9. La porte de sortie

Tout au long de ce livre, nous avons essayé de démontrer l’existence de cycles influençant le mental. Nous avons rassemblé un faisceau convergent d’éléments qui, s’ils n’en constituent pas une preuve définitive, plaident en sa faveur malgré la présence de nombreux points obscurs qui demandent encore une réponse.

Si cette thèse devait être admise un jour définitivement, elle entraînerait la révision de nombreux champs de la connaissance humaine : histoire, philosophie… et aussi sans doute de profonds bouleversements dans l’éducation et la politique. Mais il reste un long chemin à parcourir avant que de tels changements ne voient le jour.

En attendant, il va falloir gérer les temps futurs immédiats. En effet, si nous avons écrit ce livre, ce n’est pas dans le but de vaines spéculations intellectuelles ou métaphysiques, ni pour permettre des prédictions malsaines sur les événements à venir, ni même pour tenter d’apporter un autre regard sur l’histoire ou la philosophie.

Si nous avons écrit ce livre, c’est parce que la période qui vient est une période difficile, car, nous l’avons dit, le maximum des forces séparatrices est toujours situé, par inertie, après le point culminant.

Si l’on admet l’existence des cycles que nous avons évoqué, le plus probable est que nous vivions dans les siècles à venir une période homothétique à celle de l’Empire Romain, à son apogée et à sa décadence, mais en plus grandiose. Ce n’est pas faire œuvre de prophétie, car tous les signes sont déjà là.

L’Empire Américain s’installe de façon impérieuse avec l’assentiment de tous. Déjà, il a entrepris de mettre au pas la vieille Europe qui commence à se vautrer dans la corruption, en niant les valeurs les plus élémentaires de la démocratie qui étaient sa fierté d’antan.

L’arrivée de l’Auguste Américain, et le triomphe des intérêts privés, qui consacrent la fin de la Démocratie, ne sauraient plus tarder. Les révoltes des laissés pour compte suivront, qui seront probablement durement réprimées, si l’on fait le rapprochement avec le soulèvement des esclaves au temps de Rome.

Sans doute, comme a voulu le faire la ligue des cités grecques, le vieux continent tentera-t-il d’opposer son Europe à la puissance conquérante. Mais on devine déjà, avec les discussions autour de l’AMI sur les investissements privés dans le monde, qui sera le vainqueur.

Tout au plus peut-on se demander quel état d’Europe osera, comme Corinthe, se dresser de front contre le géant et s’offrir en victime expiatoire pour être immolé par son allié d’antan, allié qui s’était porté garant de sa Liberté. Ou encore se demander, si on peut encore l’ignorer, quelle forme prendra de nos jours le pillage des provinces d’Asie.

Tout cela, en soi, ne serait pas trop grave si ce n’était que la répétition à petite échelle des événements du passé. Mais depuis deux mille ans, la puissance du mouvement séparateur du grand cycle s’est encore accrue, renforçant les effets déjà perceptibles alors.

Sous l’effet de cette même puissance, qui est, rappelons-le, une force de progrès, l’humanité s’est dotée de capacités de destruction sans aucune mesure avec ce qui existait dans la période gréco-romaine.

Et parallèlement, les egos individuels et collectifs, ceux des nations et ceux des peuples, sont devenus beaucoup plus achevés, plus vaniteux que jamais dans leurs opinions, leur arrogance, leur incapacité d’admettre la différence. L’éloignement des sexes est sans doute une conséquence de cette extrême séparativité : chacun ne pourra plus supporter que ce qui lui est semblable.

Dans l’Apocalypse, lorsque la bascule se produit, lorsque le Dragon remet son pouvoir à la Bête, c’est l’Ego qui domine le monde. La Bête est l’inverse de la sagesse symbolisée par la Sphinx. Elle a une gueule de lion, des pattes d’ours et un corps de panthère, c’est à dire seulement les trois corps inférieurs, mental, vital et matière, (sans l’esprit), sous la conduite du lion, c’est à dire le corps.

Ses pattes d’ours symbolisent sans doute son insensibilité et son corps de panthère, la ruse et la félonie.

La Bête, c’est chacun de nous, chacun des peuples et des nations dans son ego magnifié.

Et l’Ère du Verseau ne pourra accomplir la fraternité humaine que certains annoncent, que lorsque l’humanité en aura fini avec les défis que représente le signe opposé, le Lion, c’est à dire le conflit des ego.

La porte de sortie n’est pas la fin du combat par la disparition de tous les combattants, mais la transmutation de l’ego et sa soumission à l’âme. Mais encore faut-il que l’humanité ait trouvé son âme…

Peut-être pourra-t-on penser que nous dressons une vision noire des temps à venir, mais ce n’est pas le cas. Car en adoptant le point de vue de la nature, à l’échelle de l’immense et patient travail réalisé par la Nature pour arriver à ce prodige qu’est l’homme, quelques dizaines de milliers ou quelques centaines de millions de morts n’ont sans doute que peu d’importance.

C’est notre sensiblerie maladive et hypocrite, entretenue par les médias qui nous inondent de sensations fortes pour combler un vide existentiel, qui tend à donner au corps, à la vie humaine une importance qui est totalement niée par ailleurs.

Non. Le danger, ce n’est pas cela. Si danger il y a, c’est que l’homme séparé du réel, (de la conscience), ne cherche à éprouver sa toute-puissance. Et cela par quelque moyen que ce soit.

Être tout-puissant pour l’homme, sous l’emprise de son ego, c’est se vouloir soit absolument destructeur, soit absolument créateur, les deux allant souvent de pair comme l’a montré le nazisme : tentative de création d’une race parfaite et destruction des races inférieures.

L’humanité ayant encore à vivre plusieurs siècles dans cet extrême séparateur, nous ne sommes absolument pas à l’abri de nouvelles tentatives de ce genre qui pourraient s’appuyer sur les mutations et croisements génétiques.

Et même à supposer que les expériences ne soient pas faites sur l’homme, la nature génétiquement modifiée, nous avertit Jean-Marie Pelt93, pourrait basculer dans un immense désordre que nous avons peine à imaginer. Avec rupture de l’équilibre de la nature, destruction des espèces, et menace d’extinction de toute forme de vie sur la terre due à l’inconscience de l’homme94.

Plus que jamais, la responsabilité de chacun est engagée, non pas hors de ce monde mais dans ce monde.

Car dans cette période d’incertitude et de flottement, de crise du sens, il est tentant de fuir nos responsabilités et de chercher refuge dans des voies qui ont pu avoir un sens à certaines époques du développement de l’humanité, mais qui ne peuvent servir d’issue dans l’époque actuelle.

Le chemin ne peut être ni une fuite dans l’esprit qui ne viserait qu’à un salut individuel et laisserait inchangé le monde, ni une fuite dans la matière, que la science tente de nous faire accréditer comme le dieu de demain.

Il ne peut être non plus un retour au passé95, qui serait idéalisé comme un rêve d’enfance, un souvenir nostalgique du paradis perdu, ni une fuite dans le futur, avec l’espoir qu’il pourrait être meilleur sur la base des possibilités humaines actuelles.

Les cycles du mental et le développement moyen de l’humanité actuelle, tels que nous les avons présentés, annihilent cet espoir. Il n’y a aucune porte de sortie dans tous les types de société en « isme », ni dans les idéologies ni dans les religions, lesquelles ne sont que des aides dans la traversée du mental.

Et la probabilité d’un brusque saut de l’humanité dans un monde sans ego est quasiment nulle.

Ce sont donc les deux directions d’espace, l’esprit et la matière, et les deux directions de temps, le passé et le futur qui nous sont fermées désormais.

Il n’y a plus qu’une seule issue, au centre, à l’intérieur. L’homme, dans une première étape, est condamné à trouver son âme96, sa vérité, son essence ou à périr.

Ces grands cycles qui semblent nous enfermer sans fin dans les méandres du mental, pourraient nous donner le vertige ou nous conduire à un profond désespoir s’il n’y avait cette porte de sortie, l’âme.

Elle a déjà été annoncée par les grands êtres qui de temps à autre délivrent un message d’espoir aux hommes et leur indiquent le chemin. Tous, ils nous ont dit que le mental n’était pas l’étape de maturation ultime de l’homme.

Qu’un autre état d’être, qu’ils nommèrent feu intérieur, Agni, psyché, âme, nous attendait lorsque nous aurions traversé en vainqueur les étapes de maturation du mental.

Car nous ne sommes pas destinés à rester au stade d’adolescence où nous nous trouvons actuellement. L’homme doit rencontrer sa fiancée divine, son âme, et consommer avec elle les noces du ciel et de la terre, de la matière et de l’esprit.

Et la rencontre ne pourra se faire que si l’homme part en quête de sa fiancée.

(Pour beaucoup, tout cela ne sera sans doute que grands mots. Nous espérons qu’ils résonneront en quelques-uns, ceux-là qui désespèrent de notre humanité actuelle.)

Certainement, cela ne se fera pas en un jour au niveau de l’ensemble de l’humanité. Nous travaillons ici sur des durées immenses au regard de la vie d’un homme.

Mais au niveau individuel, la rencontre avec l’âme signifie la sortie du temps, la pénétration dans un espace/temps où les cycles mentaux n’ont plus guère d’importance.

La grande différence avec les temps passés, si nous conservons l’image du parallèle de la croissance de l’humanité avec celle de l’homme, c’est que nous sommes désormais appelés à prendre en main notre propre développement.

L’adolescent quitte le monde familial pour rencontrer sa fiancée. L’humanité – ou du moins une large fraction de la population – s’est libérée de Dieu, du Dieu mâle régnant sur l’esprit, jaloux et terrifiant et de la Déesse la Terre Mère, imposant les contraintes de la nature.

Elle s’est révoltée contre Dieu et tous les dieux. Elle a rejeté toutes les images, tous les symboles.

Si elle est si désorientée de nos jours, c’est qu’elle expérimente à fond cette crise d’adolescence sans laquelle il n’y a pas de liberté, cette crise qui détruit tous les anciens repères, tous les dogmes, toutes les structures ressenties comme oppressives.

Fuir Dieu à tout prix, le détruire, le bafouer, fuir tout ce qui lui ressemble, la morale, toutes les formes et toutes les images qu’on lui a fait endosser, tel semble être le mot d’ordre.

L’homme n’a pas encore compris qu’il ne peut détruire quelque chose qui n’est autre que lui-même. Car toujours les sages l’ont dit et répété, le divin n’est pas ailleurs qu’en nous.

Mais l’humanité adolescente n’était pas encore prête à entendre ce message, car le temps de l’intériorité n’était pas encore venu.

Il arrive, à travers les convulsions de l’adolescence.

Pour coopérer avec ce processus de maturation, il faudra que l’humanité comprenne et intègre les phases de développement des différents corps : le physique, le vital, et le mental pour atteindre le supramental ou corps solaire, siège de l’âme.

Tous passent par des phases successives de croissance : gestation, naissance, enfance, adolescence ou individuation, maturation ou union, et rayonnement.

Nous ne pouvons dans le cadre de ce livre détailler tous les processus qui conduisent de l’état actuel de l’humanité, du mental de raison ordinaire actuel au corps solaire, à l’âme97.

Nous pouvons seulement en citer les étapes principales, telles qu’elles ont été données par Sri Aurobindo selon son expérience personnelle : mental de raison, mental indépendant ou supérieur, mental illuminé (ou illumination), intuition suggestive, discernement intuitif, inspiration, révélation, et supramental.

Cette énumération des étapes de développement du mental nous permet juste de suggérer que le chemin est encore long, car l’humanité dans son ensemble n’a guère dépassé le niveau du mental ordinaire de raison, les esprits avancés et les grands poètes le stade du mental supérieur.

Quant au stade du mental illuminé, peu d’hommes y ont encore fait une incursion, bien que cela semble être un phénomène qui prend de l’ampleur.

Les cinq dernières étapes de croissance du mental nécessitent un contact permanent avec l’être intérieur, ce qui on le voit, n’est pas encore sur le point d’être réalisé par l’humanité dans son ensemble.

Mais déjà, pour atteindre le stade du mental illuminé, il faut que l’homme renonce à la domination tyrannique du petit moi, l’ego, et travaille en vue de mettre sa personnalité au service de son être intérieur.

Car toujours la nature procède ainsi : ce qui pendant un temps a été la base du développement, doit être abandonné au profit de potentialités plus larges.

Mais cela suppose au préalable que cette base soit totalement développée.

La transition est difficile. Car les ego individuels, avec le support des egos collectifs, sont tout-puissants.

Et même si les femmes reprennent le flambeau dans les siècles à venir – car la transition sera lente – elles devront elles aussi s’affronter au processus de l’ego, avec les difficultés qui sont propres à leur nature.

Leur tâche sera de construire un monde d’Unité dans la liberté, et non un monde de fusion, ou de magie. Elles devront marcher avec l’homme et non contre lui.

La foi sera leur étendard. Foi en l’Homme, en la Matière sacrée d’où elles tirent leurs forces.

Car, pendant des millénaires, elles ont regardé l’homme faire, avec ses rêves, ses ismes, tous ses emballements, toutes ses espérances, sans jamais vraiment y croire.

Et en tout premier lieu, l’humanité devra veiller à ne pas rejeter, oublier ni détruire un des plus précieux acquis des douze derniers millénaires, même s’il n’est pas encore parfaitement développé, et pour lequel elle a tant souffert, le discernement.


↑ 93 Jean-Marie Pelt, Plantes et aliments transgéniques, Fayard.

↑ 94 Cet égoïsme des nations est encore plus visible dans le grave problème du réchauffement de la planète.

↑ 95 Retour qui peut prendre la forme de toutes les manifestations liées à la deuxième religiosité, qui ne représentent que des phénomènes marginaux qu’accompagnent crédulité, fausse harmonie, superstition et hasard, la fameuse Tyché.

↑ 96 Nous employons le mot âme pour la partie de l’esprit individualisée en chacun.

↑ 97 Nous le ferons dans un ouvrage ultérieur.