Ulysse le mendiant (Chant XVII)

Print Friendly, PDF & Email

 

<< Précédent : La rencontre d’Ulysse et de Télémaque (Chant XVI)

Télémaque, assurant ne pas vouloir s’en occuper lui-même, confia le « mendiant » à Eumée pour qu’il le conduise en ville tandis que lui-même se rendrait chez Pénélope.

À son arrivée au manoir, il fut accueilli par Euryclée puis par sa mère à qui il raconta la venue d’un mendiant. Elle devait promettre des hécatombes aux dieux si Zeus les punissait de leurs crimes. Et comme Pénélope implorait son fils de lui donner des nouvelles d’Ulysse, il lui fit le récit de ses voyages chez Nestor et Ménélas mais ne mentionna pas sa rencontre avec son père.

Le devin Théoclymène « celui qui a l’aspect divin » annonça alors à Pénélope ce que lui avait révélé l’augure : Ulysse était de retour à Ithaque et préparait sa vengeance.

Tandis que de leur côté les prétendants terminaient leur jeux et se préparaient à banqueter, Eumée et le « mendiant » quittèrent l’enclos des porcs, l’un guidant l’autre jusqu’à la ville après lui avoir fourni un bâton car la route était glissante. Ils dépassèrent la source maçonnée où la ville s’abreuve, source construite par Ithaquos, Nérite et Polyktor. Puis Mélantheus qui conduisait ses chèvres pour le repas des prétendants les couvrit d’insultes, traitant le porcher de roi des gueux et le « mendiant » de fainéant et de bon à rien. Il frappa à la hanche le « mendiant »  qui se retint pour ne pas réagir, puis il continua son chemin jusqu’au manoir et vint s’asseoir parmi les prétendants en face de son ami Eurymaque.

Arrivés devant la grande salle, le « mendiant » et Eumée se demandèrent lequel d’entre eux devait entrer le premier. Ulysse aperçut alors le chien Argos qu’il avait fini d’élever juste avant son départ pour Troie. Le chien le reconnut mais il avait été tellement négligé en l’absence de son maître qu’il ne put même bouger et mourut aussitôt.

Eumée entra le premier et vint s’asseoir en face de Télémaque. Celui-ci l’envoya apporter de la nourriture au « mendiant » qui venait d’entrer à son tour, en lui faisant savoir qu’il devait aller quêter auprès de tous les prétendants, ce qu’Athéna lui confirma. En effet, le héros devait connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort.

Antinoos reprocha violemment au porcher d’avoir fait venir en ville le mendiant. Eumée commença à répondre mais Télémaque le fit taire et incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres qui de toute manière ne lui appartenaient pas. Ce dernier fit mine d’accepter mais saisit un tabouret sous la table.

Le « mendiant », arrivant devant lui, raconta qu’il avait été autrefois très riche, mais que Zeus l’avait envoyé en Égypte où ses gens avaient été massacrés ou soumis aux travaux forcés pour s’être mal conduits. Lui-même fut offert en cadeau à Dmétor, un puissant de Chypre, contrée d’où il arrivait maintenant après avoir subi mille maux.

Antinoos lança alors le tabouret sur le « mendiant » qui fut atteint à l’épaule droite. Ce dernier ne broncha pas mais il maudit son attaquant, souhaitant sa mort avant même qu’il ne fût marié.

Pénélope fit appeler Eumée et lui demanda de faire venir le « mendiant » qui pourrait peut-être lui donner des nouvelles de son époux. Le porcher lui rapporta que ce dernier lui avait confié qu’Ulysse était vivant et Pénélope lui dit alors qu’elle vêtirait le mendiant si elle trouvait qu’il disait la vérité.

Eumée informa le mendiant de la demande de Pénélope, mais il répondit qu’il n’irait la trouver qu’à la tombée du jour car il craignait les réactions des prétendants. Eumée rapporta ces paroles à la reine puis partit s’occuper de ses porcs.

À ce point du récit, les deux mouvements – l’accomplissement de la transparence et la poursuite des réalisations des anciens yogas – ne sont plus conciliables. Athéna, le guide intérieur, a décrété la mort des prétendants qui, rappelons-le, n’importunent Pénélope que depuis quatre années environ. Pendant la guerre de Troie et durant les premières années de l’absence d’Ulysse, ils résidaient chacun en leur province : le chercheur s’était donc engagé dans le yoga intégral sans que sa pratique ne remettre en question les réalisations et les lois de l’ancien yoga.

Mais vient un moment où la partie la plus performante de l’ancien yoga nie la possibilité de la « transformation » alors que celle-ci se développe à son insu. Il semble en effet habituel dans le yoga, et ce jusque dans les phases les plus avancées, que des évolutions aient lieu sans que le chercheur soit « au courant ». Et cela, soit parce qu’il ne les relie pas au yoga, soit parce que des zones d’inconscience créent une discontinuité dans la conscience. La « sainteté » et la « sagesse » (et les réalisations qui leur sont associées) tentent alors de s’imposer comme les seules voies futures d’évolution, dans la seule perspective d’une amélioration de l’homme actuel.

Ces réalisations n’ont aucun moyen de faire leur « conversion », car leur but – l’amélioration de l’homme actuel – est totalement étranger à celui du nouveau yoga et constitue même un obstacle à la venue du supramental. Sagesse et sainteté, après avoir été réalisées, doivent donc être dépassées car c’est le Divin qui doit penser et sentir dans le chercheur. Cela se traduira (après la mort des prétendants Antinoos et Eurymaque) par un état d’apparente « bêtise » et « insensibilité » qui est en réalité celui de parfaite soumission et d’exactitude.

A ce stade, une annulation totale de son être a été réalisée par l’aventurier, confirmant l’annonce faite par Ulysse « héros d’endurance » à Polyphème qu’il était « personne ». Toutes les opinions, préférences, préjugés, goûts et dégoûts, etc. et surtout toutes les constructions spirituelles se sont effondrées ; comme le dit Satprem, c’est une dévastation complète de la cage. C’est pour cette raison qu’Athéna peut le changer en un mendiant vieux et hideux : il est devenu apparemment d’une parfaite « nullité ».

Comme le dit Mère, « ce qui est nécessaire, c’est de tout abandonner : tout pouvoir, toute compréhension, toute intelligence, toute connaissance, tout, tout, devenir parfaitement non-existant » (Cf. Agenda du 27 mars 1961).

Le chercheur a pris conscience progressivement que certaines réalisations épuisaient les acquis plus anciens (Pénélope et Télémaque se plaignent que les prétendants dissipent les biens d’Ulysse), mais il a poursuivi cependant les deux mouvements avec la même sincérité (réalisation de la transparence / sagesse et sainteté).

Même si le « yoga futur » a intégré que la « transparence » est réalisée, il ne peut s’imposer dans l’être tant que cette dernière n’a pas terminé sa tâche en récupérant les moyens qui lui permettront de mettre fin aux derniers obstacles constitués par le « meilleur de l’ancien » (Télémaque, même s’il a retrouvé Ulysse, ne peut être actif tant qu’Ulysse n’a pas récupéré son arc et tué les prétendants).

Rappelons enfin que les récits des aventures d’Ulysse faites à Ithaque à Eumée, Pénélope ou Antinoos, ne doivent pas être considérés comme contradictoires avec ceux qu’il fit aux Phéaciens, mais exposent seulement des points de vue différents.

Dans cet épisode, le yoga futur commence par exiger que « la vision de la totale liberté » comprenne elle aussi que les anciennes réalisations doivent être dépassées (Télémaque demande à Pénélope de promettre un sacrifice aux dieux s’ils punissent les prétendants).  Cette « vision » acquiert alors par une intuition supérieure exacte la certitude que la transition se termine, que la totale transparence est réalisée (le devin Théoclymène à l’aspect divin « le contact intérieur indubitable », de la lignée de Mélampous, annonça le retour d’Ulysse).

Le chercheur qui s’est « annulé » reprend contact avec le pur courant de conscience dont l’origine a été clairement identifiée et organisée par ce qui en lui a travaillé à « élargissement juste de la conscience » (Ulysse passe à côté de la source maçonnée où la ville s’abreuve, construite par Ithaque « élargissement juste de la conscience », Nérite « infini » et Polyktor « de nombreuses ouvertures de conscience dans la matière »). Ce pur courant de conscience « alimente » la base du nouveau yoga (les habitants d’Ithaque « le lieu de l’élargissement de la conscience de façon juste » viennent puiser l’eau à la source).

Lorsque le chercheur s’en approche, cela met en lumière ce qui « s’épanouit » dans l’ombre à son exact opposé. Ici, il s’agit de ce qui dirige l’aspiration de la mauvaise façon, c’est-à-dire ce qui soumet l’évolution juste à l’ego et qui est donc l’exact opposé de l’abandon à l’Absolu (Ulysse et Eumée croisent le maître-chevrier Mélantheus « à fleur noire » ou  « ce qui croît à l’intérieur de façon mensongère », fils de Dolios « fourbe, trompeur »). Cette déviance qui se produit du fait d’une illusion trompeuse, détourne de l’union esprit/matière le meilleur de l’aspiration, car c’est le Mensonge qui la dirige (Mélantheus apporte ses meilleures chèvres aux prétendants). C’est le résultat d’un manque de sincérité qui tente de faire douter le chercheur du bien-fondé de son aspiration à la « transformation », soutenant seulement « l’amélioration ». C’est un mouvement qui veut « faire » par soi-même au lieu d’être agi par le Divin.

La transparence est toutefois suffisamment réalisée pour ne plus être dans la réactivité (le « mendiant »  se retint pour ne pas réagir).

Homère précise que le chevrier « traînait encore de par la ville pendant que le bétail dépérissait  » : « le mouvement qui conduisait de façon dévoyée l’aspiration (pour l’amélioration de l’homme et non sa transformation) » la laissait dépérir parce qu’il était encore trop dépendant des structures. Cette déviance est aussi bien sûr étroitement liée aux « combats du guerrier » de l’ancien yoga pour réaliser la « sainteté » (le grand ami de Mélantheus est Eurymaque).

Dans les débuts du travail pour « la réalisation de la transparence totale », le chercheur était accompagné par une « vigilance » qui l’aidait à débusquer des éléments qui passent rapidement devant la conscience, des aspirations non encore orientées en vue de la purification (le chien d’Ulysse, Argos, courait autrefois le chevreuil, le lièvre et les chèvres sauvages). Mais depuis que le travail du grand renversement a commencé (dès le départ pour Troie), ce qui aurait dû veiller sur cette vigilance en quête des nouvelles impulsions s’est mis au service des réalisations anciennes, sagesse et sainteté (les serviteurs d’Ulysse alors dévoués aux prétendants ont laissé dépérir le chien Argos qui meurt). Dans le nouveau yoga, cette vigilance n’est plus nécessaire car il n’y a plus d’ego et donc plus de travail de purification personnel (dès le contact établi avec Ulysse, le chien Argos meurt).

Pressé aussi bien par son guide intérieur que par le mouvement du futur yoga, le chercheur doit alors évaluer les réalisations de l’ancien yoga pour savoir celles qui sont restées dans l’exactitude et celles qui ont dévié de la voie de l’amour, bien que toutes doivent être éliminées du yoga (Aussi bien Télémaque qu’Athéna pressent Ulysse de quêter auprès de tous les prétendants, afin de connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort).

On doit comprendre ici que « sagesse » et « sainteté » (et les réalisations qui leur sont associées) doivent avoir été accomplies de façon aussi juste que possible – en restant au plus près de l’exactitude, c’est-à-dire dépendantes de l’être psychique – avant d’être écartées du yoga. C’est pour cette raison qu’Ulysse demandera plus tard qu’Apollon lui accorde la gloire de tuer Antinoos « la sagesse ». La mort d’Eurymaque « la sainteté » suivra immédiatement après.

« Le mouvement du yoga futur » incite alors « la sagesse » à reconnaître ce qu’il ne comprend pas ou méprise, mais en vain, car cette intelligence ne peut accepter d’alimenter un mouvement de yoga qui a piètre figure et veut même détruire ce mouvement (Télémaque incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres mais celui-ci, faisant mine d’accepter, saisit un tabouret).

Dans une dialogue intérieur, « ce qui œuvre à la transparence » tente alors sans succès de faire comprendre à cette « sagesse » qu’elle est encore dans un processus d’accaparement (Antinoos a refusé de donné du pain). Pour cela, une histoire est inventée : le travail de réunion esprit/matière avait lui aussi à son actif de nombreuses réalisations mais il fut dépouillé de tout du fait de la persistance de mouvements de l’ego. Il avait en effet utilisé à son profit des pouvoirs issus des « antiques connaissances de l’humanité ». Pour apprendre le véritable amour, il avait alors été obligé d’approfondir une maîtrise juste, celle qui se développe dans un être sain, « guéri » (Ulysse raconta qu’il était très riche autrefois mais fut dépouillé de tout parce que ses hommes se livrèrent en Égypte à des pillages. Alors il connut Chypre, puis fut emmené comme esclave par Dmétor « celui qui maîtrise », fils de Iasos « qui est guéri »). Le chercheur vient de terminer cet apprentissage forcé (Ulysse revient juste de Chypre après avoir subi mille maux).

La « sagesse » tente alors d’arrêter la réalisation de la transparence au niveau de « la porte des dieux », car c’est la frontière où se livre le combat et où elle-même doit disparaître, mais cette réalisa