HERA

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Les 12 dieux pouvant être rangés en couples d’opposés, Héra fait pendant à Zeus. Mais il ne faut pas oublier que ce que le mental ordinaire considère comme des opposés irréconciliables, au mieux comme des complémentaires, n’est au niveau du surmental que le jeu de l’Unité qui se prépare à mettre en scène la dualité dans les mondes plus denses. Les couples de dieux représentent donc deux aspects d’une même réalité. L’image la plus parlante est certainement le rythme des saisons où de belles journées du printemps et de l’automne se répondent, l’une appartenant au mouvement aller de l’énergie tandis que l’autre est un instant de son reflux vers la source.
Zeus ne pouvait avoir pour épouse aucune de ses autres amantes divines car aucune d’elles ne pouvait contrebalancer le principe d’expansion qu’il représente.

Voir la Planche Généalogique

Ainsi, ce qui fait pendant à Zeus, à l’expansion, au « franchissement des limites », c’est bien sûr Héra qui incarne un mouvement de limitation, de rétraction. Déjà Cronos – leur père à tous deux car Héra et Zeus sont frères et sœurs – par son union avec Rhéa, imposait un principe de limitation de l’espace par la pulsation, ou de courbure de cet espace sur lui-même. La serpe d’or avec laquelle il trancha les organes génitaux de son père Ouranos est l’image de cette force qui courbe. Cette limitation permit l’apparition d’un monde de forces et de formes.
Héra porte donc le symbolisme, comme Éros et Rhéa, mais dans un plan plus dense, de la force qui oblige le mouvement à s’infléchir jusqu’à ce qu’il s’inverse (le Rho).

Au niveau du monde des formes, Héra (qui comporte dans son nom la même lettre structurante, le Rho, que dans le nom de sa mère Rhéa) représente une densification de la pulsation qui devient rythme. Ainsi apparaît le mouvement rythmique d’alternance, le principe de cycle qui est en lui-même source de limitation. (Le nom d’Héra est sans doute à l’origine du nom français ère, à travers le latin aera). C’est ce principe d’alternance cyclique qui, à son tour, permet la stabilité des formes, sans laquelle l’univers serait en perpétuel chaos.
Du point de vue de l’évolution, cette stabilité n’est pas incompatible avec un univers en perpétuel changement, base de la métaphysique orientale. Mais, à l’intérieur de ce mouvement, les choses et les êtres conservent une forme à peu près identique, au vieillissement près, durant une période de temps correspondant à leur nature et à leur destin.

La succession mère-fille, Rhéa (ΡΗΑ)/Héra (ΗΡΑ), permet de voir comment les anciens ont joué sur l’ordre des lettres pour nuancer le sens des concepts comportant les mêmes consonnes, et ici les mêmes voyelles. Nous avons vu que lorsque deux voyelles se suivent, l’une d’entre elles peut être considérée comme une consonne. Ici, le Η (êta) de Rhéa joue ce rôle. Si donc on considère les lettres structurantes ΡΗ de Rhéa (ΡΗΑ), elles expriment le mouvement juste de pulsation Ρ, inspir/expir, éloignement/retour, s’appliquant à une création en équilibre parfait. Dans le nom Héra (ΗΡΑ), la lettre Η ne peut plus être considérée comme une consonne structurante. Ce nom doit donc être interprété comme le principe rythmique, l’idée d’alternance, qui s’applique à l’homme.
Héra, fille aînée de Cronos, exprime le « juste ou l’exact mouvement » et son expression selon des cycles est donc la première loi de fonctionnement du monde des formes (mental, vie et matière), loi qui est à l’œuvre aussi bien dans le fonctionnement des atomes, de la nature vivante que de la pensée.

De sa jeunesse, on sait seulement qu’elle fut élevée par Océanos et Téthys, le couple de Titans qui préside à l’évolution selon le mouvement de la Nature.
Homère nous dit qu’elle s’unit à Zeus sur le mont Ida, le lieu de l’union (Δ), celui-ci les ayant enveloppés d’une brume afin de les dissimuler aux regards.
De nombreux auteurs affirment qu’elle fut élevée en Eubée, lieu symbolique d’une « grande incarnation » (Eu=vaste+B). Dans le couple, Zeus entraîne vers l’expansion de la conscience et les hauteurs de l’esprit tandis qu’Héra ramène vers l’incarnation.
D’autres disent qu’elle fut élevée par les Heures : équanimité, exactitude et pureté.

Comme cadeau de mariage, Gaia lui fit présent d’un arbre qui portait des pommes d’or, symbole de la Connaissance la plus haute, celle « qui est bonne pour acquérir le discernement ». Comme c’est un cadeau de Gaia, on peut supposer qu’il s’agit de la Gnose, la plus haute Connaissance, qui est immédiate et directe, issue du supramental. Héra le planta au Jardin des Hespérides, le jardin « du couchant », le lieu qui est atteint à la fin du parcours du chercheur, car c’est le but du douzième et dernier travail d’Héraclès, avant le début de ses « campagnes » (seulement le onzième selon certains auteurs).

Si Zeus, amant insatiable, est le principe d’expansion et de dissémination, Héra ne peut que représenter son inverse, le principe de limitation, symbolisé par une stricte fidélité. D’où sa représentation sous la forme d’une femme aux traits sévères dans les dessins archaïques.
Ainsi est établi l’équilibre et l’unité du couple qui inclut les contraires apparents.
Cependant, cet équilibre n’est bien évidemment pas acquis par le chercheur avant une étape très avancée de la quête. Aussi les disputes sont-elles fréquentes dans le couple.

Autant Zeus, s’il semble parfois terrifiant, peut nous sembler exubérant, autant sa femme Héra nous apparaît comme un personnage austère, déterminé et inflexible. Lorsqu’elle intervient, c’est le plus souvent pour poursuivre de sa haine les amantes de Zeus et leurs enfants. On la dit jalouse, violente et vindicative. Elle n’en est pas moins la femme du maître de l’Olympe. A ce titre, elle est l’une des trois déesses qui participèrent à un concours de beauté et parmi lesquelles le Troyen Alexandre-Pâris dut choisir. Cet épisode constitua les prémisses de la guerre de Troie, car le jeune berger troyen lui fit injure en désignant Aphrodite, la déesse de l’Amour croissant, comme la plus belle. Or, au niveau des dieux, nulle déesse ne peut prétendre surpasser en beauté la divine épouse de Zeus, celle qui incarne la plus haute Vérité de ce plan. Dans les mythes, ce qui est « beau » est ce qui est « vrai ». Chez Homère, Aphrodite n’est pas issue de la mutilation d’Ouranos, mais elle est fille de Zeus et Dioné (l’amour en croissance). Elle est donc inférieure en grade à Héra, laquelle est la gardienne du mouvement juste qui génère la Joie. (Éros, Rhéa et Héra ont la même lettre structurante, et Héra, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est donc la continuatrice d’Éros, la Joie divine.) Alors qu’Aphrodite n’est qu’une déesse qui veille à la croissance de l’amour humain, lequel ne peut être qu’incomplet et très imparfait. La troisième concurrente, Athéna, n’est que l’un des enfants bâtards de Zeus et donc une puissance amoindrie qui ne peut certes pas rivaliser avec Héra.
Cette dernière fera payer cher aux Troyens cette impardonnable injure.

De même, Héra envoya la femme d’Orion chez Hadès, et selon Ovide, elle transforma Antigone, fille de Laomédon, en cigogne, ces deux impudentes ayant eu l’audace de lui contester sa supériorité en matière de beauté (de Vérité).

Et si Héra poursuit de sa haine toutes les amantes de Zeus et leurs enfants illégitimes, c’est bien que son devoir est de combattre tous ceux qui, aspirant à des espaces plus vastes et plus lumineux, pourraient être tentés de s’évader du juste processus d’incarnation, ou d’accélérer le processus évolutif alors que le temps n’est pas encore venu. Car nul ne peut marcher trop en avant du reste de l’humanité.

Celui qu’Héra poursuivit avec le plus d’acharnement fut bien sûr Héraclès, le héros qui incarne le processus de purification et libération. À tel point que Zeus, pour protéger son fils, fut obligé de suspendre temporairement l’action de son épouse, l’enchaînant dans le ciel, de lourdes enclumes pendues à ses pieds.
Elle tourmenta aussi longuement la génisse Io avec un taon. Io, la mère d’Épaphos « l’attouché », est l’état de conscience du chercheur qui permet le premier « contact » de l’Absolu.
De même, elle suggéra habilement à Sémélé, la future mère de Dionysos « l’ivresse divine », de demander à son divin amant Zeus de lui apparaître nu dans toute sa gloire, ce qui valut à Sémélé d’être consumée sur le champ.
Enfin, elle tenta d’empêcher la naissance d’Apollon et d’Artémis, c’est-à-dire les expressions naissantes de l’être psychique, lequel doit progressivement gouverner la nature inférieure et conduire l’homme au-delà du mental.

Cependant, face à Zeus, Héra ne peut avoir gain de cause, car la puissance de limitation ne peut arrêter l’évolution à laquelle travaille la puissance consciente d’élargissement. Mais Zeus ne peut non plus agir sans elle, car elle est la force qui le contrebalance et permet que rien ne soit laissé en arrière.

La haine d’Héra n’est que l’image de ce que le chercheur peut vivre parfois comme un frein. En fait, ce frein correspond toujours à quelque chose qui n’est pas encore transformé, purifié ou qui n’a pas encore atteint sa perfection.
Les forces que l’on rencontre sur le chemin spirituel sont telles qu’elles peuvent très rapidement conduire à la déstabilisation mentale, émotionnelle et physique si la préparation est insuffisante. Il peut sembler évident qu’on ne peut franchir certaines limites lorsque l’on n’est pas prêt, mais dans le domaine spirituel, cette évidence est souvent ignorée et le chercheur bien souvent peut avoir tendance à surestimer sa préparation ou son niveau de pureté. Cette prétention est d’autant plus développée que l’homme est moins avancé.

Gardienne des grands rythmes des mondes inférieurs, Héra veille à ce que chaque chose se fasse en son temps.
Tant que l’homme n’a pas fini sa traversée du mental, il est soumis au diktat des dieux. À l’instar de Prométhée qui, attaché au flanc de la montagne, se fait dévorer le foie durant le jour par l’aigle de Zeus – foie qui repousse durant la nuit -, il endure l’alternance des cycles et la douleur des périodes il s’éloigne du Réel afin de gagner sa liberté.
Ainsi, sous l’un de ses aspects, Héra, force de limitation, se manifeste pour l’homme à travers un mouvement cyclique. Lorsque nous serons devenus les égaux des dieux, alors ces cycles n’auront plus d’influence sur nous. Nous sortirons du temps, même si cela peut paraître impossible actuellement. Ce sera l’histoire de « Prométhée délivré », titre d’une pièce disparue attribuée à Eschyle.

Héra, exact complément de Zeus, est en conséquence la déesse des mariages, institution qui en quelque sorte limite par une obligation de transformation. Elle est aussi honorée comme jeune fille, jeune vierge, jeune épousée, femme adulte et veuve, expressions successives des « justes mouvements » aux différents stades de la quête.
Elle est la grande déesse d’Argos, la ville des chercheurs de vérité « clairs, lumineux et rapides » qui poursuivent ce qu’elle symbolise, « le mouvement juste », « l’exactitude », « ce qui doit être ».

Héra est souvent appelée la déesse « aux yeux de génisse ». Les vaches étant symboles d’illumination, elle a donc « un regard illuminé » car c’est dans les yeux que l’on peut apercevoir le feu intérieur, l’être psychique.
L’attribut d’Héra est le paon, l’animal qui par son plumage déployé en une roue majestueuse, symbolise le mieux les cycles (et peut-être la victoire dans le yoga).
Ce sont les yeux d’Argos-aux-Cent-Yeux qui parsèment ce plumage. Ce dernier, qui ne dort jamais et « voit tout » grâce à ses nombreux yeux, est le symbole de la parfaite « vigilance ». Héra confia à ce personnage la garde d’Io – ancêtre commun d’Œdipe, Héraclès et Europe – lorsqu’elle fut transformée en génisse. Les yeux d’Argos sur le plumage du paon, c’est le déploiement de la conscience dans toutes les directions.

Héra donna à Zeus quatre enfants. Deux garçons, Arès et Héphaïstos, tous deux siégeant sur l’Olympe, et deux filles, Ilithye et Hébé. Tous quatre personnifient des aspects essentiels du couple Zeus-Héra. (Pour Hésiode, Héphaïstos fut conçu par la seule Héra.)
Les dieux règnent sur le monde des formes. La caractéristique principale des formes dans le monde qui nous entoure est leur impermanence. Elles se renouvellent plus ou moins rapidement selon notre perception du temps, sous l’influence de puissances ou de lois auxquelles les maîtres de sagesse grecs ont associé des dieux. Entre Arès, le dieu sanguinaire de la guerre, et Héphaïstos, le forgeron divin, la répartition des rôles semble évidente.

En ce qui concerne leurs sœurs, Hébé est le processus de juste incarnation de l’Absolu dans la matière (Β). Porter l’attention sur le « mouvement juste », c’est réaliser ce que Krishnamurti appelle « la libération du connu » qui ouvre les portes de l’éternel nouveau.
Hébé est la personnification de la jeunesse éternelle : avec elle, il s’agit de tourner ses regards vers l’avenir sans regarder en arrière, d’abandonner les formes périmées et de ne jamais admettre l’irréparable.
C’est elle qui verse le nectar d’immortalité aux dieux, avant que cette tâche ne soit effectuée par Ganymède « celui qui veille à la joie », car elle est la force qui mène à l’éternel présent, celle qui fait sortir du piège du temps.
Si son travail débute dans les plans inférieurs, elle est surtout active lorsque commence le yoga du corps. Elle sera l’épouse d’Héraclès lors de l’apothéose du héros ; lorsque le chercheur parvient au niveau du « surmental » et aborde le yoga du corps, il échappe au temps – lequel est dépendant de la perception mentale – acquérant ainsi « la jeunesse éternelle ».

Ilithye est la déesse qui veille sur les accouchements, aussi bien dans la phase du travail que celle de la mise au monde. Elle assiste ainsi ce qui aspire à naître, souvent dans la douleur, le nouveau qui provient toujours de l’intérieur. Mais elle ne peut agir sans l’aval de sa mère, aussi considérée comme une déesse des accouchements, qui retardera parfois sa venue au chevet de l’accouchée. (Son nom pourrait signifier « celle qui vient en aide ». Il est aussi formé autour des lettres Λ+Θ+Ι, exprimant alors un processus de « libération intérieure de la conscience » ou plutôt d’ « élargissement de la conscience à partir du centre ».
Par deux fois, grâce à son ascendant sur Ilithye, Héra fit en sorte de retarder des naissances – celles des jumeaux Apollon et Artémis et celle d’Héraclès – car celle qui veille au respect du mouvement des cycles est bien sûr réfractaire à ce qui doit dépasser leur influence.

Sur le cercle des douze dieux, Héra fait face à Zeus.
S’il représente l’expansion et l’extériorisation, elle est la force de limitation, de rétraction, d’intériorisation.
Unie à Zeus, + Ρ, elle travaille à la réunion du ciel et de la terre sans que rien ne soit laissé en arrière.

Héra en nous

Elle est ce qui, en nous, protège des conséquences des excès de l’extériorisation de Zeus, ce qui pose des limites, et surtout nous appelle sans cesse à un recentrage, au mouvement de retrait pour se « désidentifier ». Elle représente les freins et les obstacles nécessaires qu’elle nous réimpose tant que nous ne les avons pas vaincus, encourageant par là même la patience et l’endurance.
Le couple qu’elle forme avec Zeus nous appelle à une vigilance totale, à « l’acte juste » (qui inclut parole, sentiment et pensée justes). Elle y est le mouvement d’intériorité qui permet l’intégration de ce qui a été expérimenté à l’extérieur, dans un mouvement ininterrompu d’extension de la conscience.
Elle nous apprend la soumission aux lois divines et nous donne la perception des cycles.
Elle est la grande protectrice, si l’on suit ses avertissements, les signes que nous donne la vie.