Catégorie : Tome 2

Le départ du navire Argo

 

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Le Chant 1 concerne une certaine errance du chercheur en quête de spiritualités exotiques et de pouvoirs

Rappelons qu’une grande variété d’expériences peut avoir lieu selon les chercheurs et qu’il ne faut donc surtout pas considérer ce mythe comme une description figée du chemin. D’autre part, il semblerait que la voie des femmes soit assez différente de celles des hommes.

D’autre part, comme pour toutes les grandes épopées de la mythologie, les aventures du héros, à l’intérieur de chaque grande période, doivent être considérées comme un inventaire de confrontations, d’épreuves et de nécessaires progressions dont la chronologie dépendra de chaque chercheur.

 

Le besoin ou l’aspiration

La première phase du chemin va être consacrée à la recherche du maître ou de sa voie propre. Il va y avoir bien des tâtonnements, bien des impasses, mais quand le disciple est prêt, le maître apparaît. C’est une loi occulte qui ne souffre pas d’exception. 

Dans la préparation à la quête figure bien sûr le rassemblement des Argonautes que nous venons de voir. Et rien ne peut commencer si n’est pas présent « le besoin qui pousse les hommes à naviguer sur mer », si n’est pas née « l’aspiration ».

C’est pourquoi la première escale est en terre de Magnésie « l’aimant » symbole de cette aspiration qui doit aller de pair avec une certaine bonne volonté.

Ce « besoin » de grandir, d’évoluer, est dans tous les hommes dès la naissance, mais il se heurte constamment aux forces qui ont pour mission la stabilisation, le maintien de l’existant, et se servent de la peur, du désir et de l’ignorance pour parvenir à leurs fins. Alors, l’homme s’oublie dans les apparences et la satisfaction des désirs de l’ego vital qui ne sont qu’une dérivation de ce besoin.

Quelle est cette « aspiration » et comment se traduit-elle ? C’est un manque, une insatisfaction, qui est un besoin d’autre chose, d’un autre mode de fonctionnement humain, besoin qui grandira comme un feu. Souvent, au début, ce manque pousse le chercheur à la révolte, au rejet de la société, à des engagements divers qui ne comblent jamais sa soif.

Rappelons ici le mythe de Prométhée « celui qui met en avant son aspiration pour sa croissance intérieure ». Malgré les avertissements qu’il lui prodigue, il ne peut empêcher son frère Epiméthée « celui qui reste à la surface des choses » de tomber sous le charme de la belle Pandore qui incarne les préoccupations de « l’apparence », de l’homme qui croit agir avec ses propres capacités, de son propre droit et non du droit de l’Absolu. Mais ainsi doit-il en être, car Pandore est un cadeau des dieux : l’homme doit épuiser toutes les illusions avant de pouvoir prétendre à l’Absolu. Dit d’une autre façon, rien ne peut être laissé en arrière dans l’évolution. C’est avec cette double nature que le chercheur doit avancer, car la lignée évolutive dans l’ascension des plans de conscience est issue du mariage du fils de Prométhée, Deucalion « celui qui appelle l’union », avec la fille d’Epiméthée et de Pandore, Pyrrha « un oiseau rouge », le feu mental, ce qui brûle de connaître.

Celui qui se met en chemin, dans cette voie, est donc celui qui est accroché à ce « besoin » de connaissance et d’union.

Ce besoin sera aussi, à une étape plus avancée du chemin, le moteur de la guerre de Troie, à travers la descendance de Tantale qui ouvre la lignée des Atrides.

Une fois ses compagnons rassemblés, Jason donna l’ordre du départ après avoir offert un sacrifice à Apollon « dieu de l’embarquement ».

Du haut du ciel, tous les dieux, ce jour-là, regardaient le navire et ces demi-dieux issus de leur race.

Ce à quoi le chercheur aspire, c’est bien à la lumière de Vérité perçue par le plus profond de soi, par ce qui est couramment appelé âme et que nous appelons ici « être psychique ».  C’est pourquoi Jason offrit un sacrifice à Apollon, le dieu de la lumière psychique. Bien sûr, toutes les autres forces spirituelles donnent leur assentiment, puisque les dieux assistent au départ.

Athéna, le « maître intérieur », avait déjà largement contribué, ayant donné ses instructions pour la construction du bateau et y ayant inséré la « poutre parlante ».  

Le navire, la solide nef Argo, du nom de son constructeur Argos, représente la personnalité du chercheur « bien construite » avec tout l’équipement nécessaire à un navire « complet et bien rangé » et aussi . Il traduit la nécessaire maturité de la personnalité et la clarté mentale requise. L’Argo, on l’a dit, c’est le symbole du chercheur qui tourne son regard vers son monde intérieur au lieu d’être en perpétuelle réaction, mais aussi celui d’un rassemblement des énergies pour l’action. Le nom Argo signifie « brillant » et avec les lettres structurantes « le retournement de l’impulsion (vers l’intérieur) ».

La concorde régnait, Orphée battait la mesure, Ancaios se tenait au milieu du bateau, Tiphys était au poste de pilotage et Jason dirigeait la navigation.

Achille, en ce temps-là, était encore un très jeune enfant.

Alors que s’effaçait au loin dans la brume la terre fertile des Pélasges, ils longèrent les falaises du Pélion et le cap Sépias s’effaça à l’horizon.

Puis ils arrivèrent à la côte de la terre de Magnésie et au tombeau de Dolops. Ils abordèrent sous l’effet de vents contraires et offrirent alors un sacrifice en l’honneur du défunt. Cette côte s’appelle encore « Le Départ d’Argo ».

Lorsqu’il se met en route, le chercheur quitte le monde de ceux « qui avancent dans l’obscurité » de la conscience vitale, dominés par leurs désirs et les mouvements d’une personnalité totalement dépendante des influences extérieures, les Pélasges.

(Les Pélasges dont nom signifie « conscience humaine immergée dans le vital » sont dans la mythologie, le premier peuple de Grèce. Ils venaient de la mer, et donc symboliquement représentaient le commencement de la domination mentale sur le vital.)

Il aspire à plus de liberté, à une connaissance supérieure, sans trop encore savoir en quoi elle consiste, et à rencontrer ceux qui pourront la lui donner ou le conduire vers elle. Il a déjà une perception confuse du « rythme » qui sous-tend toutes choses, c’est-à-dire le sentiment que ce qu’il fait est ou n’est pas dans un temps juste, en accord ou non avec son être intérieur, du moins dans les grandes orientations de sa vie. Car Orphée est celui qui établit l’harmonie par la soumission au rythme juste. Il faudra encore de très nombreuses années avant que cette perception ne s’affine jusque dans les mouvements du quotidien.

Au centre de ce premier élan, il y a la volonté « d’embrasser » les choses (Ancaios « celui qui étreint » est au milieu du bateau), autrement dit celle de fuir la « tiédeur », manifestation de la force d’inertie qui domine le plus souvent notre vie.

Les autres mouvements ont été examinés plus haut avec les héros qui accompagnent Jason : un début de connaissance de soi, une propension à se diriger vers le vrai ou le lumineux, une grande sincérité, quelques capacités intuitives, une attention aux signes, une bonne endurance et un développement mental conséquent.

Ce qui domine l’ensemble, c’est à la fois une certaine capacité intuitive pour les vérités supérieures, ainsi que la volonté de clarifier le rapport moi/non-moi (Jason dirige la navigation).

Même si celui qui se met en route a une bonne connaissance de ses réactions émotionnelles et une certaine faculté à se diriger plutôt vers la lumière que vers l’ombre, celui qui tient la barre indique que la purification de la nature n’est pas commencée (Tiphys « le marécageux » est le pilote).

Lorsque se manifeste cette première aspiration qui entraîne vers la quête (la Magnésie « l’aimant »), le futur chercheur remercie la vie qui lui a permis de comprendre qu’il s’était engagé au préalable dans une vision fausse, celle du sauveur ou celle de celui qui veut faire le bien de l’humanité avant de s’être lui-même transformé (Jason offre un sacrifice sur le tombeau de Dolops « la vision fausse, trompeuse »).

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Les femmes de Lemnos

 

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Le mythe des femmes de Lemnos illustre une quête de « formes spirituelles exotiques » en lieu et place d’une aspiration à se transformer soi-même

Le premier épisode auquel est confronté le chercheur est illustré par l’épisode des femmes de Lemnos.

Les Argonautes arrivèrent chez les Sintiens dans l’île de Lemnos où toute la population mâle avait été massacrée.

En effet, comme les femmes de cette île avaient longtemps négligé d’honorer Aphrodite, celle-ci dressa leurs maris contre elles et ils les répudièrent. (Selon Apollodore, les femmes dégageaient des odeurs nauséabondes provoquées par la déesse.) Au contraire, ils éprouvaient un violent amour pour les captives ramenées de leurs pillages en Thrace sur la côte opposée et qui leur donnèrent également des enfants. Aussi « méprisaient-ils leurs enfants légitimes alors qu’une race obscure de bâtards se levait ».  

Les héros débarquèrent un an après que les épouses, jalouses et furieuses, eurent massacré non seulement leurs maris et leurs concubines mais aussi tous les habitants de sexe mâle, enfants et vieillards compris. Seule, Hypsipylé épargna son vieux père Thoas qui régnait sur le pays. Elle le plaça dans un coffre qu’elle abandonna à la mer.

C’est aux femmes désormais qu’incombaient « les travaux d’Athéna ». En outre, comme elles craignaient un débarquement des Thraces, elles se méfièrent à l’arrivée des Argonautes et se précipitèrent en armes à leur rencontre. (Selon Sophocle, une bataille eut même lieu).

Mais l’inquiétude fut bientôt dissipée et les Argonautes s’unirent aux Lemniennes sous l’influence d’Aphrodite « afin que Lemnos retrouve son intégrité ».

Les Argonautes restèrent une année entière sur l’île. Jason demeurait au palais d’Hypsipylé qui lui donna un fils, Euénos.

Ils appréciaient tant leur séjour sur l’île qu’il fallut la ferme admonestation d’Héraclès pour les inciter au départ. Ils reprirent donc la mer et « le soir même, sur l’ordre d’Orphée, ils abordèrent à l’île de l’Atlantide, Électra, pour connaître par d’étonnantes initiations les rites secrets qui leur permettraient de naviguer avec sûreté sur la mer qui glace d’effroi. » Apollonios précise encore : « Je n’en dirai pas plus long : salut à cette île et à ses dieux indigènes, détenteurs de mystères qu’il ne nous est pas permis de chanter ».

 

Cette histoire se déroule sur l’île de Lemnos où tomba Héphaïstos lorsqu’il fut jeté du haut de l’Olympe par Zeus qui, lors de l’une de ses querelles de couple, n’avait pas supporté qu’il prenne le parti de sa mère Héra. Dans une autre tradition, Héra l’avait trouvé si laid à sa naissance qu’elle l’avait jeté elle-même.

Héphaïstos est le dieu créateur des formes, et principalement des formes spirituelles, son frère Arès en étant le destructeur. Mais ce sont des formes imparfaites puisqu’elles ne reposent que sur l’un des deux piliers du mental, en l’occurrence ici le mental logique – la raison – en accord avec le cycle cosmique du mental. Mais Héra, symbole de la conscience la plus haute, bien que l’ayant engendré, ne peut accepter que des formes parfaites. Aussi le rejette-t-elle.

Lemnos est donc le symbole d’une nécessaire réunification des polarités.

 

Le chercheur qui se lance dans la quête commence par rejeter les buts spirituels énoncés dans les formes de sa propre culture, « les épouses légitimes ». Selon certains, « elles sentaient mauvais » parce qu’elles étaient dans un processus de décomposition, n’étant plus animées par le souffle originel. Elles s’étaient figées car elles avaient « négligé » l’adaptation permanente nécessaire à l’expression de l’amour, fille de l’union (Aphrodite).

En revanche, les formes spirituelles nouvelles et leurs buts que le chercheur découvre dans sa quête et qu’il s’approprie indument (les jeunes filles qu’ils ramenaient de leurs pillages en Thrace) le séduisent plus que de raison.

Tout chercheur débutant a tendance en effet à rejeter les formes spirituelles de sa propre culture et à mettre sur un piédestal des formes étrangères dont bien souvent il ne retient que ce qui convient à son ego et à son besoin de nouveauté, de mystère et d’exotisme. Il élabore sa propre « mixture », prenant ici et là les bouts de vérité qui lui conviennent (une race obscure de bâtards se levait).

Seul survit l’impétuosité déjà présente au début de la quête (Thoas est âgé) qui tente à travers toutes ces expériences de franchir les portes les plus hautes (Hypsipylé).

Mais les formes spirituelles de sa propre culture conservent une emprise puissante sur le chercheur de par leur enracinement subconscient. (Certains maîtres affirment aussi que ce sont des égrégores dans l’invisible qui maintiennent les croyants sous leurs lois.) Aussi les femmes de Lemnos font-elles finalement disparaître toutes ces tentatives exotiques avant de s’unir aux Argonautes, les buts spirituels anciens devant être fécondés et renouvelés par des forces neuves.

Le combat qui opposa, selon Sophocle les Lemniennes aux Argonautes, se rapporte le plus probablement à la lutte que doit livrer le chercheur pour se libérer des « croyances mortes » qui enferment, avant que le nouveau ne puisse féconder sa quête.

Seule une forte détermination et les qualités représentées par les Argonautes permettent de franchir cette étape et d’aborder une nouvelle phase dans laquelle il s’agit davantage de se transformer soi-même que de changer de tradition spirituelle.

 

Cependant, malgré l’agrément de leur séjour, les Argonautes durent quitter l’île de Lemnos, c’est-à-dire poursuivre leur chemin sur la base des anciennes formes renouvelées.

Ce long séjour produisit, par l’union des deux forces les plus hautes de chaque courant – Jason et Hypsipylé – « une bonne évolution » Euénos.

Selon Pindare, des jeux furent célébrés, soit en l’honneur des hommes tués par les femmes, soit en l’honneur de Thoas, ce qui laisse entendre que ces quêtes d’autres formes spirituelles ne furent pas inutiles car elles permirent un élargissement de la conscience.

 

Apollonios est le seul à mentionner la halte sur l’île de l’Atlantide Électra « l’île brillante et pure », lieu propice à la réception d’éclairs de vérité psychiques (Électre est une Pléiade, fille d’Atlas, correspondant au plan du mental illuminé). (Électra est associé au mot ηλεκτρον « l’ambre » (et aussi à un métal précieux fait de 4/5 d’or et 1/5 d’argent) qui était dédié à Apollon.)

Les Argonautes y reçurent « d’étonnantes initiations » pour entreprendre une quête qui présente des risques certains (la navigation sur « la mer qui glace d’effroi »). Nous avons mentionné au début de ce chapitre ces « protections de l’invisible », ces « confrontations accélérées » et cette « réappropriation » de connaissances passées que le chercheur récupère par des enseignements théoriques et pratiques reçus dans des disciplines dites ésotériques ou occultes, et par lesquels il retrouve des connaissances qui lui semblent couler de source.

Il est difficile de se prononcer sur la nature des enseignements dispensés aux candidats aux mystères dans la Grèce antique mais on peut supposer qu’ils étaient étroitement liés à l’héritage de l’ancienne Égypte et couvraient tous les domaines de l’évolution de la conscience abordés dans cet ouvrage, ainsi que nombre de connaissances occultes dont beaucoup ont disparu.

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Les Argonautes chez les Bébryces

 

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Le Chant 2 traitre de quelques autres erreurs du chercheur, de la clarification de l’intuition, d’une épreuve difficile et de la rencontre du maître véritable

Après la description des risques d’égarement, Apollonios détaille dans le deuxième chant quelques erreurs mineures avant d’aborder un évènement essentiel qui marque un tournant dans la quête, à savoir la rencontre du maître véritable.

 

Le passage en force

 

Les Argonautes arrivèrent en pays Bébryce sur lequel régnait l’arrogant roi Amykos, fils de la nymphe Mélia et de Poséidon. C’était le plus insolent des hommes et il imposait aux étrangers une loi indigne : nul ne devait quitter le pays avant de s’être mesuré à lui au pugilat. Il avait ainsi tué beaucoup de voyageurs.

Pollux se porta aussitôt volontaire pour l’affronter. Castor et Talaos l’aidèrent à se préparer au combat qui fut long et très violent.

Pollux ne put éviter une blessure à l’épaule. Selon certains, après sa victoire, il obtint d’Amykos la promesse que ce dernier ne maltraiterait plus les étrangers. Chez Apollonios, Amykos fut tué au cours de l’affrontement et il s’ensuivit un combat général dans lequel beaucoup de Bébryces furent tués, dont Mimas.

Au petit jour, les Argonautes reprirent la mer et s’engagèrent dans les remous du Bosphore. C’est là qu’une vague « haute comme une montagne (…) et dressée au dessus des nues » surgit devant le bateau. Les héros eurent l’impression de ne pouvoir échapper à la mort et furent épouvantés, mais la science du navigateur Tiphys les éloigna du danger.

Le roi Amykos est « le rugissant » et son pays des Bébryces celui de « l’avidité vitale ».

Dans cette étape, le chercheur se heurte à une partie de lui-même qui tente de passer les étapes en force, du fait de son puissant désir et par sa seule volonté personnelle (Amykos).

À cela, il doit opposer la force guerrière spirituelle, celle qui en lui est la plus habile dans le combat au corps à corps et sans arme, Pollux, l’un des Dioscures, celui qui combat « avec beaucoup de douceur », celui qui est « le plus habile dans le combat au corps à corps et sans arme ».

Bien sûr, il doit aussi préparer le terrain par la force intérieure ou maîtrise, l’ouverture de la conscience à la rectitude et à la sincérité (Castor) ainsi que par l’endurance (Talaos).

Dans la description symbolique du corps humain, l’épaule ou la clavicule représente « la porte des dieux ». La blessure reçue par Pollux à cet endroit montre que le chercheur a voulu forcer le passage.

Dans les récits où le roi est épargné, il s’agit de conserver l’ardeur tout en modérant la pression personnelle.

Pour Apollonios, l’orgueil et l’avidité vitale doivent être écartés de la quête sans appel.

Dans « les routes du dehors », nombreuses sont les voies qui prônent une ascèse excessive et sous prétexte d’user les résistances de l’ego, ne font que le renforcer par des gratifications sournoises. Rappelons que le vital se nourrit en effet tout autant de la souffrance que de la jouissance. Et c’est le subconscient vital qui s’exprime ici (Amykos est fils de Poséidon), avec son désir de sensations et de puissance. La nymphe Mélia « le frêne », mère d’Amykos, indique également qu’il s’agit d’une spiritualité basée sur le vital.

Cette erreur se fonde sur le présupposé naïf qu’une ascèse forcée peut accélérer la progression et attirer la bienveillance du Divin. Ces déviances peuvent aussi bien concerner les macérations, les mortifications que des formes plus subtiles dans laquelle la volonté impose des contraintes excessives au corps, à l’émotionnel ou au mental. Dans ce cadre entrent toutes les privations qui ne sont pas des maîtrises : jeûnes trop longs, abstinence sexuelle par principe, etc.

Ce récit fustige peut-être aussi la tendance du débutant à réduire son champ d’expression et à se jauger en fonction de normes censées régler le domaine spirituel, ou encore ceux qui veulent être les plus méritants aux yeux du maître.

Les attitudes combattues ici relèvent d’un ego vital trop revendicatif qui ne se soucie en aucune façon de la discipline spirituelle. La seule chose qui l’intéresse, c’est le drame, l’excitation, et les jaillissements d’énergie quels qu’ils soient. L’action dans laquelle se déploie l’énergie lui importe peu et le mental la cautionne sous couvert de vertu, de bonté, de courage ou de progrès spirituels.

A ce stade du chemin, il n’est pas demandé au chercheur une maîtrise du vital mais simplement d’éviter les leurres ou les comportements erronés et mensongers qui ne font en fait qu’alimenter son auto-contemplation et sa suffisance. La sincérité est l’outil essentiel car il s’agit de faire tomber les masques et de cesser toute posture, toute démarche qui « imite », ainsi que d’abandonner toute prétention à avancer par ses seules forces (parmi les Bébryces tués, figurent en effet Mimas, « l’acteur de Pantomime » et Itymonéus « celui qui s’élève seul »).

Cette étape se clôt par la menace d’une grande perturbation émotionnelle faisant plus de peur que de mal, et qui ne semble pas toutefois trop difficile à éviter si le chercheur connaît ses réactions émotionnelles (une vague haute comme une montagne prête à déferler, mais qui finit par s’affaisser sur elle-même grâce à l’habileté du pilote Tiphys). Cette vague symbolique, propre à chaque chercheur, se situe à l’entrée du Bosphore « le passage de la vache » qui donc conduit vers « l’expérience de la lumière », la vache étant depuis les temps védiques un symbole de la manifestation des éclairs de Vérité.

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Les Argonautes chez Phinée

 

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Ce mythe traite des perturbateurs de l’intuition et de l’impossibilité de profiter des prises de conscience

Le lendemain, les héros débarquèrent sur la terre Thynienne. Sur le rivage, l’aveugle Phinée avait sa demeure. Il était uni à Cléopâtre, fille de Borée et donc sœur des Boréades (Calaïs et Zétès). Il avait reçu d’Apollon des dons de prophétie. Selon certains, le roi de l’Olympe lui avait ôté la vue parce qu’il n’éprouvait pas le moindre scrupule à révéler aux hommes « la pensée sacrée de Zeus ». Pour d’autres, il avait préféré vivre longtemps plutôt que devenir aveugle.

Mais il ne pouvait profiter des mets innombrables que lui offraient les hommes en remerciement de ses prédictions, car les Harpyes « chiennes du grand Zeus » surgissaient du ciel à travers les nuages et les lui arrachaient de la bouche et des mains à coups de bec. Non contentes de le priver de ces mets succulents, elles empuantissaient tous les restes.

Compatissants, les Argonautes déléguèrent Calaïs et Zétès qui poursuivirent les Harpies au bout du monde, jusqu’aux îles Plotai « les Iles flottantes » qui furent alors renommées les Strophades « les îles tournoyantes». À la demande d’Iris qui s’était engagée à ce qu’elles ne martyrisent plus jamais Phinée, les Boréades laissèrent la vie sauve aux Harpyes et firent demi-tour.

Selon d’autres, un arrêt du destin (Moira) voulait que les Harpies meurent des mains des Boréades tandis que ces derniers devaient à leur tour périr s’ils échouaient à les rattraper. Selon Apollodore, tous moururent, les seconds ayant échoué à rejoindre les premières qui s’effondrèrent d’épuisement.

En remerciement, Phinée annonça aux Argonautes un certain nombre d’épreuves à venir.

 

Cette étape marque l’entrée dans le monde intérieur, car c’est le débarquement en terre Thynienne (Q+N : l’évolution du contact avec ce qui est au centre). Ce nécessaire retournement qui marque l’entrée sur le chemin est symbolisé par la cécité qui frappe non seulement les devins tels Tirésias, le devin de Thèbes, mais aussi Œdipe et nombre de personnages des récits initiatiques.

Le chercheur doit désormais se préoccuper davantage des mouvements de son monde intérieur que de sa réaction aux évènements extérieurs.

Les raisons de cette cécité sont différemment expliquées par les auteurs : soit Phinée avait révélé imprudemment les desseins de Zeus, en détail et jusqu’au bout. Or la volonté de Zeus était qu’il ne fallait dévoiler aux hommes que les oracles imparfaits de la divination pour qu’ils aient encore besoin du secours des dieux. C’est-à-dire que ce que le chercheur peut connaître et comprendre du chemin, même si cette connaissance peut lui être utile – car Phinée est un devin qui fait son travail de façon juste – ne doit pas l’empêcher de se remettre entre les mains des plus hautes instances de sa conscience. Ce n’est pas l’ego en effet qui doit décider du chemin. Mais il ne peut s’agir ici que d’une prise de conscience, l’abandon au Réel étant très progressif pour la plupart des chercheurs qui ne peuvent acquérir que très progressivement des certitudes découlant d’une vision de Vérité, car, pendant longtemps encore, ils doivent dépendre des forces supérieures qui les guident dans leur ignorance.

Dans une autre version, Phinée, obligé de choisir, avait préféré une longue vie à la conservation de sa vue : si le chercheur s’était maintenu dans le mouvement d’extériorisation de l’ego, il n’aurait pu garder longtemps ses capacités intuitives naissantes.

Le nom Phinée est lié à « la pénétration de la conscience dans les plans inférieurs de l’être » : il symbolise donc une meilleure appréhension et donc une meilleure maîtrise du chemin et de son déroulement. Après une première purification, le chercheur est capable de certaines perceptions exactes venant de la lumière intérieure (Il avait reçu d’Apollon des dons de prophétie). Phinée exprime donc une capacité croissante de perception intérieure non mentale. Son union avec Cléopâtre « les ancêtres renommés » indiquerait également que le chercheur tente de se diriger selon les accomplissements des anciennes traditions spirituelles ou selon ses propres réalisations passées.

Du fait de son retournement intérieur, il peut commencer à percevoir l’évolution de certaines parties de son être selon ses nouvelles perceptions (ceux à qui Phinée fait des prédictions). Mais il ne peut en tirer profit pour améliorer ces perceptions psychiques (les mets offerts) car il est perturbé constamment par des mouvements mentaux archaïques et extrêmement rapides, les Harpies. Nous avons vu dans le chapitre dédié à l’étude de La genèse et la croissance de la Vie que ces mouvements du mental naissant sont liés à la fois aux renversements d’équilibre et aux processus d’homéostasie (mouvements de retour à l’équilibre). Leur raison d’être provient de la nécessité de maintenir ou renverser les processus répétitifs ou d’enroulements sur lesquels s’est construite la vie animale afin de permettre la stabilité propice à une lente évolution. Elles s’opposent donc à tout changement profond dans l’être et à toute accélération de son évolution.

 

Ce sont des « ravisseuses » qui enlèvent les gens sans laisser de traces : c’est-à-dire qu’elles font disparaître des états de conscience sans que l’on comprenne comment cela se produit. Ces « perturbateurs » empêchent le maintien du calme et de la paix nécessaires au fonctionnement correct de l’intuition et à la réceptivité à l’influence d’en haut.

Les Harpyes résident aux îles Strophades, « celles qui se meuvent en tournant », les mouvements « d’enroulement » à la racine de la vie. Dès le niveau cellulaire, il existe de tels mécanismes de protection du corps, par exemple celui des cellules enveloppant de matière un corps étranger. Dans le monde animal, la répétition est l’un des processus fondamentaux qui s’exprimera chez l’homme par l’habitude.

Les Harpyes sont donc bien évidemment nécessaires jusqu’à un stade extrêmement avancé du yoga, lorsque commence la transformation corporelle.

 

Lors des débuts dont il est question ici, le grand perturbateur de l’intuition psychique naissante est le doute.

Bien évidemment, le chercheur veut comprendre ces modifications de son état intérieur afin de pouvoir limiter leur influence sur sa vie et sur ses perceptions psychiques. Mais il est très difficile d’en déterminer l’origine : il faut beaucoup de sincérité, de persévérance et de patience pour les traquer et remonter à leur source, car ce sont des fonctionnements qui soutiennent la constitution de l’ego animal et sont liés à l’apparition du mental dans le corps (les Harpies sont filles de Thaumas, le second stade de développement de la vie juste après Nérée, « le vieillard de la mer »).

Pour traquer les Harpies jusqu’à ce stade primitif de la conscience, le chercheur mobilise à leur poursuite ses deux atouts les plus efficaces, les deux agents essentiels de cette phase de la quête dans le juste mouvement d’incarnation, les Boréades Calaïs et Zétès, « l’appel » ou « la rectitude » et « la recherche ». Ce sont les mouvements essentiels de l’ascèse (les enfants de Borée le vent du Nord et donc tournés vers l’aspiration à l’union et d’Orythie ou Oreithyia « celle qui s’élance sur la montagne », une princesse athénienne et donc l’un des buts de la croissance de l’être intérieur). Les Boréades sont des êtres ailés et représentent donc des processus mentaux aiguisés. Ils peuvent poursuivre ces mouvements archaïques de la conscience mentale-vitale jusqu’au point où les condensations d’énergies les plus infimes à la racine de la vie n’ont pas encore trouvé de point d’application (Iles flottantes), c’est-à-dire n’ont pas encore généré dérèglements et disharmonies. Le chercheur peut alors observer et comprendre comment elles se transforment en mouvements d’enroulements, de type répétitifs ou obsessionnels (Iles tournoyantes), entraînant disharmonies, désordres et maladies.

 

Que la poursuite soit longue, c’est une évidence, car descendre en conscience à ces niveaux archaïques exige patience et persévérance. Cette poursuite durera même tout au long de la quête car les Harpies sont actives jusqu’au niveau cellulaire. Mais l’élément actif ne sera plus alors le mental mais une conscience d’ordre supérieur. C’est pourquoi les Boréades meurent lorsqu’ils ont réussi à empêcher les mouvements tournoyants de naître (la mort des Harpies).

Dans le cadre de la quête des Argonautes, il n’est donc question que d’un travail préliminaire, celui d’une lutte contre le doute.

 

Dans une autre version, les Harpies ne meurent pas.

Iris « la messagère des dieux » demanda à ce qu’elles soient épargnées, garantissant en échange la tranquillité de Phinée : ces processus du mental-vital nécessaires à l’équilibre général de l’être doivent être maintenus mais le chercheur qui a suffisamment développé sa réceptivité n’est plus perturbé par leur action.

Au premier niveau, c’est donc dans le mental qu’une certaine tranquillité peut être obtenue. Si le mental est le lieu d’une agitation incessante (comparé à un singe fou sautant de branche en branche), une ascèse poursuivie avec persévérance peut apporter, si ce n’est le silence mental, du moins un certain calme : les Boréades obtinrent en effet d’Iris la tranquillité pour Phinée, c’est-à-dire une certaine capacité à isoler un état réceptif (intuitif) de ces perturbateurs du vital archaïque.

Lorsque le chercheur a réussi à pacifier son mental, à éloigner le doute qui perturbe l’intuition psychique, il est en mesure de percevoir intuitivement les grands changements nécessaires (Phinée indique aux Argonautes, dans la limite permise par les dieux, les épreuves qu’ils rencontreront jusqu’à l’arrivée en Colchide).

Cependant, c’est seulement dans la mesure où il progressera dans l’amour qu’il pourra également  progresser sur le chemin (Phinée les prévint aussi que le succès de leur entreprise dépendait d’Aphrodite).

 

Douter est un processus mental. Pour y répondre, soit l’on s’abstient d’agir, soit le plus souvent on choisit en fonction des préférences de l’ego. Lors de la croissance de l’intellect, le mental procède par tâtonnements et le doute est son auxiliaire. Mais dans le chemin spirituel, on aspire à une exactitude – dans la pensée, la parole et l’action – qui ne vient pas du mental mais de l’âme intérieure, de la lumière psychique. Si le doute est utile dans la construction de l’ego, pour se construire une pensée libre et s’individualiser, il devient un obstacle dans le chemin spirituel ou la certitude doit être acquise par l’être intérieur qui connaît par identité, par la lumière de l’âme (de l’être psychique). Car il n’y a pas de connaissances indubitables dans le mental, seulement dans l’âme ou l’être psychique qui est un avec la Vérité. Lorsque l’on vit dans le mental, on est obligé de faire des choix, mais lorsque le psychique gouverne l’être, on sait le juste. L’expérience spirituelle relevant de l’âme est donc certaine, et c’est la perception intérieure, en rapport avec le corps, qui en est la clef.

Et Mère de nous le confirmer :

« Toute division dans l’être est une insincérité. La plus grande insincérité est de creuser un abîme entre son corps et la vérité de son être. Quand un abîme sépare l’être véritable de l’être physique, la Nature le remplit immédiatement de toutes les suggestions adverses dont la plus redoutable est la peur, et la plus pernicieuse le doute. »

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Les Roches Noires (Les Symplégades ou Cyanées)

 

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Le mythe des roches Noires traite d’un premier grand test.

Phinée prévint les héros en ces termes : « Quand vous m’aurez quitté, vous verrez deux roches à l’endroit où la mer se resserre, les Kyanées (ou Cyanées, bleu sombre, noir). J’affirme que personne n’a jamais réussi à les éviter en passant au travers, car elles n’ont pas d’assises profondes mais continuellement se rejoignent en se heurtant l’une contre l’autre tandis qu’au-dessus d’elles des paquets d’eau de mer jaillissent en bouillonnant… »

Il leur conseilla de lâcher une colombe : si celle-ci traversait saine et sauve, alors ils pourraient tenter de franchir le passage. Mais si l’oiseau périssait, ils devraient faire demi-tour.

Euphémos lâcha donc une colombe. Seule l’extrémité des plumes de sa queue fut coupée par les roches qui se refermaient. Lorsque celles-ci s’écartèrent à nouveau, les héros firent force de rames. Au milieu du passage surgit une énorme vague et remplis d’épouvante, ils se voyaient déjà morts. Mais Athéna, descendue de l’Olympe pour surveiller la progression des héros, s’arc-bouta contre un rocher et de sa main libre poussa le navire pour lui faire franchir la passe.

Les roches depuis lors réunies s’enracinèrent car tel était leur destin voulu par les dieux. Selon Pindare « les roches vivantes moururent ».

 

Le chemin est parsemé d’épreuves ou de tests qui sont autant d’occasions de progresser dans un domaine particulier.

Dans l’Agenda du 12 /11/57, Mère note qu’il y a trois catégories d’examens : « ceux que font passer les forces de la Nature; ceux que font passer les forces spirituelles et divines; et ceux que font passer les forces hostiles. Ces derniers sont les plus trompeurs dans leur apparence et, pour ne pas être pris par surprise et non préparé, cela exige un constant état de vigilance, de sincérité et d’humilité. Les circonstances les plus banales, les événements de la vie de chaque jour, les personnes, les choses en apparence les plus insignifiantes, appartiennent tous à l’une ou l’autre de ces trois catégories d’examinateurs. »

Le premier grand test se situe à l’entrée du Bosphore « le passage de la vache », ainsi nommé en mémoire du passage de la princesse Io, l’ancêtre d’Héraclès, qui avait été changée par Zeus en une belle génisse blanche pour échapper au courroux d’Héra. C’est donc symboliquement « le passage vers l’illumination ». Il marque le début d’un long processus et de nombreuses autres épreuves dont le chercheur est averti assez précisément, soit intérieurement soit extérieurement (Phinée a prévenu les Argonautes).

L’épreuve dont il est question ici est inévitable, étant le test d’entrée sur le chemin (personne n’a jamais réussi à les éviter en passant au travers). C’est, selon Apollonios, un test résultant de mémoires ou « nœuds » dus à des forces hostiles, mais qui ne sont pas toutefois ancrées dans le corps (les Roches Noires qui sont flottantes). Ces nœuds font surgir de vastes remous émotionnels lorsque le chercheur, en entrant dans la quête, leur fait face.

Les roches Noires sont aussi nommées les Symplégades « celles qui s’entrechoquent », exprimant la confrontation de forces entre elles, confrontation au beau milieu de laquelle va se retrouver le chercheur sans vraiment l’avoir voulu. Et c’est la tranquillité intérieure dont il va faire montre qui lui permettra de passer sans trop de dégât.

Ces « roches » sont en rapport avec la peur et les différents comportements possibles face à l’agressivité.

 

Lancer la colombe dans la passe, c’est examiner en conscience si l’on est prêt à réagir d’une façon non conventionnelle à une situation qui génère la peur, par la tranquillité intérieure plutôt que par la force. La colombe est en effet symbole de paix.

Selon Apollonios, s’il n’est pas prêt à cela, il doit renoncer temporairement au chemin (faire demi-tour). Il ajoute que les Argonautes doivent « assurer fortement dans leurs mains les rames et fendre les flots du détroit car le salut dépendra moins de leurs prières que de la force de leurs bras » : à ce stade, la mobilisation de la volonté et de toutes les ressources de la personnalité est plus importante qu’une soumission à l’image que l’on peut se faire de l’Absolu, image encore trop entachée d’illusion.

Notons toutefois que pendant ces épreuves, le chercheur reçoit une aide importante et « palpable » pour peu qu’il reste disponible et confiant : c’est ce que signifie l’intervention d’Athéna. Il ne peut plus ignorer qu’il est « aidé » sur le chemin.

 

La confrontation progressive avec la mort semble une des données du chemin, d’abord sous la forme d’épisodes soudains, tels des accidents, puis de façon de plus en plus consciente et donc de plus en plus longue. La peur doit être éliminée progressivement du mental, puis du vital, avant qu’il ne soit question de livrer les ultimes combats contre elle dans le corps.

L’enracinement des roches – ou leur « mort » – après le passage des héros signifie que le chercheur ne sera pas confronté à nouveau au même nœud si le test a réussi.

 

Le haut Cap Noir

 

Les Argonautes poursuivirent alors le dur travail de la rame. Tiphys encouragea Jason qui se laissait aller au découragement, lui assurant qu’il parviendrait au but. Mais celui-ci lui répondit qu’il ne craignait pas pour lui mais pour ses hommes. Puis ils dépassèrent le haut Cap Noir.

Lors de l’épreuve précédente, le chercheur a pris conscience qu’il devrait abandonner au cours du chemin nombre d’aspects de sa personnalité qui travaillent au yoga, ceux qui justement lui sont bien utiles dans les débuts du chemin (Jason craint pour ses hommes). Il appréhende la transformation, bien que sa bonne « connaissance de soi » tente de le conforter dans sa capacité à parvenir au but.

Apollonios mentionne ensuite une « grande ombre », le haut Cap Noir, que les Argonautes dépassent sans problème, comme si le chercheur prenait conscience d’une déviance possible spirituelle sans toutefois y succomber et donc sans en subir les conséquences.

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Les Argonautes dans l’île de Thynie

 

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Ce mythe illustre la rencontre du maître ou la découverte de la voie spirituelle personnelle.

 

Les Argonautes débarquèrent dans le port de l’île déserte de Thynie. C’était le moment juste avant l’aube, lorsqu’apparaît une faible lueur dans la nuit : les hommes à leur réveil l’appellent « le point du jour ».

C’est alors que devant eux surgit Apollon, son arc d’argent à la main. Il se rendait chez les Hyperboréens. Sous ses pieds, l’île entière tremblait et les flots déferlaient sur le rivage. Les héros furent saisis à sa vue d’une stupeur invincible ; aucun d’eux n’osa fixer du regard les beaux yeux de la divinité. Lorsqu’enfin ils relevèrent la tête, Apollon était déjà loin. Ils donnèrent alors à l’île le nom d’ « Apollon matinal » et firent le serment de se porter secours les uns les autres à tout jamais.

 

Phinée n’avait pas seulement mis en garde les héros contre les dangers des Roches Noires mais il leur avait donné aussi des indications précises sur la route à suivre jusqu’en Colchide où se trouvait la Toison d’Or. Le chercheur devine donc dans les grandes lignes ce qu’il doit changer en lui pour affiner sa sensibilité et se purifier. Peut-être est-il aidé en cela par des devins modernes, astrologues ou médiums.

Il arrive au point du chemin où va se manifester de manière fulgurante une toute première lueur de la lumière psychique, alors qu’il pense n’avoir réalisé aucune avancée significative dans la croissance de son être intérieur (les Argonautes sont sur l’ile déserte de Thynie « l’évolution de l’être intérieur »).

Lorsque cette lueur se produit, la quête de « son » chemin disparaît : le chercheur est enfin arrivé au port… du véritable commencement : il a trouvé « sa » voie, le plus souvent sous la forme de la rencontre du « maître » ou de son œuvre si ce dernier a déjà quitté la Terre.

Cette rencontre a lieu alors que le chercheur ne s’y attend pas du tout, selon l’adage : « lorsque le disciple est prêt, le maître apparaît ». Elle est accompagnée d’un sentiment de certitude, de complétude, de joie tranquille, d’émerveillement, et surtout de tranquille évidence. Elle est d’une qualité très différente de toutes les autres rencontres qui ont précédé et qui constituaient des expériences « préparatoires ». Il n’y a pas le moindre doute et l’on sait instantanément que l’on a trouvé « sa » voie et que l’on n’en changera plus de sa vie. De plus, le « maître »,, ne se situe plus au-dessus, ni au-delà, mais comme un ami très proche, même s’il est soi-disant mort.

Mais l’intensité de l’expérience est relativement éphémère et c’est pourquoi la vision d’« Apollon matinal » par les Argonautes est de l’ordre de la fulgurance. Cependant, la certitude d’avoir trouvé « sa » voie est désormais indestructible et inoubliable.

Cette découverte va permettre au chercheur de rassembler et d’orienter enfin toutes ses forces dans une même direction. Jusque-là généralement, les éléments de son être tiraient chacun de leurs côtés du fait d’une quête toujours insatisfaite. Ce n’était jamais « cela » qu’il attendait.

Maintenant, même s’il sait qu’il est encore au début du chemin, si l’une ou l’autre de ses parties défaille, il sait que les autres viendront pallier la déficience. Par exemple, si le corps fatigue ou tombe malade, la volonté mentale et psychique prendra le dessus pour continuer le yoga ; si la dépression survient, le corps résistera de toutes ses forces et le mental endurera ; et si le mental doute ou demeure dans l’incompréhension, le vital maintiendra l’allant et la joie (ils se firent le serment de se porter secours les uns les autres à tout jamais).

La rencontre du « maître » est suffisamment décrite dans la littérature spirituelle pour que je ne m’appesantisse pas davantage sur cet épisode. Elle marque la fin de la première étape, un premier grand tournant : c’est pourquoi les héros passent peu de temps après par « le Grand Coude »

 

Ce tournant est marqué par un certain nombre de changements et de prises de conscience qu’Apollonios mentionne sans les détailler :

 

  • Les héros jetèrent l’ancre au-delà du cap de l’Achéron, à proximité de l’entrée de la caverne d’Hadès d’où s’exhalait un souffle glacial qui déposait alentour des cristaux de givres éclatants de blancheur. Là, le roi de cette contrée, Lycos, et son peuple nouèrent amitié avec les Argonautes.

Toujours une expérience « en haut » est suivie d’une expérience « en bas », car le gain en conscience est aussitôt utilisé pour apporter un peu de lumière dans l’inconscience, dans le monde d’Hadès. C’est pour cela que Lycos, symbole de « la lumière qui précède l’aube » est le roi de cette région et prit les Argonautes en amitié.

Mais il n’y a, à ce moment du chemin, aucune descente possible dans l’Hadès : ce n’est qu’une expérience préliminaire à la descente dans les profondeurs.

Tandis que la suprême conscience est associée à un feu d’une extrême mobilité, l’inconscience est le lieu de la fixité glaciale (d’où les cristaux de givre qui s’échappent de la caverne).

 

  • Jason passa une journée d’amitié avec Lycos « (le loup ou) la lumière qui précède l’aube » : même si la rencontre elle-même fut de l’ordre de la fulgurance, le chercheur reste un certain temps en contact avec sa vérité intérieure, ce qui lui permet éventuellement d’intégrer de nombreux éléments de sa vie.

 

  • Le devin Idmon qui connaissait par les oiseaux sa destinée fut tué par un sanglier dans un marais et remplacé par le devin Mopsos: Maintenant que le chercheur a trouvé sa voie, c’est une intuition d’un genre supérieur qui doit le guider. Chez Apollonios, Idmon et Mopsos sont tous deux fils d’Apollon, et concernent donc une lumière psychique. Mais pour Idmon, elle semble encore très associée au mental (il connaît par les oiseaux) alors qu’il s’agit de développer maintenant une intuition issue de l’être intérieur, du noyau d’âme psychique afin de « recevoir d’en haut en état de réceptivité-consécration » (Mopsos). L’intuition liée au mental ne semble pas en effet en mesure de combattre les énergies du bas vital qui sèment le trouble dans le yoga.  C’est pour cela qu’Idmon meurt tué par un sanglier.

 

  • À ce même moment, Tiphys le premier pilote de l’expédition mourut de maladie. Ancaios, Erginos, Nauplios et Euphémos se proposèrent pour le remplacer, mais c’est le premier qui fut choisi.

 

  • Puis les Argonautes arrivèrent bientôt au Grand Coude.

Ancaios et Erginos se flattaient tous deux d’êtres aussi habiles pilotes qu’experts à la guerre et témoignent d’égale façon de l’engagement du chercheur (expert à la guerre) et d’un mélange d’habileté à diriger le yoga (habile pilote).

Ce n’est plus la connaissance de soi émotionnelle et la faculté de s’orienter avec de faibles lueurs (Tiphys) qui doit tenir la barre, mais « celui qui étreint, qui prend dans ses bras » (Ancaios). Il serait le symbole d’un « yoga intégral », celui qui travaille sur tous les plans de l’être, c’est-à-dire intègre les trois yogas de la Connaissance, de la Dévotion et des Œuvres.

Ni les capacités de divination (Euphémos), ni la puissance de travail (Erginos) ni la seule habileté à diriger la quête (Nauplios) ne sont plus habilités à prendre la direction de la quête.

Ainsi se produit une réorientation du yoga : le grand Coude.

 

  • Les héros évitèrent ensuite de justesse un combat avec les Amazones: il n’est pas demandé à ce stade la réalisation correspondante, c’est-à-dire l’adhésion du vital au yoga qui signe l’état de sagesse et de sainteté. La soumission du vital inférieur – colère, sexualité, etc. – est une réalisation d’un stade beaucoup plus avancé du yoga.

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Les Argonautes passent au large des Chalybes, des Tibarènes et des Mossynèques

 

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Le mythe présente ensuite quelques autres erreurs dont le chercheur doit prendre conscience sans toutefois devoir les redresser à ce stade, car les Argonautes passent « au large » : l’attrait pour une voie rude censée plaire au Divin, la confiance dans l’efficacité prédominante du mental, les projections et les énergies bloquées.

Les Argonautes longèrent le pays des Chalybes dont les habitants ne se souciaient pas de labourer ni de faire paître les troupeaux, ni de cultiver des fruits doux comme le miel, mais extrayaient le minerai de fer sans jamais prendre de repos. C’est dans les flammes et les fumées noirâtres qu’ils s’épuisaient à ce dur labeur.

Est dénoncé ici un souci d’investigation excessif dans les profondeurs du subconscient – nommées de nos jours inconscient – qui conduit à une grande dureté de l’âme (Chalybe signifie « fer durci, acier »), en lieu et place d’une saine préoccupation pour un travail régulier et consciencieux de yoga fait en douceur. C’est un chemin ardu qui  repose sur son propre effort et sa propre volonté, tout le contraire de « la voie ensoleillée » qui suppose un abandon. L’auteur ne dit pas cependant que l’on ne peut en retirer des résultats puisque les Chalybes extrayaient du minerai.

Ils ne se souciaient pas de labourer : le chercheur ne travaille pas comme il devrait sa propre nature pour la purifier et la perfectionner en vue de l’union. Autrement dit, ils ne se souciaient pas des travaux de Déméter « la mère de l’union ». Ils ne souciaient pas non plus de faire paître les troupeaux ni de cultiver des fruits doux comme le miel : la vigilance pour un juste développement des potentialités de son être n’est pas non plus la préoccupation du chercheur, encore moins la recherche de ce qui peut apporter une joie psychique.

 

Puis ils passèrent au large du pays des Tibarènes. Chez ce peuple, quand les femmes donnaient des enfants à leurs maris, ce sont eux qui gémissaient, abattus sur leur lit, la tête bandée, tandis que leurs femmes prenaient bien soin de les nourrir et leur préparaient le bain des accouchées.

Dans cette histoire, c’est une inversion entre les buts et les travaux de yoga qui est soulignée : le chercheur prend un moyen ou sa discipline de yoga pour le but.

Par exemple, il attache de plus en plus d’importance au cadre de sa méditation ou à une discipline tel le hatha yoga, le peaufine, le met au premier rang de sa vie et lui apporte toutes sortes de justifications et de contributions (le nourrit). Il se polarise sur sa pratique en la cautionnant par sa propre vision du but.

Tandis qu’une nouvelle dynamique de l’être se manifeste (les femmes qui accouchent), la partie active dans le mental est inopérante (la tête bandée) et le chercheur se plaint, imaginant avoir durement œuvré et mériter soins et réassurance. C’est en fait une espèce de chantage avec le Divin qui se poursuit longtemps dans le yoga, de façon sournoise, pour la satisfaction de l’ego : si je suis un bon disciple, je mérite bien ceci ou cela.

Dans ce cadre peuvent être inclus tous les attachements à des travaux qui devraient être pratiqués avec souplesse et abandonnés dès que le but est atteint. Ainsi par exemple  les attachements de principe aux vertus, au renoncement, à la non-violence, etc. (Tibarènes signifie probablement « se charger d’un poids lourd dans l’esprit »).

La voie du renoncement était sans doute nécessaire dans les spiritualités anciennes qui visaient uniquement les paradis de l’esprit, mais elle ne peut plus l’être de nos jours dans une spiritualité qui vise un épanouissement de toutes les potentialités de la vie dans la Vérité. Elle peut et doit sans doute être une étape temporaire, mais doit préparer un retour à la vie sur la voie du non-attachement qui est beaucoup plus difficile à réaliser.

Il faut toujours se souvenir que le yoga est fait de renversements et que ce qui constituait une aide à une étape du chemin devient un obstacle dans la suivante.

Le Divin étant patient avec le chercheur, celui-ci reçoit quand même « le bain des accouchées ».

 

Puis les héros passèrent devant le pays des Mossynèques chez qui les coutumes différaient de celles des autres peuples : « tout ce qu’il est d’usage de faire ouvertement en public, ils l’accomplissent dans leur maison. Et tout ce que nous faisons dans nos demeures, ils l’accomplissent dehors sans s’exposer au blâme. Ils n’ont même pas honte de s’accoupler en public, mais comme des porcs à l’engrais, sans le moindre égard pour l’assistance, ils s’unissent par terre aux femmes. » 

Il s’agit aussi ici d’une inversion, non plus entre la pratique et le but, mais entre l’intérieur et l’extérieur. Je pense qu’il s’agit ici de chercheurs qui divulguent leur vie intérieure et leurs expériences sur la place publique, y compris même par des démonstrations de leurs pouvoirs (les accouplements), alors que l’expérience intérieure doit être longtemps tenue secrète pour garder sa puissance de réalisation. En revanche, ils dissimulent soigneusement leurs actes qui, bien sûr, ne sont pas en conformité avec ce qu’ils prétendent avoir réalisé.

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Les Argonautes et les oiseaux de l’île d’Arès

 

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LA RENCONTRE AVEC LES FILS DE PHRIXOS

Les héros arrivèrent alors à proximité de l’île d’Arès. Elle était peuplée d’oiseaux dont les plumes se détachaient et tombaient du ciel comme des flèches acérées, causant de graves blessures. Les Argonautes se souvinrent alors du stratagème d’Héraclès au lac Stymphale : le recours à des claquettes de bronze pour chasser les oiseaux.

Ils se mirent alors à frapper sur leurs boucliers en poussant des cris sauvages. Effrayés, les oiseaux s’enfuirent et les Argonautes purent débarquer sans plus de risques.

Les oiseaux sont des symboles de mouvements mentaux. La quête des Argonautes se situant dans les débuts du chemin, il s’agit ici des pensées destructrices, celles qui jugent ou véhiculent haine, mépris, etc.

Les oiseaux du lac Stymphale combattus par Héraclès sont davantage liés au processus de purification qui doit être fait jusque dans les couches profondes du vital, jusqu’au mental physique. Il s’agit en effet pour ce grand héros d’identifier et de séparer les mouvements mentaux des processus purement vitaux. En particulier, par exemple, la couche du mental physique défaitiste qui maintient le corps dans un processus de maladie et l’empêche de guérir par ses propres forces.

Le travail se fait ici sur l’île d’Arès, où agit la force qui au niveau des formes mentales détruit ce qui n’a plus sa place. Cette île est aussi le lieu des pensées duelles.

Apollonios décrit un stratagème qui s’inspire de l’usage par Héraclès des claquettes de bronze. C’est « ce qui s’occupe de la maîtrise » (Amphidamas) qui propose la discipline : si la technique du Mantra ne semble pas explicitement décrite ici, Apollonios préconise de lutter contre ces pensées nocives en les empêchant de pénétrer la conscience (par l’usage du bouclier) et en les combattant par la flamme de l’aspiration (agitation de l’aigrette pourpre) alliée à une forte détermination soutenue par une expression puissante (prières, mantras, etc.).

 

C’est à ce moment que les héros rencontrèrent les fils de Phrixos qui avaient quitté le royaume d’Aiétès pour tenter de récupérer l’héritage de leur grand père Athamas. Peu après le départ, ces derniers avaient essuyé une forte tempête. Leur bateau avait sombré et ils avaient été jetés sur les rivages de l’île. Ils acceptèrent d’accompagner les Argonautes jusqu’en Colchide, non sans les avoir avertis des grands dangers qu’ils allaient encourir. 

Rappelons que Phrixos « le frémissement » avait échappé au sacrifice en s’enfuyant avec sa sœur Hellé sur le dos du Bélier à la Toison d’Or. En Colchide, le roi Aiétès, fils du soleil et donc expression de l’âme, lui avait donné l’une de ses filles en mariage, Chalciopé « l’inflexibilité » (marque de l’âme qui est sans compromis) dont il eut quatre enfants. (Phrixos n’intervenant plus dans la suite des mythes, les auteurs lui réservèrent une longue vieillesse en Colchide.)

La rencontre des fils de Phrixos et des Argonautes indique que le chercheur se remémore cette toute première expérience et fait le rapprochement avec ce qu’il recherche désormais. Ces fils de Phrixos sont les symboles d’une certaine nostalgie, d’un appel à retrouver l’état et les moyens qui avaient conduit au premier « contact du Réel » (ils voulaient récupérer l’héritage d’Athamas). Ce sont eux qui vont guider le chercheur jusqu’à la récupération de la sensibilité correspondante (ils vont guider les Argonautes jusqu’en Colchide).

Mais la jonction ne pouvait s’opérer avant que la quête n’ait suffisamment progressé, aussi un naufrage bien opportun les avait-il contraints à la patience.

En outre, lorsque s’opère cette jonction, le chercheur reçoit des signes précis qui l’avertissent qu’une expérience importante l’attend, de même nature que le premier « frémissement ».

 

Puis les héros passèrent à proximité de l’île sur laquelle Cronos, trompant Rhéa, s’unit à la nymphe Philyra qui lui donna « le bon » Centaure Chiron.

Nous avons rencontré le « bon » Centaure Chiron au début de ce chapitre. Rappelons qu’il représente les capacités de concentration, d’harmonisation, de maîtrise et de purification acquises avant de rentrer sur le chemin.

C’est la plus haute réalisation de celui qui n’a pas encore purifié sa nature inférieure. Toutefois il s’agit d’une réalisation exceptionnelle puisque Chiron est immortel, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas au champ de la dualité. Cette capacité d’harmonisation devra cependant être abandonnée dans le yoga du corps afin de ne pas interférer : (Chiron, souffrant horriblement d’une blessure au genou qui était incurable, échangera son immortalité selon certains avec Héraclès, selon d’autres avec Prométhée.)

Le fait que les héros passent seulement à proximité de l’endroit où il fut conçu laisse entendre que le chercheur approche temporairement la science la plus haute en matière de guérison, la source des méthodes où il peut être un simple canal pour les puissances issues des mondes de l’Unité.

 

Puis ils entrevirent à l’horizon les cimes du Caucase et entendirent la voix déchirante de Prométhée. Celui-ci était enchaîné à la montagne et son foie, dévoré le jour par l’aigle de Zeus, se reconstituait durant la nuit.

Dans cet épisode, le chercheur prend conscience du phénomène des cycles dans le mental, tel qu’il est illustré par la fin du mythe de Prométhée, « celui qui met au premier plan son aspiration pour la croissance de son être intérieur ».

Rappelons que ces cycles règlent aussi le fonctionnement mental selon de très longues périodes où alterne la prépondérance des forces de séparation et celles qui ramènent vers l’unité (forces de fusion). Plus la pensée et la réflexion prirent de place, plus se forgea la conscience mentale, plus l’homme, malgré lui, vécut sous l’influence alternée de ces forces.

Cela se manifeste dans l’histoire des civilisations par la succession des périodes humanistes qui mettent l’homme au centre et des Moyens Âges pour lesquels c’est le Sacré qui occupe cette place. Le mode de fonctionnement du mental est donc très différent selon les périodes, et il faut comprendre que l’on ne pensait pas du tout au Moyen Âges comme maintenant, indépendamment de l’évolution.

Le jour symbolise les périodes d’éloignement, de distanciation, de séparation, durant lesquelles le lien au Réel se distend (le foie diminue), tandis que la nuit favorise le rapprochement et l’intimité avec l’Absolu (le foie se reconstitue).

L’aigle de Zeus est le symbole de l’action des forces du plan des dieux, le plus haut de la conscience mentale, qui supervise cette alternance, laquelle est absolument nécessaire pour permettre l’individuation sans que l’humanité ne s’éloigne toutefois irrémédiablement de l’Unité. Lorsque le chercheur entre dans la non-dualité mentale, lorsqu’il devient un « connaissant », il se libère de la soumission à ces cycles, et l’Aigle de Zeus peut alors disparaître. C’est le symbolisme du travail d’Héraclès consacré à la quête des pommes des Hespérides.

Apollodore mentionne un échange d’immortalité entre Chiron et Prométhée, mais cette version ne fait pas l’unanimité. Eschyle écrivit un « Prométhée délivré » dont nous ignorons tout, mais la tradition tardive entérina la délivrance du Titan par Héraclès.

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Les Argonautes chez les Dolions

 

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Ce mythe traite des insincérités intérieures qui orientent vers des voies trompeuses

Pendant la nuit, les héros finirent de traverser l’Hellespont et avancèrent dans la Propontide. Ils abordèrent ensuite une presqu’île nommée « Mont des Ours » qui possédait un double havre. Ils amarrèrent leurs navires dans le premier bassin, le plus extérieur. Les hauteurs de cette presqu’île était habitées par des êtres féroces et sauvages, des Fils de la Terre, dotés de six bras chacun. La plaine, elle, était occupée par les Dolions qui étaient protégés des géants par Poséidon parce qu’ils étaient les descendants de ce dieu.

Les Argonautes élevèrent un autel à Apollon « dieu du débarquement » et nouèrent amitié avec les Dolions. Leur roi les invita alors à avancer leurs navires plus avant dans la deuxième crique.

Le lendemain matin à l’aurore, ils grimpèrent sur le sommet de la montagne Dindymon « pour reconnaître les routes de la mer ». Les géants se mirent alors à lancer des rochers pour obstruer le chenal de sortie des bateaux, mais ils furent massacrés à coups de flèches par les Argonautes.

Ces derniers levèrent l’ancre, mais pendant la nuit, des vents contraires les ramenèrent vers l’île à leur insu. Dans le noir, croyant se heurter à un peuple hostile, les Dolions les attaquèrent et les Argonautes massacrèrent bon nombre d’entre eux, ne s’apercevant de leur méprise que le lendemain matin. Le roi des Dolions, Kysikos, périt dans le combat.

Puis il y eut douze jours et douze nuits de tempête qui les empêchèrent de reprendre la mer. Averti par le vol de l’Alcyon, le devin Mopsos recommanda à Jason d’offrir un sacrifice à Rhéa et la déesse répondit « par l’apparition de signes clairs ».

Puis les Argonautes reprirent la mer, dépassèrent le cap de Poséidon et se dirigèrent vers de nouvelles terres.

 

La progression des Argonautes à travers la mer Égée, l’Hellespont, la Propontide, le Bosphore et le Pont-Euxin décrit la progression dans la purification du vital, de plus en plus profond.

Tout d’abord, la mer Égée concerne les chercheurs qui s’élancent sur le chemin, mais qui restent « au bord » de la purification du vital.

Puis vient le premier détroit, l’Hellespont, qui tire son nom d’Hellé, la sœur de Phrixos, lorsque les deux enfants martyrisés par leur belle-mère s’enfuirent sur le dos d’un bélier à la toison et aux cornes d’or envoyé par Zeus. C’est le lieu d’une première expérience de sensibilité lumineuse, qui peut ouvrir les portes vers un engagement plus profond dans la quête. C’est aussi la limite du processus d’individuation (Hellé). L’Hellespont est aussi appelé détroit des Dardanelles, en référence à Dardanos, le fils de la Pléiade Électre, qui marque la première expérience dans le mental illuminé.

 

Les Argonautes chez les Dolions

Puis le chercheur pénètre un peu plus avant dans la purification du vital (dans la Propontide) jusqu’au lieu qui ouvre le passage vers le mental lumineux ou illuminations, le Bosphore « qui porte la vache, l’illumination ».

Enfin, le chercheur pénètre dans les eaux profondes du vital, le Pont-Euxin ou « le vital très étrange, inhospitalier » (la Mer Noire) dont les rivages sont peuplés par des tribus sauvages dont les Amazones.

La première partie de la quête de la Toison concerne donc les débuts du chemin car « sur le visage de Jason, le duvet poussait à peine ». Elle constitue une mise en garde contre les « insincérités » génératrices d’illusions – car le mot Dolion signifie « fourbe, rusé, trompeur » – qui opèrent depuis le subconscient (les Dolions sont fils de Poséidon). Le chercheur ne les reconnait pas comme telles, car elles semblent aller dans le sens de la quête : le roi en effet procura aux Argonautes du vin et des moutons pour leur sacrifice à Apollon.

Cela l’éloigne de sa proximité avec la perception psychique du vrai, alors qu’il croit être sur le chemin de la lumière de Vérité ou s’en persuade. C’est pourquoi le sacrifice est offert à Apollon « dieu du débarquement » : le chercheur quitte le chemin. Lorsque l’on se maintient dans ces insincérités, restant sourd à la petite voix intérieure, elle se tait, souvent pour longtemps, jusqu’à ce que l’on se soit remis sur le juste chemin, parfois après de rudes confrontations. Les raisons de cette surdité peuvent être nombreuses : impatience, fascination pour les pouvoirs, volonté de sortir du lot, autojustifications automatiques, tout ce qui apporte en retour des bénéfices pour l’ego, etc.

 

Le chercheur s’enfonce alors sans se méfier plus profondément dans la voie illusoire qui menace de l’enfermer comme dans une nasse (les Argonautes poussent les bateaux dans la seconde crique que les géants tentent d’obstruer).

Les monstrueux géants à six bras peuvent êtres vues comme des forces hostiles avec un pouvoir d’action très étendu qui se cachent dans les hauteurs de l’aspiration. Ce sont des puissances des mondes subtils qui ne peuvent agir que dans la mesure où on leur ouvre les portes.

L’erreur, ici, provient du fait que le chercheur n’est pas conscient de forces d’opposition au chemin, nées de l’inconscience dont il est issu, qui se cachent derrière son aspiration spirituelle (les géants, fils de la Terre, accourent de derrière la montagne). Ces forces tentent d’enfermer le chercheur, « d’obstruer le goulet du Port-Clos ».

Ce qui l’induit en erreur, d’accès facile et accueillant, est ce qui présente toutes les apparences de la vérité, mais relève d’un mensonge issu du subconscient (Poséidon). Cela dissimule ce que le plus haut de la conscience nourrit comme un obstacle à l’évolution (Héra nourrit les Géants) : les obstacles se révèlent sur le chemin pour permettre au  chercheur de se purifier ! C’est une loi de l’évolution que le chercheur devra toujours garder à l’esprit.

Dans cette première confrontation aux forces d’opposition, le chercheur se purifie suffisamment pour éviter l’enfermement total, détruisant les forces hostiles sans trop de difficulté (les Argonautes tuent les géants aux six bras).

Mais ce dont il ne prend pas conscience dans un premier temps, ce sont les « insincérités » ou « illusions » qui l’ont conduit à cette situation. Pensant pouvoir continuer son chemin, il est ramené de force vers elles. Il n’est pas encore assez avancé pour que la lutte contre ses propres manques et faiblesses puisse se faire en toute conscience : le « nettoyage » a donc lieu dans l’inconscience, dans l’obscurité. Le chercheur ne peut prendre la mesure de ce dont il est venu à bout qu’après la victoire (les Argonautes ne réalisent leur méprise qu’au petit jour). Cet épisode fait comprendre qu’à ce stade, le chemin est une alliance de la volonté personnelle et de l’action divine travaillant derrière le voile.

C’est donc le piège des spiritualités trompeuses soutenues par des forces destructrices qui sont décrites ici. Leur mode opératoire est d’abord de séduire en jouant sur les faiblesses du chercheur, sans aucune agression au départ, puis de l’attirer loin à l’intérieur de leur système et de le piéger « en bloquant les issues ». Dans ce genre d’erreur, il faut détruire à la fois la fausse spiritualité à laquelle on a adhéré mais surtout prendre conscience des aspects de sa propre nature qui ont permis cet égarement. Certains exemples de ces faiblesses sont donnés avec les noms des Dolions tués : la recherche du pouvoir, l’aspiration à la gloire, etc.

Le premier chant décrit donc les deux grands écueils qui attendent le chercheur débutant et peuvent le bloquer pendant des années ou des vies dans des impasses.

La fin de cette période est marquée par une longue période de troubles émotionnels, « douze jours et douze nuits de tempête », mais la vie indique au chercheur qu’il est sur la bonne voie car Rhéa répondit « par l’apparition de signes clairs ».

C’est à la fin de ce premier chant, que l’on peut considérer comme la période préparatoire à la quête, qu’Apollonios fait débarquer Héraclès : dès l’entrée consciente dans la quête, il ne peut plus en effet y avoir aucune corrélation entre les mythes théoriques (ici, les travaux d’Héraclès) et les expériences.

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Jason tue les Semés issus des dents du Dragon

 

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Le Chant 3 traite des mémoires karmiques

 

Jason convainquit les Argonautes de n’envoyer auprès d’Aiétès qu’une délégation réduite.  Seuls les fils de Phrixos, Télamon et Augias, l’accompagneraient.

Aiétès se mit d’abord en colère, les accusant de vouloir s’emparer du trône, puis accepta qu’ils emportent la toison à condition que Jason sorte victorieux d’une épreuve. Le héros devait, comme le roi avait coutume de le faire lui-même, mettre sous le joug deux terribles taureaux soufflant le feu et aux pieds de bronze. Puis il devait labourer avec eux quatre arpents de la jachère d’Arès pour ensuite semer les dents du dragon. (Ce dragon avait été tué par Cadmos lors de la fondation de Thèbes pour libérer l’accès à la source d’Arès. Apollonios établit ici un lien avec le processus de purification-libération.) De ces semailles surgiraient alors de terribles guerriers tout en armes que le héros devrait supprimer avant qu’ils ne le tuent eux-mêmes. L’épreuve paraissait insurmontable.

Les déesses Héra et Athéna qui veillaient étroitement sur l’expédition craignaient que les héros ne puissent s’emparer de la toison, face au terrible Aiétès. Aussi demandèrent-elles à Aphrodite d’envoyer son fils Éros afin que de l’une de ses flèches il enflammât le cœur de Médée d’un violent amour pour Jason. (Celle-ci était la seconde fille d’Aiétès, la première, Chalciopé, ayant épousé Phrixos.) L’aide de cette magicienne, prêtresse d’Hécate, semblait indispensable aux deux déesses afin de sauver les héros d’un désastre. Soigneusement dissimulé, Éros décocha une flèche sur Médée qui s’éprit aussitôt de Jason.

 

A la suggestion d’Argos (l’un des fils de Phrixos) à laquelle seul Idas s’opposa, une rencontre fut organisée secrètement entre Médée et Jason, avec la complicité de Chalciopé qui s’inquiétait pour l’héritage de ses enfants. En effet, Aiétès pensait que les Argonautes étaient venus pour s’emparer du trône.

Lors de cette rencontre, Jason ne put résister à l’amour de Médée suscité par Aphrodite. Il lui promit de l’emmener avec lui après l’épreuve et de l’épouser. Médée lui donna alors un onguent qui le rendrait invulnérable aux armes de bronze et au feu. Il devait en enduire son corps et ses armes. Cet onguent avait été préparé avec une « plante qui avait poussé pour la première fois alors que l’aigle carnassier (de Zeus) faisait couler à terre, sur les contreforts du Caucase, le sang divin du malheureux Prométhée ». Médée lui assura aussi que la protection durerait tout le jour sans défaillance, lui recommanda de ne jamais refuser le combat, et quand les guerriers sortiraient du sol, de lancer au milieu d’eux une pierre bien lourde sans se faire voir, car ils se battraient pour se l’approprier.

Juste avant l’épreuve, Télamon et Aithalides allèrent chercher les dents à semer tandis que Jason se préparait et offrait un sacrifice à Hécate.

Le roi Aiétès, son peuple de Colques ainsi que tous les Argonautes se rassemblèrent dans la plaine d’Arès « le Tueur d’hommes » pour assister à l’épreuve.

Jason attendit d’un pied ferme les terribles taureaux qui crachaient des flammes et les maîtrisa l’un après l’autre. Les ayant mis sous le joug, il laboura la terre et sema les dents.

Alors de tout le champ se levèrent tels des épis « les fils de la terre » tout en armes. Jason, se souvenant des conseils de Médée, saisit une énorme pierre et la jeta au milieu d’eux. Comme prévu, les « semés » s’entretuèrent pour s’en emparer. Le héros se précipita alors, fauchant ceux qui étaient encore à demi enfouis et les retardataires qui partaient au combat. Bientôt, la terre fut rouge du sang de ces guerriers et il n’en resta plus un seul vivant.

Dépité, Aiétès s’en retourna en son palais méditer quelque funeste projet contre les héros.

 

Rappelons que le roi de Colchide Aiétès « l’existence-conscience la plus haute » est un fils d’Hélios, le soleil « qui voit tout » (Panoptes) et donc une expression du rayonnement de la conscience supramentale de Vérité (Hypérion).

Dans la légende la plus ancienne, Hélios eut seulement deux enfants, la magicienne Circé « la puissance de vision dans le détail ou discernement de la Vérité » et le roi de Colchide Aiétès « la plus haute conscience globale ».

Κιρκος est un oiseau de proie, « le tournoyant », qui discerne de loin. Les deux autres manifestations de l’âme, Persès et Pasiphaé, ont été ajoutées plus tardivement.

Aiétès est en effet « olophronos » celui qui « enveloppe la totalité ». Sa capitale est Aia, symbole de « l’élaboration et de l’organisation de l’existence-conscience sur tous les plans ».

La nymphe Asterodeia « la voie d’une étoile (la voie des débuts de la lumière) » eut de lui un fils, Apsyrtos.

Et sa femme légitime Eidya « celle qui voit » lui donna deux enfants, la magicienne Médée « le dessein » – celui de l’âme et non de l’ego, puisqu’elle est petite-fille du soleil – prêtresse d’Hécate, et Chalciopé « l’inflexibilité de la vision-volonté ».

À ce niveau d’être, comme les manifestations des forces sont des pouvoirs de transformation du supramental, les personnages qui les représentent sont des magiciens et magiciennes, notamment Médée et Circé.

Médée est de plus une prêtresse d’Hécate « celle qui frappe au loin » c’est-à-dire « celle qui a des buts à long terme », elle-même fille de Persès « la transformation » (fils du Titan Crios).

Il semble donc évident que le peuple qui est le plus opposé à Aiétès est celui des Sauromates « les lézards vains », à la fois symboles d’inertie, de tiédeur et de ce qui est sans voie, donc sans amour.

 

La délégation menée par Jason auprès d’Aiétès comprend en particulier des héros qui représentent les premières expériences lumineuses de l’âme (Augias « éclats de lumière » et les enfants de Phrixos « le frémissement »), seuls à même de « reconnaître » par similitude la nature de l’expérience qui doit maintenant se manifester puissamment. Nous avons rencontré Augias dans le cinquième travail d’Héraclès, lorsque le héros dut nettoyer ses écuries. (Certains auteurs le considèrent comme un fils d’Hélios, et il est alors un frère d’Aiétès.) Le chercheur est aussi déjà assez avancé dans la connaissance de la structure de la conscience (Jason porte le caducée d’Hermès).

Le dernier ambassadeur est Télamon, un fils d’Éaque, lui-même père du « grand Ajax », lequel est le symbole de « la plus haute conscience » à la fois sur le plan de l’esprit et sur celui de la matière. C’est un oncle d’Achille, et à ce titre, il participe du yoga qui s’intéresse aux infimes mouvements, aussi bien de la conscience que de l’être extérieur. Son nom semble désigner tout à la fois la « maîtrise », « l’endurance » et le « don de soi » ou « consécration ».

 

Apollonios reprend ensuite presque en totalité la description de l’épreuve de Cadmos, ancêtre d’Œdipe, lors de la fondation de Thèbes. La première moitié des dents avait alors été semée par Cadmos après qu’il eut vainement tenté de retrouver sa sœur Europe. Rappelons que les guerres de Thèbes décrivent la purification des centres de conscience, matérialisés dans le corps par les chakras. L’épreuve de Cadmos est donc un exposé du principe de la purification des mémoires inscrites dans le subconscient et l’inconscient corporel.

L’épreuve de Jason est de même la description d’un processus qui doit désormais se faire consciemment – le nettoyage des mémoires – et non une épreuve particulière du chemin.

 

Par le test des taureaux que Jason doit mettre sous le joug puis avec lesquels il doit labourer et semer les dents du dragon, le chercheur doit montrer :

– d’une part, qu’il est capable de contenir l’énergie qui provient des plans supérieurs afin de s’en servir dans le champ de la dualité (la jachère d’Arès). Si la vache est le symbole d’une illumination, le taureau est celui d’une puissance de réalisation du mental lumineux. Provenant indirectement du supramental à travers le surmental ou directement de ce dernier plan, cette énergie est si forte que quelques gouttes suffisent à soulever chez les chercheurs insuffisamment préparés des tempêtes vitales.

Et les sabots d’airain de ces taureaux indiquent une puissance d’incarnation que l’on peut sentir parfois au niveau même du corps.

– d’autre part, qu’il est alors suffisamment armé pour affronter certaines mémoires enkystées dans son être et qui surgiront à cette occasion.

 

Dans cette partie du mythe, il ne s’agit pas seulement des contradictions intérieures comme celles auxquelles le chercheur s’est précédemment heurté dans l’épisode des roches Kyanées (ou Cyanées), mais des mémoires de l’évolution qui peuvent se révéler très destructrices.

Ici, par les dents du dragon, les Anciens ont établi une liaison avec la descendance du Titan Océanos pour indiquer que cette épreuve se passe sensiblement à la même époque que le début du processus de purification-libération, lors de la fondation de Thèbes par Cadmos, et l’entrée dans un processus d’élargissement de la conscience (Europe).

En effet, la première moitié de ces dents avait été semée par Cadmos après qu’il eut vainement tenté de retrouver sa sœur Europe. (Cf. histoire de la fondation de Thèbes dans le prochain chapitre.)

 

Ce sont Télamon « l’endurant » et Aithalides « étincelles enflammées, cendres » qui vont récupérer les dents auprès d’Aiétès. Aithalides, fils d’Hermès, est célèbre pour sa mémoire particulièrement fidèle et ses qualités d’archer (une volonté tournée résolument vers le but). Sa mère est Eupolémie « celle qui se bat bien (dans le mental) ». On peut le comprendre comme une forte capacité d’illumination et purification par le mental le plus haut, qui permet le surgissement de la lumière.

Sans cette capacité alliée à une grande endurance, le chercheur ne peut espérer sortir indemne des confrontations à ses nœuds profonds.

 

Le « labour du champ » est une métaphore souvent employée pour désigner le « travail sur soi », et les « dents » sont un symbole des « nœuds » qui n’ont pas été résolus et qui ont laissé des traces dans l’inconscient.

Leur « surgissement » nécessite de les affronter à nouveau, mais avec des aides nouvelles. En effet, le chercheur est désormais en relation « amoureuse » avec le projet de son âme, lequel est incarné par Médée « le dessein de l’âme ».

De plus, il doit y avoir une alliance du dessein de l’âme et d’une détermination inflexible (les deux sœurs Médée et Chalciopé se mirent d’accord sur le stratagème).

 

Mais cela ne peut également se faire sans une protection nouvelle issue du supramental consistant en une foi inébranlable pour remplir la tâche. Elle est illustrée par l’onguent fourni par Médée. Il avait été fabriqué à partir d’une plante qui s’était mise à pousser lorsque débuta le supplice de Prométhée, c’est-à-dire lorsque l’homme entra dans le processus d’alternance des cycles du mental, et donc dans la conscience séparative. Le remède est donc la « foi » qui contrebalança alors l’entrée dans la période d’individuation « nécessaire pour acquérir le discernement » – ce que la Genèse appelle l’épreuve de la liberté -, qui fit contrepoids à l’éloignement progressif d’avec l’Absolu.

La seule protection réelle du chercheur sur le chemin est donc une foi inébranlable dans la victoire de la Vérité. Cette foi protège de la destruction provenant soit des hommes – par les mémoires qui sont réactivées – soit de la puissance de réalisation du mental lumineux qui peut être destructeur pour celui qui le manie.

 

Si une possibilité de matérialisation est offerte aux « nœuds », nombre de problèmes se résolvent sans l’intervention consciente du chercheur, car ils s’annulent les uns les autres (Pour vaincre les guerriers surgis du sol, Jason jeta une pierre au milieu d’eux et ils s’entretuèrent pour se l’approprier. Autrement dit, le chercheur ne doit pas refuser les opportunités d’incarnation qui s’offrent sur sa route, par exemple pour matérialiser ses « rêves », aussi fous soient-ils aux yeux du monde, car c’est parfois la seule façon de résoudre les obstacles du passé.

Aussi bien intérieurement qu’extérieurement, les nœuds s’annulent les uns les autres, à condition que le chercheur s’implique dans la vie et ne cède pas à la tiédeur (Médée lui recommanda de ne jamais refuser le combat).

 

Pour les guerriers, lorsque le moment est venu, la pierre symbolise la possibilité de résolution des nœuds et des souffrances associées qui constituent cependant autant de « protections » tant qu’ils ne sont pas sollicités.

Notons en outre que ce n’est pas le chercheur qui active les nœuds, mais qu’il ne fait que préparer le terrain pour leur résolution.

Ce mythe marque donc le moment où le chercheur prend contact pour la première fois avec les énergies spirituelles qui pourront l’assister dans sa tâche (Médée).

 

Nous verrons, dans le mythe similaire de la voie de purification/libération où c’est Cadmos qui sème les dents, que cinq guerriers survivront et seront à l’origine des castes militaires de Thèbes : il y a donc alors surgissement de mémoires dont un certain nombre devenues conscientes serviront de base au processus d’incarnation de l’être intérieur. Les autres « semés » ne s’entretueront pas pour s’accaparer la pierre mais parce qu’ils s’imagineront attaqués par l’un de leurs congénères : il s’agirait alors de nœuds qui peuvent s’annuler par un travail de conscience sans devoir s’actualiser dans la vie du chercheur.

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