Chapitre 1 : Cycles et civilisations

« La jeune fille et la femme, dans la phase nouvelle de leur évolution, ne seront plus les imitatrices des manières masculines, exerçant les professions des hommes. Après les incertitudes de ces temps de transition, il apparaîtra que si les femmes ont passé par ces changements multiples, c’était seulement pour purifier leur nature des influences déformantes de notre sexe. Les femmes, en qui la vie séjourne et demeure immédiate, féconde, confiante, deviendront des êtres plus mûrs, plus humains que l’homme, (qui est lui) plus léger, dispensé de porter dans son corps le poids d’un fruit qui entraîne sous la surface de la vie – l’homme présomptueux et impatient, qui sous-estime ce qu’il prétend aimer.

Cette condition humaine de la femme qui s’accomplit dans les souffrances et les humiliations, apparaîtra dès qu’elle sera dépouillée des conventions de la seule féminité extérieure. Les hommes qui, aujourd’hui, ne voient pas encore venir ces changements en seront surpris et frappés de stupeur. Un jour, la jeune fille et la femme cesseront d’être seulement le contraire d’un homme, elles seront une réalité en elles-mêmes ; ce sera la condition humaine sous sa forme féminine ». 1

Rainer Maria Rilke

Il est un discours qui pourrait commencer ainsi :

« En cette fin de siècle, l’humanité est confrontée à des problèmes qui la dépassent, d’autant plus difficiles à résoudre qu’ils concernent la totalité de la planète et demandent un accord minimum entre les peuples. De la trilogie Liberté-Égalité-Fraternité, il semble ne plus rester que la liberté pervertie, celle de s’enrichir avec tous les droits et sans aucun devoir. L’Égalité a été confondue avec le nivellement, la Fraternité avec la Sécurité Sociale et la Liberté avec la libre spéculation. Tous les idéaux ont été sacrifiés sur les autels de l’Efficacité et de la Concurrence. L’Occident, handicapé, si l’on peut dire, par ses habitudes démocratiques qui interdisent toute action un peu autoritaire, paraît plus sensible que l’Orient à cette crise du sens et des valeurs qu’il essaye par tous les moyens d’expliquer et de circonvenir. Par ses religions révélées, Judaïsme, Christianisme, Islam, il s’est orienté vers une exclusivité du modèle viril en extradant le pôle féminin du Ciel au profit d’un “ Dieu le Père ” unique et sans contrepartie si ce ne sont “ les puissances de l’enfer ”. Ces religions se sont elles-mêmes éloignées de tout ce qui pouvait induire le sens du sacré. Certains succédanés ont été mis en place, mais rien qui puisse à la fois satisfaire la raison et mobiliser l’espérance. Le mythe du progrès indéfini comme source de bonheur a fait long feu, même si les défenseurs de la société de communication essayent encore de faire jouer ce levier. Les religions, tardant à se remettre en cause, ont perdu beaucoup d’influence auprès des peuples appelés – à tort ou à raison – “ les plus civilisés ”, tandis qu’elles acquièrent parfois une nouvelle vigueur auprès des laissés pour compte de la croissance économique. Les essais de société ayant pris pour base l’Égalité ont tourné court car ils portaient en leur sein la privation de liberté. Quant à des sociétés qui prendraient pour valeur fondamentale la Fraternité, personne n’ose encore en rêver. Le seul pouvoir qui reste à l’individu semble être celui de l’argent, dans une société post industrielle qui a enfanté pour beaucoup la désespérance… »

En changeant quelques mots à peine, pour resituer le discours dans un contexte historique différent, on pourrait l’attribuer sans difficulté à un orateur grec du milieu de l’époque hellénistique. Car les grecs aussi, durant cette époque qui vit s’évanouir la grandeur de la Grèce, s’interrogeaient sur le sens des choses et pleuraient leurs idéaux bafoués et l’espérance disparue. Cette période, éloignée de nous de vingt siècles, consacra la fin des valeurs autour desquelles s‘était constituée la civilisation grecque et prépara la transition vers l’Empire Romain.

S’il y a perte de sens, et pour beaucoup manque d’espérance et de foi en l’homme, c’est qu’il y a le plus probablement un manque de recul et l’absence d’une vision claire du but vers lequel tendre.

C’est pour participer, même si peu que ce soit, à l’élaboration d’une telle vision que ce livre est écrit. Nous avons conscience qu’il frôle des domaines obscurs pour beaucoup, telle la symbolique ou la mythologie, où la pure raison critique doit parfois se retirer pour laisser l’accès à des champs de connaissance encore peu défrichés. Lorsque nous y faisons référence, c’est qu’ils constituent les seules sources d’information dont nous puissions disposer dans le cadre de notre sujet.

On pourrait contester d’emblée l’utilité même d’une étude portant sur plusieurs millénaires alors que les problèmes qui nous assaillent demandent des réponses urgentes et terre à terre. A cela, il existe deux types de réponse, l’une prenant en compte l’individu, l’autre la collectivité.

Sur le plan individuel, celui qui cherche à approfondir les fondements de sa morale et de ses croyances, ou tente de répondre aux interrogations fondamentales sur le sens des choses, au-delà des réponses toutes faites et bien souvent contradictoires que peuvent apporter les philosophies et les religions, se heurte tôt ou tard à la question évolutive, individuelle et collective, car les deux sont inséparables. Et de même qu’il devra remonter loin dans son enfance pour comprendre l’origine de bien de ses comportements d’adulte, de même il devra comprendre comment ses grands-parents, ses ancêtres et les civilisations dont il est l’héritier ont forgé ce qu’il est devenu aujourd’hui. Et plus il sera capable d’incorporer ces multiples influences, sans les combattre mais en les acceptant comme siennes, plus il sera à même d’endosser sa pleine condition humaine.

D’un point de vue collectif, et quelles que soient les motivations particulières – recherche de plus de justice ou d’un monde meilleur pour nos enfants, ou tentative de résoudre les problèmes de la collectivité – il n’est jamais inutile de prendre du recul et de considérer les préoccupations actuelles du point de vue le plus large que nous puissions concevoir. C’est peut-être seulement ainsi que nous pourrons éviter les catastrophes que beaucoup nous prédisent, en accompagnant l’évolution dans le sens où elle nous appelle et non en cherchant uniquement à colmater les brèches d’une civilisation égoïste au plus haut point et qui agit sans souci des lendemains, au risque de se détruire. Pour ne citer qu’un exemple, si nous arrivions à prendre conscience un peu plus vite que seule la femme sera en mesure de préserver la nature d’une destruction totale, parce qu’elle porte en elle l’instinct de la préservation du corps, et donc de notre corps à tous, la terre, peut-être ne mettrions-nous pas tant d’obstacles à son accession à la gestion paritaire de la société. Lorsqu’il s’agit de survie, la femme possède des qualités d’inflexibilité, de détermination et de force mentale qui font gravement défaut à l’homme. Ces mêmes qualités permettraient sans doute, à la femme qui engendre, de régler le premier problème de l’humanité actuelle, la surpopulation 2.

S’il s’avère que la « bascule » dont je vais parler corresponde à une réalité, alors il faut s’attendre à de vastes mutations qui dépassent de loin en profondeur les bouleversements que nous promettent les visionnaires de l’Internet ou autres jouets de nos civilisations matérialistes.

Cette bascule correspond à un moment particulier d’un processus cyclique que nous allons essayer d’expliciter dans ce livre et que nous pouvons présenter de manière générale comme suit :

Le mental 3 humain, et donc les cultures et civilisations qu’il produit, est soumis à des influences non seulement spatiales mais aussi temporelles.

Il existerait un vaste mouvement d’alternance entre les forces de séparation, d’individuation et les forces de fusion, d’union 4, qui se traduirait par la domination à tour de rôle de chacun des deux hémisphères cérébraux, le cerveau gauche logique et le cerveau droit intuitif. La durée totale d’un cycle serait de l’ordre de vingt-six mille ans et l’humanité actuelle serait en train de vivre le passage d’une ère de séparation, qui a vu la domination de l’homme en tant que représentant des forces d’individuation, pendant près de treize mille ans, à une période de fusion dont la femme serait, par l’intuition, si ce n’est le pôle dominant, à tout le moins l’inspiratrice.

De même que la journée contient douze heures symboliques – et non les vingt-quatre heures actuelles qui en sont un dédoublement – qui caractérisent chacune une « couleur » de la journée, une nature de vibration et d’activité, de même que l’année comporte douze mois, douze degrés de vie, de croissance et de déclin, de même, le grand cycle de de vingt-six mille ans se diviserait en douze périodes de deux mille cent soixante ans chacune, qui, à l’instar de la grande période, incluraient chacune également une phase séparative et une phase fusionnelle 5.

Autrement dit, le mental de l’homme, tant sur le plan individuel que collectif, serait soumis à certaines lois de l’espace et du temps, au-delà des influences immédiates socio-économiques qui colorent en un temps donné un mode mental particulier. Les influences locales, qui résultent de l’appartenance à un groupe humain ou à un espace géographique particulier, sont relativement bien connues et ce ne sont pas elles qui nous intéressent ici.

Nous ne nous occuperons pas non plus des influences spatiales, c’est à dire de l’influence de la latitude et de la longitude dans le développement d’une culture. Tout au plus proposerons nous une hypothèse générale concernant les grandes tendances Est-Ouest et Nord-Sud à la lumière de la théorie des hologrammes. Car si certains, comme Lucien Israël 6 dans son livre Cerveau droit, cerveau gauche, abordent le problème de façon timide par l’évocation de rapprochements entre les signes extérieurs que manifestent certaines civilisations et le fonctionnement des deux hémisphères cérébraux, ils en sont à peine au niveau du constat et bien loin encore d’en proposer une explication.

En effet, le problème est complexe car il recouvre des notions aussi controversées que l’âme, le destin et l’esprit des peuples, selon une vision hégélienne du monde, ainsi qu’une étude de vibrations hors du spectre de nos instruments de mesure actuels. De plus, il suppose de pouvoir isoler dans l’étude des civilisations, les influences purement spatiales de tous les autres facteurs climatiques, sociologiques, religieux ou autres.

C’est donc essentiellement à l’aspect temporel cyclique que nous allons nous intéresser.

Cette étude porte sur les longues durées qui animent les mouvements de nos cultures/civilisations, sans que nous en soyons conscients. Ce qui revient à dire que notre mode fondamental d’activité mentale n’est jamais tout à fait libre, mais dépend largement de phénomènes cycliques cosmiques que nous ne sommes pas en mesure de maîtriser dans l’état actuel de notre développement mental sauf pour quelques êtres d’exception.

Si, intuitivement, cette hypothèse peut être admise assez facilement – car très peu de phénomènes échappent au principe vibratoire –, c’est un tout autre problème lorsqu’il s’agit de le démontrer. D’abord, parce que l’on connaît très peu de choses concernant le mental humain et son support, le corps physique, et plus particulièrement le cerveau. Ensuite, parce que l’on est encore plus ignorant des lois de l’univers.

En tout premier lieu, il nous faut traiter immédiatement la question soulevée par l’énoncé de notre hypothèse : pourquoi des cycles de vingt-six mille ans et de deux mille cent soixante ans et non pas mille ou dix mille ans, ou n’importe quelle autre durée ? En fait, notre démarche n’a pas été de prendre des durées au hasard et de chercher ensuite de quelle façon le mental ou l’histoire pouvait s’y conformer. Cela aurait été une approche relativement fastidieuse et la tentative était vouée à l’échec. C’est le processus inverse que nous avons suivi : convaincu par des recherches en d’autres domaines de l’existence de cycles précis, nous avons tenté ensuite de les comprendre et de trouver leurs traces dans l’histoire. Si du côté de cette dernière, comme on le verra par la suite, nos efforts n’ont pas été vains, nous en sommes toujours, en ce qui concerne l’explication de leur existence, au stade des hypothèses, même si quelques pistes paraissent prometteuses.

L’existence d’un tel cycle – d’une durée de quelques millénaires – qui gouvernerait le mental en une très lente oscillation, et se trouverait à l’origine de la domination d’un hémisphère cérébral puis de l’autre, implique l’existence quelque part d’une horloge. Soit cette horloge est une caractéristique du champ mental lui-même – non pas un champ individuel, mais un champ cosmique dont chaque mental individuel ne laisserait filtrer qu’une infime partie et sur lequel il se synchroniserait – ; soit elle est située dans un autre plan que le mental et impulse le rythme de l’extérieur. Ce pourrait être soit un rythme de la vie issu des horloges biologiques internes, elles-mêmes éventuellement synchronisées par les rythmes de la matière ; soit un rythme de la matière, résultant des champs de force électromagnétiques, de la course des planètes ou des galaxies ou de tout autre phénomène matériel ; soit enfin un rythme issu de quelque plan, sub-matériel ou supra-mental qui nous est encore totalement inconnu.

Il est probable que la réponse se trouve de quelque manière dans chacune de ces hypothèses, car nous oublions toujours que l’univers est Un 7 et donc que ce qui se passe dans un plan a forcément des interactions avec tous les autres plans.

Cependant, en examinant le processus évolutif, on constate que les cycles de la vie se sont développés en s’appuyant sur ceux de la matière. Sont apparues progressivement une quantité d’horloges biologiques internes aux êtres vivants qui se sont parfois libérées de leur dépendance à l’environnement matériel par quelque mystérieux processus 8, mais qui, à l’inverse, ne gouvernent aucun cycle de la matière. Le mental, qui est apparu après la vie, s’est donc très probablement appuyé sur les rythmes de la vie et de la matière. De même que la vie semble dans l’impossibilité d’influencer les rythmes de la matière, de même il semblerait que le mental ne soit pas capable d’influencer non plus de façon durable les rythmes de la vie 9.

Sans complètement rejeter la première hypothèse, à savoir l’existence d’un rythme inhérent à la substance mentale – car même s’il s’appuie sur les rythmes des plans inférieurs, il faut bien que les durées qui lui sont propres proviennent de quelque source – il est probable que les rythmes du mental soient synchronisés avec ceux de la vie et de la matière.

Pour les cycles longs, la vie ne peut guère proposer d’horloges adéquates, car ses propres rythmes ne dépassent guère quelques centaines d’années. Ce seraient donc les mouvements planétaires et cosmiques qui règleraient la danse. Mais encore faut-il le prouver. Quel rapport peut-on établir entre un phénomène cosmique et un cycle mental ? Quel est le lien ? Nous n’avons pas encore trouvé la réponse. La théorie astronomique des paléoclimats peut sembler une piste prometteuse. Les cycles de glaciation suivent, selon M. Berger 10, une double périodicité de 23 000 ans et 19 000 ans. Avec les cycles des glaciations, la composition de l’atmosphère change et la proportion de CO2 dans l’air varie, ce qui pourrait induire un fonctionnement préférentiel de l’un des deux hémisphères cérébraux. Mais tout cela reste à démontrer.

Il existe un autre cycle d’une durée de 21 000 ans environ qui caractérise la variation de la position des solstices et des équinoxes sur l’orbite de la terre autour du soleil. Ce cycle résulte du phénomène de précession astronomique et du mouvement de rotation de l’écliptique. Mais pour ce cycle, nous n’avons pu trouver d’éléments matériels qui auraient pu faire le lien avec les fonctionnements cérébraux.

Si donc on a pu mettre en évidence quelques cycles en paléo-climatologie qui s’approchent un peu de la durée de notre cycle de 26 000 ans – cycle dit de précession des équinoxes – nous n’avons rien trouvé concernant le cycle de 2160 ans, si ce n’est de le déduire du grand cycle selon le modèle des hologrammes appliqué au temps. Toutefois, il semble prématuré de développer ce point avant même de s’être convaincu de l’existence de ces cycles et de leur influence sur l’histoire humaine.

C’est ce que nous allons tenter de faire dans les prochains chapitres, pour ces cycles de 2160 ans environ, après avoir présenté ce que l’on sait de la façon dont les anciens considéraient le problème des cycles.

Sur le fond, notre proposition n’a rien qui aurait pu vraiment les surprendre. Le sujet a déjà été fort débattu. L’idée de cycle séduisait les grands esprits du passé, dès la plus haute Antiquité. En Chine, l’alternance des deux aspects Yin et Yang, constitue même l’un des piliers de la philosophie. Appliqué à l’histoire, rien ne saurait mieux traduire la succession de périodes statiques et d’activités dynamiques que le symbole associé à cette dualité Yin/Yang.

En Inde, les philosophes élaborèrent une vision cyclique du monde : succession de créations, d’univers, se reproduisant sur le modèle d’une grande respiration cosmique, qui, en leurs dernières subdivisions, se composent de quatre Yugas ou ères. Ces quatre périodes sont dans un rapport de durée dégressive 4, 3, 2, 1, et traduisent un obscurcissement progressif de la vérité. La dernière, le Kali Yuga, dans laquelle nous serions déjà entrés depuis plusieurs millénaires, représente l’âge sombre, rempli de vices et de perversités.

Cette idée est également présente chez les anciens Grecs : « plût au ciel que je fusse mort plus tôt ou né plus tard, car c’est maintenant la race de fer » clamait Hésiode 11.

Probablement déjà répandue à l’aube de l’histoire de l’Occident, elle acquiert toute sa force avec la découverte du cycle de la précession des équinoxes que l’on situe approximativement dans le monde babylonien vers la fin du IIIème millénaire avant Jésus-Christ. Ce cycle, d’une durée totale approximative de 26 000 ans 12 – ou 25 920 ans chez certains auteurs davantage intéressés par la symbolique – correspond au léger décalage que présente chaque année la position du soleil à l’équinoxe de printemps. Il est produit par la lente oscillation de l’axe des pôles terrestres.

Au-delà du cycle diurne, du cycle lunaire de vingt-huit jours et de l’année solaire, il existerait donc un vaste rythme de grands mois et de grandes années qui constituerait le cycle cosmique.

L’œuvre de Platon est profondément imprégnée de cette idée.

« Cet univers où nous sommes, tantôt le dieu lui-même dirige sa marche et le fait tourner, tantôt il le laisse aller, quand ses révolutions ont rempli la mesure du temps qui lui est assigné ; alors il tourne de lui-même en sens inverse, parce qu’il est un être animé et qu’il a été doué d’intelligence par celui qui l’a organisé au début. » 13

Empédocle, scientifique grec du IVème siècle avant JC, et pourrait-on dire, dans la même mouvance que la pensée chinoise, attribuait les transformations à la surface de l’univers au flux et au reflux alterné de deux forces complémentaires et contradictoires. Une force d’intégration qu’il appela « amitié », et une force de désintégration qu’il appela « discorde ». Ces termes traduisent la même idée que ce que nous nommerons d’une manière plus générale dans la suite de cet ouvrage « force de séparation » et « force de fusion ».

Plus près de nous, Saint-Simon voyait l’histoire comme une succession alternée de périodes organiques et de périodes critiques ; Hegel, comme une succession en spirales de formes stables et de phases de désordre…

Si cette idée des cycles dans l’histoire fut largement débattue, il n’en demeure pas moins qu’elle fut généralement rejetée par les historiens, malgré un ensemble de coïncidences qui dépasse largement les simples probabilités.

Ceux de l’Antiquité devaient disposer de trop peu de sources, hormis les traditions orales, pour chercher à étayer par l’histoire les thèses que pouvait leur suggérer leur intuition. Les éléments de preuve, comme chez Platon, furent plutôt d’ordre métaphysique ou symbolique qu’historique.

Certains ont prétendu que, durant le Moyen Âge, la mort omniprésente ne justifiait pas que l’on consacre du temps à une telle idée. Nous pensons plutôt que le Moyen Âge s’y est intéressé, mais de façon différente. En effet, pour les hommes de cette époque, c’est Dieu qui règle la marche du monde, et comprendre, souci de l’historien des périodes séparatrices, ne semble pas indispensable. Si l’Histoire donne sens au temps en donnant des repères à des sociétés qui ont perdu le sens du sacré, alors le Moyen Âge n’en a pas besoin car il est immergé dans le sacré, un peu comme le fut l’Inde jusqu’à une période récente.

Nous verrons plus loin que si l’Antiquité gréco-romaine et les Temps modernes peuvent être dits fils du Temps, le Moyen Âge en revanche est fille de l’Espace. Et le sacré est l’ordre de l’espace, c’est à dire l’harmonie qui résulte d’un espace ordonné selon les lois de la Réalité (ou monde de Vérité vers lequel la création évolue), où chaque chose est à sa juste place. Ce qui caractérise l’espace est la distance. Si l’on perd la distance, le sacré disparaît. Inversement, dans un espace sacré, le temps disparaît. Et le Moyen Âge vit hors du temps dans un espace sacré, sur une terre sacrée, ce qu’il exprime par la construction des cathédrales, les pèlerinages et les croisades.

En Occident, l’intérêt pour l’Histoire se manifesta lors de l’entrée dans les Temps modernes. Le premier schéma, un peu simpliste, qui prédomina longtemps fut celui de la trilogie Antiquité – Moyen Âge – Temps modernes : l’Europe, entrant à la Renaissance dans ce que j’appelle la période séparatrice du cycle et redécouvrant les valeurs qui lui sont attachées – logique, raison, individualisme… – nia le Moyen Âge en temps qu’histoire porteuse de sens et valorisa à outrance la période séparatrice précédente, la période gréco-latine. A cette première classification historique en succéda deux autres, nées d’abord du concept de nation, puis, au début du XXème siècle, du concept de civilisation. Ce n’est que très récemment que l’on vit émerger une revalorisation de ce qu’on appelle les cultures, mais l’histoire enseignée reste encore bien souvent l’histoire des périodes séparatrices : celle des mâles, celle des civilisations.

Ce n’est donc qu’à une époque très récente que suffisamment de matériaux et de concepts furent accumulés pour que naissent les philosophies de l’Histoire. Elles ont pris forme au XVIIème siècle, à l’époque des Lumières, avec Voltaire, Kant et Condorcet. Hegel et Auguste Comte y contribuèrent également. Mais elles ne devaient pas s’épanouir car elles se heurtèrent dès le début du XXème siècle aux historiens de l’école méthodique, puis de ceux de l’école des Annales. Selon Guy Bourdé et Hervé Martin 14, « au lendemain de la seconde guerre, Raymond Aron est obligé d’admettre que l’incertitude de notre documentation, l’immensité des visions, la prétention à soumettre la complexité du réel à un schéma rigide, tous ces défauts que l’on prête aux systèmes classiques, passent pour caractéristiques de la philosophie de l’Histoire. Sont rejetées les fausses lois de l’Histoire qui ne sont au mieux que des régularités approximatives dans le déroulement des événements… » 15.

Dans ce même ouvrage, nous pouvons lire : « en conséquence, les systèmes philosophiques globaux, qui prétendent énoncer le sens de l’Histoire, ne sont guère prisés aux Annales. Cette défaveur touche aussi bien la théologie de l’Histoire, y compris les travaux contemporains de H. I. Marrou et P. Ricœur que les grandes interprétations du devenir humain proposées par Vico, Hegel, Croce et Toynbee, et le marxisme dogmatique lui-même, récusé pour sa conception linéaire et finaliste de l’Histoire ».

Ainsi, il semblerait que dès que l’on aborde la question des rythmes dans l’histoire, l’on se heurte à une opposition quasi systématique dont nous avons bien du mal à discerner toutes les causes, n’étant pas nous-mêmes historien. Il est facile de supposer que de nombreuses tentatives ont été faites de faire rentrer par force les faits historiques à l’intérieur de modèles répétitifs tant certaines coïncidences sont parfois troublantes. Nous étudierons par la suite en détail deux des plus célèbres d’entre elles, celles de Spengler et celle de Toynbee.

Mais il est probable que toutes échouèrent par incapacité à étendre leur modèle à toutes les civilisations, à toutes les époques et à tous les lieux. Aussi l’attitude la plus facile des historiens fut elle probablement de décréter que toute tentative de proposer une modélisation de l’histoire était prétentieuse et vouée à l’échec. Mais, plus que tout, il semble que pour les historiens, la recherche ou la supposition d’un sens quelconque ne leur soit pas nécessaire à une apologie de l’histoire : ils se méfient de la philosophie et plus encore de la philosophie de l’histoire car ils craignent que cette dernière n’écrase l’histoire sous l’esprit de système et ne tue l’immense richesse qui se trouve dans sa diversité même.

En revanche, il semble que cette hypothèse des rythmes reçoive davantage d’audience chez les épistémologues et philosophes de l’histoire. Ainsi Paul Ricœur, dans « Histoire et Vérité » 16 : « Par l’histoire, je cherche à justifier le sens de l’histoire de la conscience. […] Autrement dit, l’histoire comme flux des événements doit être telle qu’à travers ce flux, l’homme advienne », et encore : « l’humanité dure à travers des civilisations qui passent ; il est donc possible de tenir à la fois une conception cyclique des périodes historiques et une conception linéaire du progrès ; ces deux conceptions sont dénivelées : l’une est à un niveau plus éthique, l’autre à un niveau plus technique. » 17

Il semblerait que la pression reste si forte que même les historiens professionnels contemporains n’osent plus aborder le sujet. Tout juste se permettent-ils de mentionner des coïncidences troublantes, tel Peter Green dans son livre D’Alexandre à Actium 18 dont nous aurons l’occasion de reparler.

Mais la condamnation sans appel de la thèse des cycles par les historiens n’est pas la seule difficulté que nous rencontrons dans notre étude. Nous allons en examiner quelques-unes nécessaires à une meilleure compréhension de cet ouvrage.

La première provient d’un refus de croire à l’évolution humaine. Il est évident que notre thèse oriente la vision du sens de l’Histoire vers un schéma cyclique qui mène à une impasse, si l’on refuse la théorie de l’évolution humaine. Cependant, sur de longues durées, cette évolution peut difficilement être niée. Tout au plus peut-on s’interroger sur les processus évolutifs et les modes de diffusion et de stockage des informations acquises. En revanche, si l’on refuse de considérer l’Histoire comme une pure succession d’événements hasardeux, tout au plus liés par des phénomènes de causes à effets, alors les phénomènes cycliques peuvent être considérés comme une immense opportunité évolutive : les processus qui ne sont pas maîtrisés sont représentés à la conscience humaine encore et encore jusqu’à ce qu’une évolution manifeste ait lieu.

L’observation des derniers siècles, avec leur barbarie, pourrait faire douter d’un tel schéma. Mais l’Histoire, aussi bien individuelle que collective, n’hésite pas, à notre avis, à effectuer des retours en arrière lorsque les éléments correspondants de la nature humaine n’ont pas suffisamment évolué.

La seconde difficulté provient de la tendance générale à associer l’idée de cycles à celle du déterminisme, laquelle est immédiatement associée à celle de la fatalité, cause de l’immobilisme et, pour un Occidental, signe d’obscurantisme.

Mais l’existence de cycles, tels que nous allons les définir, n’implique en aucune façon que les événements se reproduisent à l’identique selon une certaine périodicité fixée par avance, mais seulement qu’il existe une vibration, une fréquence stable sous-jacente à ces événements. Le déterminisme éventuel est uniquement le résultat de la loi de cause à effet qui veut que, toutes choses égales par ailleurs, les mêmes causes produisent les mêmes effets. De même que le jour et la nuit rythment nos vies, l’existence de rythmes énergétiques qui sous-tendent l’histoire ne peut impliquer des événements similaires que si l’humanité n’a absolument pas évolué dans le domaine correspondant. Par analogie, l’existence du rythme diurne et nocturne n’implique en aucune façon que tous se couchent ou se lèvent à la même heure, ou que l’on fasse tous les jours la même activité et des rêves identiques, même si la tendance générale est au repos pendant la nuit et à l’activité durant le jour. Le rythme annuel des saisons ne signifie pas non plus que tous vivent au rythme des labours et des moissons.

Ainsi, pensons-nous, en est-il de même pour les peuples et les civilisations. Leurs réponses à des rythmes identiques ont pu varier considérablement selon la nature de ces peuples, à la fois dans le temps et dans l’espace. Ainsi, ce n’est pas la reproduction des événements qui nous intéressera en tout premier lieu, mais plutôt la tendance générale, le vent qui souffle sur les différentes périodes de l’histoire.

Aussi nous semble-t-il que la mise en lumière de tels rythmes, associée à l’idée d’une évolution plus ou moins linéaire de la conscience, loin d’enfermer l’histoire dans un carcan, pourrait lui donner un souffle et une grandeur que l’on a bien du mal à percevoir dans l’énoncé d’une masse de faits sans cohésion et le plus souvent indigeste : l’étude de la participation de chaque peuple, chaque civilisation, chaque nation à l’élaboration progressive de la conscience humaine ouvrirait l’histoire à des horizons beaucoup plus vastes que les seuls soucis du moment.

La troisième difficulté vient du fait que l’histoire n’a pas été écrite en fonction de cette alternance, qui schématiquement peut se traduire par des périodes où se succèdent la domination de la foi et de la raison, mais plutôt en termes de conquêtes, de commerce, d’expansion, d’organisation des cités et du droit, de rapports de pouvoir, de règnes, de grands événements extérieurs, tous pourraient-on dire du domaine du masculin : il est un fait indéniable que l’histoire n’a pas été écrite par des femmes mais par des hommes, pour une utilisation par et pour les hommes. Avec toutefois nous semble-t-il une nuance pour les écrits de cette fin de siècle qui tentent de lui redonner un caractère plus intimiste, plus sensible, au travers de recherches par exemple sur la vie quotidienne en des temps précis.

C’est donc souvent des périodes passées sous silence par les historiens parce qu’il ne s’y est « rien passé » qui seront pour nous le plus sûr indice d’une période fusionnelle. L’histoire écrite par les hommes a voulu nous persuader que les hivers des peuples et des civilisations furent des périodes d’égarement hors la lumière de la raison, et que seules valaient d’être contées les prouesses ou les arts dans lesquels ils excellèrent. Et pourtant, qui pourrait dire que l’été est plus beau et plus digne d’intérêt que l’hiver, le printemps que l’automne, la femme que l’homme ou le jour que la nuit ?

Les groupes humains avec des cultures plus stables, plus intériorisées, n’ont jamais, jusqu’à une période récente, excité l’intérêt des historiens, d’autant plus qu’ils furent les proies faciles et sans défense des sociétés dites plus civilisées. Les peuples qui mirent toute leur énergie à inventorier les arcanes de la psyché humaine furent en général ignorés, tandis que le moindre mouvement des conquérants de la matière ou de l’espace fut chanté dans ses moindres détails. C’était vrai autrefois, cela l’est encore de nos jours : personne n’a pu ignorer le formidable exploit de l’organisation de la logique masculine dans la conquête de l’espace mais peu s’intéressent au génocide du peuple Tibétain et à la destruction de ses archives concernant l’inventaire de la psyché humaine et de ses possibilités encore inexplorées en Occident. Jusqu’à l’engouement de ces dernières années, les cultures ou périodes de repli et d’intériorisation furent donc ignorées. Elles ont été le plus souvent assimilées aux sociétés dites primitives sans que l’on sache très bien à quoi ce « primitif » fait référence : la conquête de l’ouest américain fut l’œuvre d’une civilisation contre des sociétés primitives, mais chacun peut se demander lesquels furent vraiment les plus barbares et les plus primitifs. Aussi peut-on estimer en première approche qu’une grande partie de l’histoire correspondant dans notre schéma aux périodes fusionnelles nous est cachée, malgré tous les efforts récents de réhabilitation, en particulier de l’époque médiévale de l’Europe.

Ce fait est encore davantage mis en lumière lorsque l’on considère ce que Arnold Toynbee appelle « un champ intelligible d’études historiques » : après avoir été au début du siècle le concept de nation, il est actuellement et sans contestation possible, remplacé par la notion de civilisation, dans un effort toujours plus grand et fort louable de rendre ce domaine d’études indépendant du milieu social particulier où vivent les historiens.

Or, malgré le fait que le terme de « civilisation » soit passé dans le langage courant, il est très difficile d’en obtenir une définition claire.

F. Braudel dans sa grammaire des civilisations 19, n’y consacre pas moins de deux chapitres, faisant appel à la fois à la sociologie, la géographie, l’économie, la psychologie collective, l’anthropologie et l’histoire. Il fait ressortir leurs principales caractéristiques sans toutefois préciser si ce sont des conditions nécessaires et suffisantes : il nous dit que les civilisations sont des espaces, des sociétés, des économies, un ensemble de structures, mais surtout et avant tout des continuités. Elles sont fondées sur le progrès, l’émulation et souvent la compétition, et présentent de puissants rapports de hiérarchie. Elles sont marquées par une perpétuelle évolution. Elles sont des mentalités collectives, un inconscient collectif, dont souvent la religion extérieure a été le trait le plus fort. Elles peuvent donc englober une succession de sociétés, chevaucher plusieurs siècles et même millénaires, se déployer en différentes dynasties tout en gardant la même vision du monde. Leur signe caractéristique est la ville, avec une économie, tandis que celui de la culture est la nature.

Il semble aller dans le sens du dictionnaire qui les définit par les notions d’évolution et de progrès et ne pas rejeter les définitions des anthropologues (C. Lévi-Strauss) : les civilisations se fonderaient sur des sociétés aux rapports hiérarchisés, avec des tensions entre les groupes, des luttes et une perpétuelle évolution tandis que les cultures seraient des sociétés qui produisent peu de désordre, à tendance égalitaire dont les rapports entre groupes sont réglés une fois pour toutes et se répètent. Il ajoute que la civilisation se différencie de la culture par la présence de villes. Toutefois, cette définition peut difficilement s’appliquer à la Chine pour laquelle il note : « les civilisations d’Extrême-Orient se présentent comme des ensembles qui auraient atteint très précocement une maturité remarquable mais dans un cadre tel qu’il a rendu quasi immuables certaines de leurs structures essentielles. Elles en ont tiré une unité, une cohésion étonnante. Mais aussi une difficulté extrême à se transformer d’elles-mêmes, à vouloir et à pouvoir évoluer, comme si elles s’étaient systématiquement refusées au changement et au progrès » 20. Personne n’oserait cependant s’appuyer sur ce refus du changement pour leur refuser l’appellation de civilisation.

Enfin, il est bon de noter que la notion de civilisation fait aussi appel à la conscience d’appartenance à une collectivité particulière en un temps donné, conscience fondée sur des distinctions idéologiques, politiques, économiques ou culturelles, et donc aux risques de conflit sous-jacents : l’idée actuelle du choc à venir des civilisations en est une bonne illustration.

Si nous nous sommes quelque peu attardé sur cette notion de civilisation, c’est pour montrer qu’elle ne constituera pas toujours dans notre perspective de travail « ce champ intelligible » qu’elle représente pour les historiens, même si c’est de ce précieux matériau de base dont nous nous servirons : il nous faudra souvent soit considérer un ensemble de civilisations, soit découper certaines en plusieurs phases comme ce sera le cas par exemple pour l’Égypte ancienne.

Enfin, avant de rentrer dans les considérations historiques, nous citerons sans les approfondir quelques autres difficultés de notre étude :

Tout d’abord, comme l’a fait remarquer Toynbee, notre époque – située dans la phase séparatrice de la vibration –, a porté aux nues les spécialistes. Il a donc beaucoup manqué d’historiens généralistes pour s’intéresser aux mouvements globaux de l’Histoire, à supposer même que cette recherche fut autorisée par les instances académiques. L’Histoire fut donc décomposée, morcelée, et elle n’existât que là où des historiens cherchèrent : l’Histoire n’existe que par ceux qui la fabriquent. C’est une évidence que l’on oublie souvent.

En second lieu, un minimum d’honnêteté nous oblige à considérer la difficulté que nous avons à imaginer, hormis dans nos livres de science-fiction, que nous ne sommes pas les maîtres tout-puissants de notre pensée, que nous pourrions être en ce domaine le jouet de forces qui nous sont inconnues et que nous ne saurions maîtriser. Joue ici en plus le mythe de la toute-puissance de l’homme-dieu. L’idée de cycle mettrait à mal cette extrême arrogance, nous obligeant à une humilité qui nous est étrangère. Enfin, il faut que la totalité de la complexité de l’Histoire, en tous lieux et en tous temps, réponde au schéma proposé. Ce qui, comme on le verra, pose souvent de difficiles problèmes, même avec la théorie de l’âme des peuples. Cette dernière théorie établit un parallèle entre les peuples et les individus, qui ont des personnalités différentes et réagissent de diverses manières aux événements. Si une influence ou des champs de forces séparatrices résonnent davantage avec les peuples fonctionnant principalement avec le mental logique, d’autres groupes humains plus intuitifs, plus émotifs ou plus physiques prennent un essor et une vigueur nouvelle lorsque les premiers, plus masculins, s’enfoncent dans ce qui apparut aux historiens comme une récession, un déclin. Nous devrions donc trouver des enchevêtrements de peuples qui croissent tandis que d’autres s’intériorisent.

Si nous arrivons à écarter les objections majeures à notre thèse, et après avoir exposé la nature de la bascule à laquelle nous allons être confrontés, il nous faudra examiner si nous devons nous résoudre à douze millénaires d’obscurantisme – par homothétie avec les périodes moyenâgeuses – ou si la femme – ou du moins la nature féminine dans la race humaine –, ne pourrait nous conduire vers des horizons plus radieux que ceux que nous connaissons actuellement et dont nous n’osons même pas rêver. Il nous faudra voir ensuite les directions dans lesquelles l’humanité doit éviter de s’engager au risque de s’enfoncer dans la barbarie. En effet, une ère nouvelle demande l’écriture d’une nouvelle genèse, à la fois synthèse des temps écoulés et avertissement pour les temps à venir. De même qu’il fallait prévenir les hommes qui rentraient dans une période de discernement lorsqu’ils ont mangé la pomme du savoir, de ne pas trop s’écarter de la conscience de leur unité, de même faudra-t-il les exhorter, dans une période de fusion, à ne pas rejeter les précieux acquis de leur individuation. Enfin, pour éviter le vertige d’une humanité enfermée sans fin dans des cycles titanesques, il nous faudra exposer l’issue que nous pouvons entrevoir dès à présent.

Si déjà au travers des définitions données pour les cultures et les civilisations, il a été possible d’appréhender les caractéristiques principales des périodes séparatrices et fusionnelles, nous devons préciser davantage les signes distinctifs de chaque phase du cycle qui nous permettrons de les différencier, car les notions de culture et de civilisation, bien qu’utiles, sont insuffisantes. Elles ne nous permettent pas de distinguer les différentes périodes de civilisations qui, telle l’Égypte par exemple, s’étendent sur plusieurs phases de séparation et de fusion.

Dans les périodes séparatrices, que l’on peut assimiler dans une première approche aux périodes de civilisation telles que les a définies F. Braudel, ce qui domine est le progrès, la compétition et la raison, tous éléments résultant de la vibration qui pousse vers la liberté, et par là même contribuant par leurs formes déviées à un individualisme croissant. L’homme regarde à l’extérieur de lui-même. Il organise la société selon une hiérarchie sociale de fait – bien que proclamant l’égalité et la démocratie – où, en général, il prend soin de séparer le laïc du religieux. Cette hiérarchie sociale s’exprime au travers de structures urbaines. Le pouvoir est de droit humain. Il appartient sans ambiguïté aux laïcs, à l’État, tandis que généralement, toutes les formes d’expression religieuse sont tolérées tant qu’elles ne remettent pas en cause l’ordre établi. La philosophie et les arts connaissent une période de jaillissement extraordinaire au début de la période séparatrice mais le mouvement s’essouffle très vite, remplacé par une quête d’originalité. La valeur prédominante est la raison, et l’homme son porte-parole. Tout ce qui ressemble à la magie, à la superstition, à ce que l’on nomme alors l’obscurantisme, y est pourchassé, à l’exception parfois d’oracles parfaitement encadrés dans un rituel approprié et réservé le plus souvent à l’élite. La femme peut y prendre des positions importantes à condition que ce soit dans l’ordre établi par l’homme. L’économie y est en général florissante. Les guerres ont pour motifs l’économie ou le pouvoir. La grandeur de l’homme est affirmée contre la force brute de la nature. La liberté est, si ce n’est la quête, du moins la revendication majeure. Et pourtant, jamais l’homme ne subit autant l’oppression que durant ces périodes où l’esclavage sous toutes ses formes est pratique courante.

Durant les périodes fusionnelles, intuitives, c’est bien évidemment l’opposé de ce que nous venons de décrire. Toujours de façon approximative, on peut leur associer les critères attribués par Braudel aux cultures : sociétés immuables, égalitaires et générant peu de désordre. L’homme regarde à l’intérieur de lui-même, et faisant cela, il retrouve sa place dans l’échelle de la création avec humilité. Tandis que les institutions religieuses se fixent dans les dernières formes acquises lors de la période précédente, c’est la vitalité du sacré qui prend le dessus. Cette notion de « sacré » implique à la fois l’inconnu et la crainte, dans son acception la plus haute. Et aussi la possibilité pour l’homme d’entrer en contact avec la Vérité, l’essence des choses et des êtres. La nature y retrouve sa place en tant que participante de la divinité. L’accès aux mondes surnaturels devient pour l’homme un moyen de dialogue avec elle. Magie et sorcellerie fleurissent, tout autant dans leurs formes obscures que saines. La Terre Mère retrouve ses droits. (en tout cas ceux que veulent bien lui laisser les hommes qui, ne l’oublions pas, ont conservé leur position de pouvoir, car, même si nous décrivons ici une phase fusionnelle d’un petit cycle de 2160 ans, soit une période de 1080 ans, nous sommes installés depuis treize mille ans dans la phase séparatrice à dominance masculine d’une grande période de 26 000 ans). Dans cette période fusionnelle, le plus souvent les hiérarchies religieuse et laïque sont confondues. D’ailleurs, comme en Asie, la religion imprègne la totalité de la vie sous tous ses aspects. C’est la Foi qui domine, avec son outil l’intuition. Si la période précédente était progrès et son mot d’ordre Liberté, celle-ci est répétition, immobilisme, immuabilité et son idéal l’Égalité, avec des relations d’homme à homme ou tous, conscients de n’être que peu de choses, sont égaux devant Dieu. La grandeur de Dieu et de sa création est exaltée tandis que l’homme est rappelé à sa misérable condition. Les structures hiérarchiques fortement centralisées laissent la place à des organisations locales, ou féodalités. Les guerres sont religieuses. Si la période précédente était classicisme, intelligence sèche, celle-ci est romantisme, cœur inquiet. Elle est marquée par une grande diversité et une forte vigueur, une énergie vitale libérée du trop grand étouffement apportée par la normalisation de la raison dans la période séparatrice finissante. Toutefois, il faut noter que cette sensation d’étouffement est aussi présente à la fin des périodes fusionnelles, lorsque l’élan de foi a cédé la place à un dogmatisme rigide. C’est alors un signe que les périodes de « renaissance » ne sont plus très éloignées.

Ces quelques éléments sont suffisants pour aborder l’histoire et l’étude de ce que nous appelons les petits cycles d’une durée de 2160 ans.

Chacun de ces cycles comporte nécessairement une période séparatrice, d’individuation, de 1080 ans et une autre fusionnelle, intuitive de même durée, chacune d’elles ayant aussi une période ascendante et une période de déclin de 540 ans.

Figure 1 : Le cycle court guidant les civilisations

Figure 1 : Le cycle court guidant les civilisations

Fidèle à ce que nous avons dit à propos du déterminisme, c’est l’esprit qui souffle sur l’histoire que nous chercherons à capter sans trop nous arrêter aux événements isolés. Toutefois, les débuts et les apogées de chaque période, qui sont des périodes de renversement, de bascule des énergies, devraient se signaler par des événements particuliers, à l’instar par exemple des tempêtes des équinoxes. De plus, au risque de nous répéter, il faut bien saisir dès l’abord que nous parlons de tendances énergétiques qui sous-tendent les civilisations et non de répétitions d’événements. Ce qui peut parfois produire des décalages importants à nos yeux dans ces éventuelles similitudes, surtout sur le plan quantitatif. (Par exemple, le conflit entre les cités grecques il y a deux mille ans fut sous tendu par la même vibration que celle qui anima les deux guerres mondiales.)

Sur le plan temporel, nous verrons que la précision entre évènements similaires est de quelques pour cent. C’est le même phénomène pour les civilisations que pour les saisons qui ne commencent ni ne se terminent jamais rigoureusement au même moment.

Nous traiterons du problème du positionnement exact des différentes phases dans un chapitre ultérieur. Nous ne donnerons ici que le résultat afin que le lecteur puisse suivre plus facilement les prochains chapitres :

  • -2830 à -1750 : Période de séparation. Typiquement l’Ancien et le Moyen Empire Égyptien.
  • -1750 à -670 : Période de fusion. Moyen-Âge Antique.
  • -670 à +410 : Période de séparation.
  • +410 à +1490 : Période de fusion. Moyen Âge Européen. Civilisations Arabe et Byzantine.
  • +1490 à +2570 : Période de séparation. Temps modernes. Apogée du grand cycle.
Figure 2 : Les cycles dans l'histoire européenne

Figure 2 : Les cycles dans l’histoire européenne

Après cette présentation générale du cycle, nous allons aborder dans le prochain chapitre les thèses d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee qui sont, à notre connaissance, les historiens les plus connus à s’être penchés sur le problème des cycles.

En abordant le travail de Spengler, il faut cependant tenter d’oublier la présentation cyclique que nous venons de faire et se rappeler qu’il n’imaginait que des périodes répétitives de 1000 ans se développant selon un schéma linéaire. Si ce modèle s’adaptait de façon cohérente aux civilisations gréco-romaine et moderne, et pour cause, puisqu’elles se trouvaient dans des phases correspondantes du cycle, il eut du mal à comprendre l’évolution de la civilisation arabe qui s’épanouit au beau milieu des deux précédentes, mais selon un schéma totalement différent.


↑ 1 Extrait de Lettres à un Jeune Poète. 14 mai 1904 Rainer Maria Rilke ; Éditions Gallimard.

↑ 2 Il est vrai que certains se lamentent d’une baisse de la natalité dans certains pays d’Occident. Mais, d’un point de vue global, et considérant l’homme avec son égoïsme et ses limites actuelles, la surpopulation reste l’un des défis majeurs de cette fin de siècle, même si la croissance démographique semble se stabiliser.

↑ 3 Par « mental », nous entendons la totalité des facultés qui appartiennent à ce plan, par distinction avec les plans de la vie et de la matière. Le mental comprend donc aussi bien toutes les capacités logiques du cerveau gauche que celles intuitives de l’hémisphère droit.

↑ 4 Nous lions ici les termes séparation et individuation d’un côté, ainsi que fusion et union de l’autre, les seconds représentant l’accomplissement des premiers. Nous nous en expliquerons longuement dans la suite de cet ouvrage.

↑ 5 Les quatre dernières périodes sont bien connues dans les traditions sous le nom d’ères du Taureau, du Bélier, des Poissons et du Verseau, sans que toutefois personne ne sache très bien en situer les limites. Les alentours de l’an 2000 sont censés caractériser l’entrée dans l’ère du Verseau.

↑ 6 Lucien Israël. Cerveau droit, cerveau gauche. Cultures et civilisations. Plon 1995

↑ 7 Cette Unicité de l’Univers résulte de l’hypothèse – ou de l’expérience ou d’une conviction intime – de l’existence d’un « Absolu » ou d’une « Vérité » en dehors de laquelle rien ne peut être.

↑ 8 Cf. : Ladislas Robert. Les horloges biologiques. Champs Flammarion 1989

↑ 9 Les yogis qui arrivent à modifier leur rythme respiratoire ou cardiaque ne semblent pas faire appel au mental mais aux énergies de la vie elle-même. Si un jour l’homme doit modifier ou se rendre libre des lois de l’univers, il faudra qu’il émerge dans un autre plan, supérieur au mental, qu’on peut appeler Supramental.

↑ 10 André Berger. Le climat de la terre. Ed. De Boeck Université. 1992 p 98

↑ 11 Hésiode (poète grec du VIIème siècle avant JC ). Les Travaux et les Jours.

↑ 12 26 000 ans est une durée moyenne car le nombre de paramètres entrant en jeu pour sa détermination est considérable.

↑ 13 Platon. Politique 269d Éditions GF Flammarion 1969 p187

↑ 14 Guy Bourdé ; Hervé Martin. Les Écoles historiques. Coll. Points. Seuil 1983 et 1997.

↑ 15 Dans le livre de R. Aron « Introduction à la philosophie de l’histoire », Gallimard 1938/1986 p303 on peut lire « peu importe, au reste, la notion logique appropriée : l’essentiel est de marquer l’incertitude essentielle et, pour ainsi dire, l’invraisemblance intrinsèque de telles visions panoramiques. »

↑ 16 Paul Ricœur. Histoire et Vérité. Col. Esprit. Ed. du Seuil 1955 p 36

↑ 17 Ibid p 88

↑ 18 Peter Green. D’Alexandre à Actium. Ed. Robert Laffont 1997

↑ 19 Fernand Braudel. Grammaire des civilisations. Champs-Flammarion 1993

↑ 20 Ibid p207