par la voie des Planctes « les Roches Errantes » où des rochers montaient et descendaient sur la mer en furie. On disait que naguère une flamme ardente en jaillissait et que la fumée obscurcissait le ciel.

Avant d’arriver en ces funestes parages, les héros passèrent devant l’île aux fleurs habitée par les sirènes qui faisaient périr de leurs chants ensorceleurs quiconque jetait l’amarre près de l’île. Mais Orphée prit sa cithare et couvrit leurs chants tandis que les héros passaient au large.
Ces sirènes avaient évolué depuis les temps anciens : elles avaient acquis des ailes et ressemblaient désormais en partie à des oiseaux et en partie à des jeunes filles.
Puis les héros arrivèrent comme l’avait prévu Héra aux abords de Charybde et Scylla, au « carrefour des routes de la mer ».
Thétis et ses sœurs (les filles de Nérée) arrivèrent de toute part pour porter assistance aux héros. Évitant les lieux maudits, elles orientèrent le navire vers les Planctes, et jouant avec le navire comme avec une balle qu’elles se seraient renvoyée, lui firent traverser sans risque le passage dangereux.
Puis les héros longèrent la prairie de Thrinacie qui nourrit les vaches du soleil au pelage d’un blanc immaculé et aux cornes d’or.

À ce moment du chemin, tous les éléments sont en place pour que se produise une terrible épreuve psychique, de type schizoïde ou maniaco-dépressive (Charybde et Scylla) mais dans cette phase du chemin, le chercheur en est protégé et n’en a qu’un avant-goût qui peut passer presque inaperçu dans le courant de la vie.

Le chercheur est d’abord confronté à des éléments « séducteurs », les Sirènes, qui exercent sur lui une puissante attraction. Elles sont filles du fleuve divin Achéloos, « la concentration d’un fort désir ou d’une puissante volonté » et de la muse Terpsychore. Les Muses sont des filles de Zeus et de Mnémosyne, la conscience la plus haute qui se remémore le passé harmonieux de l’enfance de l’humanité. Terpsychore est « la plénitude de la danse » – la « danse de la félicité » de Shiva-Nataraja, celle du jeu du Divin dans la création.
Quand Perséphone, la fille de Déo (Déméter « mère de l’union ») était encore vierge – c’est-à-dire tant qu’elle n’avait pas épousé Hadès, tant que le yoga ne devait pas s’intéresser à la matière – les Sirènes partageaient ses jeux : celles-ci représentaient donc anciennement les buts de l’évolution poursuivis dans l’harmonie, une voie ensoleillée de l’enfance de l’humanité.
Mais elles se sont transformées du fait de la mentalisation (étant maintenant en partie des oiseaux et en partie des jeunes filles), tout en continuant à célébrer l’harmonie primitive de l’évolution. (Elles sont représentées par des oiseaux avec une tête de femme).

Une sirène sur une poterie grecque ancienne

Sirène – Musée du Louvre

Elles séduisent par leurs chants et apportent « la langueur aux marins », une nostalgie des périodes harmonieuses de l’évolution passée. Mais ce n’est plus ce qui est demandé à l’humanité qui, par le mental devait entrer dans une période d’individuation. Ces sirènes sont alors l’expression d’un refus d’incarnation, un refus de considérer la Réalité, et par là-même, constituent un redoutable obstacle dans le yoga.

Elles sont donc le symbole d’un attrait irrésistible pour des expériences de sociétés harmonisées qui sont « idéalisées » par le chercheur. Elles s’appuient sur la nostalgie d’états harmonieux (dont on peut avoir l’expérience par la transe ou en s’élevant dans les hauteurs de l’Esprit) qui ont pu être développés en des temps anciens mais ne sont plus d’actualité dans la période d’évolution présente, car c’est dans l’incarnation, à partir d’une claire et parfaite acceptation de « ce qui est », que doit maintenant se faire le travail et se livrer le combat.
Nous retrouverons bien sûr les Sirènes dans les aventures d’Ulysse, à un autre degré.
C’est Orphée qui protège les héros de l’ensorcellement : le chercheur se défend de cette « nostalgie » en établissant l’harmonie par la soumission au rythme juste, par la connaissance des lois de l’harmonie, de la purification qui permet de mettre chaque chose à sa juste place.

À ce moment du chemin, tous les éléments sont en place pour que se produise une terrible épreuve psychique, de type schizoïde ou maniaco-dépressive (Charybde et Scylla). Mais le chercheur en est protégé parce que le moment n’est pas venu. Il a toutefois le pressentiment qu’il accomplira plus tard la « libération » dans le yoga des profondeurs du vital, et que cela sera alors en accord avec le dessein de son âme (Achille, après sa mort, deviendra l’époux de Médée).

Ces deux processus à la racine de la vie – engloutissement et destruction par le morcèlement – résultats des forces fondamentales de fusion et de séparation -, s’expriment dans le vital par ce qu’on appelle l’amour et la haine, et leur bien nommée ambivalence. En effet, comme l’explique Mère, l’un et l’autre sont la déformation d’une même vibration à leur racine. Cette déformation génère une violence intérieure de ne pouvoir absorber totalement ce qu’on aime (le soi-disant amour) et une violence extérieure qui veut détruire ce qu’il aime pour ne plus être lié (la haine).

C’est en fait seulement une première perception de grandes épreuves futures qui marqueront le périple d’Ulysse. Le chemin est en effet une progression en spirale d’ascension et de dévoilement des couches archaïques de la conscience. Le chercheur repasse donc par le même type d’expériences, mais à des niveaux de difficulté de plus en plus grande.
En revanche, il doit se confronter ici aux Planctes dont le nom signifie « errant, instable, à l’esprit égaré ». Mais là encore les Néréides – les filles du « vieillard de la mer » et donc « les forces vitales instinctuelles » du chercheur – firent en sorte que le bateau ne subisse aucun dégât lors de la traversée des Planctes « les roches errantes ». En effet, l’équipage de l’Argo n’a strictement rien à faire pour traverser les Planctes car Thétis et les Néréides non seulement guident le navire mais le portent littéralement à travers l’obstacle.
Pour le chercheur, c’est une confrontation à des nœuds mentaux (graves névroses ou psychoses) qui se présentent comme des murs infranchissables (les roches tantôt se dressaient dans le ciel telles des falaises) tantôt restent enfouis dans le subconscient tout en perturbant la personnalité de surface (tantôt reposaient au plus profond de la mer, recouvertes par la masse d’un flot sauvage).
C’est de ces états pathologiques solidifiés mais non somatisés (des roches errantes) qu’était généré, dans le passé du chercheur (ou de l’humanité), un feu mental qu’il (elle) imaginait être un feu spirituel. Mais la manifestation de ce feu mental-vital cachait en fait la lumière de vérité, en raison des confusions et des illusions qu’elle générait (naguère une flamme ardente jaillissait de la cime des écueils et la fumée obscurcissait le ciel et l’on ne pouvait apercevoir les rayons du soleil).
C’est pour cela que Sri Aurobindo a toujours dit que la purification de l’intelligence (de l’ignorance séparative et des mélanges des plans) était le premier pas de son yoga.
Le chercheur est protégé par ses puissances instinctuelles non perturbées par le mental (Thétis et les Néréides) qui non seulement guident le navire mais le portent littéralement à travers l’obstacle. De même, seul le porcher Eumée restera fidèle à Ulysse dans une phase plus lointaine du yoga.

Le chercheur expérimente alors (de façon assez superficielle puisque les Argonautes ne font que longer la prairie Thrinacie « la prairie de la fourche aux trois pointes »), un plan de conscience qui alimente les pouvoirs illuminateurs du supramental, résultats d’une sensibilité ou conscience totale et d’une réceptivité au Divin parfaite. Sans pouvoir en être sûr, je pense qu’il s’agit d’une soudaine et très brève irruption de capacités d’ordre supérieur en relation avec les quatre pouvoirs de l’intuition explicités par Sri Aurobindo (Puis les héros longèrent la prairie qui nourrit les vaches du soleil au pelage d’un blanc immaculé et aux cornes d’or).
« La prairie de la fourche aux trois pointes » est difficilement identifiable mais je pense qu’il s’agit dans l’arbre des Sephiroth, de Tiphereth dont le symbole est le soleil, qui représente aussi le mental illuminé qui nourrit les expressions du plan de l’Intuition : vision, inspiration, perception immédiate de la vérité et des rapports entre toutes ses manifestations.

Puis les héros arrivèrent dans une île vaste et fertile habitée par les Phéaciens dont le roi était Alkinoos. Ils y furent très bien accueillis.
Drépané (« la Serpe ») est le nom que portait la nourrice de ce peuple. L’armée des Colques, qui avait continué la poursuite afin de ramener Médée chez son père, apparut au même moment et menaça d’engager la guerre.
Médée implora la reine Arété, femme du roi Alkinoos : sans nier sa faute, elle justifiait sa fuite par la peur, et non du fait de son désir pour Jason, jurant qu’elle était encore vierge. Les Argonautes, qu’elle avait aidés et ramenés sain et saufs en leur patrie, semblaient indifférents à son sort. Aussi leur demandait-elle instamment de tenir leur promesse.
Ayant écouté le plaidoyer de sa femme en faveur de Médée, le roi prononça l’arrêt suivant : si Médée était vierge, elle serait rendue à son père. Dans le cas contraire, elle resterait avec Jason.
Les Argonautes furent prévenus en secret par la reine de cette décision et s’empressèrent de préparer la couche nuptiale qu’ils revêtirent de la Toison d’Or. Jason et Médée goûtèrent alors aux joies de l’amour.
Les Colques respectèrent la décision d’Alkinoos et Médée resta donc auprès de Jason.
Mais ils craignaient la colère de leur roi Aiétès et demandèrent donc à s’installer chez les Phéaciens, ce qui leur fut accordé. Ils restèrent là de longues années jusqu’à ce que les Bacchiades prennent leur place. Mais cela, nous dit Apollonios, arriva bien plus tard dans le cours des siècles.

La mystérieuse Phéacie que nous retrouverons dans le voyage d’Ulysse est le symbole d’une transition« mystérieuse» dans la conscience qui permet le passage vers un état supérieur mais d’une façon que le chercheur ignore, supraconsciente.
Apollonios en donne une clef qui n’explique rien, en nommant ce qui « nourrit » ce passage Drépané « la Serpe », c’est-à-dire un renversement de conscience.
Ce processus est actif jusque dans le yoga du corps.
Selon Apollonios, les Phéaciens naquirent de l’écume qui se forma autour du sexe d’Ouranos tranché par Cronos et lancé dans le flot marin : de même origine qu’Aphrodite, ils seraient donc des manifestations de la fécondation de la vie par le pouvoir créateur de l’Esprit. Avec les lettres structurantes, Phaiax indique « une conscience lumineuse en haut comme en bas » (ou peut-être « le rayonnement de la descente progressive de l’Esprit à travers les plans de conscience »).

Le roi de Phéacie, Alkinoos, est le symbole du travail d’une « force d’âme », d’un « esprit puissant » appliqué à « ce par quoi il excelle », selon le nom de sa femme Arété, œuvrant dans le cadre d’une identité de l’Esprit et de la Matière (Φ+Ι+Ξ).
C’est là – dans ce travail – que vont se fixer pour une longue période les éléments appartenant au domaine de l’âme induits par le développement de la sensibilité (les Colques sont des sujets d’Aiétès) en attendant que le chercheur ne soit envahi par « les joies de l’extase de la voie ensoleillée » (jusqu’à l’arrivée des Bacchiades assimilés aux descendants des Bacchantes), ce qui, comme le dit Apollonios, doit advenir beaucoup plus loin sur le chemin.

À l’arrivée dans cette île des Phéaciens, l’union de Médée et de Jason fut consommée afin que les fruits du développement de la sensibilité/conscience puissent être conservés, sinon l’aide pour la réalisation de la tâche aurait été ajournée (Médée aurait dû retourner chez son père) : le chercheur prend ainsi une décision intérieure irrévocable afin d’accomplir son but de vie.
C’est donc pour lui le début de la consécration à sa tâche, à son vrai but de vie.

Bien que parvenus aux abords de leur patrie, les héros durent encore subir d’autres épreuves aux confins de la Libye.
Alors que la terre de Pélops était en vue, ils furent malmenés par une tempête soulevée par Borée pendant neuf jours et autant de nuits. Ils furent emportés par les vents et la marée dans le golfe de la Syrte où la vase et les algues retiennent les navires, et s’y échouèrent.
Il n’y avait là nulle bête, nul oiseau. Le sable s’étendait aussi loin que le ciel. Les héros se désespéraient, livides et le cœur glacé, et même le pilote Ancaios pleurait. Ils se firent leurs adieux et chacun d’eux était prêt à rendre l’âme à l’écart. Tout n’était que plaintes et gémissements.
C’est alors que les déesses tutélaires de la Libye, « les glorieuses déesses des solitudes » qui affirmaient tout connaître des épreuves des Argonautes, apparurent à Jason, lui dirent de cesser de gémir sur ses infortunes, et lui indiquèrent le signe du retour : « lorsqu’ils verraient Amphitrite dételer le char de Poséidon, alors ils devraient se remettre en route ». Mais Jason fut incapable de comprendre cette vision.
Quelque temps plus tard, un cheval colossal à la crinière d’or surgit de la mer et s’éloigna aussitôt dans un galop rapide comme le vent.
Les héros durent alors porter le navire sur leur dos à travers les dunes du désert de Libye pendant douze jours et douze nuits, réalisant ainsi « un exploit prodigieux sous la contrainte de la nécessité ». Puis ils déposèrent le navire dans les eaux du lac Triton.
Lorsque le chercheur a pris la décision irrévocable d’accomplir le but que l’âme s’est fixée, il pénètre dans une zone de turbulences intérieures soulevée par son ascèse (une tempête de Borée) durant laquelle, loin des centres d’intérêt du monde, dégagé de nombre de ses croyances et de ses appuis, mais sans aucune visibilité sur son chemin, il se trouve dans une position inconfortable et misérable, comme abandonné du Divin et des hommes. Il lui semble à la fois avoir perdu sa vie et s’être fourvoyé dans sa quête. Il a renoncé, du moins le croit-il, à ses anciens rêves. Il n’est plus soutenu que par sa flamme intérieure.
Il s’agit pourtant d’une période de purification car le bateau des Argonautes est échoué dans le golfe de la Syrte « ce qui lave ». Les mystiques décrivent ces épreuves que l’on rencontre à plusieurs reprises au cours du chemin comme des « nuits », périodes de sécheresse des sens puis de l’âme (des étendues désertes de sable) doublées souvent d’un fort malaise vital (les marais) et sans aucune des « consolations divines » qui leur étaient précédemment familières.

Toutefois, après un temps, le chercheur entrevoit l’issue et il est prévenu d’un signe à venir par des puissances qui se manifestent dans la solitude, protègent le processus de libération, et connaissent tout des épreuves passées du chercheur (les déesses tutélaires de la Libye, « les glorieuses déesses des solitudes »). Une grande force viendra vers lui dotée d’une capacité de perception exacte des vérités de l’esprit « le cheval à la crinière d’or ».  Mais le chercheur ne comprend rien à ce qui lui est dit.

Il s’ensuit une période un peu délicate qui peut lui sembler interminable, douze jours et douze nuits symboliques, le temps d’une période de maturation dans laquelle le « véhicule » (corps, vital, mental) traverse une période de faiblesse et doit être supporté par les forces intérieures engagées dans la quête (les héros durent porter le navire). La personnalité qui normalement « supporte » la quête n’est plus opérative à ce moment puisqu’elle a rendu les armes.

Parvenus au bord du lac Triton, les héros déposèrent leur vaisseau. Assoiffés, ils cherchaient une source et arrivèrent à l’endroit où, la veille encore, un dragon gardait les pommes d’or du jardin des Hespérides. Mais il avait été terrassé par Héraclès et gisait sans vie contre le tronc du pommier. Les Hespérides leur dirent où trouver la source qu’Héraclès, lui aussi assoiffé, avait fait jaillir de terre. Plusieurs héros – Calaïs et Zétès, Euphémos et Lyncée – pensant pouvoir rejoindre Héraclès, partirent à sa recherche, mais en vain.

Les héros cherchèrent alors comment quitter le lac Triton. Tandis qu’ils erraient, le puissant Triton apparut et leur offrit une motte de terre en leur indiquant la route à suivre. C’était un passage entre les brisants qu’ils trouveraient en se dirigeant là « où l’onde immobile des grands fonds est la plus noire ». Il leur recommanda également de toujours « suivre la terre de près ».

Ayant suivi ses recommandations, les héros longèrent la Crête et le géant Talos les assaillit à coups de pierre. Zeus l’avait offert à Europe après s’être uni à elle. Il faisait le tour de la Crête trois fois par jour pour empêcher les étrangers d’entrer. Comme il était en bronze, certains ajoutent qu’il se chauffait à blanc puis prenait les étrangers dans ses bras afin de les faire périr. Il était parcouru par une veine unique qui allait de son cou à ses chevilles, contenant l’Ichor.
Alors que les héros s’apprêtaient à faire demi-tour, le géant fut victime des maléfices de Médée. Il s’ouvrit la veine au niveau de la cheville sur un rocher et mourut. (Dans une autre version, Médée enleva le clou de bronze obstruant l’extrémité de la veine.)

Cette « nuit » ouvre enfin sur une période de lumière marquée par plusieurs évènements notables.
Apollonios donne ici quelques éléments notables de la progression.
Tout d’abord, une acquisition de Connaissances vraies (les pommes d’or du jardin des Hespérides). Pour bien montrer qu’il ne s’agit que d’une première approche, les héros s’aperçurent qu’Héraclès les avait devancés et qu’il avait emporté les pommes ! Ainsi, une réalisation sur un plan donné ne peut jamais être prise pour le but ni pour l’accomplissement ultime. Par voie de conséquence et quels que soient les efforts déployés, le chercheur ne peut « connaître » au-delà de la transformation accomplie à ce stade : les héros lancés à la recherche d’Héraclès ne peuvent donc le rejoindre. Ni l’aspiration, ni le besoin, ni la recherche (Calaïs et Zétès), ni les signes encourageants (Euphémos « celui qui prononce des paroles de bon augure »), ni même le discernement (Lyncée) ne peuvent y changer quoi que ce soit. Le chercheur est encore très loin d’avoir accompli les travaux.

Cette étape est marquée par une autre mort, celle du devin Mopsos « une intuition mentale élargie guidée par l’être psychique » Rappelons qu’il avait remplacé le devin Idmon « celui qui est instruit, habile » qui « connaissait par les oiseaux sa destinée » et donc symbole d’une intuition purement mentale.
Autant la mort d’Idmon et le fait que Mopsos lui succède représentaient une évolution des capacités intuitives – le passage d’une intuition intellectuelle à une intuition pure issue de l’être psychique (le père de Mopsos est Apollon) – autant la mort de ce dernier marque la puissante atténuation de toute faculté intuitive afin que le chercheur puisse affronter d’autres épreuves en vue de sa libération. La mort de Mopsos est provoquée par des résidus de la lutte contre la peur et la convoitise vitale (les gouttes de sang issues de la tête tranchée de Méduse, tombées sur le sol de la Libye et changées en serpents).
Très mystérieusement, des facultés solidement établies peuvent ainsi soudainement disparaître lorsque d’autres paliers de réalisation doivent être atteints.

Le chercheur reçoit alors le soutien de Triton « le monstre de la mer » qui l’invite à explorer les profondeurs les plus « inconnues et sombres » de son être, « une route étroite entre les brisants qu’il trouvera en se dirigeant vers l’endroit où l’onde immobile des grands fonds est la plus noire ».
Le nom Triton, relié au trois, renvoie probablement au tracé du caducée au niveau de la Sephira Yesod, l’énergie de vie. Apollonios l’identifie ici à Phorcys et/ou Nérée, c’est-à-dire à l’apparition du mental dans la vie. Nérée est « le vieillard de la mer » et Phorcys la toute première puissance fusionnelle dans le vital -probablement l’instinct – avant que ne commence à agir la force de séparation du mental représentée par Céto.

Les Argonautes sont alors confrontés à Talos « celui qui supporte, qui endure ». Selon certains, c’était un survivant de la race d’airain née des frênes, c’est-à-dire une rémanence de la première période de la quête dans laquelle le chercheur poursuivait l’Absolu au sommet du vital émotif.
C’était un géant de bronze (une protection puissante, inaltérable, mais pas indestructible), l’un des cadeaux que Zeus fit à Europe après la naissance de leurs deux fils, Minos et Rhadamanthe. C’est un don des plans supérieurs (Zeus), fait au débutant entrant dans un processus d’ouverture de la conscience et de maîtrise (Europe), qui se manifeste comme une capacité de s’isoler en se protégeant de l’extérieur d’une façon quelque peu « rigide ». Cette protection est cependant animée d’un mouvement juste : Talos est en effet muni d’une seule veine parcourue par l’Ichor, le sang des dieux, symbole du « juste mouvement issu d’une conscience rassemblée ΙΧ+Ρ » ou Volonté supérieure.
Ce cadeau donne donc au chercheur une certaine capacité d’isolement rigide lui permettant d’exclure les perturbations extérieures (les étrangers) en les brûlant au feu de sa volonté enflammée. (D’autres auteurs font de Talos non un géant de bronze mais un taureau, la « puissance de réalisation du mental lumineux » des débuts étant alors elle-même protectrice.)
Si le chercheur débutant n’avait pas ces protections, il serait détruit très rapidement par les puissances qui s’opposent à l’évolution dans l’invisible.
Lorsque le chercheur s’engage dans sa tâche (lors de l’union de Jason et Médée), cette protection, essentiellement physique, lui est retirée. Aussi Médée, le « dessein » de l’âme, ôte-t-elle le clou de la cheville de Talos, supprimant ainsi le pouvoir qui soutient cette protection (l’ichor qui s’échappe alors de la structure mourante).

Puis les héros furent « terrifiés par une espèce de nuit qu’on qualifie de sépulcrale : cette nuit sinistre, ni les étoiles ne la perçaient, ni la clarté de la lune. Ce n’était qu’une noire béance émanée du ciel ou bien je ne sais quelles ténèbres surgies du plus profond des abîmes. »
Jason invoqua alors Apollon. Dans son angoisse, ses larmes ruisselaient. Le dieu l’entendit et brandit son arc qui alluma tout alentour une éblouissante clarté. Une petite île escarpée apparut qu’ils appelèrent Anaphé, l’Île de l’Apparition.

Cette expérience de la « nuit sépulcrale » et de « l’éblouissante clarté » constituent les expériences les plus marquantes que peut vivre un chercheur lors de cette première grande expérience d’ouverture de la conscience ou d’illumination.
Apollonios ne donne pas plus de détail. Dérogeant à la règle que je m’étais fixée de passer sous silence ma propre expérience, c’est sur mon propre vécu que je m’appuierais pour décrire cette expérience, car ce témoignage pourrait peut-être en donner une idée. Il faut toutefois souligner qu’il peut y avoir une très grande variété d’expériences selon les centres qui sont touchés et s’ouvrent à ce moment-là. Sri Aurobindo précise que cette première expérience peut être aussi bien une ouverture de l’esprit qu’une ouverture du cœur, et aussi un mélange des deux.

Cette « nuit sépulcrale » ne fut pour moi que l’une des premières manifestations d’une puissante expérience qui se maintint pendant une semaine et s’atténua ensuite progressivement durant environ deux à trois semaines.
Cette « nuit » est si particulière qu’il est très difficile de la dépeindre. Elle fut de courte durée, environ deux heures, et totalement indépendante des activités extérieures : j’étais à mon bureau en train de travailler lorsque cela m’a envahi. J’avais la chance d’avoir un bureau isolé et personne ne m’a dérangé ce matin-là. Ce n’était donc ni un état de transe, ni un quelconque état obtenu par la concentration ou la méditation.
Je fus soudain plongé dans une réalité parallèle qui s’est superposée à la réalité ordinaire et relevait tout autant de la sensation que de la vision. Il n’y avait ni douleur, ni souffrance, ni peur, ni angoisse, et pourtant je contemplais un néant absolu, où il n’y avait pas le moindre souffle de vie, ni même la moindre espérance que cette « béance » s’animât. Il ne pouvait y avoir de trace de désespoir, puisqu’il n’y avait aucun sentiment. Je n’avais pas non plus de sensations, et donc aucune impression ni de chaud, ni de froid, ni de vie, ni de mort, ni d’ombre, ni de lumière. Dans cet espace, il n’y avait pas de pensée, pas de vie, pas de temps. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, j’étais à la fois totalement présent à mon environnement de bureau et également en présence de cette « béance », ténébreuse mais non pas noire, qui évoque la distinction faite par Hésiode entre l’Érèbe (Erebos) et la Nuit (Nyx) à l’origine de la manifestation. C’était comme un gouffre insondable qui remplissait d’un sentiment qui ne ressemblait à rien de connu. J’avais le sentiment de me tenir miraculeusement en équilibre sur une arête très étroite qui s’avançait au-dessus du gouffre, et il était impératif que j’avance sur cette crête, car l’enjeu était considérable.
Cet état pourrait se définir comme l’immersion dans une négation absolue, mais une négation de quoi ? On ne le sait pas encore, mais l’expérience d’éblouissement qui suit donne un aperçu fulgurant de son opposé.

Voici comment Satprem de son côté relate cette expérience : « Tout d’un coup, je me suis trouvé dans une obscurité formidable – on dit « la nuit », mais notre nuit est lumineuse à côté de ce noir ! Un noir absolu, qui était comme l’essence du noir, qui ne vibrait d’aucune vibration permettant de dire « il fait noir » : il ne faisait pas noir, c’était LE noir, comme la mort, sans aucune vibration, sans une étincelle de noir. Une densité de noirceur suffocante. C’était suffocant, on était là comme dans la mort – et en fait, c’était la mort. Et puis, j’ai eu l’impression (je dis impression, mais ce n’était pas vague du tout, c’était affreusement concret, seulement je ne voyais pas : je pensais, je touchais), l’impression d’être suspendu dans un abîme, les deux pieds sur une minuscule saillie de quelques centimètres de large, contre une paroi – une paroi formidable, verticale, noire comme une coulée de basalte – qui s’enfonçait dans un gouffre. (…) Il fallait que je passe de l’autre côté. (…) Tomber là, c’était pire que la mort, c’était la mort dans la mort. (…) Et puis… le silence, écrasant, massif, comme un monde de négation absolue, implacable, où on ne doit pas être, on ne peut pas être. »
Cette nuit sépulcrale est probablement celle que Sri Aurobindo nomme « la nuit du Python gris », le symbole inverse de la lumière d’Apollon.
« Il était seul avec la Nuit du python gris.
Un Rien sans nom, dense, conscient, muet,
Qui semblait vivant, mais sans corps et sans mental,
Assoiffé d’annihiler toute existence
Pour être à jamais seul et nu. »
Les heures et les jours qui suivirent furent marqués par différentes expériences dans une ambiance assez particulière.
D’abord des sensations :
celle d’une très grande clarté dans le mental qui me donnait un sentiment de lumière, d’où le nom donné à l’expérience : « l’illumination ». Elle était accompagnée de perceptions intuitives associées à un sentiment d’absolue certitude.
celle d’être un véritable bulldozer, d’être empli de forces en harmonie avec la réalité extérieure et qui me donnaient le sentiment que rien n’était impossible.
pour la première fois de ma vie, celle d’être, très temporairement, libéré de l’ego qui était remplacé par un autre Moi, plus vaste, plus joyeux, sans peur, accompagné d’un fort sentiment de « présence » au monde.
celle que mes actes avaient leur source à l’intérieur et non plus à l’extérieur.
Ensuite les évènements semblaient se produire selon une miraculeuse synchronicité, expression d’une harmonie générale. Par exemple, si j’avais besoin de rencontrer quelqu’un, je le croisais aussitôt dans la rue.
Ces forces issues des plans supérieurs pénètrent bien sûr aussi dans le vital, ce qui provoqua, au maximum de l’intensité, des pleurs de gratitude et de joie, et aussi d’autres débordements d’énergie vitale que je maîtrisais avec peine. Lorsqu’on voit comment quelques gouttes de cette force, en 1968, ont entraîné les barricades, on peut deviner ce que produit un petit ruisseau dans un individu. Car l’expérience fut pour moi à peu près du même ordre, mais à des degrés d’intensité différents.

Durant les quelques jours les plus intenses, il m’a été donné de vivre quelques autres expériences, en particulier des « révélations » sous la forme de songes puissants, de messages auditifs et visuels, qui me donnèrent quelques grandes indications sur la « tâche » à remplir dans cette vie, sans toutefois encore en définir précisément les modalités. Ce sera la raison de la mort de Pélias au retour de Jason à Iolkos, la fin de celui « qui avance dans l’ombre ». Par exemple, il m’a été dit « qu’il y aurait deux enfants à naître » et chacun d’eux était l’objet d’une phrase énigmatique que je ne devais comprendre qu’avec les années. Je pense qu’avec le décryptage de la mythologie grecque, le premier enfant est né. J’ai reçu également certaines informations sur la structure du Caducée et la transformation future des énergies dans l’Arbre de Vie qui m’étaient nécessaire pour ce travail de décryptage.

Je ne connais que très peu de témoignages de cette expérience qui permette d’en avoir une vision plus large. Rappelons cependant qu’il s’agit d’une brève réponse « d’encouragement » et non d’un aboutissement.

Il faut aussi noter que la plupart des récits d’expériences spirituelles ont été rapportées par des hommes dans une époque où les vibrations mentales les favorisaient. Cette influence qui mettait l’accent sur l’aspect séparateur, et donc sur le mental logique, était nécessaire pour l’individuation. Mais elle favorisait aussi pour les hommes les expériences d’ouverture de la conscience rassemblées sous le terme « illumination ». Les femmes, en revanche, ne semblent pas passer habituellement d’abord par ces grandes expériences d’illumination de l’esprit. Si les voies privilégiées pour les hommes sont en effet celles du mental et du vital qui donnent accès à la Conscience, celles des femmes sont d’abord celles du corps et du psychique (le cœur non émotif, l’âme) qui ouvrent à la Joie.
Si comme beaucoup le pressentent, l’humanité vit un tournant dans lequel la prépondérance des forces d’union va reprendre l’avantage, et donc le mental intuitif, alors la voie des femmes sera à son tour privilégiée. Mais il faut prendre en compte que cette bascule se produit sur plusieurs centaines d’années.
Il serait donc nécessaire que les voies des femmes soient elles aussi mises en mythes et clarifiées.

Le contact qui a été établi reste gravé à jamais dans la mémoire intérieure. Il en subsistera un point de certitude, le souvenir d’un état déjà entrevu bien longtemps auparavant avec Phrixos, que le chercheur n’aura de cesse de vivre en permanence, un état où « Ça existe ».

Le nom que les Argonautes donnèrent à l’île escarpée « Anaphé » provient selon le texte lui-même du verbe signifiant « faire briller, faire paraître ». Il est traduit habituellement par « Apparition ». Une traduction davantage en accord avec le sens profond serait « ce qui fait paraître dans la lumière », « ce qui révèle ou dévoile ». Avec les lettres structurantes, ce nom exprime l’évolution d’une descente de la conscience supérieure dans l’être (qui provoque un rayonnement), ce qui confirme que l’expérience n’est pas tout d’abord d’origine psychique mais trouve bien sa source dans les plans supérieurs du mental.

La dernière partie du récit d’Apollonios concerne le yoga qui se développe après cette première grande expérience, mais l’auteur ne donne pas de détails.

Alors que les Argonautes avaient délié les amarres pour repartir, Euphémos se souvint de son rêve alors qu’endormi il tenait entre les mains la motte de terre offerte par Triton : elle était arrosée par des gouttes de lait puis se transformait en jeune fille. Sous l’effet d’un désir irrépressible, il s’unissait d’amour avec elle mais se repentait tout aussitôt, se figurant avoir eu commerce avec sa fille. Mais celle-ci le rassurait en disant : « Née du sang de Triton, je suis, ami, la nourrice de tes enfants et non ta fille : oui, j’ai pour parents Triton et Libye. Mais confie-moi aux filles de Nérée, que j’habite la mer près de l’Ile de l’Apparition ; je monterai plus tard vers les rayons du soleil afin d’accueillir tes neveux ».
Sur la recommandation de Jason, Euphémos jeta la motte à la mer. Il en surgit tout aussitôt une île, Callisté « la très belle », nourrice sacrée des fils d’Euphémos. Ceux-ci habiteront tout d’abord la Lemnos des Sintiens, puis Spartes, avant de rejoindre Callisté « la très belle ».

La puissance spirituelle représentée par Triton a déposé un symbole d’incarnation dans la conscience du chercheur (le cadeau de la motte de terre récupérée par Euphémos).
Euphémos, fils de Poséidon, est « celui qui prononce des paroles de bon augure ». Il indique la vision « positive » de l’évolution à long terme. En prémonition des temps futurs, son rêve annonce tout d’abord la nécessité d’une période de purification dans l’incarnation (lorsque la matière, le corps, aura été nourri par des gouttes de lait). Puis viendra une conscience humaine nouvelle qui ne sera pas le résultat de la propre ascèse du chercheur (la jeune fille qu’il ne nourrira pas de son propre lait) mais qu’il prendra pour but (avec laquelle il s’unira) et qui le conduira vers des expressions limitées de la lumière supramentale (les rayons du soleil).
En attendant, cette « conscience nouvelle » devra être confiée aux forces qui sont à la racine de la vie consciente (les filles de Nérée) et le sentiment ou la mémoire de cette première grande expérience devra être maintenu.

Autrement dit, ce n’est pas la seule ascèse personnelle qui pourra opérer la transition vers le « surhomme », car pour accéder à ce nouvel état, le chercheur devra avoir remis l’intégralité de son yoga entre les mains de l’Absolu.
Le sens du terme « surhomme » employé ici est celui donné par Satprem dans son livre La genèse du surhomme. Cet auteur nomme ainsi celui qui s’imprègne de la « nouvelle conscience » décrite de manière détaillée par Mère dans l’Agenda de l’année 1969. Il ne fait référence ni au chercheur parvenu au plan du surmental, ni au surhomme de Nietzche qui se veut une amélioration de l’homme existant. Cette nouvelle conscience préparera l’humanité à la transformation supramentale.

Le chercheur lance tout aussitôt « cette matière renouvelée » dans le flux de la vie, ce qui permet une première matérialisation de la « tâche » à accomplir, de son « but de vie ». L’île « très belle », et donc très vraie, est ce point d’ancrage sur lequel le chercheur va pouvoir s’appuyer pour la suite de son yoga.
Les fils d’Euphémos (ceux qui vont dans le sens de l’évolution juste) devront d’abord habiter Lemnos. C’est là, rappelons-le, que les Argonautes s’unirent aux femmes qui avaient tué leurs maris. Il s’agit donc d’une purification approfondie concernant les formes spirituelles fausses et le mouvement archaïque captateur à la racine de l’ego (les Sintiens sont des « rapaces »). Il s’agit fondamentalement d’une réunification des polarités, de la réalisation d’une unité humaine.
Puis ils devront vivre un renouveau (Sparte « ensemencement ») avant de rejoindre l’île « très belle » qui fut renommée Théra « le mouvement exact de l’évolution intérieure ».
Mais nous dit Apollonios, ces évènements sont arrivés « longtemps après Euphémos », c’est-à-dire longtemps après que le chercheur en eut reçu la prémonition.
Les héros n’eurent plus d’autres épreuves jusqu’à leur arrivée en Grèce.
Et pour conclure son récit, Apollonios ajoute :
« Puissent ces chants, d’année en année, être pour les hommes toujours plus doux à chanter ».

La mort de Pélias et les Jeux donnés en son honneur

Pélias ayant cessé de croire au retour des Argonautes voulut tuer le père de Jason, Aéson, mais celui-ci demanda à se donner lui-même la mort. La mère de Jason, Polymède, se pendit alors en laissant un fils en bas âge, Promachos, que Pélias tua.

Nous avons dit que le couple Aéson-Polymède représente le chercheur dont le mental individualisé puissant dirige la quête selon ses propres conceptions et dans une certaine dispersion. Avant même que se produise l’illumination, il passe par une phase où « l’ignorance de son propre chemin » qui conduit à la volonté de bien faire, qui est en fait aussi une résistance à l’évolution juste (Pélias) le contraint à retirer au mental la direction de la quête (ce qui est illustré par le suicide des deux membres du couple). C’est ce lâcher-prise incluant l’abandon des derniers « remparts » élaborés par ce travail mental brillant (le meurtre de Promachos « la dernière ligne de défense ») qui permet en fait l’expérience de l’illumination.

Ce fut pour se venger des torts subis pendant la quête ainsi que de la mort de ses parents et de son jeune frère Promachos que Jason, avec l’assistance de Médée, complota la mort de Pélias.
Médée convainquit les filles de Pélias qu’elles pouvaient rajeunir leur père (ou peut-être seulement Pisidicé, Pélopia et Hippothoé, car certains auteurs prétendent qu’Alceste refusa de porter la main sur lui). Dans ce but, elle découpa un vieux bélier, en fit bouillir les morceaux avec des herbes et des potions puis le ramena à la vie sous la forme d’un jeune agneau. Très impressionnées, les trois princesses dépecèrent leur père et mirent les morceaux dans un chaudron. Mais Médée omit volontairement d’ajouter les herbes nécessaires.
Après ce meurtre, Jason confia le royaume à Acastos (fils de Pélias) qui avait exilé ses propres sœurs après la mort de leur père à tous.

Pour Phérécyde, la quête de la Toison d’Or avait été entreprise à l’instigation d’Héra qui savait que le héros reviendrait accompagné de Médée, ce qui entraînerait inévitablement la mort de Pélias. L’intervention du supraconscient (Héra, comme Zeus, appartient au surmental et donc au supraconscient) est organisée en effet de sorte que la première grande expérience spirituelle mette fin automatiquement à l’errance ignorante du chercheur qui n’a pas encore trouvé sa voie ou sa tâche, ainsi qu’à ceux de ses engagements seulement guidés par une « bonne volonté ignorante » qui empêchent en fait une juste évolution (la mort de Pélias).

Les filles de Pélias, Pisidicé « celle qui tente de se persuader (ou de persuader) de la juste manière d’agir », Pélopia « celle dont la vision est partielle » et Hippothoé « celle qui a un vital actif » sont des résistances issues de cette ignorance et qui veulent la maintenir active. Le chercheur est encore en effet attaché à ses vieux schémas et agissements malgré la puissante expérience intérieure qui vient d’avoir lieu.
Seule Alceste « une forte rectitude (sincérité) » pressent que cette ignorance doit disparaître.
Lorsque Jason s’unit à Médée « le dessein de l’âme », l’ignorance du but de vie disparaît et le chercheur peut jeter un regard en arrière et voir que rien dans sa quête n’a été inutile. Il prend acte du chemin parcouru et de l’aide apportée par le subconscient (Pélias est fils de Poséidon).
C’est pourquoi des Jeux en l’honneur de Pélias furent organisés par son fils Acastos « celui qui est très sincère ». Mais les anciens schémas de comportement doivent d’abord quitter le devant de la scène, et c’est pourquoi il commença par exiler ses sœurs.

Seul Hygin a conservé la liste des vainqueurs qui, à quelques exceptions près, sont les compagnons de Jason cités au début de ce chapitre : Calais et Zétès, les Dioscures Castor et Pollux, etc.

Parmi les participants, il importe de mentionner un Glaukos homonyme : vaincu par Iolaos, il fut dévoré à l’issue des jeux par les chevaux de son attelage. En effet, comme il les avait habitués à manger de la chair humaine de façon à les rendre plus agressifs dans la bataille, quand cette nourriture vint à manquer durant les jeux, ils le dévorèrent.
Le nom Glaukos se rapporte à une « brillance ». Et comme ce personnage est habituellement identifié au fils de Sisyphe, cela fait de lui le symbole d’un « intellect brillant », sûr de lui-même jusqu’à la présomption, qui supporte et renforce l’expression du vital (avant la mort de Pélias, Glaukos nourrit ses chevaux de chair humaine afin de rendre ceux-ci plus agressifs). Mais après la première expérience de contact intérieur, cette « présomption » doit s’effacer devant « la voix de la conscience », Iolaos.

Les Anciens n’ont pas fait figurer ces célébrations parmi les Grands Jeux Panhélleniques, sans doute pour éviter aux chercheurs la tentation de donner trop d’importance à la première grande expérience de contact.

La séparation de Jason et Médée, la mort de leurs enfants, et la fin de Jason

Leur vengeance assouvie, Jason et Médée quittèrent Iolkos en laissant le trône à Acastos et s’installèrent à Corinthe. Certains disent que Médée en fut la reine.
Dans certaines versions, Jason accepta quelques années plus tard d’épouser Glauké, la fille de Créon, en considération des avantages sociaux et politiques qu’il pouvait obtenir.
Il y a de nombreuses versions de la mort des enfants de Jason et Médée. Dans l’une, ils furent tués par les Corinthiens. Dans une autre, Médée fut indirectement responsable de leur mort mais sans avoir agi elle-même. Seul Euripide affirme que Médée tua elle-même ses deux enfants dans une ultime vengeance contre Jason.
Dans certaines versions, deux enfants survécurent : Médéios (parfois aussi cité comme un fils d’Égée) et Polyxène que Médée emmena avec elle, s’envolant sur un chariot tiré par des dragons ailés fourni par son grand-père Hélios.
En arrivant à Athènes, elle guérit le roi Égée de son infertilité et celui-ci la demanda en mariage.
Quand à Jason, la fin de sa vie est généralement passée sous silence (sauf chez des auteurs de seconde main et dans la version d’Euripide que nous avons écarté de nos sources fiables).

Médée tuant ses enfants

Médée tuant ses enfants – Musée du Louvre

Comme c’est le plus souvent le cas, les récits des expériences spirituelles ne s’intéressent que peu à la fin de la vie du héros. Ce n’est donc pas chez Apollonios que figurent les éléments que l’histoire mythique a retenus : la séparation de Jason et Médée, la mort de leurs enfants et le départ de Médée à Athènes (avant qu’elle ne retourne définitivement en Colchide), éléments qui indiquent que l’expérience n’est que temporaire et que le chercheur n’est pas encore à même d’en conserver les fruits.

En effet, même s’il n’est plus en quête d’une voie, l’expérience du contact psychique ne dure pas et le chercheur réintègre sa personnalité mentale non purifiée, là d’où il est parti, Corinthe, la province symbolique de Sisyphe. Certains disent que Médée en fut la reine, exprimant par là que l’intellect se maintient un certain temps centré sur le but essentiel. Et la quête se poursuit désormais par un travail de purification (Acastos « la pureté » monte sur le trône de Iolcos « l’ouverture de la conscience en vue de la libération »).

Les effets de cette première expérience psychique ne peuvent non plus se maintenir très longtemps et c’est la raison de la mort des enfants de Jason et Médée.
Malgré son expérience dans les plans supérieurs de l’esprit, le chercheur est encore attiré par « les brillances » de « l’incarnation » (Jason épouse Glauké « brillant » fille de Créon « la chair, ou l’incarnation »). Il est en effet loin d’être libre de tout désir de résultat, loin « du détachement de l’acte et de ses fruits » (Jason considère les avantages sociaux et politiques de l’union avec Glauké).
La manière dont moururent les enfants de Médée n’a donc qu’une importance secondaire, sauf bien sûr pour la dramaturgie des tragédies.
La version qui semble la plus cohérente est celle dans laquelle ils furent tués par les Corinthiens, représentants du « fonctionnement mental logique ».
Dans la version où deux d’entre eux survécurent, le premier Médéios est l’expression du « but de vie » et le second Polyxène indique la poursuite « d’une grande réceptivité (d’en haut) » qui permettra de mener à bien ce but, lequel est ici à dominante mentale (ils sont emportés par des dragons ailés).

Pour faire le lien avec les mythes concernant les rois d’Athènes « qui dirigent la croissance intérieure par la spiritualisation du mental », Médée rejoignit Athènes où elle épousa Égée.