LA GUERRE DE TROIE (L’ILIADE)

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La Guerre de Troie chantée par Homère dans l’Iliade illustre un renversement majeur dans le processus de la quête spirituelle.  Ce renversement marque la fin de la quête du divin en l’esprit lorsque le chercheur accepte enfin de purifier les profondeurs du vital.

Achille et Ajax jouant

Achille et Ajax jouant

Cette page du site ne peut être vraiment comprise qu’en suivant la progression qui figure sous l’onglet Mythes grecs interprétation et suit le cheminement spirituel. En particulier doivent être préalablement étudiées les pages qui traitent des lignées majeures impliquées dans la guerre. 

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Les principaux personnages figurent dans les arbres généalogiques suivants : 

Achille et Ajax : Arbre généalogique 25
Agamemnon et Ménélas : Arbre généalogique 15
Priam, Pâris et Hector : Arbre généalogique 16
Hélène : Arbre généalogique 13
Diomède : Arbre généalogique 9
Ulysse et Patrocle : Arbre généalogique 14

LES RÉALISATIONS DU CHERCHEUR AU DÉBUT DE LA GUERRE

Brise les moules du passé, mais garde intacts son génie et son esprit, sinon tu n’as pas d’avenir.
Sri Aurobindo

Le récit de la guerre de Troie, tel qu’il nous est parvenu de façon détaillée dans l’Iliade, est une description de la difficulté à opérer le renversement entre les anciens yogas – ceux qui ne considèrent pas possible la divinisation de l’homme et ne visent qu’à entraîner à leur suite l’humanité par la seule libération individuelle dans les paradis de l’esprit – et les nouveaux yogas qui refusent cette position et aspirent, par une transformation intégrale de la nature humaine, à l’évolution de l’humanité dans son ensemble vers une nature humaine divinisée dans son intégralité. Cette guerre illustre le refus du seul accomplissement personnel – représenté par la coalition troyenne – et la quête d’une vérité plus haute incarnée par Hélène, héroïne issue de la coalition achéenne. Si elle retrace une lutte intérieure, elle exprime aussi probablement une opposition entre divers courants de la spiritualité grecque de cette époque.

Pour suivre la complexité du récit, il est utile de garder en mémoire le symbolisme des forces en présence qui s’affirment chacune comme seul yoga en accord avec « la vérité évolutive » (Hélène).
Tous les participants illustrent des aspects d’un chercheur parvenu aux limites généralement admises de l’expérience spirituelle, limites représentées par les états de sagesse et de sainteté. C’est seulement après la guerre, avec le périple d’Ulysse pour retourner en son foyer à Ithaque, que seront définitivement acquis le renoncement à la sagesse – au pouvoir, à la puissance de l’intelligence – et le renoncement à la sainteté – à la puissance de la vie et à ses pouvoirs. Ces deux réalisations sont respectivement incarnées par les deux prétendants principaux à la main de Pénélope, l’épouse d’Ulysse, à savoir Antinoos et Eurymaque.

Hélène, l’enjeu de la guerre, appartient à la lignée de Sparte, celle du surgissement du « nouveau ». De ses deux frères et deux cousins, symboles des réalisations aux frontières de la non-dualité – Idas « la vision d’ensemble », Lyncée « la vision dans le détail ou le discernement », Castor « le pouvoir que confère la maîtrise » et Pollux « celui qui lutte par l’extrême douceur » – il ne subsiste pendant un temps qu’une immense compassion, Pollux. Mais même ce dernier est mort lorsque commence la guerre de Troie.
La disparition d’Idas et Lyncée pourrait indiquer que les capacités de vision qui ont été développées dans les phases précédentes du yoga disparaissent avant que ne soit abordé la réorientation du yoga : l’aventurier qui s’apprête à faire un yoga dans le corps ne pourrait plus alors s’appuyer sur elles pour trouver le chemin.
Peut-être cela fait-il aussi référence à ce que Mère exprime dans l’Agenda du 2 juin 1961 : « Mais ce qui est nécessaire, c’est de TOUT abandonner : tout, tout pouvoir, toute compréhension, toute intelligence, toute connaissance, tout-tout-tout, devenir par-fai-te-ment non existant ».
En revanche, le pouvoir et la douceur symbolisés par Castor et Pollux sont toujours présents et actifs, mais seulement dans l’inconscient corporel, et selon Homère en alternance, car :
« Ils restent vivants tous les deux sous la terre féconde ;
Cependant, même là en-bas, Zeus les comble d’honneurs ;
De deux jours l’un, ils sont vivants et morts à tour de rôle
Et sont gratifiés des mêmes honneurs que les dieux »
De plus ce sont des travaux de yoga qui se situent au niveau du surmental, celui des dieux, comme l’indique le dernier vers.

Le camp troyen représente l’état le plus avancé de la progression spirituelle dans l’ascension des plans de conscience, celui du libéré en l’esprit (Ilos) qui est proche de l’égalité (Assarakos) et de l’état de joie (Ganymède). Cet état a permis jusqu’à un certain point la libération du vital – l’accès à la non-dualité dans le vital ou la perfection de la sainteté – sans toutefois qu’elle soit complètement acquise (car les chevaux de Tros ne sont pas immortels).
Mais il y eut un moment où la consécration (le don de soi) ne fut pas intégrale, ce qui orienta le yoga dans une mauvaise direction (Laomédon). Même si le chercheur tenta de redresser la barre (avec Priam « le racheté »), il s’orienta finalement vers le rejet de l’homme dans sa nature extérieure (Pâris-Alexandre), se focalisant essentiellement sur une ouverture aux mondes de l’esprit afin d’acquérir une plus grande maîtrise (Hector est uni à Andromaque qui lui donna Astyanax).
Dans la voie troyenne qui a dévié en séparant l’esprit de la matière, il ne peut plus y avoir d’aspiration à « devenir » puisque le but est l’être immuable, intemporel, impersonnel, le Soi ou le Brahman.
Cette voie de l’ascension des plans de conscience, qui non seulement n’est pas en elle-même une impasse, mais constitue aussi une donnée fondamentale de l’évolution humaine, ne pourra se poursuivre (avec Énée) qu’après le redressement de l’erreur et l’instauration d’un état de vérité.

Le camp opposé est constitué par la coalition achéenne : soutenue par « l’aspiration » ou « le manque » (la branche de Tantale), elle représente la volonté de poursuivre le processus de libération dans l’action (Ménélas, dans la lignée d’Atrée, uni à Hélène). Mais le mouvement directeur, l’aspiration la plus forte (Agamemnon), est encore en quête d’une amélioration de l’homme actuel vers une sagesse supérieure (Clytemnestre) et ne conçoit pas encore que le nouveau yoga doive s’orienter vers une transformation radicale. Car c’est bien d’une mutation vers une humanité supramentale dont il s’agit, et non d’une amélioration de l’homme mental, aussi saint et aussi sage puisse-t-il être.
Cette transformation doit s’opérer par une plongée dans les racines de la conscience à l’origine de la vie pour en purifier les mémoires évolutives, afin de parvenir à la Vérité de la Matière (du corps). Dans un premier temps, ce doit être l’accomplissement de la libération vitale ou libération de la Nature et de ses modes, qui conduit à une parfaite « égalité » (par Achille, fils de la Néréide Thétis). Mais pendant très longtemps, le chercheur ne prend pas la mesure de l’importance de la nécessaire transformation de l’être extérieur (c’est la « grève » d’Achille qui dura près de dix années).

Dans le camp achéen, certains personnages méritent d’être cités :
Diomède qui représente pour un chercheur établi dans un certain silence mental, et comme conséquence du travail pour acquérir l’ivresse divine, le dessein de se fondre dans l’Absolu.
Nestor, le symbole de la rectitude, de la sincérité ou de l’intégrité, qui est l’un des piliers du yoga depuis ses débuts.
Patrocle, « les ancêtres glorieux », qui incarne les réalisations passées d’union avec le Divin dans le cadre de l’ascension des plans de conscience.

Lorsque le chercheur a accepté de descendre dans les profondeurs pour purifier la nature extérieure (lorsque cesse la grève d’Achille), lorsqu’il a réussi à mettre à leur juste place les réalisations passées (les funérailles de Patrocle), lorsqu’il a renoncé aux paradis de l’esprit (après que Troie soit rasée), lorsqu’il est parvenu à faire passer l’être psychique au-devant de l’être, réalisation dont le signe est la parfaite égalité en toutes circonstances, lorsqu’il est devenu familier des puissances du surmental, alors peut commencer le nouveau yoga.

En résumé, le chercheur est ce que l’on appelle un « libéré vivant ». Il a eu les expériences du Soi, de l’Absolu, du ou des Nirvanas, de l’union cosmique, etc.
Il a aussi réalisé jusqu’à un haut degré la « psychisation » de l’être, laquelle œuvre à « la transformation de la nature inférieure qui amène la juste vision dans le mental, la juste impulsion et le juste sentiment dans le vital, le juste mouvement et la juste habitude dans le physique ». Selon Mère, la tradition voulait que trente années d’un yoga soutenu soient nécessaires pour que le psychique passe au premier plan, « réalisation qui consacre le travail de l’égalité, car le signe certain en est un état de conscience stable, immobile, dans lequel l’être est parfaitement unifié ».
Le chercheur est déjà bien engagé dans la voie de la transformation spirituelle qui, selon Sri Aurobindo, « est la descente, stabilisée, d’en haut, de la paix, la lumière, la connaissance, la puissance, la béatitude, la prise de conscience du Soi, du Divin, d’une conscience cosmique supérieure et la transformation en cela de toute la conscience. »
S’il est libre du désir et de l’ego, il n’est pas toutefois libéré des limites et des lois de la Nature physique (les prétendues « impossibilités » de transformation).
C’est tout le problème de la libération de la soumission aux trois modes d’action de la nature, les guna, qui est posé. Car, comme le dit Sri Aurobindo dans le commentaire de la strophe 35 de la Bhagavad Gîtâ, « l’ego est là, caché dans le mental du saint comme dans celui du pécheur ».

LES PRÉMICES DE LA GUERRE

Pour le « libéré en l’esprit », le double refus d’honorer ses engagements spirituels de consécration totale à l’Absolu est la première raison du conflit évolutif intérieur dont l’issue doit être un grand renversement (le double refus de Laomédon était, dit-on, la première cause de la guerre de Troie). Mais nous avons vu que ce n’est pas la seule : une erreur s’était déjà introduite dans l’interprétation d’un signe reçu du supraconscient (Até « l’erreur » fut précipitée s