Chapitre 3 : La nature du cycle mental
Un temps Yin, un temps Yang
C’est cela qu’on nomme le Tao
— Yi Jing. 36
Si les historiens écartèrent si vite et si fermement la question des rythmes, c’est qu’ils avaient sans doute de bonnes raisons de le faire, raisons qui trouvaient leur justification par le fait qu’il leur manquait, à notre avis, trois choses : une compréhension juste des forces en action, cause de ces rythmes, une prise en compte de la durée exacte des cycles, et une explication des anomalies et exceptions qui pourraient contredire cette thèse.
Nous avons déjà abordé le problème de la durée des cycles dans le premier chapitre et nous y reviendrons ultérieurement dans le chapitre 7. La question des anomalies sera traitée au chapitre 6 après l’exposé des périodes historiques.
Ce chapitre est donc consacré au premier problème : la nature des mouvements en présence, dont le jeu mutuel crée ces rythmes. Non pas du point de vue de la réalité de leur existence, mais de celui de leur qualité.
Tout le monde a entendu parler de ces deux pôles de la tradition chinoise, le Yin et le Yang, mais ils véhiculent tant de notions erronées sur leur origine et leur signification qu’il est difficile de les utiliser en Occident. En effet, pour tout un chacun, ils s’expriment à travers la dualité, les polaires, et les oppositions : c’est le chaud et le froid, le jour et la nuit, le masculin et le féminin, la matière et l’esprit, le soleil et la lune, la fission et la fusion, l’extérieur et l’intérieur etc., et l’on peut continuer comme cela presque indéfiniment.
Mais aucune de ces notions ne peut traduire en fait ce que représentent les idées de Yin et Yang, car, comme nous le dit Cyrille Javary 37, spécialiste du Yi Jing, ils n’expriment pas des états statiques et fixes, mais des changements, des types de mouvement. Cela apparaît clairement dans leurs idéogrammes qui sont composés selon la méthode chinoise habituelle, à l’aide d’association d’images. Yang est le moment particulier où les nuages diminuent, où le soleil se dévoile, où l’air se réchauffe et devient plus lumineux. Yin est le mouvement complémentaire du Yang : les nuages de pluie s’amassent, le soleil se voile, le ciel descend, l’air devient plus sombre et plus froid.
Cette seule présentation des idéogrammes prouve combien est fausse la traduction habituelle en masculin et féminin. Masculin et féminin sont des états fixes, non des mutations. De plus, nous verrons dans un chapitre ultérieur que des courants à caractéristique Yin et Yang s’entremêlent dans l’homme et la femme et dans toute la nature vivante, de telle sorte qu’il ne peut y avoir absolument aucune correspondance univoque. Pour ne citer qu’un exemple, la Force, attribut du masculin sur le plan physique, est une caractéristique de la femme sur le plan psychique.
Yin et Yang ne sont pas davantage les états duels que nous avons énumérés plus haut. Yin n’est pas froid, mais une tendance au rafraîchissement. Il n’est ni intérieur, ni repos, mais mouvement de retour en soi et de frein.
Le couple Yin-Yang ne peut être séparé. Pour illustrer ce concept, il peut être comparé au mouvement des deux pieds sur le pédalier d’une bicyclette : lorsqu’un pied appuie, l’autre est obligé de se mettre au repos. Il ne s’applique pas seulement aux phénomènes naturels, mais à tous les niveaux de la pensée et de l’action, car, en fait, il est un modèle descriptif du fonctionnement de l’univers.
Il ne propose aucune explication. Il décrit simplement le fonctionnement du changement perpétuel tout comme le symbole qui lui a été associé tardivement au XIème siècle, le dessin du Grand Retournement.
Cyrille Javary nous dit que ce schéma n’est ni spécifiquement chinois, car on l’aperçoit sur les cathédrales gothiques, ni particulier à l’époque des Song (ou néoconfucianisme, 960 / 1279). Il existait déjà à l’époque des Han (- 206 / + 221), et doit sa renommée à Zhu Xi (1130 / 1200) qui décida d’en faire la clé de voûte de tout le Yi Jing, en l’appelant « schéma du Taï Ji ».
Le concept Yin/Yang lui-même ne fut introduit dans la pensée chinoise que vers le IVème siècle avant JC, avec le texte du Grand Commentaire du Yi Jing. C’est à cette époque qu’il devint l’emblème du mouvement alternatif qui anime l’univers. Il conféra au livre de divination qu’était jusqu’alors le Yi Jing, dont les premières transcriptions manuscrites datent de la dynastie Zhou (12ème au 8ème siècle avant notre ère), une dimension philosophique qui propulsa ce livre à l’égal des grands traités de sagesse.
Dès l’origine, Yin et Yang furent représentés par des traits pleins et discontinus comme indiqué ci-dessous. Comme le recommande Cyrille Javary, pour entrer dans la compréhension de ces signes, il est souhaitable de « plisser les yeux pour les voir à la chinoise ». Yang est un mouvement d’expansion. Il se dirige vers l’extérieur. Yin, à l’inverse, est un mouvement centripète de concentration.
A force de tension séparatrice, Yang se rompt et se transforme en Yin, qui aussitôt s’anime d’un élan des deux parties l’une vers l’autre, jusqu’à ce qu’ils se touchent de nouveau et réalisent le Yang.
C’est ce mouvement perpétuel que décrit en détail le Yi Jing, au travers des 64 hexagrammes et de leurs mutations. Ce mouvement est aussi celui que décrit l’emblème du Grand Retournement de façon imagée.
Il faut remarquer deux choses que nous retrouverons dans l’évolution des civilisations. D’une part, au faîte de la puissance de l’un des mouvements Yin ou Yang, apparaît le germe de l’autre. De même, un pied recommence à appuyer sur le pédalier lorsque l’autre est au maximum de sa puissance. D’autre part, il existe un phénomène d’inertie qui fait que le maximum de puissance d’un mouvement a lieu après le point culminant, de même que le maximum de chaleur du soleil est ressentie longtemps après le passage du soleil au zénith à midi et de même que la puissance de l’été se manifeste après le solstice d’été.
Ce phénomène explique en partie pourquoi les civilisations et les cultures purent se maintenir dans des états quasi stables, longtemps après le passage au point culminant.
Le mouvement de fusion se manifeste donc en germe dès le sommet de la courbe et s’amplifie pour atteindre son point culminant au plus bas de la courbe. Il en va de façon exactement inverse pour le mouvement de séparation, d’individuation. En raison du phénomène d’inertie dont nous avons parlé, le quart de la courbe après le zénith ou le nadir est encore largement sous l’influence des énergies précédentes. C’est pourquoi nous appellerons phase séparatrice la partie de la courbe au-dessus de l’horizontale et phase fusionnelle, celle qui est en dessous.
Il va de soi que la symbolisation que nous avons adoptée d’une sinusoïde horizontale, avec les périodes séparatrices au-dessus, n’implique aucune connotation de valeur. Nous aurions pu tout aussi bien placer la période fusionnelle en haut, ou encore, tracer la sinusoïde de façon verticale.
Ayant posé les bases conceptuelles de ce mouvement d’alternance qui anime l’univers, et lorsque nous abordons l’étude détaillée du cycle, il nous faut impérativement éviter les pièges dans lesquels sont tombés Spengler et Toynbee, c’est-à-dire la valorisation de l’une des deux phases du cycle. Spengler exécrait les périodes séparatrices, les civilisations, en ce qu’elles causaient une destruction progressive de l’âme par perte du contact avec le moi profond. Il n’a pas su saisir et comprendre quelle extraordinaire occasion de croître est donnée à l’âme durant cette période, quelle fantastique opportunité est donnée à la création pour expérimenter la liberté, même si cela doit se faire au prix d’une descente aux enfers.
Toynbee, au contraire, farouche partisan du progrès et des Lumières, n’accorda pas un seul regard au Moyen Âge et à la civilisation arabe. Fils de son siècle, tout ce que la raison n’expliquait pas était rejeté dans l’abîme de l’obscurantisme.
Aussi, pour tenter de saisir les mouvements de l’Histoire dans ce qu’ils essaient d’exprimer, le plus souvent par l’exact opposé, devons-nous aller au-delà de nos préférences pour l’une ou l’autre phase de l’alternance. Nous devons oublier nos inclinaisons naturelles soit pour les sociétés individualistes, amoureuses de la liberté, mais sources de solitude, soit pour les Moyen Âges chaleureux mais oppressants.
De même, il nous faut dépasser nos opinions et nos préjugés pour nous élever au-dessus de nos conceptions étroites du bien ou du mal. En effet, aucune phase de l’alternance n’est toute blanche ou toute noire. L’obscurantisme du Moyen Âge cachait une solidarité et une joie de vivre qui fait bien défaut à nos sociétés civilisées.
Et la démocratie, fleuron des périodes séparatrices, serait probablement perçue, dans une période fusionnelle, comme une absurdité, une injure à l’ordre sacré du monde ; le progrès, comme un orgueil démesuré ; la revendication de liberté, comme une révolte contre Dieu ; le droit écrit, comme une injure à la probité et à la sincérité de l’homme, à son honneur et sa capacité de réparer l’offense. A l’inverse, notre époque, malgré ses errements et sa vanité destructrice, permet une liberté de recherche, de progrès, de pensée et de comportement que le Moyen Âge nous aurait envié.
Au-delà même des notions de bien et de mal et de nos préférences, ce que nous voulons essayer de faire comprendre, c’est que les perceptions – qui sont organisation des sensations –, et donc la pensée qui en découle, sont totalement différentes dans les phases séparatrices et fusionnelles, et cela en raison de l’influence du cycle fusion / séparation que nous essayons de mettre au jour progressivement. Si déjà certains estiment qu’à notre époque, il y a un fossé d’incompréhension entre l’homme et la femme qui fonctionnent selon un mode différent d’appréhension du monde, fossé que nous expliciterons plus loin, c’est un fossé au moins tout aussi profond et de même nature qui existe entre l’homme du Moyen Âge et l’Homme civilisé gréco-romain ou contemporain. Et cela non pas du fait d’un retour de la civilisation à la barbarie ou inversement, mais du fait du changement des courants de force sous-jacents qui influencent le mental. L’histoire n’est que l’expression et la conséquence de ces courants, et non leur cause.
Il faut percevoir ce rythme mental de fusion et de séparation comme nous appréhendons le jour et la nuit. Nous connaissons bien le jour auquel s’apparente notre époque, mais nous ignorons et rejetons la nuit comme nous avons banni la vie de nos vies civilisées. Non pas la nuit qui est inconscience et sommeil, mais la nuit qui est rencontre des âmes et du sacré, annihilation du moi, expression des rêves, partage. La nuit qui est aussi cauchemars et peurs, comme ces grandes peurs du Moyen Âge qui charrient des idées de fin du monde, de damnation, de possession, de diable et d’enfer. La nuit qui est fête des corps, communion avec les esprits de la nature, que le siècle des Lumières qualifia d’orgies, d’obscurantisme.
La nuit est familière des corps, de la maladie, mais aussi de ses remèdes. C’est de cette période plus instinctive que nous vient sans doute toute notre pharmacopée. Il paraît absurde, en effet, que l’homme ait essayé successivement toutes les plantes une par une pour toutes les maladies et qu’il en ait déduit les propriétés des plantes sauvages. Bien plus probable est le fait qu’à l’instar des animaux, l’homme est doté dans les périodes fusionnelles d’une qualité de sensation beaucoup plus fine qu’à l’époque actuelle, car le développement du mental de raison durant les phases séparatrices affaiblit nos possibilités sensitives. Tout se passe comme si l’homme actuel consacrait toutes ses énergies à développer son mental logique et qu’il ne peut le faire qu’au détriment de facultés qu’il possédait précédemment. Nous y reviendrons longuement lorsque nous aborderons le processus de perte de la connaissance au cours des âges.
Une des grandes difficultés que nous rencontrons pour la perception et la reconnaissance de cette alternance provient du fait que nous sommes tellement imprégnés du mode de pensée de notre époque, si persuadés de la justesse de nos institutions et du bien-fondé de nos valeurs, qu’il nous est très difficile d’imaginer que nos idées ne puissent être que conjoncturelles, liées au moment du cycle où nous nous trouvons : conjoncturelles les idées de progrès matériel, de suprématie de la logique, d’athéisme, la revendication du droit d’être soi-même, ou encore l’exaltation de l’individu. Conjoncturelles, les valeurs de doute, d’égalité extérieure, de liberté d’entreprendre, de démocratie.
Peut-être même nous est-il encore plus insupportable d’imaginer l’influence de forces ou de phénomènes extérieurs sur notre mental, l’idée que nous ne puissions être les auteurs tout-puissants et libres de toute influence de nos pensées.
L’identification de l’ego à la pensée est telle que peu pourront reconnaître ici qu’ils ne sont pas maîtres en leur demeure mentale. A notre époque, quelqu’un se définit par ses idées, est reconnu pour elles. Si l’homme dût admettre, faute de pouvoir faire autrement, l’asservissement aux lois biologiques, il a fait de la supposée liberté de sa pensée l’étendard de sa gloire, et même le noyau de son être : je pense, donc je suis. Chacun, et cela est surtout valable pour les hommes 38, croit détenir la vérité et malheur à celui qui pense autre chose ! A tel point que certains régimes tentèrent d’éradiquer la pensée individuelle. C’est aussi ce que fait, d’une manière plus détournée, l’économie libérale qui, par sa nécessité du nombre, érige la quantité en vérité : puisque la majorité pense cela ou vit cela, c’est que cela est juste.
Notre intention n’est pas cependant de faire le procès de notre civilisation occidentale, mais de montrer que les civilisations, purs produits de la pensée, sont soumises au même rythme qu’elle. Si nous voulons apprendre à nous orienter et maîtriser notre devenir, nous devons connaître ses rythmes.
Dans la suite de ce chapitre, nous allons tout d’abord présenter les deux phases séparatrice et fusionnelle, de façon statique, par les caractéristiques de leurs extrêmes, c’est à dire des hauts et des bas de notre courbe. Il faudra cependant que le lecteur essaye de garder à l’esprit dans ce premier exposé que les transitions de l’une à l’autre s’effectuent de façon continue, comme la succession des saisons. Nous terminerons le chapitre par une description dynamique de la succession des quatre principales phases à l’image de la succession des saisons.
Les sommets de la courbe, telle que nous l’avons présentée, sont l’accomplissement de deux tendances : l’une qui pousse chaque forme individuelle vers son accomplissement, sa totale expression, vers la réalisation de toutes ses potentialités. C’est le mouvement que nous nommons « séparateur ». Quand nous disons formes, il s’agit aussi bien d’archétypes, d’idées, de formes sociales, de civilisations, que des êtres vivants individuels, hommes, animaux ou plantes. Ce premier mouvement est nécessairement un processus d’individuation, à l’intérieur des limites et des lois des genres. Et lorsque ce mouvement agit dans le développement humain, l’homme perd conscience de la nature de son origine 39. S’il n’en était pas ainsi, jamais il ne pourrait se séparer de l’unité. Il perd cette conscience car il perd la sensibilité qui apporte le sentiment d’unité. C’est à la fois son drame et sa chance, car il peut alors éprouver ce qu’il appelle la Liberté. C’est le sens du mythe de la Genèse.
Cette tendance séparatrice, issue du mouvement qui pousse chaque forme individuelle vers son accomplissement, est donc indissociable des notions de progrès, de recherche, de perfection, de tension vers un accomplissement, car c’est la nature même de ce mouvement. Devant conduire toute forme vers son accomplissement, elle se doit de trancher ce qui gêne, et aussi de limiter, parfois de structurer, de cadrer. Dans le mental, elle est la puissance d’exécution. Elle a besoin de la répétition pour construire l’expérience et s’appuie donc sur la mémoire.
Ce mouvement n’est pas en lui-même un affaiblissement de la sensation, mais plutôt un déplacement de la perception, qui est organisation, autour de la mémoire, des sensations.
L’autre tendance est une puissance qui pousse au repos, au repli en soi, à la fusion, au retour à l’essence Une de toutes choses, chacun selon sa loi. Puissance de conscience concentrée, potentialité d’expansion infinie, c’est elle qui incite au franchissement des limites. Si la première se déploie dans le temps comme devenir, la seconde en tant que manifestation de l’Unité, gouverne l’espace, c’est-à-dire les relations spatiales ordonnées où le temps disparaît. C’est ce que Kant signifie quand il dit « l’espace est la forme a priori de l’intuition », l’intuition étant cette faculté qui nous relie à l’Unité, à l’essence de la Réalité.
Si la première est une force d’individuation, elle va s’employer à briser toutes les barrières de dépendance, tous les liens d’autorité et de sujétion. En termes de physique, c’est un processus d’entropie croissante, c’est-à-dire de désordre croissant, d’agitation et de chaleur croissante. Chacun est poussé à revendiquer la pleine liberté de son accomplissement. Mais la contrepartie de cette exigence est la perte de la conscience du tout, tant que l’homme n’est pas capable de fixer sa conscience à la fois sur l’ensemble et la partie, c’est-à-dire sur lui-même et les autres en tant qu’unité. Cette force de séparation est pour l’individu un outil de construction de l’ego, de la personnalité composées par les parties vitale et mentale de l’être, laquelle personnalité 40 est un reflet de l’individualité, elle-même expression de l’âme. Pour les sociétés, cette force en action n’est jamais aussi sensible que lorsqu’elle émerge à l’aube des civilisations, dans l’Égypte de l’Ancien Empire, la Grèce de Périclès ou la Renaissance européenne.
Les idées qui animent les sociétés durant la phase de séparation tendent donc à proclamer des idéaux de liberté avec une participation au pouvoir égale pour tous, en ce sens que chacun est son seul maître. Mais la réalité montre bien souvent un phénomène inverse car, au stade actuel de développement de l’humanité – qui n’est pas capable de conserver la conscience de l’unité qu’elle acquière dans les phases fusionnelles –, les idées ne sont pas assez puissantes pour mettre un frein aux appétits des égos individuels.
C’est l’inverse qui se passe dans la phase fusionnelle du cycle. Les énergies en action incitent au rassemblement, à la conscience de l’unité et par là même du sacré et du mystère qui l’accompagne. Elles font percevoir l’ordre du monde dans les grandes choses comme dans les petites et incitent au respect de l’ordre sacré selon les lois propres à l’essence de chaque espèce et de chaque être. C’est un processus néguentropique, durant lequel se perd le désir du progrès et du changement dans la matière, qui entraîne vers la fixité et l’immuabilité, le repos.
De façon extrêmement primitive, le jeu de ces deux forces peut se voir chez le très jeune enfant, dans l’intensité d’énergie avec laquelle il s’empare de l’objet convoité pour asseoir son royaume et pour donner, quelque temps après, un dessin à sa mère avec tout son être dans un sourire radieux : prendre et donner, loi de la nature, pulsion fondamentale qui participe du sacré. Tout dans la nature prend et donne alternativement. La plante puise dans la terre l’air et l’eau, en hiver et au printemps, et donne ses fruits en été. L’animal donne le mouvement, le rythme et l’harmonie, et aussi la caractéristique de son espèce, comme la fidélité chez le chien.
Prendre et donner sont deux aspects des opposés du cycle que nous retrouverons dans les civilisations, presque identiquement au comportement des jeunes enfants : civilisations prédatrices et civilisations oblatives et sacrificielles. Car il est une loi du comportement des groupes qui fait qu’ils se comportent au niveau du moins évolué de ses membres.
Ainsi, dans les phases séparatrices, la conscience qui domine dans les civilisations est celle du prédateur : exploitation sans vergogne de la terre, des plantes, des animaux et de l’homme par l’homme pour asseoir sa propre puissance d’individu, de clan, de nation ou de firme multinationale. L’attitude mentale dominante est la recherche de pouvoir et son instrument la convoitise. Il est facile de comprendre cette attitude si l’on considère que cette tendance à la construction de l’ego individuel, à la réalisation du moi qui confère le sentiment d’existence, passe par l’affirmation de son propre pouvoir d’action. Et dans les phases séparatrices où la conscience de l’unité est perdue, cela se traduit par le pouvoir sur l’autre et la nature, l’autosuffisance, la contemplation de sa propre importance.
Au service de ce comportement de prédation, il y a la raison froide, qui évalue et classe avec efficacité, dans son seul intérêt. A l’inverse, dans les phases fusionnelles, ce n’est plus la conscience du prédateur, mais celle de l’oblation, du sacrifice qui prend le dessus, qui peut aller jusqu’à l’exaltation du sacrifice de sa propre vie, mais peut être tout aussi bien détournée dans le sacrifice d’autrui pratiqué pour satisfaire ou apaiser les dieux. Ainsi en était-il de ces sacrifices de milliers de gens – pas toujours des prisonniers – pratiqués par les Toltèques et les Aztèques, sacrifices qui stupéfièrent jusqu’à l’écœurement les espagnols qui n’étaient pourtant pas des êtres tendres.
Prendre et donner est un couple qui représente une loi fondamentale de l’univers à laquelle tous les règnes doivent se soumettre. Mais l’homme ne doit prendre que ce qui lui échoit et son don de soi, son sacrifice ne doit pas être compris comme la nécessité de la souffrance, mais comme une injonction à rendre « sacré », c’est-à-dire à accepter l’ordre de l’univers et ses lois. Si l’homme est autorisé à prendre, à se nourrirdes autres règnes, il doit aussi impérativement donner.
Dans les phases séparatrices, la puissance de réalisation du multiple, qui pousse chaque être, chaque idée, à sa pleine réalisation, est une force d’action qui sépare, isole et classe, car le pouvoir d’action juste suppose le discernement. Elle se sert de la raison, ou plutôt, elle développe dans le mental la puissance d’organisation et de séparation qui s’appuie sur la mémoire et que nous appelons logique, raison. Car elle est cause et non conséquence. C’est elle qui structure le cerveau gauche, l’organise. C’est elle qui suscite les idéaux de liberté et d’égalité. Car sans liberté, pas de possibilité pour l’individu d’accomplir son propre destin. Sans égalité, c’est-à-dire sans chance égale pour tous à ce qui est considéré comme des droits fondamentaux (besoin physiologiques, santé, instruction), pas de possibilité non plus.
Les privations de liberté par l’esclavage physique ou l’endoctrinement de force constituent peut être des forces d’opposition qui émergent pour que s’affirment ces valeurs mais sont surtout l’expression de l’exacerbation du phénomène de prédation et de recherche de pouvoir. L’esclavage en effet n’existe pas en général dans les périodes fusionnelles. Ces forces n’ont jamais été aussi violentes physiquement et intellectuellement que durant ce 20ème siècle, car l’appel à l’émergence du niveau supérieur, du contact de l’ego avec sa vraie nature n’a jamais été aussi fort.
Pour la même raison, et en dépit des idéaux égalitaires proclamés haut et fort, jamais les inégalités ne sont plus criantes que dans ces époques séparatrices. Le Moyen Âge qui, au contraire, a vu se développer un ordre social hiérarchisé, était dans les faits sans doute beaucoup plus égalitaire que notre époque. Ni l’habit ni la nourriture, dit-on, ne pouvaient distinguer les uns des autres.
Dans l’état actuel de la nature humaine, cette puissance d’individuation, loin de conduire à la diversité qui devrait être en théorie l’objet de sa pleine réalisation, entraîne paradoxalement vers plus d’uniformité. Nous supposons que ce résultat inverse est dû à la nature encore très primaire du mental humain : les processus économiques mis en place par les ego prédateurs impliquent la loi du nombre contre l’individu. Et cette loi de la quantité tire vers le bas, vers le nivellement, vers le plus facile et donc le plus médiocre.
Cette puissance de séparation est, nous l’avons dit, une force de progrès. Elle révèle et soutient les idées de progrès matériel sans fin et du bonheur qu’il est censé procurer. Et comme l’homme a perdu dans cette phase la conscience de son unité avec le reste du cosmos, elle suscite la compétition avec ses compères, la concurrence et la spéculation. Les ego collectifs et individuels s’emparent de cette énergie pour proclamer leur « moi-je ». C’est le développement de l’autosuffisance, de la vanité, de la contemplation de soi, de la difficulté à s’unir à l’autre. C’est l’exacerbation de la soif de pouvoir. Au niveau des peuples et des nations, cela peut s’exprimer par des idées de supériorité de races et de peuples, la volonté impérialiste toute puissante de soumettre le monde, sans foi ni loi, jusqu’à ce qu’un homme se proclame dieu, tels Huang Di chez les Chinois ou Auguste chez les Romains. C’est l’apparition grandiose et terrifiante de quelques ego humains divinisés. Nous ne parlons pas ici des détenteurs du pouvoir absolu en général mais de la façon dont il est acquis et dont il en est fait usage. Il faut bien comprendre en effet que cette force de séparation n’est pas la cause du pouvoir absolu, car ce dernier existe dans presque toutes les phases du cycle -la recherche du pouvoir étant inhérente à l’homme- mais de la façon dont il est exercé.
Mais tous ces phénomènes de dérive mégalomanes du culte de la personnalité ne sont que les balbutiements collectifs d’une individualité qui doit naître. Pour cela, l’homme doit apprendre progressivement à acquérir une pensée libre, capable de s’étendre à l’infini en incluant tous les contraires dans une synthèse de vérité supérieure. Mais force nous est de constater que dans l’humanité actuelle, bien peu ont appris à penser par eux-mêmes. Cette première étape, l’élaboration d’une pensée autonome, constitue pourtant le processus élémentaire vers la liberté du mental, qui atteint son apogée dans un phénomène qui est appelé « Illumination » ou mental illuminé.
Cette puissance de séparation est principalement active dans la psyché masculine, car l’homme, au niveau du mental, est en résonance avec le cerveau gauche logique tandis que la femme est plus proche de l’hémisphère droit intuitif. Cette puissance appelle vers la quête de connaissance et donc de pouvoir, car connaître, c’est pouvoir. Elle incite à la maîtrise, mais l’homme la dévie de son but et l’utilise à son profit pour prendre le pouvoir et dicter sa loi. Ce que l’on voit est une perversion de ce pouvoir en une exploitation de l’homme par l’homme, et un saccage de la nature. Et comme cette influence dure depuis douze mille ans, car nous sommes au sommet d’une grande phase séparatrice, il ne faut pas s’étonner que Simone de Beauvoir puisse noter que jamais, dans toute l’histoire connue – qui ne remonte pas à plus de 6 000 ans – l’homme ne fut départi de son pouvoir de domination.
Dans les périodes séparatrices, c’est l’homme qui est au centre du monde. Dans l’autre moitié du cycle, en période fusionnelle, c’est le sacré, quelle que soit la forme que cela prenne ou les noms qu’on lui attribue dans les religions et les cultes divers. Dans les premières règne le doute, nécessaire au discernement et conséquence logique de la perte de contact avec le réel. Dans les secondes, la foi, indissociable du sentiment d’unité. Ici, la place d’honneur est à ceux qui combattent, là à ceux qui prient.
La phase séparatrice est le temps de l’homme-dieu, et le rejet de toutes les formes et de tous les signes extérieurs de la religion. Cette dernière n’est plus que coquille vide car elle a perdu contact avec le souffle qui l’a animée durant toute la période fusionnelle. A l’apogée de cette phase se manifeste le désir d’une intériorité nouvelle, d’un contact avec le dieu intérieur. En cette période où tout pousse à l’extériorisation, l’homme a pour tâche de prendre contact avec le dieu intérieur qui sommeille en lui, car c’est la seule façon de gérer le monde s’il ne veut pas le conduire vers l’absurde et peut être sa destruction. La perte de la conscience des relations ordonnées dans l’espace, perte qui résulte de son éloignement du réel, lui fait obligation de se situer dans le temps, d’intégrer les leçons de l’histoire. Car la progression vers la réalisation de soi suppose de discerner ce qui est bon pour soi, en accord avec son but intérieur secret et le plus souvent inconscient. Et le discernement a besoin de la mémoire pour se construire. Et la mémoire repose sur le temps qui implique passé, présent et futur. La volonté de progrès se sert du futur pour élaborer un projet. C’est donc une période où l’homme se projette lui-même dans le monde, par le projet que lui dicte la raison.
Dans l’autre demi-alternance, au contraire, le temps disparaît ainsi que ses frontières : la mort est familière, apprivoisée. L’homme prend sa place entre les hiérarchies d’êtres divins et celles de la nature. Et c’est l’espace qui règne par l’intermédiaire du sacré, incarné dans les édifices religieux. La créativité s’exprime, non comme ce qu’on a prétentieusement jugé être au Moyen Âge un art naïf, mais comme un jeu à l’intérieur d’une harmonie spatiale.
En essence, les deux parties du cycle sont dans le rapport du jour à la nuit. Le jour qui permet de distinguer les objets, de séparer, qui invite à l’activité, aux projets, au temps rythmé. La nuit, qui unit tout en son ombre, qui est silence et réceptivité, invitation au repos. Mais aussi, qui est proche des royaumes de l’ombre et de l’inconscient, des puissances cachées ou obscures, de la magie et de l’ensorcellement. Anges et démons s’y promènent. Magie blanche et magie noire s’y côtoient : période magique… Et si le sage règne sur le jour, par la maîtrise de la connaissance, le mage règne sur la nuit, par sa participation à l’essence des choses, par sa familiarité avec l’invisible.
Le jour, c’est l’être-pour-soi. La nuit, l’être-pour-autrui. Le jour, c’est le grand, la réalisation, la conquête. La nuit, c’est le détail, la perfection de l’ordre intuitif du réel.
Dans la période séparatrice, l’homme se place au centre du monde. C’est l’humanisme qui proclame la grandeur de l’homme contre la force brute de la nature. Tout ou presque tout est réputé connu. La crainte de l’inconnu a disparue. L’intérêt se tourne vers l’individu et non vers la collectivité. Par principe, l’homme est « contre », en opposition permanente contre les autres, leur pensée, la nature. Et cette opposition, il l’appelle liberté.
En ces temps d’individuation, les institutions prospèrent. L’homme y a la passion de l’intelligibilité et le doute est élevé à la dignité de la vertu la plus haute. La fin de cette période voit poindre le crépuscule du « devoir ». L’homme n’y a plus que des droits. La revendication majeure est de laisser chacun être soi-même ; elle est supportée par une éthique de l’authenticité, c’est-à-dire une justification du moi égoïste et égotiste. La notion du sacrifice, au sens de rendre sacré et non de résignation passive, est rejetée si ce n’est honnie. C’est un temps d’où la morale est progressivement bannie, un temps où l’affirmation du moi des individus et des collectivités atteint son paroxysme et où la spéculation n’a plus de limites. Plus aucun lien au sacré ne peut retenir de bafouer ouvertement les idéaux que la raison proclame. L’homme est isolé, face à lui-même. Dieu ne se promène plus dans le jardin d’Eden comme il avait coutume de le faire, nous le dit allégoriquement la Bible, avant que l’homme ne croque la pomme interdite. Il n’y a plus de contact. C’est l’épreuve de la solitude et de l’angoisse qui peut conduire au geste absurde du suicide par déconnexion totale de la réalité.
Dans cette période séparatrice, le progrès et son outil la science, sont divinisés. L’expert remplace le prêtre. Le pouvoir va aux plus rusés ou aux plus riches. L’État appartient à ceux qui s’en emparent. Les guerres sont économiques et satisfont le plus souvent aux ambitions individuelles. Régner sur le monde est le but à atteindre.
L’homme vit dans le temps causal, rapide, urgent, sans répit. Sa démarche est batailleuse. Il ne vit que pour demain, jamais dans le temps présent. La possession est bien souvent le seul pouvoir qui lui reste, car il a délégué tous les autres à l’État. La perte du contact au réel l’a fait tomber dans un sentiment d’insécurité permanent. Dans sa quête éperdue d’identité et de sécurité, il se raccroche à des bannières futiles et glorifie son appartenance à un territoire, à un clan ou un parti. Les sociétés qu’il élabore sont essentiellement individualistes et utilitaires.
Si nous avons tendance à souligner ici les aspects négatifs de cette période, c’est pour attirer l’attention sur ces déviations qui rendent ce passage difficile et dangereux pour l’humanité. Il ne faut cependant pas oublier que ce sont des périodes exceptionnelles pour que l’homme se trouve lui-même et cherche sa vérité jusque dans les plus grandes extrémités : en quelque sorte, Dieu se retire de sa création pour lui laisser le champ libre. C’est une période extraordinaire où l’homme a le loisir de balayer toutes ses croyances et d’expérimenter le vide et la liberté.
C’est tout l’inverse dans une période fusionnelle. Le sacré retrouve la primauté et y acquiert une vitalité exceptionnelle. Il imprègne tous les aspects de la vie quotidienne. Le sacré, l’ordre des choses, marche la main dans la main avec la foi, car c’est la foi qui est le pont entre le monde quotidien et le divin. La religion domine car toujours l’homme a eu besoin d’encadrer son rapport au sacré. C’est Dieu, et la nature, sa création, qui est au centre du monde, qui est exaltée devant la misère de l’homme. Transcendance et immanence sont des réalités vivantes, vécues. La création révèle certains de ses mystères devant lesquels on s’incline avec une crainte sacrée, sentiment qui n’existe plus dans la période séparatrice.
La sensation de l’inconnu est toujours présente. A l’intelligence sèche de la période séparatrice succède le cœur inquiet. L’émerveillement fait partie du présent, et devant celui qui s’émerveille éclosent les merveilles. Mais la peur panique est là aussi, devant les manifestations des mondes mystérieux qui nous entourent. Anges et démons, elfes, ondines, lutins, sylphes y sont des réalités perceptibles et non, comme aujourd’hui, de simples figures des mythes pour enfants. Notre rationalité actuelle a vite fait de classer ces choses comme purs fantasmes des hommes de ce temps. Mais nous croyons qu’il n’en est pas ainsi ; ces croyances étaient très certainement fondées sur des perceptions qui ne nous sont plus accessibles. Dans un prochain chapitre, nous aborderons le processus par lequel s’effectue, au cours du cycle, la perte de sensibilité à ces phénomènes.
Ces perceptions du monde qui nous entoure – esprits de la nature, hiérarchies angéliques et démoniaques – ouvrent la porte à quantité de pratiques magiques. Lorsque la perception de ces mondes s’atténue, en fin de période fusionnelle, la chasse aux sorcières commence. Nicolas Rémy, juge et procureur de Lorraine au XVIème siècle, aurait envoyé à lui seul quelque trois mille sorciers et sorcières au bûcher. Et ce phénomène s’enfla dans des proportions insensées au XVIIème siècle : un million de sorcières auraient été brûlées vives en Europe à la fin du Moyen Âge, entre le XIVème et le début du XVIIIème siècle.
Le sentiment dominant de cette période fusionnelle est celui de la crypte, du recueillement, du doré qui exalte le sacré, du surnaturel et du merveilleux. Le temps perd son importance et les sociétés succombent à la tentation de l’immobilisme. Le devenir est remplacé par l’être. L’espace rural est ordonné, là où, en période séparatrice, le temps urbain est morcelé et saccadé.
L’homme vit dans un ensemble de relations ordonnées avec ses semblables où les liens personnels sont fondés sur la fidélité, l’honneur et le dévouement. Ce sont également des relations ordonnées qui gouvernent le domaine des croyances, ou l’homme prend sa place entre les dieux et la nature. Les relations sont d’homme à homme sans passer par le biais d’institutions. Les rapports personnels remplacent le sens de l’État.
Parmi tous les traits qui différencient les périodes fusionnelles et séparatrices, il faudrait présenter en détail la mutation du droit, le passage du droit écrit au droit coutumier oral et inversement. Cette mutation est d’autant plus complexe qu’on a vu maintes fois coexister ces deux formes du droit : il est dit par exemple, que le droit romain fut la continuelle tentation du Moyen Âge. Elle suit, dans ses grandes lignes, l’évolution de la religion et de la philosophie. Si l’étude de cette mutation est relativement difficile à appréhender, c’est parce qu’il faut considérer l’esprit et non la forme extérieure. Le premier, le droit écrit est au service de l’individu, conçu pour garantir les biens, la propriété, les trafics et les négoces, le second, le droit coutumier est fait pour des êtres vivants dans une communauté en relation avec le sacré. Le droit romain est un exemple frappant du premier, du droit des périodes séparatrices : « Conçu pour des militaires, des fonctionnaires, des marchands, il confère au propriétaire le jus utendi et abutendi, droit d’user et d’abuser, en complète contradiction avec le droit coutumier, mais éminemment favorable à ceux qui détiennent des richesses surtout mobilières » 41. Il est plébiscité non seulement par la bourgeoisie, mais par tous ceux qui y voient un instrument de centralisation et d’autorité. « Ce droit romain n’est pas favorable à la femme, pas plus qu’à l’enfant. C’est un droit monarchique, qui n’admet qu’un seul terme : c’est le droit du pater familias ». La place d’honneur qui était faite précédemment à la femme dans la période fusionnelle disparaît totalement.
A l’inverse, le droit des périodes fusionnelles n’est pas normatif. Pour un même délit les peines peuvent être très différentes d’un endroit à un autre. Il arrive même que l’on juge l’accusé selon sa loi propre, celle de son clan ou de la famille de croyances à laquelle il appartient.
Dans la période fusionnelle, le pouvoir n’est pas concevable hors la religion ; la séparation de l’Église et de l’État y serait même une absurdité, car le pouvoir ne peut être qu’une responsabilité confiée par Dieu, et non un bénéfice personnel. En revanche, la structure ecclésiale, masculine, reste animée du désir de pouvoir car, ne l’oublions pas, nous sommes dans une vaste demi-alternance séparatrice favorable au désir de puissance de l’homme : l’église catholique qui s’écarta de l’esprit du Haut Moyen Âge, tenta de s’arroger le pouvoir sur le monde, au plus profond de la courbe.
De nos jours, en pleine période séparatrice, les religions qui semblent suivre le schéma que nous venons de décrire et tentent de s’imposer comme seule structure de pouvoir, ne peuvent le faire que par l’oppression, et ne sont donc pas du tout animées du même esprit.
Dans le domaine des échanges, le troc succède à l’économie de concurrence. La compétition est remplacée par la coopération, et même un désir d’entraide. La société y est essentiellement égalitaire, car chacun ressent l’égalité devant Dieu comme une évidence : ce n’est pas une revendication, comme celle qui émergea à la révolution française contre un pouvoir abusif qui a perdu tout contact au sacré, mais une perception intime propre à chacun.
La société devient statique, comme figée dans un temps immuable. Ce que nous appelons le progrès cesse. Ou plutôt le désir de progrès : pourquoi faudrait-il améliorer quoique ce soit puisque l’ordre ici-bas est gouverné par des lois divines immuables. Puisque le salut réside dans l’au-delà, puisque le paradis n’est pas et ne sera jamais sur cette terre. Seul importe la façon d’y parvenir et d’échapper à l’enfer. L’avenir terrestre a peu de signification. Il est rapporté qu’au Moyen Âge, les masses rurales n’éprouvent pas le besoin de connaître leur âge ni les années écoulées. La mortalité infantile par maladie, guerres ou épidémies, ne suffit pourtant pas à justifier ce fait. Nous pensons que cela est dû à un autre rapport au temps, comme nous essayons de le faire sentir.
Dans le domaine des idées, le Moyen Âge vécut sur celles d’Aristote, sans éprouver le besoin d’approfondir ni de critiquer. « Tous les détails qui se sont ajoutés à son œuvre et ont été recopiés sans trêve, sans esprit critique et sans souci de mise à jour durant toute la période, proviennent eux aussi de l’Antiquité et […] le vulgaire a cru ou su la même chose durant mille ans » 42.
Les guerres sont religieuses ou vitales ; croisades ou invasions barbares. L’intérêt de l’espèce pour la continuité de la vie a supplanté celui pour l’individu. S’unir, s’aider et donner aux individus le sens de la communauté sont des besoins puissants.
C’est, en essence, une période de prédominance des valeurs féminines. Non seulement par les pratiques magiques de sorcellerie, ou de guérison, non seulement par la passion de s’unir qui s’exprime par l’amour courtois, mais aussi dans le respect porté à la femme et dans les responsabilités qu’elle assume. Il semblerait – car peu d’études ont été faites à ce sujet – qu’elle ait eu à cette époque une place au moins équivalente à l’homme. Régine Pernoud 43 rapporte qu’une femme fut abbesse d’un couvent de moines. Ce n’est qu’après le Moyen Âge que fut retiré à la femme tout ce qui lui conférait quelque autonomie. Selon Robert Delort 44, « le nombre de maris réprimandés, battus, tyrannisés et cocufiés par leur femme ogresse, forte en gueule et seule patronne à la maison, portant les braies, est très supérieur à celui des femmes corrigées par leur mari, au moins dans la littérature des XIIème et XIIIème siècles. »
Devant Dieu, tous sont égaux. Mais ce n’est pas pour autant que tous ont les mêmes droits, car chacun doit tenir son rang, à l’instar des castes indiennes. Toutefois l’esclavage est une notion inconnue et le serf n’est pas aussi servile qu’on a pu le dire. C’est Régine Pernoud qui nous le fait le mieux comprendre. Elle note que l’esclavage est probablement le fait de civilisation qui marque le plus profondément les sociétés antiques et modernes (séparatrices), et que sa disparition au tout début du Haut Moyen Âge et sa brusque réapparition au début du XVIème siècle sont presque passés sous silence. La société antique l’a considéré comme naturel et nécessaire. Notre époque fit de même les premiers siècles des temps modernes et l’esclavage actuel n’est sans doute pas meilleur que l’ancien. Mais R. Pernoud souligne qu’il n’y a pas commune mesure entre le servus antique, l’esclave, et le servus médiéval, le serf, parce que l’un est une chose et l’autre un homme. Le sens de la personne humaine depuis les temps antiques jusqu’aux temps médiévaux a connu une lente mutation. Et entre le Moyen Âge et notre époque, elle a connu une mutation inverse. Cela est relativement facile à comprendre dans notre théorie : dans les périodes séparatrices, le sens de l’unité – unité de l’homme avec la nature et le divin – est totalement perdu. En conséquence, la nature sacrée de la personne humaine disparaît – et nous ne parlons pas même des animaux. L’autre devient ce qu’il manifeste à l’extérieur, un objet, une chose. Et aux choses, on peut faire subir n’importe quoi.
Il faut noter aussi une différence essentielle dans le rapport à la terre entre les périodes fusionnelles qui privilégient l’usage, et les périodes séparatrices où domine la notion de propriété. Dans la période fusionnelle, c’est la Terre Mère qui s’offre pour satisfaire les besoins de l’homme.
La phase fusionnelle est aussi une période symbolique, rituelle, où le mythe tient une grande place. Symbolique parce que seul le symbole peut traduire les vérités du sacré perçues par l’intuition. Ainsi, par exemple, Saint Augustin considère les Nombres comme des pensées de Dieu. La raison n’y a de valeur que pour éclairer les vérités de la foi perçues par l’intuition. Et ceci, aussi bien chez les rishis védiques, au temps du Moyen Âge grec que lors du Moyen Âge européen. Les rituels expriment et mettent en scène le sacré, et permettent à l’homme de se situer dans l’univers. L’art est idéalisé, expressif, et toujours religieux : cathédrales, mosquées etc. Souvent la démesure règne et certaines règles élémentaires d’architecture semblent être ignorées, comme sans importance. La symbolique, en revanche, est omniprésente dans les mesures, les orientations, les couleurs. Toujours l’édifice vise à procurer l’émotion la plus haute, le sentiment le plus pur, à l’intérieur d’un espace sacré. Ce qui fait dire à Oswald Spengler que ces périodes sont des « temps magiques où domine le sentiment de la crypte ».
S’il peut sembler que nous avons donné aux périodes fusionnelles un éclat qui semble injustifié par rapport aux périodes séparatrices, il ne faut pas oublier que ces périodes de retour au sentiment d’unité sont extrêmement peu propices à l’expression individuelle et présentent bien des aspects qui nous sembleraient intolérables aujourd’hui : les réactions aux événements sont le plus souvent subjectives, impulsives ou d’ordre émotionnel. Il règne ce que l’on pourrait décrire comme une certaine confusion mentale. Ou peut-être comme la soi-disant incohérence que l’homme reproche souvent à la femme. Ce n’est peut-être pas tant le but à atteindre qui compte que la façon d’y parvenir, à l’inverse de notre siècle, car de toute façon, le but ultime, rejoindre Dieu, est hors d’atteinte. Les superstitions font cortège au merveilleux. Magie noire et magie blanche se pratiquent également, et la crédulité est très répandue. Il y a presque toujours absence d’unité dans les constructions, manque de rigueur et bien souvent inachèvement. Robert Delort nous fait remarquer que bien souvent, les arcs boutants prévus pour épauler les piliers à l’endroit où ils reçoivent la poussée des voûtes tombent entre les points où s’exercent les poussées. Il nous dit qu’il n’est pas exagéré de signaler, à côté de la vaste indifférence au temps, une égale indifférence ou une certaine incapacité à saisir l’espace. Mais, nous dit-il, ce n’était pas la marque d’esprits imprécis. Bien qu’il n’ait existé aucune carte du royaume de France avant le XVème, le Roi, ses officiers et les sujets sont conscients du tracé des frontières.
Cette incapacité à saisir l’espace peut sembler contradictoire avec le fait que nous avons dit précédemment que l’espace était la caractéristique de la phase fusionnelle, parce que liée à l’intuition. Mais il s’agissait alors du rapport entre les choses et de la juste place et non de la perception des mesures. Le premier est du domaine de l’harmonie, la seconde de celui des structures géométriques. Le premier est une fonction du cerveau droit intuitif, la seconde du cerveau gauche logique. De manière générale, nous pouvons dire que le Moyen Âge fonctionnait davantage avec le cerveau droit et l’humanité actuelle avec le gauche.
Les raisons évoquées plus haut, ajoutées à une sensation d’étouffement créée par un certain immobilisme et des structures d’église rigides et qui se vident progressivement de leur substance, expliquent pourquoi il y eut un tel rejet du Moyen Âge pendant près de trois siècles et un engouement correspondant pour la période classique grecque.
Le déroulement du cycle
Après ce premier aperçu des caractéristiques générales des deux phases du cycle, nous allons décrire leur déroulement dans le temps.
Peut-être le lecteur aura-t-il parfois l’impression de répétitions, car la démarche adoptée progresse davantage en spirale qu’en ligne droite afin d’amener progressivement le lecteur à une compréhension de la nature du cycle. D’autre part, et dans toute la suite, il faudra nous rappeler sans cesse que si les forces sous-jacentes que nous venons d’expliciter restent toujours les mêmes, les réponses des individus et des peuples varient selon leur nature et leur état de développement. Ce ne sont donc que les manifestations historiques de ces tendances, largement soumises à l’état de développement actuel de l’humanité, que nous allons examiner.
En remarque préliminaire, nous noterons aussi que si certains individus peuvent avancer très vite et s’élever loin au-dessus des autres, la masse humaine ne progresse que très lentement, à la vitesse des plus lents. Pour les deux raisons que l’on vient d’évoquer, les phénomènes observés à l’échelle des civilisations conserveront toujours un caractère enfantin : désirs de possession, d’expansion, de sécurité, de liberté, luttes pour la conservation de l’acquis, peurs de l’inconnu… qui se traduisent toujours par les mêmes types d’événements : guerres, conquêtes, et des rassemblements humains de plus ou moins grande taille. Nous devrons donc porter davantage notre attention sur les changements dans les institutions, les idées, l’art et les formes sociales que sur les faits guerriers de tel ou tel peuple. Et si nous portons notre intérêt vers les guerres, ce sont les motifs de ces combats et non les victoires ou les défaites que nous devrons examiner. Nous serons donc amenés à étudier des influences similaires à travers les âges malgré des échelles de population très différentes. Ainsi, les guerres entre cités chez les Grecs répondent à la même influence séparatrice d’individuation que celle qui fut à la source des guerres entre nations de ces deux derniers siècles.
Nous devrons aussi garder à l’esprit que le déroulement des petits cycles de 2160 ans se situe à l’intérieur d’un vaste cycle de 26 000 ans dans lequel nous nous situons, comme nous le verrons, au sommet de la période séparatrice. Les petits cycles sont donc marqués globalement par une forte empreinte séparatrice, qui, dans les faits, se traduit depuis des millénaires par la domination de l’homme, des conquêtes et des guerres, et la quête du pouvoir. Il est probable que les tendances d’un petit cycle, dans la période fusionnelle du grand cycle, sont assez radicalement différentes. Mais ceci se passant à 12 000 ans de distance de nous reste encore du domaine de l’imagination.
La dernière question qui se pose est le point de départ du cycle. En fait, il n’y en a pas, car l’ondulation est, bien évidemment, perpétuelle. Toutefois, il nous faut bien commencer notre description quelque part. Le point qui nous paraît le plus judicieux est la fin de la période moyenâgeuse du cycle, car c’est le point où les historiens font en général commencer l’histoire des civilisations. C’est le point où la courbe traverse l’horizontale sous l’impulsion de l’énergie séparatrice, le retour en force de l’humanisme : début de l’Ancien Empire Égyptien, en 2 778 avant JC, sous le règne de Djoser, début probable de la civilisation de l’Indus, sortie du Moyen Âge grec (VIIIème siècle avant JC), fin des « siècles obscurs » en Europe, fin de la Chine féodale, avec la naissance du Taoïsme et du Confucianisme, et plus près de nous, la Renaissance.
Ce moment que nous choisissons arbitrairement pour décrire le cycle marque non pas l’apogée, qui aura lieu 540 ans plus tard, non pas le dépôt du germe, qui a eu lieu 540 ans plus tôt au plus profond de la période fusionnelle et qui a été bientôt suivi par les premiers bourgeons, telle la création des universités au XIIème siècle, mais l’arrivée au grand jour des puissances séparatrices d’individuation, tant pour les personnes que pour les nations. C’est un point d’équilibre entre les tendances séparatrices et fusionnelles, mais à l’avantage des premières qui sont dans un mouvement d’expansion.
La perception du sacré s’est déjà largement estompée. Soit de nouvelles religions apparaissent, plus humanistes, comme le Bouddhisme et le Taoïsme, soit les Églises, après avoir longtemps lutté contre les hérésies, sont obligées de se réformer : Concile de Trente… Ce point de pseudo-équilibre marque aussi le point culminant de la royauté de droit divin : absolutisme pharaonique au temps des pyramides, où l’on adore le pharaon en tant que fils de Râ (Saqqarah, – 2668, grandes pyramides – 2589 à -2496), fin de la monarchie étrusque en Italie, et arrivée de Louis XIV au pouvoir en 1643. Et en même temps, le début du contrôle de l’Église par l’état avant que ne soit prononcé quelques siècles plus tard leur séparation. C’est, à toutes les époques, la fin des Moyen Âges, la fin des siècles dits « obscurs ». Le monde est désormais organisé en cités ou en nations qui chercheront de plus en plus à affirmer leurs identités propres, leur individualité, à commencer bien sûr par la délimitation des espaces propres à chacun.
Ce qui va se développer au cours du premier quart de la courbe jusqu’à son apogée, c’est la prise de conscience d’elles-mêmes des entités humaines, cités ou nations, parfois même avec le vague sentiment de leur rôle et de leur fonction dans le devenir humain. Cette tentative d’objectivation se fait dans un total rejet de ce qui n’est plus ressenti, et donc incompris : rejet de ce qui est qualifié d’obscurantisme, mais qui n’est en fait qu’une perte de sensibilité et donc des perceptions et des concepts correspondants. Lorsque chacun tente d’affirmer son espace et sa personnalité en criant plus fort que tous les autres, et en revendiquant le droit d’avoir raison, d’être le meilleur et le plus fort, il ne peut s’en suivre que des conflits. C’est le début de la période que les historiens dénomment « période des royaumes combattants ». On la retrouve dans la période – 2900 / – 2300 au Proche-Orient où les cités-états des civilisations sumériennes au sud, Ourouk, Our, Nippour et Lagash, ou des civilisations sémitiques au nord, Kish, Mari, Ebla, s’opposent pour la prépondérance dans la région. Ce fut bien sûr les royaumes combattants en Chine, de – 481 à – 221. Ce fut toute la période gréco-romaine précédant l’avènement des Césars. Et les guerres européennes et mondiales, depuis la Révolution française.
Pendant cette même période, l’art se libère des contraintes du religieux et de la représentation des choses sacrées. Poussé par la raison, il cherche les formes mathématiques de la beauté et de l’équilibre : art de l’Égypte de l’Ancien Empire ou de la Grèce antique au siècle de Périclès, de la Renaissance italienne et européenne. La créativité semble prendre son envol, hors des structures et des formes qui ne lui correspondent plus. C’est le début des périodes dites classiques qui tentent d’élaborer les règles de l’esthétique.
Parallèlement, les connaissances occultes sur la nature du réel qui ont été touchées du doigt pendant la période de foi, se perdent chaque jour davantage et les écoles de Mystères tentent, tant bien que mal, de les perpétuer avant de disparaître. Ce sont les Mystères égyptiens d’Héliopolis, instaurés vers – 3360 au plus profond de la courbe. Ce sont aussi les Mystères égyptiens, diffusés à partir de – 2000, lors de la première révolution sociale. A compter de ce moment, chacun s’approprie les droits des pharaons liés aux funérailles et peut désormais, à son égal, devenir un dieu. Enfin, ce sont les Mystères grecs d’Éleusis qui disparurent progressivement sans avoir été dévoilés.
Le pouvoir se libère petit à petit de la tutelle puis de l’influence de l’Église. Le souffle du progrès se répand sur le monde. Les aspirations à la Liberté et à l’Égalité se renforcent. Mais, paradoxalement, par perte du sens, l’exploitation de l’homme par l’homme, sous toutes ses formes, réapparaît : début de l’esclavage en Grèce en – 480 qui s’arrêtera à la chute de l’Empire Romain pour ne reprendre qu’à la fin du Moyen Âge pour satisfaire aux exigences de la colonisation de l’Amérique. Paradoxalement – mais ce n’est pas un paradoxe dans notre théorie, car c’est le moment ou l’homme perd la sensation et le sentiment de l’unité – ce sont les périodes séparatrices, celles qui se vantent de leurs idéaux de liberté, qui pratiquent le plus à fond l’exploitation de l’homme par l’homme. Jamais il n’y eut autant de victimes de l’inquisition et de la chasse aux sorcières qu’au XVIème et XVIIème siècles. Et notre époque n’est pas en reste : le bureau international du Travail évalue à 250 millions le nombre d’enfants aujourd’hui réduits aux travaux forcés. Et l’on peut affirmer sans trop de risques de se tromper qu’il existe à la fin du XXème siècle à travers le monde un plus grand nombre d’esclaves qu’à aucun moment du passé 45.
Le développement du processus dans ce premier quart de la courbe nous est bien connu, car il correspond à l’histoire des temps modernes depuis la Renaissance. Bien sûr, il n’est pas exactement identique à la période gréco-romaine, car l’évolution est non seulement cyclique mais aussi linéaire, résultant en un mouvement spiral. Mais les tendances sont les mêmes. Comme le dit Spengler, Alexandre et Napoléon sont contemporains. Contemporaines aussi, les guerres puniques et les guerres mondiales. Semblable, toujours à 2160 ans d’intervalle, la création d’un Empire universel, inéluctablement, « presque malgré lui-même » : premier empire mésopotamien, sous la tutelle de la cité-état d’Akkad, fondée par Sargon Ier ; ancien Empire Égyptien ; probablement, empire de l’Indus ; Empire Romain ; empire américain (à conforter).
S’il est deux mots qui peuvent résumer ce premier quart de la courbe, ce sont violence et créativité. Au fur et à mesure que diminue la sensibilité et la perception du sacré et de l’Unité, les règles de morale perdent leur fondement. Des notions évidentes dans la période précédente, telles que la solidarité, disparaissent. La violence absurde, comme règle de vie ou comme divertissement, fait son apparition au sommet de la courbe : jeux du cirque au temps des romains, et de nos jours, violence télévisuelle, bandes, etc. Dans cet extrême de l’action des forces séparatrices – et nous sommes doublement sous leur influence puisque nous sommes à la fois au sommet d’un grand cycle de 26 000 ans et d’un petit cycle de 2160 ans – il n’y a presque plus de limites dans la déshumanisation : enfants tueurs, exterminations méthodiques… comme si l’homme devait explorer les profondeurs de l’absurde et de l’horreur.
D’innombrables exemples dans tous les domaines pourraient être pris pour illustrer cette évolution du sacré vers le profane dans le premier quart de la courbe comme par exemple le passage de l’amour courtois à la pornographie. C’est une progression de l’énergie similaire aux premiers mois du printemps, aux trois premiers signes du zodiaque. Le groupe, la ville, la nation, se tournent vers leurs propres besoins, leur propre construction. Logique aristotélicienne et cartésianisme se font écho. C’est le refus du dogmatisme, la sortie du ventre maternel moyenâgeux. Très vite le désir de pouvoir va s’exacerber. Prenant appui sur les masses populaires, il fait surgir progressivement la démocratie puis un état centralisé universel. Cette émergence de l’Empire unifié avec, à sa tête, l’homme-dieu, le pharaon-soleil-dieu, les divins Auguste et Huangdi, met fin à la période des états combattants.
Dans le domaine de l’art, au fur et à mesure que l’on se rapproche du sommet de la courbe, l’impulsion créatrice apparue près de 1000 ans plus tôt, tend à disparaître, remplacée par une quête d’originalité. La copie des œuvres d’art fait son apparition à Alexandrie, dès le deuxième siècle avant notre ère ; et le Moyen et le Nouvel Empire Égyptien ne seront qu’une prolongation des impulsions émises pendant l’Ancien Empire. Notre époque ne fait pas exception à la règle. Pour Spengler, au sommet de la courbe, l’homme, comme l’art, a perdu son âme.
Pour Toynbee, c’est le signe qu’il doit commencer à la chercher en lui-même, car la maturation de la civilisation la mène vers un lent retournement de l’extérieur vers l’intérieur : l’homme et non plus le monde extérieur, devient à lui-même son propre défi. En effet, au sommet de la courbe, l’Empire universel est stabilisé. Il ne se connaît plus d’ennemis capables de le menacer sérieusement. Les Barbares de l’extérieur sont contenus. Les Barbares de l’intérieur ne sont pas encore devenus trop puissants (mafias, gangs, bandes…)
Si Toynbee a bien saisi qu’il se passait quelque chose de particulier au point maximum de développement de la civilisation, une sorte de retournement des énergies, il n’a su en donner une raison valable car son modèle de défi économique ne peut suffire à expliquer un tel renversement de direction.
Ce sommet de la courbe est l’apogée de la raison pure, du séparatisme. C’est la victoire de la bourgeoisie qui s’est accaparée les fruits de la Révolution. Mais la logique et la raison pure isolent des puissances du sentiment. Elles déconnectent de la réalité et entraînent par cristallisation, une certaine stérilité : stérilité non seulement de l’âme et des arts, mais curieusement aussi, des corps. Ce phénomène de stérilité physique croissante n’appartient pas uniquement à certains pays développés de cette fin du XXème siècle, car il avait déjà été remarqué du temps des romains 46.
Et cette époque, difficile et douloureuse pour l’âme mais propice à la quête d’identité, où les connaissances sont morcelées, où les experts font office de grands-prêtres, sert de matrice pour la dépose du germe de la phase suivante de l’alternance, la période de foi. Ainsi l’Égypte du Moyen Empire et la Mésopotamie furent le berceau de la civilisation assyrienne et sans doute de l’Inde védique ; la Grèce et Rome furent celui de la chrétienté et de la civilisation arabe.
Nous l’avons vu, ce sommet de la courbe est la réalisation de l’unité politique sous forme de l’Empire universel. Toutefois, la force sous-jacente, qui pousse vers la réalisation de toutes les possibilités, ne permet pas a priori de prévoir cette unité politique du monde, car c’est une force séparatrice qui est à l’œuvre. Toutefois, un ensemble de phénomènes semblent contredire cette force, ou en être l’application dans une humanité très enfantine. Tout d’abord la montée en puissance de l’humanisme et donc le besoin pour cette humanité-enfant d’adorer un homme-dieu. L’un des signes précurseurs actuels est l’idolâtrie croissante pour les idoles du showbiz ou du football. En second lieu, cette force stimule les volontés de puissance de l’ego, et ceux qui savent l’utiliser entraînent le monde avec eux inéluctablement vers l’Empire universel, présenté comme seule solution pour la paix. C’est une vaste manipulation menée quasiment à l’insu de tous, basée sur le fait que les hommes ont peur les uns des autres.
(Dans l’autre phase de l’alternance – qui est diversité politique/unité culturelle –, il est plus facile de comprendre l’évolution du pouvoir. Les hommes ne craignent que Dieu, et peu la mort. L’inféodation n’est donc acceptée qu’en échange d’une protection tangible.)
A ce sommet de la courbe, des ego puissants finissent donc par s’emparer des foules humaines désorientées qui poursuivent leur quête insatiable de sécurité et de plaisir. Le désordre croît, de même que l’aspiration à l’ordre. Dans la déroute générale des valeurs apparaît « la seconde religiosité », phénomène qui s’explique bien à ce stade de la courbe. En effet, les religions ne sont plus que des enveloppes vides. Non qu’elles aient perdu leurs fidèles, car une certaine aspiration à la transcendance est toujours présente dans l’espèce humaine, mais par perte totale du contact avec le sacré, lequel contact prépare à la vraie spiritualité.
Avec la bascule des énergies, certaines personnes, peut-être plus sensitives que les autres, ressentent un appel à renouer avec le sacré. Mais faute de guides adéquats, ils s’égarent dans les méandres d’une fausse spiritualité que leur présentent soit des personnes de bonne volonté mais ignorantes de la vraie spiritualité, soit des charlatans sans scrupules. Cette seconde religiosité, ainsi que l’a nommée Oswald Spengler, recherche une satisfaction de la partie émotive de l’être, en refusant les exigences d’une foi réelle qui implique le combat et non la mièvrerie. L’élan de l’âme et la force de l’engagement sont remplacés par une sensiblerie doucereuse et vaporeuse. La soumission aux décrets du hasard, à Dame Tyché dans la Grèce finissante, à travers toutes sortes d’interprètes, a pris la place d’une ascèse rigoureuse guidée par des gens d’expérience. La spiritualité devient un bien de consommation, porteuse d’un marché fructueux. Dans cet appel intérieur qu’il ne reconnaît plus, l’homme transfère son besoin de transcendance sur des hommes politiques ou sur des idoles, lesquelles finissent par se déclarer dieux-vivants, empereurs divins. C’est à l’aube d’une telle époque que nous nous situons.
Comme l’a fait remarquer Arnold Toynbee, c’est en servant leurs propres intérêts que les Empires universels assoient leur puissance et non par une volonté de conquête délibérée. Etant porteurs du flambeau de leadership que se transmettent les civilisations, ils incarnent les forces de progrès à l’œuvre dans le monde et en tirent les bénéfices. Les autres puissances, pays ou nations, après avoir réclamé leur arbitrage, sollicitent leur protection, les uns après les autres.
En principe, les périodes des sommets de la courbe n’ont pas à craindre des religions, car ces dernières, on l’a vu, ne sont plus en rapport avec le sacré et sont vidées de leur substance, même si certains mouvements extrémistes ou des emballements émotionnels tentent de donner le change. Aussi n’ont-elles aucun mal à proclamer leur tolérance et la liberté de pensée, tant que leurs intérêts et leur pouvoir ne sont pas remis en cause. Ainsi, pour Rome et son représentant Pilate, le Christ n’était pas dangereux, pas plus que ne l’étaient les différents courants religieux de ce temps, ou que ne le sont les religions ou les sectes pour le pouvoir politique de notre époque, même s’il veut nous faire croire le contraire.
Et si les régimes totalitaires du XXème siècle cherchèrent à éradiquer les religions, ce fut davantage pour empêcher la liberté de pensée – et surtout la pensée non conforme à la doctrine imposée, qui est toujours un risque pour le pouvoir – qu’une négation de telle ou telle religion. La religion, en elle-même, est subversive pour ces doctrines, car hors de leur domaine. Dans une période séparatrice, la foi est à la raison ce que la femme est à l’homme : objet de désir, de fascination ou de rejet.
Ce sommet de la courbe est marqué aux temps anciens par l’effondrement de l’Empire mésopotamien d’Akkad (- 2160), celui de l’Ancien Empire Égyptien (- 2160), la mise sous tutelle de la Grèce par Rome (- 146), et de nos jours la main mise sur l’Europe par les États-Unis.
Après l’apogée de la période séparatrice, vient une période de calme relatif de près de 300 ans : c’est la « pax romana », période qui se termine avec le début du Bas Empire. C’est aussi la période du Moyen Empire Égyptien de 2160 à 1785 avant JC.
Dans cette seconde partie de la courbe, le processus de réunion, de fusion, qui a émergé au plus haut de la courbe, à l’apogée de la raison, ou au plus profond de la nuit humaine séparée du Divin (car c’est la même chose), se développe progressivement. Lorsque c’est le germe d’une religion qui a été semé, le processus, comme au temps des débuts du christianisme, se poursuit par la consolidation de l’Église et la stabilisation des dogmes, à l’abri des structures de l’Empire. Si la religion existait déjà, comme au Moyen Empire Égyptien, elle renforce ses structures.
C’est une période de pseudo-stabilité, qui marque, comme l’indique le signe du Tao, la continuation du mouvement sur sa lancée et le maximum de l’énergie des forces séparatrices. Période dite faste mais dont le lent déclin n’échappe à personne. Les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus nombreux et plus pauvres. Le début du Bas Empire Romain se fera sentir dès le IIIème siècle, avec la période d’anarchie militaire (235 / 284). Dès 272, Rome se protège contre la menace barbare, et en 330, le déclin de Rome est consacré par l’inauguration de Constantinople.
Petit à petit, la religion s’est imposée comme une force avec laquelle doit compter le pouvoir politique. Alors que mille ans plus tard, dans sa phase finissante, elle s’épuisera en guerres de religions, en réformes et contre réformes, pour être finalement évincée, elle est, dans cette première partie descendante de la courbe, une puissance montante, pleine de sève. A l’inverse, les structures de l’Empire, qui se sclérosées, s’effondrent sous la pression des Barbares : Hycsos en Égypte ; Wisigoths, Vandales, Burgondes et Huns en Italie.
Durant toute cette première partie descendante de la courbe, avant l’effondrement final, il se produit une exacerbation progressive des tensions entre riches et pauvres ou plus généralement ceux que Toynbee appela les Barbares de l’intérieur. Ce sont les laissés pour compte de la progression vers l’Empire, esclaves et pauvres sans travail, qui finissent par se révolter. C’est une révolution sociale qui met fin en – 2260 à l’Ancien Empire Égyptien, et Rome doit faire face, dès avant le début du millénaire, à la révolte des esclaves. A notre époque, qui n’a pas encore atteint le sommet de la courbe, et donc qui n’a pas encore vu l’apparition de son « Auguste », certains mouvements de grande ampleur se dessinent déjà.
Les élites n’hésitent pas à peser, chaque jour davantage, sur ceux qui assurent leurs richesses. La spéculation devient un mode de gouvernement et l’Empire s’appauvrit de plus en plus. Si, au début, quelques riches spéculateurs consacrent une partie de leur fortune en faveur de leur cité ou pays d’origine, l’argent n’est bientôt plus utilisé par leur détenteur que pour leur propre plaisir et leur propre gloire. Palais et villas de campagne deviennent des mondes en eux-mêmes. Car les riches fuient la ville pour se barricader à la campagne, dans un mouvement inverse de ce qui vit l’aube de la civilisation, lorsque la ville attirait à elle comme un aimant.
Les villes sont progressivement abandonnées aux mains des populations qui fuient les campagnes. Les terres, objets de spéculation, ne permettent plus la survie. L’Empire devient un immense réseau de drainage des richesses, depuis les provinces les plus reculées, richesses par ailleurs chaque jour plus insuffisantes pour satisfaire la spéculation, la cour et les riches.
Surtout, il s’instaure partout dans le monde, soumis à cet Empire universel, un fonctionnement unique, homogène, où toute diversité, la moindre déviance, est traquée. Sous un couvert de soi-disant liberté de pensée et d’expression, s’instaure une normalisation d’idées et de comportements. Pensée unique qui justifie les riches, la spéculation, et l’exploitation des autres. Comportements uniques : toges et Coca-Cola, T.V. et jeux du cirque. Peter Brown 47 nous dit qu’au IIIème siècle, les paysans n’ont plus la possibilité de s’adresser directement à la cour impériale pour se protéger de l’injustice et doivent passer par des intermédiaires (patrones).
La fascination pour le pouvoir se propage dans toutes les couches de la population, car la pensée unique véhicule l’idéal de domination : chacun tente d’écraser plus faible que soi. Les hommes-loups sont portés aux nues et le mensonge glorifié. Toutes les valeurs sont inversées. Le fantasme de la possibilité de richesses pour tous est utilisé outrageusement par la spéculation et le jeu, malgré l’effondrement évident prévisible pour la majorité.
Nous pourrions continuer longtemps à décrire le déclin des civilisations de cette façon sinistre, voire cynique. C’est l’automne de la courbe, mais un automne privé de ses joies et de ses couleurs magnifiques, car l’humanité, encore enfantine, tombe dans tous les pièges de l’égoïsme. Possession, pouvoir et jouissance la fascinent, car elle n’a pas encore goûté aux joies supérieures.
Cette période n’est pas seulement déclin extérieur. C’est aussi à l’intérieur une forte nostalgie de l’âme qui suscite en réponse un premier contact avec la Réalité. Cela se manifeste par la croissance d’une religion ou d’une croyance nouvelle. C’est une faculté depuis longtemps oubliée d’émerveillement qui réapparaît. Miracle de la nature, miracle de l’unité. Et ce printemps de la foi va triompher de tous les obstacles. L’oppression lui donnera ses quartiers de noblesse. Les religions qui dominaient durant la phase séparatrice du cycle étaient humanistes ou philosophiques, tels le Taoïsme, le Bouddhisme et le Confucianisme, toutes trois apparues à l’aube d’une période séparatrice. Elles doivent céder la place à des religions qui réintroduisent la transcendance et sortent l’homme du milieu de la scène pour y remettre Dieu. Leur expansion est soit lente, comme pour le christianisme, soit foudroyante, comme pour l’Islam qui a pris plus d’un demi-millénaire de retard.
Nous voilà arrivés au point médian de la courbe descendante, à l’opposé du point où nous avons commencé. C’est aussi un endroit de pseudo-équilibre, mais les forces dominantes sont des forces qui entraînent vers la fusion et l’unité. Avant d’aborder ce troisième quart de la courbe, il faut nous interroger sur un point que nous avons laissé de côté jusqu’à présent : nous n’avons pris des exemples que dans les civilisations dominantes, et non dans celles qui sont restées dans l’ombre durant la même période, sans tenter d’expliquer les raisons de la domination de ces civilisations qui à priori, reçoivent le même influx que les autres.
C’est un point que nous ne savons expliquer, sauf à considérer comme Oswald Spengler, que tout peuple a une âme, une nature particulière. Cependant, si tout le monde s’accorde à attribuer à certains peuples des caractères spécifiques, nous n’avons jamais rien pu lire à ce jour qui ait reçu l’aval de la communauté scientifique, si ce n’est de très vagues considérations sur l’influence du climat. Nous proposerons dans un prochain chapitre une explication fondée sur la théorie des hologrammes : il y aurait une sorte d’homothétie entre l’homme et la terre, et les énergies y agiraient spatialement de la même façon, conférant à des zones géographiques précises une énergie et une fonction particulière. Certaines entre en résonance avec les périodes fusionnelles, d’autres avec les périodes d’individuation, avec toutes les nuances possibles. Les peuples se réveillent quand vient une période avec laquelle ils sont en accord, et se retirent dans l’ombre quand elle s’en va. A tout moment dans le monde, il y a toujours un peuple en résonance avec ce moment particulier de la courbe, et qui brille alors de tous ses feux. Ainsi, les civilisations arabe et byzantine culminèrent en plein Moyen Âge européen. Ou encore, l’Inde qui vécut un âge d’or durant le Bas Empire Romain, avec l’apogée du bouddhisme alors qu’elle a tendance à sommeiller dans notre civilisation industrielle. Une étude détaillée de l’émergence des peuples à certains moments précis de la courbe montrerait sans doute leur caractère et leur vocation particulière pour l’humanité. Ou réciproquement, la perception de l’âme d’un peuple pourrait laisser deviner l’époque de sa pleine expression.
Mais la nature propre à chaque pays ou zone géographique n’empêche pas qu’elles subissent les influences générales : par exemple la Chine, de nature plutôt fusionnelle, a quand même montré, en accord avec la courbe, tous les symptômes des périodes séparatrices durant la période des États combattants.
En abordant le troisième quart de la courbe – la descente vers le Moyen Âge –, nous devrons donc garder à l’esprit à la fois le Moyen Âge européen, la civilisation byzantine et la très brillante civilisation arabe. Cette période est essentiellement marquée par une montée en puissance du pouvoir spirituel. C’est un temps d’hiver, de repli sur soi, avec très peu de créativité extérieure. Arts et lettres sommeillent. Le quart précédent s’était terminé par la cessation de la prédominance de la raison ; symboliquement, la fermeture de l’université d’Athènes en 529, précédée en 392 par la promulgation par Théodose du christianisme comme seule religion tolérée dans l’Empire Romain. Quelques années plus tard, en 425, Théodose II fonda l’université chrétienne de Constantinople.
Le problème de la mort des civilisations, thèse chère à Spengler, ou de leur renaissance dans une série successive d’autres civilisations, idée chère à Toynbee, ne se pose pas pour nous. En effet, les mouvements sous-jacents aux mutations existent quelles que soient les formes extérieures que prennent les sociétés. Il paraît évident pour nous que les valeurs qui animaient l’Empire Romain d’Orient avaient davantage à voir avec la civilisation arabe qu’avec le Bas Empire Romain. Car, nous le rappelons, ce qu’il importe de discerner au-delà des formes extérieures de pouvoir dans les empires, qui sont toujours conformes à l’esprit masculin, ce sont les mouvements qui animent ces sociétés.
Ce troisième quart est aussi fréquemment marqué dans ses débuts par un vaste mouvement de retour à la terre, à la paysannerie. Ce sont souvent des périodes que les historiens dénommeront culture primitive, tel le haut Moyen Âge européen, avant que ne débutent les temps féodaux proprement dits. Mais ce peut être, pour certains peuples, des périodes relativement brillantes, ou du moins des tentatives de revitalisation des germes de la civilisation disparue. Tel le Nouvel Empire Égyptien (- 1580 / – 1085) qui vécut une résurgence de l’apothéose de l’Ancien Empire, après la deuxième période intermédiaire marquée par l’invasion des Hyksos (- 1785 / – 1580). Telle la civilisation mycénienne qui se développa simultanément sur le même modèle que la civilisation égyptienne.
Si elles sont brillantes, ces périodes n’en sont pas moins très peu créatrices, et se contentent de copier ou perfectionner les formes d’art précédentes. Même dans le domaine des idées, il faudra attendre les philosophes arabes de l’an 1000, tel Avicenne, pour que soit donnée une nouvelle impulsion à la pensée. Le Moyen Âge européen resta pendant près de mille ans dépendant de la pensée d’Aristote, sans se soucier ni de la discuter, ni de l’améliorer. Car il ne s’agissait plus de penser ; il fallait croire.
Qui dit période de culture dit aussi retour vers une unité culturelle. Lorsque l’homme entreprend son voyage vers l’intérieur de lui-même, vers son essence, vers le point où il se sent unifié avec la nature, les autres, et le cosmos, il s’ensuit nécessairement une communion de compréhension et d’expression, une unité culturelle.
Durant toute cette période, s’élabore très lentement l’organisation en ordres de la noblesse et du clergé. Si comme le veut l’explication classique, cette structuration féodale se fit en partie pour des nécessités de protection de la paysannerie, nous pensons que ces modèles d’organisation s’expliquent plus facilement par le fait que nous approchons du plus profond de la période fusionnelle, qui est comme nous l’avons déjà mentionné, une période spatiale où l’homme ne peut faire autre chose que vivre dans un espace total ordonné. Aussi bien dans son rapport à la nature et à Dieu que dans ses relations sociales.
Tout au long de cet hiver extérieur, la puissance de l’Église ne cesse de croître. Ce mouvement culmine lorsque la réforme grégorienne 48, au plus profond de la courbe au XIème siècle, instaure la prédominance absolue du spirituel sur le temporel. Ce principe met fin au co-gouvernement du monde par le Pape et l’Empereur.
Dieu devient le centre incontesté de l’univers. La théologie est reine. La déesse-mère, la Vierge Marie, règne sur le monde alors qu’elle n’était qu’un personnage mineur aux débuts du Christianisme. Il est à noter que les points caractéristiques de la courbe présentent des énergies particulières, et sont donc souvent accompagnés de mouvements importants, de la même façon que nous avons des maladies de rééquilibrage des énergies aux changements de saisons. Cela fut particulièrement vrai autour de l’an – 1200, avec l’écroulement des civilisations hittite, mycénienne, et Chang en Chine, le déclin égyptien et sans doute assyrien.
Avec le dernier quart de la courbe, que nous pouvons associer au printemps dans la suite logique de l’analogie avec les saisons, commencent les temps féodaux, c’est-à-dire les temps des multiples centres de pouvoir. La place d’honneur est à ceux qui prient. La seconde aux combattants. Puis viennent les artisans et les paysans. Dans la période pré-antique, de – 1210 à – 670, c’est en Chine la période médiévale Zou, qui précède Confucius et Lao-Tseu. C’est également la culture chevaleresque du Mahabharata en Inde, les féodalités militaires en Égypte, les « siècles obscurs » de la Grèce, où Homère (- 900) décrit une culture chevaleresque dans l’Iliade et l’Odyssée. C’est, 2160 ans plus tard, de 940 à 1453, le Moyen Âge européen, le Japon féodal, mais aussi l’apogée de la civilisation arabe, la splendeur de l’Islam, de la civilisation mongole, et de l’Empire Byzantin.
C’est au plus profond de la courbe, que naît, dans la crypte arabe, l’impulsion humaniste, un germe qui mettra mille ans à atteindre son apogée. Une impulsion qui sera très tôt pervertie par l’apparition des premiers bourgeois et de leur mentalité sécuritaire, dont l’apogée aura lieu mille ans plus tard.
Dès l’an mille, la foi est en quête d’intelligence, c’est-à-dire de compréhension. Les dogmes assénés par l’Église ne suffisent plus. Les noms qui nous restent de cette époque sont Anselme et Abélard (1142), pionniers de la dialectique. Thomas d’Aquin et Albert le Grand tenteront, peu de temps après, une grande synthèse de la foi et de l’intelligence.
Au tout début, c’est un renouveau de l’art sur des bases entièrement nouvelles : art roman, puis gothique en Occident. Dès la fin de la réforme grégorienne commence le temps des croisades, à la fois dévotion et aboutissement de la notion de sacrifice, pèlerinage qui devient croisade.
Après une courte période de domination absolue du spirituel, la lutte de ce dernier avec le temporel pour la suprématie reprend de plus belle. Mais toujours à l’avantage de l’Église, car elle est dominante dans cette partie de la courbe, sans contestation possible. Sa puissance fait écho à la paix universelle de l’Empire à 1000 ans d’intervalle. Toutefois, l’issue finale du combat est connue car les vents soufflent désormais vers les sommets humanistes. La pensée cherche à se libérer de la foi. C’est l’épanouissement de la scolastique au XIIIème siècle au contact de la pensée arabe et byzantine, qui elles-mêmes transmirent la pensée grecque, elle-même héritière de la pensée égyptienne. Le concile de Latran en 1215 sera le dernier éclat de la suprématie religieuse avec l’apogée de la monarchie pontificale.
Dans les deux premiers siècles de cette période, c’est-à-dire pendant la période de prospérité de l’Église, la voie de la persuasion est jugée suffisante pour ramener les hérétiques dans le giron de la vérité. Mais bientôt cela ne suffit plus. Sous la poussée fiévreuse de la pensée, la foi doit se défendre des hérésies : c’est l’instauration de l’Inquisition qui marque de son fer rouge toute la fin du Moyen Âge et se termine finalement par une chasse aux sorcières meurtrière sous couvert d’une lutte contre l’obscurantisme. Cette fin du cycle, qui précède juste l’approche de l’aube, lorsque la nuit est la plus noire, est marquée par un temps de crise : on l’appelle « crise philosophique » à la fin de la Chine féodale en – 500 avant J C, « crise économique » ou déclin du XIIIème au XVème siècle de notre ère. A chaque fois, les religions doivent se réformer pour survivre, car le contact avec le sacré est déjà perdu et les dogmes privés de leur substance. Alors que pointent les Renaissances, les églises ont perdu le sens de l’unité humaine. S’ouvre alors le temps des guerres de religion qui marque le retour au point où nous avons commencé notre description. Souvent même, cette partie linéaire de la courbe fait écho à la même partie, mais inversée, mille ans plus tôt : en 410, c’est le pillage de Rome par Alaric qui suit, en 395, le partage de l’Empire Romain par Théodose, et en 1527, c’est le sac de Rome par Charles Quint qui partage son empire en deux, en 1556.
↑ 36 Yi Jing. Grand Commentaire Ière partie. Chapitre V §1
↑ 37 Cyrille Javary. Le Yi Jing. Ed Cerf 1989
↑ 38 Comme on l’expliquera par la suite, les femmes, de par la nature des courants qui les façonnent, sont restées plus proches de la perception de l’unité de la nature.
↑ 39 Nous traiterons plus loin du processus par lequel se produit cette perte de conscience, due selon nous à un déplacement du centre de la conscience d’un hémisphère cérébral à l’autre.
↑ 40 Nous rappelons que personnalité vient du latin « persona » qui désignait le masque porté par l’acteur.
↑ 41 Régine Pernoud. Pour en finir avec le Moyen Âge. Ed du seuil. Coll. Points.
↑ 42 Robert Delort. La vie au Moyen Âge. Ed du Seuil. Coll. Points 1982 p 74
↑ 43 Régine Pernoud. Pour en finir avec le Moyen Âge. Ed du seuil. Coll. Points
↑ 44 Robert Delort. La vie au Moyen Âge. Ed du Seuil. Coll. Points 1982 p103
↑ 45 Voir à ce sujet Dominique Torrès. Esclaves. Ed Phébus 1996
↑ 46 Ce qui correspond à la chute de natalité observée actuellement dans nombre de pays.
↑ 47 Peter Brown. La Tiare et la Mitre, le Monde de l’Antiquité tardive
↑ 48 Elle tire son nom du Pape Grégoire VII, commence sous Léon IX (1049 -1054), et prend fin avec Innocent III.





