Chapitre 5 : La fin de la démocratie
« Un prochain jour, le peuple américain va prendre conscience du fait qu’il est devenu une nation impériale […] C’est arrivé parce que le monde voulait que cela arrive. »
Irving Kristol 56
« Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société. La démocratie n’est pas l’état naturel de la société, le marché, oui » 57.
Si nous citons ces propos d’Alain Minc, ce n’est pas que nous soyons en accord avec cet auteur, mais simplement parce qu’ils témoignent de la pensée unique, qui porte en elle les prémisses de la justification de la fin de la démocratie, à l’instar de ce qui se passa dans la civilisation gréco-latine. Lorsque nous utilisons le terme de « pensée unique », nous pouvons en prendre la définition donnée par I. Ramonet comme étant « la traduction en termes idéologiques, à prétention universelle, des intérêts d’un ensemble de forces économiques, celles en particulier du capital international » 58. Nous pourrions ajouter avec Cornelius Castoriadis qu’« elle est unique en ce sens qu’elle est la première pensée qui soit une non pensée intégrale » 59. Ces valeurs sont connues : le marché, la concurrence, la compétitivité, le libre-échange, la mondialisation, la déréglementation, la privatisation, la libéralisation… Toutes, censées apporter le développement, les richesses, la stabilité, le plein-emploi… en bref, le bonheur. C’est une croyance insidieuse, fondée sur les instincts et les appétits les plus bas de l’homme, qui ne souffre pas d’opposants.
Ces paroles d’Alain Minc sont révélatrices – en l’état actuel de l’évolution humaine –, d’une société arrivée au sommet de la partie séparatrice de la courbe et qui ne conçoit pas que l’homme puisse fonctionner avec d’autres valeurs que celles de la prédation. C’est un aveu retentissant de l’abandon de tous les idéaux humains proclamés à l’aube de la période humaniste qui mit une telle foi en l’homme. En fin de compte, ce n’est pas l’humanisme qui a triomphé, mais Mammon, le principe premier de l’Avoir en combat contre l’Etre. Dit d’une autre façon par Castoriadis, « la société capitaliste est une société qui court à l’abîme à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter […] L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée » 60.
Ce credo de la pensée unique est en fait très similaire à celui qui anime le monde antique après la période classique. Les historiens l’ont appelé « période hellénistique », qui est « après la Grèce » et « avant Rome ». Elle commence à la mort d’Alexandre en – 323, laquelle mort signe la condamnation de la démocratie à Athènes, et se termine avec la victoire définitive d’Octave sur Antoine à Actium en – 31, le suicide de Cléopâtre en – 30 et l’auto-proclamation d’Octave comme « divin Auguste ».
C’est pour nous, 2160 ans plus tard, la période qui va de la fin de l’Empire napoléonien, en 1815, jusque en 2 130, soit une période de trois siècles dans laquelle nous nous situons actuellement à peu près au milieu. Notre intention n’est pas tant de nous arrêter sur les événements, que sur le climat de cette époque, similaire par tant de côtés à celui que nous vivons. Au départ, l’Empire universel n’est pas encore installé, la Pax Americana (Romana) pas encore définitivement établie. Nous sommes toujours dans la période des États combattants, à son apogée. C’est pourquoi, d’un certain point de vue, cette période est particulièrement critique, car elle porte en elle un énorme potentiel de destruction, du fait à la fois de la situation séparatrice à son extrême (le haut de la courbe) et de l’état actuel de l’évolution de l’humanité.
Il est toujours abusif de vouloir faire des rapprochements trop précis dans les similitudes des événements, mais le parallèle est ici trop frappant pour que nous le passions sous silence : à plus de 2000 ans d’intervalle, la civilisation mondiale actuelle rejoue la même pièce que la civilisation gréco-romaine. Dans le rôle de Rome et de l’Italie, les USA et l’Amérique toute entière à l’instar de l’Italie antique, qui ne s’unifia que très tardivement. Dans le rôle des cités grecques, les nations européennes.
Les lignes de force qui les animent dans leurs rapports réciproques sont identiques, même si les événements, et en particulier les conflits, n’ont pas la même échelle et ne se reproduisent jamais identiquement. Aussi serait-il un peu vain, même si le jeu est tentant, de vouloir pousser le parallèle trop loin en attribuant à chaque cité une nation. Ceci nous évitera en particulier de vouloir attribuer aux guerres puniques ou aux guerres macédoniennes les deux grandes guerres, même si les dates correspondent. Et nous évitera aussi de faire des pronostics sur l’avenir hormis les grandes lignes directrices sous-jacentes.
Dans tout ce qui suit, lorsque nous indiquerons une date de la civilisation gréco-romaine, nous mettrons entre parenthèses celle qui correspond à notre époque 2160 ans plus tard. Lorsque nous ne le précisons pas, nous laissons au lecteur le soin de faire le rapprochement avec la situation mondiale actuelle.
Les quelques pages qui suivent tendent à démontrer, sur une courte période de la courbe, que l’état d’esprit de notre époque est comparable en tous points à celui qui prévalait lors de la période hellénistique. Les informations données ci-dessous à l’appui de cette proposition et concernant cette dernière période ont été très largement puisées dans l’excellent livre de Peter Green traitant de cette époque D’Alexandre à Actium 61. Nous recommandons vivement sa lecture à qui veut essayer de suivre l’évolution de notre société ; et dans une moindre mesure, celle du livre Rome et son Empire de MM Christol et Nony 62.
Le premier parallèle à noter, c’est que les États-Unis, comme Rome, n’ont pas de racines culturelles en propre et puisent leur sève – quand ce n’est pas un pillage en règle de toutes les richesses culturelles favorisé par leur position économique dominante – l’un dans la vieille Europe, l’autre dans la Grèce antique. La culture romaine – philosophie, poésie, théâtre, peinture, architecture – s’inspire de celle des grecs ou l’imite. Hormis une culture de l’image qui leur est propre et prend pour critère de base la rentabilité et la satisfaction des sens – mais est-ce vraiment une culture ? – les écrivains et les artistes américains sont totalement imprégnés de la civilisation européenne. Rome et les États-Unis sont en fait de jeunes civilisations, gréco-latines et américano-européenne. Toutes deux en ressentent une sorte d’infériorité qu’ils expriment par un mépris souverain des peuples dont ils envient les racines. Les romains considéraient les grecs de la période hellénistique comme des gens sans scrupules, sans morale, cupides et sans parole, et surtout mauvais guerriers et les distinguaient des grecs du siècle de Périclès. Tout comme les Américains semblent considérer différemment l’Europe actuelle de celle d’avant les grandes guerres.
Les grecs, de leur côté, n’avaient pas meilleure opinion des romains. Il va de soi que cela ne s’améliora guère avec le sac de Corinthe et la déportation de milliers d’entre eux.
Il est peu probable que les jugements des américains et des européens les uns sur les autres soient bien meilleurs aujourd’hui.
Le second point de similitude, c’est la rapidité avec laquelle ces deux civilisations devinrent dominantes, en moins d’un demi-siècle. Rome ne comptait pas aux yeux des successeurs d’Alexandre qui se partageaient son empire, et jusqu’en – 221 (1939), elle était encore une puissance inconnue dans le monde antique. Mais dès le début du IIème siècle, après la défaite d’Hannibal à Zama en – 202 (1958), elle était appelée comme arbitre dans les conflits égéens.
Quelque 2160 ans plus tard, l’Angleterre, l’Espagne, la France et l’Autriche qui se partagèrent l’Empire napoléonien ignoraient totalement l’Amérique. Lors de la première guerre mondiale, cette dernière ne s’était pas encore vraiment imposée comme grande puissance.
Ce qu’on a appelé la première guerre macédonienne de Rome de – 215 à – 205 (1945 / 1955) n’était en fait qu’une guerre entre Hellènes et Macédoniens, un reflet de la politique locale où Rome se trouva impliquée, comme les États-Unis dans la seconde guerre mondiale.
Toutes deux en fait, ne s’impliquèrent dans les conflits que lorsque leurs intérêts furent menacés. Pour Rome, les routes commerciales, et pour les États-Unis, la destruction de sa flotte à Pearl Harbour.
Mais plus que tout, ce qui les rend si semblables, c’est l’ambiance caractéristique des civilisations arrivées au sommet de la phase séparatrice de la courbe. Nous n’en retiendrons que quelques aspects majeurs.
Tout d’abord il faut remarquer que la décadence ne se limite pas aux civilisations dominantes, Rome et les États-Unis, mais qu’elle touche aussi les civilisations plus anciennes qui sont entraînées dans le même climat mercantile. En Grèce, l’intérêt pour les affaires commence au début du IVème siècle avant JC (1760). A cette époque, le génie créateur se tarit et la Grèce se tourne vers le culte du passé. C’est la fin de l’époque classique et à la fin du IVème siècle, l’apparition de philosophies fondées sur le culte des valeurs négatives – refus de la souffrance et non-participation aux affaires de la cité – et sur les intérêts personnels, avec Zénon, Épicure et Diogène. Elles incitent principalement à ne s’occuper que de soi, avec toutes les variantes que cette attitude peut prendre. Et surtout, fait caractéristique de ces sommets de courbe, devant le sentiment d’impuissance qui va croissant – hormis chez quelques-uns qui ont concentré en leurs mains la toute-puissance – elles cautionnent la fuite devant la réalité. L’individu ne trouvant plus sa place dans la cité se retourne sur lui-même. Non pas comme le dit Toynbee parce que c’est le seul défi qui lui reste, mais bien parce que toutes les structures de participation à l’organisation de sa propre vie et de la cité ont été confisquées par quelques-uns, ou même par le phénomène séparateur lui-même sans que quiconque se sente responsable. Les démocraties représentatives de notre époque conduisent au même désintérêt de la vie de la cité.
Ces philosophies consacrent la fin des valeurs de la « polis » (la cité), qui avaient fait la réputation du siècle de Périclès et étaient probablement issues du Moyen Âge grec : le courage, l’honneur, l’action désintéressée. Tout comme notre Moyen Âge transmit à nos républiques commençantes ces mêmes valeurs qui étaient la gloire de la noblesse.
Dans tous les domaines – militaire, politique, financier, artistique – les professionnels remplacent les amateurs et leur idéal désuet.
Le culte de la personnalité, banni du temps de la « polis », fait son apparition après la guerre du Péloponnèse, au début de IVème siècle. Et il ne fait que croître de nos jours.
Au mercantilisme, à l’absence de pouvoir politique réel et au repli intellectuel, il faut ajouter un développement rapide de l’urbanisation : « Pergame, Antioche, Séleucie du Tigre, et surtout Alexandrie, ces grandes cités centres du commerce international, ressemblaient davantage au Londres, au Paris ou au New York d’aujourd’hui qu’à l’Athènes de Périclès 63. […] Dans l’Asie des successeurs d’Alexandre, sont produites en série de nouvelles cités hellénistiques, aux plans orthogonaux aussi monotones que ceux du middle West américain 64. […] L’agora, ayant perdu ses fonctions politiques, est devenue un centre commercial entouré de banques et de galeries marchandes ». Peter Green rapporte aussi que l’indifférence aux affaires publiques et l’intérêt exclusif pour les questions d’ordre privé et personnel, conjuguées à une curiosité morbide pour la psychologie des passions, firent du sexe l’objet d’une attention croissante au cours de l’époque hellénistique. Mais, dit-il, le mobile essentiel que nous relevons à travers toute l’ère hellénistique est une soif inextinguible de pouvoir et un appétit insatiable de richesses 65.
Dans tout cela, quelle différence avec notre époque ?
Enfin, c’est la même attitude spéculative qui n’épargne aucun aspect de la vie. La spéculation sur les terres entraîne le même reflux des campagnes vers les banlieues des cités. L’inégalité dans la répartition des richesses se fait de plus en plus sentir.
Il y a sur le marché, par suite des conquêtes romaines, une multitude d’esclaves, à tel point que l’offre est supérieure à la demande. Cette situation amplifie les inégalités d’une manière qui ressemble étrangement aux conséquences du chômage d’aujourd’hui. Dans cet univers cosmopolite, peu importe qui l’on est. Ce qui compte, c’est combien l’on gagne.
La créativité disparaît progressivement au profit de la quête d’originalité, l’expression de la violence et un réalisme qui expose la laideur : au milieu du IIème siècle, Pline l’Ancien appelle cela la cessation de l’Art, « cessavit deinde ars ».
Cette période sera suivie d’une vaste réaction néoclassique avec le pillage de tous les trésors grecs par les Romains. Les riches collectionneurs romains payent des fortunes pour acquérir les objets d’art authentiques des vieux maîtres.
A titre d’anecdote, on peut ajouter que l’économie planifiée de l’Égypte Ptolémaïque ressemblait en bien des points à celle de l’ex URSS : bureaucratie monstrueuse, totalement inefficace, paralysée sous la papyrasserie, où la malhonnêteté sévit à tous les niveaux. Les poids sont falsifiés, les comptes truqués. L’extorsion, en espèces ou en nature, est la règle. L’incompétence caractérisée est généralisée à tel point que le blé se gâte par négligence des autorités…
Le système spéculatif romain, qui aurait mérité des réformes radicales, fut maintenu et poussé jusqu’au point de rupture par les Romains… Peter Green nous dit qu’ils opérèrent avec un cynisme si brutal et si efficace qu’en un peu plus d’un siècle, ils acculèrent dans les faits le monde grec à la faillite.
Flaminius avait proclamé la liberté des Grecs en – 196 (1964), sous la « protection » de Rome. Rappelons que l’Otan fut mis en place en 1949. En moins de trente ans (- 196 / – 168) (1964 / 1992), Rome devient l’arbitre incontesté de la Méditerranée. Dès la défaite de la Macédoine à Pydna (- 168) (1992), sa suprématie n’était plus contestée. Paul Émile, le vainqueur de Pydna, quitta la Grèce avec 150 000 esclaves et une montagne d’objets d’art. Cette victoire consacra la fin de la civilisation grecque et la victoire de l’argent sur toutes les autres valeurs. Mais la Grèce ne devait être définitivement écrasée que 22 ans plus tard. Avec la guerre du golfe, les États-Unis confirmèrent leur domination militaire sur l’ensemble de la planète…
C’est un peu à l’image d’une révolte d’adolescent que, dès 146 avant JC, les responsables de la Ligue grecque se sont sentis prêts à rentrer dans une guerre désespérée contre Rome, afin de recouvrer une liberté qu’il leur semblait avoir perdue sous le joug économique et l’occupation de la Macédoine. On connaît la suite : Mummus, général romain, donna carte blanche à ses soldats pour piller et raser Corinthe. La « liberté » que Rome s’était vantée d’avoir apportée aux Grecs, fût enterrée sous les décombres de la ville. La même année, Rome rasait Carthage (- 146) (2014), seule puissance qui osait lui contester son hégémonie sur le monde. La destruction de Corinthe marqua la fin de l’indépendance de la Grèce et le début de son crépuscule. A la même époque, ce fut aussi sous l’influence indirecte de Rome, par la victoire du « libre marché », le début de la décadence de l’Égypte ptolémaïque et de la Syrie séleucide, tandis que Rome entrait dans sa phase triomphante (- 116 / – 30) (2044 / 2130) dont l’apogée serait atteinte avec l’empereur-dieu Auguste.
En Grèce, paradoxalement, se réalisait ce que les philosophes de la Grèce classique avaient exigé comme critère de discernement : « l’individu face à lui-même ». Mais cela se réalisait sans le soutien des structures de la cité (polis). Aussi, cette situation tant recherchée qui renvoyait chacun à sa propre solitude, se révéla difficile à supporter et se transforma en quête désespérée d’identité et de partage. Sans doute est-ce là l’un des nombreux signes des points culminants des époques séparatives : l’homme qui a rejeté le sacré et les dieux se trouve devant un gouffre de solitude qui lui devient chaque jour plus insupportable.
La destruction de Corinthe, qui se situe, à quelques années près, au sommet de notre courbe, marque un tournant important dans les moeurs. A compter de cette époque, la recherche du pouvoir et la satisfaction des sens deviennent les seules valeurs de l’existence, avec bien sûr une volonté de posséder sans aucune limite. Les spéculateurs se précipitent sur tout ce qui peut être une source de profits rapides et à partir de – 170 (1990), l’Orient est porteur de telles promesses.
Peter Green nous dit que Rome pratique bien souvent une politique économique de simple prédation, éliminant ses rivales par la création artificielle de concurrents ou par la destruction directe, pure et simple. Qu’elle connaît un afflux de richesses tel, qu’après – 168, les citoyens romains sont dispensés de l’impôt direct. Que le Romain, citoyen-roi, vit désormais en prince quand il est riche, en assisté quand il est pauvre.
Dans les milieux d’affaires apparaissent des fortunes colossales, le plus souvent issues de placements juteux et de prêts usuraires exorbitants. Brutus, l’assassin de César, pratiquait un taux de 48 % alors que le taux légal était de 12%. En fait, comme de nos jours, ces fortunes se révèlent être indispensables lorsque l’on veut participer à la vie politique en raison du coût des campagnes électorales.
A l’inverse, les paysans et les artisans sont ruinés par les guerres interminables, l’augmentation du coût de la vie, la dévaluation de la monnaie et la concurrence que se livrent les Provinces. La violence, légale et illégale, augmente chaque jour davantage. La surabondance des esclaves est un véritable problème. Les guerres serviles, celles des esclaves, commenceront dès 135 avant JC (2025). L’agriculture est minée par la spéculation. Se retrouvant sans travail, les paysans émigrent vers les villes où ils deviennent des assistés. La tentative des Gracques – 133 (2027) pour résoudre le problème agraire en distribuant des terres aux paysans débouchera sur un siècle de guerres civiles dont mourra la république.
Dans le domaine de l’Art, une fois qu’eut cessé le pillage éhonté du monde grec, s’organise un marché de l’Art semblable au nôtre. Aucun aspect de la fin de la Rome républicaine, nous dit P. Green citant Pollit, ne donne une impression plus moderne : « les acheteurs avaient plus d’enthousiasme que de goût et plus d’argent que d’enthousiasme ».
Même la religion n’échappe pas au commerce ; elle prend un aspect contractuel de marchandage avec les dieux : le dieu doit accorder ce qui est demandé si l’offrande correspondante a été faite.
Pour terminer ce rapprochement entre l’Antiquité gréco-romaine et notre époque, nous devons évoquer le sujet des jeux olympiques qui pourraient laisser penser que l’intervalle de 2160 ans n’est pas respecté. Ils furent en effet fondés en – 776 (1384), et devaient être célébrés en l’honneur de Zeus. Courage, désintéressement, loyauté étaient les valeurs qui les animaient. Aussi, pensons-nous, n’ont-ils rien à voir avec les jeux olympiques modernes, remis à l’honneur en 1896 par Pierre de Coubertin, qui, eux, font écho aux jeux du cirque romains. Ces derniers, apparus vers – 250 (1910), étaient destinés, selon le mot méprisant de Juvénal, à une société oisive à laquelle il faut accorder « panem et circences » (du pain et des jeux).
A l’opposé de ce que l’on peut voir aujourd’hui, où ils sont largement sous l’emprise des enjeux financiers, les jeux Olympiques grecs devaient davantage ressembler dans leur esprit aux tournois du Moyen Âge.
Pour clore ce chapitre, nous énumérons ci-dessous les principaux constats sur notre société que fait Ignatio Ramonet dans son livre Géopolitique du Chaos 66, pour la similitude qu’ils offrent avec la Rome antique.
États-Unis et Rome sont porteurs de la même image : pays de liberté, d’accueil et de tolérance 67. Toutes deux, ont vu se développer en leur sein les phénomènes suivants :
- montée des inégalités et des discriminations de tout ordre : sociales, économiques, raciales.
- mondialisation de l’économie et loi du marché.
- spécialisation des métiers.
- apparition, de par leur richesse, de nouveaux maîtres du monde.
- montée de la violence et de l’insécurité.
- politique de spéculation et de prédation.
- dérapage du culturel dans le vulgaire et le sensationnel, culture de masse, culte des loisirs.
- angoisse des citoyens.
- progression de l’irrationnel, et appel à la chance qui prend la place du sacré.
- financement des guerres de l’Empire par les autres nations (cf guerre du Golfe).
- médiations réalisées dans son propre intérêt.
- standardisation, homogénéité, uniformisation.
- condamnation de toute velléité de résistance ou même de dissidence au nom du réalisme et du pragmatisme.
- abandon progressif des valeurs de la république et des conquêtes démocratiques.
- agonie de la culture, soumise au mercantilisme.
- perte des rêves collectifs et repli individualiste.
- religiosité sans Dieu, c’est-à-dire religions sans Sacré.
Nous ne sommes pas seuls à noter cette ressemblance de l’Empire Romain et des temps actuels. Le Monde diplomatique (août 1997) y consacre deux pages entières, à partir de deux livres d’historiens de l’Antiquité tardive (M. I. Rostovtzeff et Peter Brown). Toutefois, les parallèles qu’ils examinent – brigandage urbain, exactions diverses… – ne devraient culminer, à notre avis, que dans deux ou trois siècles, avec la décadence de l’Empire américain, si notre hypothèse de base se révèle exacte, et si l’homme ne change pas d’attitude.
↑ 56 The emerging American Imperium. The Wall Street Journal. New York 18/8/97 cité par le Monde Diplomatique du 18/8/98 in Vers un nouveau siècle d’impérialisme Américain par H. J. Schiller
↑ 57 Alain Minc cité par Ignatio Ramonet dans Géopolitique du Chaos, Ed. Galilée. 1997. p77
↑ 58 Ibid p 76
↑ 59 Entretien avec Daniel Mermet (1996) rapporté dans le monde diplomatique du 22/8/98
↑ 60 Ibid
↑ 61 Peter Green, D’Alexandre à Actium, Ed. Laffont, 1997
↑ 62 M. Christol et D. Nony. Rome et son Empire. Hachette 1995
↑ 63 Ibid p91
↑ 64 Ibid p172
↑ 65 Ibid p360
↑ 66 Ignacio Ramonet. Géopolitique du chaos. Ed. Galilée 1997
↑ 67 A noter en passant que la statue de la liberté n’a rien à voir avec la liberté. Elle n’était d’ailleurs pas destinée à New York. Bartholdi l’avait conçue pour être érigée à l’entrée du canal de Suez. Là, le visage tourné vers le Levant, elle devait symboliser la science occidentale apportant la lumière aux peuples de l’Asie.
