7. L’Hologramme Du Temps

« Voir un univers dans un grain de sable
Et un paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans la paume de la main
Et l’éternité dans une heure »

— William Blake

Si nous avons mis en tête de ce chapitre cette phrase de William Blake, c’est qu’elle introduit merveilleusement à l’idée d’un univers, qui est, selon les mots de David Bohm, « une plénitude indivise ». Jusqu’à présent, nous avons laissé de côté la justification de la durée du petit cycle de 2160 ans que nous avons choisie de retenir. Si nous avons retardé jusqu’ici le moment d’examiner ce problème, c’est qu’il y a une bonne raison : nous ne sommes pas capables d’en donner une explication qui ait un support physique, et la seule hypothèse que nous pouvons avancer est l’extrapolation de la théorie des hologrammes au temps. Car les seuls cycles longs astronomiques ou physiques que nous connaissons aujourd’hui ont une durée de dix à douze fois supérieure, entre 19 000 et 26 000 ans comme on l’a vu dans le premier chapitre. A notre connaissance, aucun cycle de durée approchant les 2160 ans et que nous pourrions relier d’une manière ou d’une autre au fonctionnement des deux cerveaux n’a été découvert.

Mais les symbolistes ont toujours considéré, au moins depuis Platon qui lui-même devait tenir ce découpage de source égyptienne ou perse plus ancienne (bien que lui-même n’ait jamais indiqué de durée précise), que le grand cycle de 26 000 ans auquel ils attribuaient par ailleurs une durée précise de 25 920 ans, se découpait en douze cycles mineurs de 2160 ans chacun. D’où les ères symboliques, à commencer par les plus anciennes : Taureau, Bélier, Poissons, et celle du Verseau dans laquelle nous sommes censés entrer en cette fin de millénaire. Ces périodes se succèdent à l’inverse des mois de l’année, dans le sens rétrograde, car le point vernal se déplace en sens opposé à la course du soleil. C’est donc cette période symbolique de 2160 ans que nous avons retenue dans toute notre étude historique, car c’est celle qui nous a semblé correspondre le mieux aux mouvements des civilisations, bien qu’une durée de 2140 ans ait paru souvent plus appropriée.

Nous n’avons trouvé à ce jour aucune explication scientifique ou astronomique à une telle division de cette période en douze parties égales, si ce n’est évidemment, sur le plan symbolique. Si d’une manière générale, il est communément admis que le douze soit une caractéristique du temps, ce n’est pas pour autant qu’une explication en a été donnée. Il est possible d’imaginer que ce découpage provient du cycle des saisons : quatre saisons avec chacune un début, un milieu et une fin, cela donne douze. Toutefois, certaines civilisations n’utilisèrent pas les mois solaires pour le découpage de l’année mais les treize mois lunaires. Est-ce par analogie que la journée comporte douze heures et l’heure douze périodes de cinq minutes, et la minute douze fois cinq secondes ? Nous ne le savons. Cependant, ce qui est sûr, c’est que sur le plan symbolique, le douze ne fût pas seulement reconnu comme chiffre du découpage du temps, mais aussi comme symbole de ses douze propriétés particulières, peut-être en affinité avec les douze mois de l’année. L’astrologie, science des résonances entre l’univers et l’individu, fondée sur la conception de l’unité de toutes choses, l’a utilisée comme chiffre fondamental de la progression dans le temps. Chacun connaît les douze signes du Zodiaque, qui se succèdent dans l’année, du Bélier aux Poissons.

La mythologie et les différentes cosmogonies font une très large place à ces symboles. L’ère du Taureau correspond à la période -4350 / -2190, selon notre découpage. Si l’on en croit les mythes, l’influence de cette période était encore très vivace au temps de Toutankhamon (vers -1350), qui se donna le titre de « Taureau qui subjugue le pays », et de Moïse, moins de deux siècles plus tard, qui incitait les Hébreux à renoncer à l’idolâtrie du veau d’or. Cette période devait laisser la place à l’ère du Bélier, de -2190 à -30 avant JC. Les exemples sont ici encore plus nombreux : la grande allée de Karnak71 est bordée de centaines de sphinx à tête de bélier. « Paix mes brebis » disait Jésus, qui ferma cette ère pour ouvrir celle des Poissons, symbole des deux derniers millénaires.

Si les douze signes zodiacaux colorent ainsi de longues étapes de temps, le douze a été aussi utilisé pour caractériser les douze étapes symboliques de maturation de tout cycle : la vie de l’homme se compte en douze septénaires (84 ans). Hercule doit accomplir douze travaux, c’est-à-dire affronter douze défis de maturation. Le Christ eut douze disciples, représentant douze difficultés à vaincre, etc.

Mais, tous ces symboles ne nous avancent guère dans la compréhension de la division du grand cycle. Au mieux, si l’on admet un découpage relativement arbitraire en 12, on ne voit vraiment pas pourquoi chaque partie du cycle reproduirait le mouvement Fusion/Séparation du grand cycle. Sauf à considérer que le temps, comme l’espace, a les mêmes propriétés qu’un hologramme dont l’une donnerait à chacune de ses subdivisions le même mouvement que celui de la totalité. Nous ne voyons à ce jour aucune autre explication, bien que la démonstration scientifique reste encore à faire, sur les traces du physicien David Bohm. Ce dernier expose sa théorie dans son livre « La Plénitude de l’Univers »72, théorie selon laquelle l’univers fonctionnerait comme un hologramme en mouvement ou holomouvement. Il introduit la notion d’un ordre implié sous-jacent et cause de notre réalité et suggère qu’au plan subquantique, chaque point de l’espace y est consubstantiel à l’ensemble des autres. Un « ordre total » serait contenu implicitement dans chaque région de l’espace et du temps. Parler de quoi que ce soit comme distinct de ce tout devient alors absurde.73

David Bohm, bien que peu suivi par ses pairs, est l’un des scientifiques contemporains qui ne se lasse pas d’inviter l’humanité à cesser « de fragmenter le monde », à se débarrasser de l’illusion d’entités séparées, et à habituer notre esprit à l’idée d’un monde qui est une plénitude indivise. Il reste sans doute beaucoup de chemin à faire pour prouver la théorie de l’holomouvement et comprendre la structure interne du temps ; rien n’empêche en attendant, de considérer comme une possibilité ce que nous avons suggéré ci-dessus.74

Si l’on admet l’hypothèse évoquée ci-dessus et la réalité des cycles de 2160 ans, nous sommes obligés de considérer de façon sérieuse le cycle de 26 000 ans qui, lui, correspond à une réalité physique. Ce cycle serait porteur du mouvement fondamental Fusion/Séparation, dont chacune des parties de 2160 ans ne serait qu’une étape, que l’un des douze travaux d’Hercule que doit accomplir l’humanité afin de parvenir à sa pleine maturité mentale.

Si jusqu’à présent nous avons pu puiser dans l’histoire des éléments pour étayer notre intuition, il n’en va plus de même pour les grands cycles. En effet, l’histoire couvre à peine une période de 6 000 ans, c’est-à-dire moins du quart d’un cycle de 26 000 ans. Autrement dit, statistiquement, si déjà deux périodes étaient une quantité bien faible pour étayer notre argumentation sur le cycle de 2160 ans, que dire du quart d’une période !

Ce n’est donc plus à la simple logique, mais aussi à l’intuition que ce chapitre fait appel. Non pas à l’intuition des hommes du XXème siècle, bien amoindrie – et nous verrons plus loin pourquoi – mais à celle de tous ceux qui, dans les millénaires passés, ont participé à l’élaboration des mythes. Plus familiers que nous avec leurs capacités intuitives, car ils étaient plus près du fond de la grande courbe fusionnelle, nous pensons qu’ils ont pu approcher des vérités que nos tâtonnements logiques ne peuvent percevoir. Pour différentes raisons, ils n’ont pas jugé bon de les transmettre de façon claire à la postérité75, mais seulement au travers d’écoles de mystères qui elles-mêmes ont disparu sans rien dévoiler.

En toute logique, ce qui aurait dû se développer au cours des âges, c’est un échange constant entre les écoles ésotériques et les enseignements religieux publics, de façon à ce que ces derniers soient constamment revivifiés par l’esprit, et, on aurait pu l’espérer, une connaissance qui s’approfondit. Mais il n’en fut pas du tout ainsi, bien au contraire. D’une part, on assista au déclin progressif des écoles de mystères, et d’autre part, les textes initiaux furent sans cesse remaniés et déformés au point de perdre toute intelligibilité. Non par malveillance mais par perte progressive du sens. Non pas que les sages eussent totalement disparu, mais plutôt du fait que la transmission ou le témoignage dût se faire d’une toute autre manière que par le passé. Il a été dit que les maîtres trouvaient de moins en moins de disciples capables de recevoir leurs enseignements et que ce processus ne cessait de s’amplifier au cours des siècles.

Avant de poursuivre, il faut nous arrêter quelques moments sur ce problème, la perte progressive de la connaissance.

On pourrait nous opposer en effet que jamais les connaissances de l’humanité ne furent à ce point développées. Depuis l’apparition de l’homme, l’acquisition du langage à l’époque de l’homme de Neandertal, puis celle de l’écriture vers -3 300, les connaissances ne semblent avoir connu qu’une progression ininterrompue. Mais nous pensons qu’il n’en fut pas ainsi, et que des pans entiers ont sombré bel et bien dans l’oubli.

Pour comprendre ce phénomène, il faut se reporter aux deux modes d’approche de la réalité liés chacun à l’un des mouvements fondamentaux – fusion et séparation – ou si l’on préfère, à chacun des deux cerveaux.76

  • La connaissance par distanciation, objectivation, liée au mouvement séparateur. Cette connaissance se fonde sur la logique et la raison. Elle a toutes les caractéristiques du cerveau gauche. Elle n’a pas d’accès direct à la réalité. Elle procède par essais, erreurs, et tâtonnements. Nous l’appelons « savoir ». C’est cette branche de la connaissance qui est valorisée dans les périodes séparatrices des cycles. Son grand défaut, c’est d’amener les hommes à croire qu’ils sont séparés les uns des autres et de la nature, et, compte tenu de l’évolution actuelle de l’humanité, à pratiquer une politique de prédation sans freins. A première vue, ce savoir ne fit qu’augmenter au cours des temps connus, c’est à dire depuis 10 000 ans, même s’il passait par de longues phases de sommeil qui correspondent à peu près aux périodes fusionnelles des petits sous-cycles de 2160 ans. Les résultats sur lesquels s’était arrêtée la phase séparatrice précédente d’un petit cycle servaient de base au nouveau développement du savoir lors des renaissances. C’est du moins le processus observable dans les périodes historiques.
  • Le deuxième mode d’approche de la réalité est la connaissance par identité, liée au mouvement fusionnel. Cette connaissance a pour outil l’intuition. Elle a toutes les caractéristiques du cerveau droit. Elle va directement au but, perçoit l’objet dans son essence. Le dictionnaire donne de l’intuition la définition suivante : « connaissance claire, droite, immédiate, de vérités, qui, pour être saisies par l’esprit, n’ont pas besoin de l’intermédiaire du raisonnement ni de l’expérience ». Cette connaissance s’accompagne d’un sentiment d’absolue certitude. Elle est indépendante, non liée à des préalables logiques et temporels. Elle est immédiate et puissante. C’est elle qui est valorisée dans les périodes fusionnelles du cycle. Son grand défaut, c’est qu’elle ne permet que très difficilement l’individuation et encourage une politique d’immobilisme et de refus de tout progrès.

Lorsque nous parlons de perte progressive de la connaissance, c’est de cette dernière, la connaissance par identité dont nous parlons, et non du savoir qui lui, n’a cessé de s’accroître.

Notre société n’est même plus capable d’imaginer un temps où l’homme fonctionnait différemment, où ses connaissances étaient autres. Notre arrogance est telle, et notre ouverture d’esprit si faible, que le fonctionnement humain actuel nous paraît être la norme de toute époque passée et future, à l’aune de laquelle nous jugeons toute chose. Les connaissances du passé, acquises par le processus d’identité intuitive, hormis les connaissances médicales, sont purement et simplement classées dans les catégories mythiques. Et si quelques chercheurs isolés essayent de faire connaître les vestiges de connaissances chamaniques et de sorcellerie, ou brisent les frontières du « prêt à penser », ils ne rencontrent qu’ironie et mépris.

Mais quels sont donc les domaines des connaissances concernés par cette perte ? Ce sont tous ceux liés aux phénomènes de communication par identité et à la perception de l’essence des choses. Cela comprend donc :

  • Tout ce qui est lié à la nature physique : connaissance du pouvoir des minéraux et des plantes sur l’homme et ses maladies, connaissance des lieux sacrés résultant de la perception de l’espace et des courants d’énergie, connaissance qui devait impliquer aussi le maniement de ces énergies.
  • Tout ce qui est lié à la perception des vibrations : circulation d’énergie dans le corps et points d’acupuncture, connaissance chinoise du psychisme et de ses souffles animateurs, connaissance des hiérarchies spirituelles (dieux de l’Inde et hiérarchies angéliques occidentales), connaissance des esprits de la nature (elfes, gnomes, ondines, fées, sylphes… qui ne sont plus pour nous que des mots.)
  • Tout ce qui est lié à la communication entre les hommes : pouvoirs appelés de nos jours paranormaux, tels que la transmission de pensée, la vision des auras (vibration énergétique colorée émise par chaque être vivant et mise en évidence par l’effet Kirlian), ou pouvoirs en tous genres que nous qualifions aujourd’hui de miracles.

S’il n’existait pas d’autres cycles que les petits cycles de 2160 ans, cette perte de connaissance qui se produit sur une demi alternance, c’est-à-dire les 1080 ans de la phase séparatrice, serait peu perceptible compte tenu de la mémoire des générations, et n’aurait pas mérité une mention spéciale dans les premiers textes écrits de l’humanité.

Les anciens nous confirment que cette occultation progressive de la vérité n’est pas liée aux cycles courts de 2160 ans : Hésiode se plaignait d’être déjà « dans la race de fer », et les anciens rishis védiques disaient il y a plus de 3000 ans, que l’humanité était entrée depuis longtemps dans l’âge où la vérité a presque totalement disparue et annonçaient des temps plus sombres encore. Et toutes les traditions les plus anciennes mentionnent cet âge d’or disparu.

Un exemple nous fera peut-être mieux comprendre ce processus de perte de la connaissance. Jusqu’à des temps très proches, avant les molécules de synthèse, l’humanité disposait d’une pharmacopée essentiellement tirée du règne végétal. Encore aujourd’hui, la majorité des médicaments proviennent d’extraits de plantes ou sont synthétisés selon les mêmes formules. Si l’on y réfléchit, compte tenu de la variété immense des plantes, il est impensable que l’humanité ait testé chacune d’entre elles sur chaque maladie et, après d’innombrables essais et erreurs, en ait tiré des statistiques qui auraient supposé par ailleurs une très forte organisation centralisatrice.

D’autre part, il se trouve de nos jours certainement peu de personnes capables de se promener dans la nature et de dire instinctivement : « Tiens ! Telle plante doit être bonne pour cela. » Il est donc probable qu’il fut une époque, où, à l’instar des animaux, l’homme pouvait connaître intuitivement ce qui était bon pour le soigner, par la perception de l’essence de la plante et des organes défaillants dans son propre corps. Qui a observé des animaux en milieu sauvage peut voir ce fait couramment.

De nos jours, les gens attentifs à leur corps peuvent ressentir quelque chose de similaire lorsqu’ils ont une envie particulière. Les femmes enceintes le savent mieux que quiconque. Dans les temps anciens tous « sentent » que telle plante est bonne pour telle maladie, car elles ont des vibrations similaires ou complémentaires. Puis la perception s’atténue, nous verrons plus loin comment. Seule reste la tradition, que souvent quelques malicieux déforment, pour la rendre conforme à l’air du temps. Mais les connaissances se transmettent quand même tant bien que mal, dans les campagnes le plus souvent, là où le doute fait le moins de ravages. L’époque de raison, malgré son rejet massif de l’obscurantisme, c’est-à-dire des connaissances qui ont déjà perdu leur support intuitif, conservera quand même les connaissances qui lui sont utiles. Au point extrême du mouvement séparateur, il ne reste plus que de rares individus, un peu plus fous ou peut-être plus sensibles que les autres, qui imaginent qu’il a dû exister un temps où…

Puis, dans la période fusionnelle qui réapparaît, cette connaissance par identité est réactivée : la sorcellerie du Moyen Âge n’était sans doute au départ rien d’autre qu’une méthode de guérison basée sur une connaissance instinctive. Nombre de techniques chamaniques font aussi appel à des processus de connaissance par identité : animal totem, lieux de pouvoir, etc.

Si l’on considère maintenant que l’on est arrivé au sommet de la phase séparatrice du cycle de 26 000 ans, c’est-à-dire 13 000 ans après le point le plus bas de la courbe, il est facile d’imaginer, sans que cela soit de la science-fiction, que la capacité d’identification, la puissance de la communication fusionnelle, avec ses facultés annexes telles que télépathie, clairvoyance, clair audience, etc., était telle que, à l’instar des animaux, le langage et l’écriture devaient être inutiles ou du moins secondaires. Ils ne devinrent nécessaires que lorsque ces facultés de communication commencèrent à s’atténuer et devinrent plus imprécises.

Associé au cerveau gauche séparateur, le langage devient d’autant plus nécessaire que disparaît un mode de communication directe de pensée à pensée, ou par échanges de vibrations similaires, comme on peut supposer que cela s’effectue dans le monde animal. D’autre part, le langage contribue à structurer une pensée conceptuelle. Dans les temps anciens, la pensée devait intervenir beaucoup moins entre l’intuition de la chose à faire et son exécution.

Les périodes fusionnelles étant associées principalement avec le fonctionnement du cerveau droit, lequel gère la communication symbolique, il semble aussi naturel que les premiers signes des écritures primitives qui apparurent à la sortie d’une grande période fusionnelle aient été des symboles qui représentaient les idées et les concepts les plus élevés.77

Si donc nous admettons qu’il existe effectivement une perte progressive de la connaissance par identité, nous devons chercher depuis quand se produit ce phénomène et s’il s’est arrêté de nos jours.

Hormis les textes mythologiques que nous étudierons plus loin, nous n’avons que peu d’éléments pour mener cette recherche, comme si les connaissances intuitives glissaient dans l’oubli à l’insu de tous, sans avoir été ni répertoriées, ni notées. Bien sûr, certains résultats persistent telle la connaissance des plantes ou des méridiens en acupuncture, qui se transmet de génération en génération. Mais la façon dont elles ont été acquises a totalement disparu. Il est logique d’en déduire que nombre de connaissances, d’un ordre plus subtil, ou du simple domaine des relations humaines, se sont évaporées sans avoir laissé aucune trace.

En fait – et notre époque nous démontre le phénomène de façon accélérée –, ce qui disparaît, c’est le rapport de l’homme à la nature, à l’autre, au cosmos, et à tout ce qui est de l’ordre de l’unité, c’est à dire du sacré. La sensation de ce que peut être un lieu ou une chose sacrée devient pour beaucoup imperceptible, et pour certains n’est même plus concevable. L’Unité du monde, de tous les êtres vivants, et des hommes en particulier, est sortie du champ de la sensation et presque de l’intelligibilité. La façon de traiter les animaux illustre cela mieux que tout. Et l’homme finit par appeler « spirituelles » des pratiques qui n’ont plus rien de sacré. Et personne n’a rien vu. L’homme est si totalement inconscient du processus que c’en est confondant. C’est ce qu’exprime la Genèse quand elle dit que Dieu « fit descendre une torpeur sur l’homme », avant que n’existât le couple humain, c’est-à-dire la conscience de la dualité. Peut-être peut-on appréhender de façon très vague cette perte de connaissance en se remémorant les sensations de l’enfance que nous sommes bien en peine de reproduire à l’état adulte.

Si nous en croyons les premiers textes de l’humanité, ce phénomène de perte était déjà connu. Les sages anciens situaient son commencement à la sortie du jardin d’Éden, du Paradis, ou encore à la fin de la présence sur la terre de la race d’or, à des époques très reculées. C’est-à-dire avant ce qu’ils pouvaient connaître de la plus vieille civilisation égyptienne, à plus de six mille ans de nous.78 C’est à cette époque que se serait opérée, selon certains auteurs, une lente transition des cultes de la déesse-mère à celui des dieux mâles, et probablement aussi le passage pour certains peuples du matriarcat au patriarcat.

David Bohm, dont nous avons parlé au début de ce chapitre, associe au développement du langage cette perte de contact à la réalité. Dans son ouvrage La Plénitude de l’univers79, il essaie de soutenir que c’est le langage qui fut à l’origine de la fragmentation de la pensée – et il semblerait que le début du Néolithique ait vu se produire un brutal développement du langage – pensée qui est telle parce que nous la prenons pour un modèle de ce que le monde est. Il nous dit que la science, par sa conception matérialiste atomique, c’est à dire qui fragmente tout, a grandement contribué à soutenir cette fausse image du monde. Il explique que dans leurs structures sujet/verbe/objet, les langues modernes impliquent un processus de fragmentation qui s’oppose à la plénitude qui est, selon lui, la nature fondamentale indivise de l’univers. Ces deux mots, fragmentation et plénitude indivise, recouvrent nos appellations séparation et fusion. Avec une nuance de valeur, cependant, car pour nous, la plénitude ou co-naissance ne peut naître que de l’intégration des deux termes fusion/séparation et non de l’alternance à la fragmentation.

Contrairement à David Bohm, et cela paraîtra évident au lecteur qui nous a suivi jusqu’ici, nous pensons que la fragmentation du langage n’est pas la cause, mais bien plutôt la conséquence d’un vaste mouvement de séparation dont nous situons le début il y a 13 000 ans environ. Depuis cette date, en effet, l’humanité ne devait connaître qu’une progression constante dans la séparativité, dans la transition vers le patriarcat, vers le Dieu-Père, avec, bien sûr, toutes les phases de repos temporaires apportées par les périodes fusionnelles des petits cycles. Ce point étant au plus bas de la courbe n’est en fait que le germe du mouvement séparateur qui arrive à maturité un quart de cycle plus tard, soit il y a environ 6 000 ans, alors que commence notre histoire.

Cette époque, à 12 ou 13 000 ans de nous, marque donc selon notre hypothèse le point le plus bas, donc le plus fort d’une période fusionnelle intuitive, époque du paradis terrestre où les hommes ne faisaient qu’un, où Dieu se promenait parmi eux dans le jardin d’Éden. Treize mille ans plus tard, nous voici au sommet de la courbe de séparation, à l’endroit où la perception du réel, de l’unité et de l’essence des choses et des êtres est la plus faible.

Un autre chercheur, Julian Jaynes, psychologue à l’université de Princeton dans les années 70, s’intéressant à la question de la genèse de la conscience, a proposé dans son livre « La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit »80 une explication pour le moins surprenante de l’évolution qui par bien des côtés rejoint notre proposition et peut contribuer à la compréhension de cette perte de connaissance.

En effet, sans aborder le problème des cycles, il propose une théorie selon laquelle s’est produit au cours des derniers millénaires un changement radical dans l’utilisation ou plutôt la prédominance des deux hémisphères cérébraux. Le titre du livre permet presque à lui seul d’expliciter la signification des termes conscience et esprit tels qu’il les conçoit, car cette signification est indispensable à la compréhension de son exposé. Pour lui, la conscience, associée au langage, suppose un processus de distanciation – qui ne peut s’obtenir qu’à l’aide du cerveau gauche logique et séparateur – et il associe la conscience à ce processus.81 Et l’esprit, qui dans le titre original en anglais est en fait l’esprit « bicaméral », représente cette faculté de communion avec les dieux – que nous appelons intuition en tant que faculté du cerveau droit intuitif. Sa thèse illustre donc la façon dont l’esprit logique conscient a supplanté au cours des millénaires un fonctionnement double mais non conscient et non coordonné qu’il appelle bicaméral, c’est à dire qui a deux compartiments ou chambres. L’un, l’hémisphère droit, reçoit les ordres des dieux sous forme d’hallucinations auditives. L’autre, le cerveau gauche, est utilisé pour la gestion du quotidien, l’exécution des ordres, la conscience objective et le langage. Avec le temps, c’est le cerveau logique qui a pris le dessus, au détriment de l’esprit bicaméral qui autorisait la communication avec les dieux, et cela, selon lui probablement à cause du développement du langage.

Son étude de la disparition de l’esprit bicaméral est passionnante en ce qu’elle rejoint très exactement le processus de perte de la connaissance qui nous intéresse : il constate que le IIème millénaire marque la disparition presque totale de cet esprit bicaméral. Apparaît alors dans les religions le thème de l’abandon de l’homme par les dieux. Puis au Ier millénaire, il laisse définitivement la place aux présages, sortilèges, augures et divinations spontanées qui sont transmises aux hommes et interprétées par la voix des prophètes. Mais ces derniers eux aussi disparaissent après l’Exode. En Grèce, les oracles sont remplacés par les transes, puis par des interprétations. Au Ier siècle, l’oracle de Delphes ne fonctionne plus. Viennent alors les idoles hallucinogènes qui marquent la fin définitive des essais de réception des ordres divins.

Si le lecteur nous a suivi dans l’exposé des cycles, il comprendra facilement que nous ne pouvons être en accord avec la thèse de Jaynes, même si nous nous accordons avec lui sur bien des points. Et cela parce que nous n’avons pas une même vision de la conscience et de l’évolution humaine. En effet, si nous suivons Jaynes, nous sommes obligés d’admettre que la conscience séparatrice telle qu’il la définit n’est apparue que très récemment, à peine plus de 6 à 8 000 ans, et qu’elle constitue un progrès évolutif. Le monde continuerait donc à se déployer sur la base d’un processus séparatif sans fin.

Nous sommes d’accord avec Jaynes pour penser que les anciens fonctionnaient plus facilement que nous avec leurs deux hémisphères cérébraux de manière égale, du moins à l’époque qui correspond sur notre grande courbe au point d’équilibre, c’est à dire il y a effectivement environ 6 à 8 000 ans, car cela correspond exactement à notre thèse, mais nous nous refusons de penser que l’esprit de distanciation était totalement absent. Selon nous, l’homme avait une certaine capacité d’individuation, de distanciation, certes beaucoup plus faible que de nos jours mais cependant existante, mais en revanche une capacité intuitive, une perception de l’unité beaucoup plus forte. Cela, malgré les difficultés extérieures, devait créer dans les relations une harmonie que les chercheurs qui examinent les peintures de la grotte de Lascaux sont surpris d’y trouver.

Cette recherche sur les cycles nous a donc conduits à envisager l’existence d’un grand cycle de vingt-six mille ans qui rythme les étapes du développement mental de l’humanité. Si l’on fait correspondre l’impulsion initiale séparatrice avec le Mésolithique (période intermédiaire entre le Paléolithique et le Néolithique qui marque le tout début de l’agriculture), il y a 13 000 ans environ, l’humanité actuelle se trouverait donc à peu près au sommet du cycle séparateur, sous l’influence d’une vaste bascule, d’un changement radical de l’orientation de l’impulsion.

Si l’on en croit la Genèse, il semblerait que ce soit la première fois que l’humanité entre consciemment dans une telle alternance. Non pas que l’alternance n’existât pas auparavant, mais l’humanité ne devait pas y être sensible. Selon la Genèse, elle n’était pas encore sortie de l’enfance, de cette période avant sept ans où la conscience de la dualité n’existe pas. Cette période non duelle est bien sûr ce que toutes les traditions appellent Âge d’or ou Paradis. Mais cet âge d’or pourrait tout aussi bien être la période fusionnelle du Grand Cycle, tout vestige des grands cycles précédents ayant totalement disparu. De notre point de vue, et considérant l’état mental moyen actuel du monde, qui n’est pas encore parvenu au stade de la pensée individualisée, nous sommes tentés de croire les auteurs de la Genèse.

Voyons d’un peu plus près, à la lumière des éléments que nous avons maintenant, de quelle façon nous pouvons comprendre le mythe de la Genèse, et s’il ne parle pas justement du moment où les énergies s’inversèrent, de la bascule qui se produit lorsque l’on passe de la partie fusionnelle du cycle à sa partie séparatrice. Le récit commence ainsi : « Au temps où Yahvé Dieu fit le ciel et la terre, il n’y avait encore aucun arbuste sur la terre […] et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ».82 Celui qui préside à l’évolution et à la construction de la personnalité n’est plus Élohim, mais Yahvé, le dieu formateur. Yahvé est par ailleurs très probablement la forme masculine de la grande déesse sumérienne Iahu, dans la civilisation qui précédait les temps de la Genèse. Il représente la même fonction que Zeus (= deus = dieu) qui, lui, appartient à la troisième génération des dieux grecs. C’est un dieu jaloux qui possède le discernement (pôle séparateur), et traite l’homme comme un enfant.

Puis Yahvé plante un jardin en Éden83 et il y met l’homme qu’il a modelé, non pas l’homme conscient de la dualité, qui apparaît plus tard (le texte différencie par des noms différents), mais l’homme unifié qui n’a pas encore quitté la sphère vitale, celle de l’enfance. En Éden, Yahvé plante aussi les deux arbres, l’arbre de la vie, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’homme n’est donc pas encore soumis à l’influence des deux sphères du mental, les pôles de raison et d’intuition. Connaissant le processus d’alternance qui va mettre en lumière pendant longtemps le côté séparateur et va « séduire » l’humanité, l’auteur de la Genèse, par la voix de Yahvé, pose un interdit clair (car l’homme est encore en enfance et sa vie sociale est essentiellement réglée par des interdits) : si l’humanité, au lieu de rester sur le pilier de l’équilibre (l’Arbre de Vie, expression statique du Caducée d’Hermès, comporte trois axes ou piliers, l’un de séparation, le second de fusion et au milieu celui de l’équilibre), dans la voie du juste milieu, se laisse entraîner vers ce qui brille, vers la sphère de séparation qui conduit au discernement, « à la connaissance du bien et du mal », et se sert des fruits du savoir à son propre usage, alors, elle « mourra ». C’est-à-dire qu’elle perdra toutes ses capacités intuitives, le contact avec son âme et le réel, la conscience Une, la vérité, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Puis apparaît la conscience de la dualité : l’humanité sort de l’enfance indifférenciée. Adam devient Ish et Isha. Les deux « côtés » de l’arbre de vie se révèlent, mais sans que l’homme ait conscience de cette transformation, car Yahvé avait fait « tomber une torpeur » sur l’homme. (Nous avons déjà mentionné cette inconscience du processus évolutif lorsque nous avons parlé de la perte de la connaissance). Seule une erreur de traduction stupide a fait écrire que la femme était tirée d’une « côte » d’Adam, alors qu’il ne s’agit bien évidemment que de l’apparition de l’autre « côté » de l’arbre de vie, le pôle de l’intuition, par rapport au pôle ou pilier séparateur.

A ce stade de l’histoire de l’évolution humaine, l’humanité est encore très intuitive, très proche du contact avec le réel. Deux indications viennent le confirmer : l’homme est capable de donner un nom aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages84, et Yahvé se promène encore dans le jardin, à la brise du jour. Si l’humanité a pris conscience de la dualité, elle ne s’est pas encore écartée du chemin du milieu, du pilier de l’équilibre. « Car tous deux étaient nus […] et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre ».

C’est ici qu’intervient la chute. Le serpent qui, dans toutes les traditions, symbolise le mouvement d’alternance des énergies, va mener la danse. L’humanité, sans résistance aucune, se laisse entraîner vers ce qui scintille, dans la phase séparatrice commençante d’un grand cycle. « Car les fruits de l’arbre sont désirables pour acquérir le discernement ». C’est l’entrée dans l’autre phase de l’alternance dont nous parlons depuis le début de ce livre. Car il y a deux arbres dans le jardin, mais visiblement, l’autre, l’arbre de vie, ne présente aucun attrait, à tel point qu’il n’est même pas interdit de manger de ses fruits. Et cela, bien sûr, car cet arbre de vie représente la phase de l’alternance d’où vient l’humanité. En revanche, tout l’intérêt se porte vers l’arbre dont les fruits sont bons pour acquérir le discernement. Et tout cela se passe longtemps avant le déluge !85

Si ce fut la femme qui invita l’homme à goûter du fruit défendu, c’est parce que, étant du côté intuitif de l’arbre de vie dans le plan mental, la femme ou plutôt l’intuition précède toujours l’homme, le mental de raison, dans les évolutions. L’homme est toujours derrière, toujours plus lent, même si c’est lui qui rend cette évolution concrète et visible.

Figure 17 : Serpents debout et couchés

Figure 17 : Serpents debout et couchés

L’énergie évolutive, qui était symbolisée de façon verticale par le serpent debout, c’est à dire dans l’ordre des choses, devient horizontale, comme symbole de la dualité. Aussi est-il dit au serpent : « tu marcheras sur ton ventre ». C’est le passage du serpent debout au serpent couché, que nous retrouvons dans la tradition chinoise, dans le passage du ciel antérieur au ciel postérieur.

Figure 18 : Cercles Yin Yang directionnels

Figure 18 : Cercles Yin Yang directionnels

Et si Yahvé dit au serpent « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme », c’est que le passage à une nouvelle ère intuitive, fusionnelle, n’était pas prévu de sitôt.

L’un des attributs négatifs du mental séparateur est la recherche du pouvoir. L’un des attributs négatifs du mental fusionnel est la convoitise. Aussi est-il dit : « ta convoitise te poussera vers ton mari, et lui dominera sur toi ». Enfin Dieu dit : « voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal » : Yahvé s’identifie ainsi à Zeus Jupiter qui préside l’Olympe, siège des dieux qui gouvernent le mental et les passions humaines.

A partir de ce moment seulement, Ish et Isha deviennent Adam et Ève, le couple séparé. Yahvé, symboliquement, car il semblerait qu’Adam et Ève n’aient eu nulle envie d’y toucher, protège l’accès au deuxième arbre, l’arbre de vie, par la flamme du glaive fulgurant. A compter de cette entrée dans le mental séparateur, l’homme perd son rapport harmonieux avec l’unité, donc avec la Nature nourricière et les animaux. L’homme qui était végétarien auparavant, devient carnivore, après que Yahvé lui en eut donné l’autorisation, signifiant par là sa sortie de l’enfance végétale et son entrée dans le monde animal mental.

Il semblerait toutefois qu’il y eut une certaine résistance de l’homme pour quitter cet Éden. C’est ce que semble nous dire l’histoire de la tour de Babel. En effet, si on lit attentivement le texte, il est dit que les hommes choisirent de rester unis, ce qui déplut à Yahvé, descendu pour voir ce qui se passait : « voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue. Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ». En effet, le temps n’était plus à la fusion. Il fallait absolument que l’homme s’individualise, s’extraie de l’emprise du clan, accepte de rentrer dans le processus séparatif. L’épreuve de la Liberté ne faisait que commencer : la conquête de la liberté physique par la fuite hors d’Égypte sous la conduite de Moïse ne fut qu’une des premières étapes symboliques d’un processus qui se poursuivit jusqu’à nos jours.

Hormis les textes anciens, un certain nombre de phénomènes peuvent être cités à l’appui de notre thèse, à savoir que nous sommes parvenus au sommet d’un grand cycle, à l’apogée du mouvement séparateur. Tout d’abord, les historiens sont d’accord pour créditer le quatrième millénaire avant JC d’une extraordinaire accélération de « l’humanisation » dans les domaines sociaux et idéologiques. Cette phase est homothétique aux périodes de renaissance des petits cycles, avec le même débordement de créativité. Un quart de période plus tard – soit six mille ans plus tard – c’est le vingtième siècle de notre ère.

En second lieu, rien d’autre ne permet d’expliquer la constante domination masculine à travers toute « l’histoire », c’est-à-dire durant les cinq derniers millénaires. La force physique n’est pas un élément suffisant pour asseoir cette domination, lorsque l’on connaît la puissance psychique de la femme. Selon les éléments que nous avons pu rassembler, il semblerait que le Néolithique, de -9 000 à -4 000 avant JC fut plutôt, dans son ensemble, encore de nature matriarcale, ce qui correspond au premier quart ascendant de la courbe, homothétique de la seconde partie du Moyen Âge.

Enfin, le but que la Nature semble s’être fixé tout au long de ces douze derniers millénaires, à savoir la réalisation de l’unité extérieure humaine, est sur le point de se réaliser. Le marché mondial, l’économie ou le règne de l’argent, est le dernier outil qu’elle a utilisé pour parvenir à ses fins. La séparation entre les hommes est presque à son maximum : il est difficile d’imaginer plus de solitude, plus d’indifférence que ce que vivent les hommes dans les grandes villes mondiales, (même si certains films de science-fiction poussent la logique de ce processus jusqu’à l’extrême). La séparation entre les hommes et les femmes témoigne du même mouvement. L’impulsion du retour à la barbarie n’a jamais été aussi puissante.

Si l’unité mondiale extérieure est faite, au moins dans la conscience de l’appartenance à un même destin solidaire, ce devrait être au niveau des grands cycles, en analogie avec les petits cycles, la bascule radicale vers une recherche du divin intérieur à l’homme. Il n’y a plus rien à conquérir. La conquête de la lune a sonné le glas du rêve spatial. Même si les planètes proches représentent pour le futur un enjeu économique, ce ne peut être une solution pour résoudre la démographie. L’homme est encore pour longtemps un habitant de la terre. Et il ne peut continuer indéfiniment à la détruire. La soif de conquête inextinguible de l’homme doit impérativement céder la place à la conquête intérieure, celle des profondeurs de l’esprit, de l’âme, avec tous les pouvoirs inconnus qu’elle recèle et qu’ont annoncé les sages. La terre est arrivée à un état de saturation. Saturation de la population compte tenu de ce qu’est l’homme d’aujourd’hui, destruction rapide de l’écosystème naturel, pollutions de toutes natures que nous décrivent régulièrement les rapports de l’ONU.

D’autre part, dans le domaine de l’utilisation des deux cerveaux, rien ne justifie que la prépondérance actuelle du cerveau gauche doive se maintenir éternellement. Peut-être enfin, l’arrivée massive du monde de l’image par l’informatique mettra-t-elle un terme progressif à la prépondérance de l’écrit qui fut l’apanage de ces derniers millénaires.

D’autre part, les conditions sont prêtes pour que la femme prenne progressivement le relais. L’homme qui a su conduire l’humanité dans le processus séparateur d’individuation, s’est pris à son propre piège de prédateur : la terre ne pourra plus supporter longtemps ce que l’homme lui inflige. La femme, implacable et guérisseuse, devra prendre sa suite. Enfin et surtout, il paraît évident que l’homme n’est pas capable de mettre fin par lui-même ou d’inverser le mouvement séparateur. Il est enfantin de croire au « jamais plus », car l’homme est un enfant qui joue avec le feu. Il reste à espérer que les forces de fusion seront assez puissantes dans leur germe pour faire naître en tous un grain de sagesse. L’égoïsme individuel et collectif, et les intérêts particuliers, dans l’état actuel du développement mental de l’humanité, sont beaucoup trop puissants pour ne pas provoquer des catastrophes. De façon analogue aux petits cycles, les hauts des courbes sont toujours des moments de complète déstructuration où l’homme se retrouve absolument seul face à lui-même, au point d’en avoir le vertige. C’est pour cela que ces périodes sont dangereuses.

Enfin, comme dernier argument, dans l’économie de la nature, aucun mouvement séparateur ne peut continuer indéfiniment. Même l’univers respire, se contracte et se détend. Cela semble être une loi fondamentale. Nécessairement, un jour, le processus séparateur logique doit faire place au mouvement de réunion.


↑ 71 Louksor et Karnak sont les deux parties de l’ancienne Thèbes.

↑ 72 David Bohm, La Plénitude de l’Univers, éd. du Rocher, 1987.

↑ 73 Considérer l’univers comme un hologramme revient à dire que tout agit, le moindre geste, la moindre pensée. Nous rejoignons ici les affirmations des nombreux mystiques qui affirment que tout est agissant.

↑ 74 Poursuivant dans la direction de l’holomouvement et du temps qualifié, c’est-à-dire considérant par exemple qu’une heure dans la matinée n’a pas la même qualité qu’une heure au coucher du soleil, que l’énergie de décembre n’est pas celle du printemps ni de l’été, il faut en déduire que les grandes périodes, ou les grands cycles ont aussi une couleur particulière. Si l’on se sert des connaissances actuelles de l’astrologie, on peut en déduire les étapes récentes franchies par l’humanité dans les derniers millénaires : L’ère du Taureau (axe Taureau / Scorpion ; -4350 / -2190) fut l’apprentissage de l’enracinement, de la sédentarisation, de la persévérance et la prise de conscience d’un au-delà, comme en témoigne le développement du culte des morts. L’ère du Bélier (axe Bélier / Balance ; -2190 / -30) marqua le début de l’individuation et la prise de conscience de la justice. L’ère des Poissons (axe Poissons / Vierge ; -30 / 2130) fut l’expérience du don de soi, du sacrifice. L’ère du Verseau (axe Verseau / Lion ; 2130 / 4290) serait alors le travail vers l’unité humaine par la résolution des conflits et la renonciation à l’ego…

↑ 75 Les raisons qui ont conduit les anciens à voiler leurs connaissances sous le couvert de légendes et d’histoires que nous appelons « mythes » est abordé dans un autre ouvrage.

↑ 76 Nous pensons que ce n’est pas l’outil, le cerveau, qui crée ces mouvements, mais plutôt que le cerveau s’est modelé sous l’influence de ces champs fondamentaux. La théorie des champs morphogénétiques, développée par Rupert Sheldrake, pourrait expliquer un tel processus et nous renvoyons les lecteurs intéressés à cet auteur.

↑ 77 Les lettres de l’alphabet hébraïque par exemple, représentent des mouvements et des forces archétypales. Ceci est étudié dans le cadre d’un autre ouvrage.

↑ 78 Il est rapporté dans le Vishnu Purana que l’histoire du monde se divise en kalpas qui incluent eux-mêmes 14 Manvataras, divisés chacun en 4 périodes ou Yugas, de durée respective se situant dans un rapport 4, 3, 2, 1 : Krita ou Satya yuga (Âge de la Vérité), Treta Yuga, Dwapera et Kali Yugas — Ait. Brah. VII. 15 et Bagavata Purana.

↑ 79 David Bohm, La Plénitude de l’univers, Éditions du Rocher, 1987.

↑ 80 Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, PUF Questions, 1994.

↑ 81 Nous verrons dans un prochain chapitre que nous avons une conception de la conscience qui englobe à la fois le processus séparateur et le processus fusionnel.

↑ 82 Celui qui préside à l’évolution, à la construction de la personnalité, n’est plus Élohim, mais Yahvé, le dieu formateur. Yahvé est par ailleurs très probablement la forme masculine de la grande déesse sumérienne Iahu, dans la civilisation qui précédait les temps de la Genèse. Il représente la même fonction que Zeus (= deus = dieu) qui, lui, appartient à la troisième génération des dieux grecs. C’est un dieu qui possède le discernement (pôle séparateur), est jaloux, et traite l’homme comme un enfant.

↑ 83 Dans la mythologie grecque, le jardin des Hespérides, c’est-à-dire le Paradis, était situé dans l’île d’Erythie qui signifie Terre Rouge. Située en extrême Occident, elle est la terre où meurt le soleil chaque soir, la terre qui rougeoie. Adam, le premier homme, signifie aussi Terre Rouge. Eden est aussi le plat pays des Sumériens, situé en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate.

↑ 84 Le nom représente la vibration de celui qui le porte. Nommer un être vivant, c’est connaître sa vibration profonde, son âme.

↑ 85 Le mythe du Déluge semble raconter, non pas une mais plusieurs inondations situées depuis le dernier réchauffement atmosphérique connu, vers -8 000 avant JC, et dont la dernière est connue sous le nom de Déluge de Deucalion, dans la mythologie grecque, qui se rapporte probablement à un déluge mésopotamien du IIIème millénaire avant notre ère.