LA LIGNÉE ROYALE TROYENNE : LAOMÉDON, PRIAM, HECTOR, PÂRIS ET ÉNÉE

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Les lignées impliquées dans la guerre de Troie comprennent : la lignée de Tantale, la lignée royale troyenne, la lignée de Sparte, la lignée de Maia, la lignée de Déion et la lignée de l’Asopos. La lignée royale troyenne étudiée ici symbolise la stabilisation du mental illuminé dans le contexte de la quête du divin en l’esprit et la séparation esprit/matière. Elle comprend en particuiier Tros, Ilos, Ganymède, Laomédon, Priam, Pâris et Hector.

Ganymède tenant un cerceau - Musée du Louvre

Ganymède tenant un cerceau – Musée du Louvre

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Les chefs de guerre qui vont s’opposer à Troie aux troupes Achéennes appartiennent à la lignée royale troyenne dans la descendance de la Pléiade Électre. Nous avons associé celle-ci au plan du mental illuminé situé juste au-dessus de celui du mental supérieur auquel certains auteurs anciens ont raccordé la lignée des Atrides par les ascendants d’Hippodamie.

Voir Arbre généalogique 16

Si ce rapprochement est exact, les Troyens représentent l’état le plus vaste ou le plus intégrateur sur le plan mental qui puisse être stabilisé à ce stade du yoga, du moins à cette époque de la Grèce ancienne. C’est pour cette raison que la guerre fut située à Troie sur la côte d’Anatolie, à la limite orientale de l’empire grec, c’est-à-dire à la limite du yoga personnel. Des territoires encore plus à l’Est sont mentionnés, tel celui des Amazones ou encore la Colchide, mais ils font figure d’exception.
Il ne s’agit donc pas d’une guerre des Grecs contre un peuple étranger, mais bien d’une guerre civile. D’un côté les Achéens « ceux qui par la concentration », travaillent à la purification/libération de l’être (ils sont parfois aussi nommés Danaens « ceux qui travaillent à l’union » ou Argiens « ceux qui travaillent en vue de la pureté, de la lumière ») sous la direction de « la volonté intelligente unifiée » (Agamemnon). De l’autre les Troyens « ceux qui travaillent au juste développement sur le plan de l’esprit » aussi appelé Dardaniens « ceux qui œuvrent à l’union dans la séparation esprit-matière » (descendants de Tros et de son grand-père Dardanos).
Dans cette lutte intérieure pour la conquête de la Vérité évolutive (Hélène) s’opposeront :
– d’une part la volonté d’incarner le Divin dans l’homme – c’est-à-dire le refus de séparer le monde de l’Esprit de celui de la Matière associé à la volonté de transformation afin de réaliser la divinité de l’homme dans son intégralité ;
– d’autre part la volonté du « libéré vivant » de se maintenir dans la paix et la joie du Soi, sans plus de rapport avec l’action en ce monde, démarche qui se désintéressait de la transformation de l’être extérieur, peut-être parce qu’elle la considérait impossible au-delà d’un certain seuil de maîtrise.
En effet, « La connaissance de soi, l’absence de désir, l’impersonnalité, la béatitude, la liberté par rapport aux modes de la Nature, lorsqu’elles se retirent en elles-mêmes, qu’elles sont en elles-mêmes absorbées, inactives, n’ont nul besoin de l’égalité ; car elles ne prennent point connaissance des choses où s’élève l’opposition entre l’égalité et l’inégalité ».

Dardanos

Le fondateur de la lignée est Dardanos, considéré comme le fils de Zeus et de la Pléiade Électre, symbole du mental illuminé. Son nom est construit sur la forme X+RX, comme celui du Tartare. Il pourrait donc indiquer une union et son inverse. Nous le comprenons comme une union en l’esprit dans la séparation esprit/matière.

Dardanos s’enfuit de Samothrace à cause de la douleur qu’il éprouvait après la mort de son frère Iasion foudroyé pour avoir désiré Déméter. Il trouva refuge auprès du roi de Phrygie, Teucer (Teukros) uni à Idaea. Ce roi était le fils du dieu-fleuve Scamandre, le fleuve de la plaine Troyenne que les dieux nomment le Xanthe. Il donna à Dardanos la moitié de son royaume et sa fille Batéia (parfois appelée Arisbé).
Certains disent que, suivant les conseils d’Apollon, Dardanos fonda sur les pentes de l’Ida la cité qui porte son nom, Dardania. (Cette ville doit être distinguée de Troie qui sera bâtie dans la plaine). A la mort de Teucer, il hérita du royaume. Il eut pour enfants Ilos et Érichthonios.

Le chercheur qui ouvre symboliquement cette lignée hérite des initiations données à Samothrace « une haute ascèse » (puisque Dardanos en était originaire). Il est obligé de se remettre en route lorsque le supraconscient met fin en lui à la partie qui se croyait être arrivée au terme du yoga, à l’union (Dardanos a quitté Samothrace lorsque son frère fut foudroyé par Zeus parce qu’il voulait s’unir à Déméter). En effet, parvenir à un état qui donne « le pouvoir de guérison », si tel est le sens à donner au nom Iasion, ne constitue en aucun cas la réalisation ultime de l’union à laquelle doit conduire Déméter « la mère de l’union ». Rappelons en outre qu’un mortel ne peut, sauf exception, s’unir à une déesse.
Il semblerait que les initiations données à Samothrace, ouvertes à tous, aient constituées un préalable à celles d’Eleusis où se tenaient les mystères de Déméter-Perséphone. A l’origine même de la lignée figurerait donc un manque de « connaissance » du vrai chemin d’évolution, préfigurant les refus de Laomédon d’honorer ses engagements et la guerre de Troie.

Le chercheur quitte alors les anciennes formes d’ascèse et se tourne vers un travail de « juste ouverture de conscience au plus haut de l’esprit » pour réaliser l’union (Dardanos se réfugie auprès du roi Teucer – à distinguer de son homonyme, fils de Télamon et frère d’Ajax – qui est uni à Idaea). Teucer est roi de Phrygie « qui brûle », symbole du feu intérieur (Agni).
Cette nouvelle recherche est soutenue par « le courant d’énergie » qui aide à l’élargissement de la conscience, le fleuve Scamandre. Du point de vue du mental inférieur, c’est une force qui permet à l’homme « l’ouverture de la conscience à gauche, du côté de l’intuition et de l’unité » qui oriente l’aspiration vers les hauteurs de l’esprit. Mais dans sa totalité et vu du surmental, ce fleuve, appelé Xanthe par les dieux, le fleuve « jaune doré », symbolise un courant de conscience énergie qui amène une progression de l’être intérieur vers une identité en nature et de puissance d’être avec le Suprême (Ξ).
Le chercheur choisit donc de poursuivre l’ascension jusqu’au point « qui lui est accessible en conscience » (le nom Batéia, femme de Dardanos, évoque le lieu « jusqu’où la conscience peut aller »). Pour cela, il établit les bases de sa quête sur ce qui mène vers les hauteurs de l’union (il établit sa cité sur les pentes de l’Ida). Il y a lieu de distinguer l’Ida crétois, lieu de naissance de Zeus, de l’Ida phrygien en Troade, bien que ces monts soient des symboles d’union en l’esprit : le premier figure la première manifestation du surmental en l’homme, le second l’achèvement de l’union en l’esprit avec le Divin.

Dardanos engendra Érichthonios « celui qui œuvre à une puissante incarnation », le socle de la libération. Un Ilos homonyme « la conscience libre » est aussi mentionné, mais il mourut sans descendance. L’Ilos le plus célèbre est le fils de Tros, et donc l’arrière-petit-fils de Dardanos.

Érichthonios

Érichthonios passait pour le plus riche des mortels.
Il comptait parmi ses richesses trois mille juments fières de leurs pouliches bondissantes dont s’éprit Borée, le vent du Nord, tandis qu’elles paissaient. Prenant l’apparence d’un étalon à crinière bleue, il engendra douze pouliches qui couraient sur les épis sans les courber et bondissaient sur le large dos de la mer en se jouant des brisants.
Érichthonios eut un fils, Tros.

Érichthonios « celui qui va profondément sous terre (dans l’inconscient) » représente le travail dans l’inconscient vital corporel, descente permise par l’accès plus ou moins stabilisé au mental illuminé. Le chercheur a alors développé de nombreux pouvoirs dans le domaine de la force vitale car Érichthonios « était le plus opulent de tous les hommes et possédait trois mille juments avec leurs poulains »”, symboles de très nombreux “pouvoirs”.
Le cheval tient une place importante chez les Troyens qui lui vouent un certain culte, au point de faire pénétrer en leur cité son effigie, le cheval de Troie. Son symbolisme dont on a déjà vu plusieurs exemples (avec les Centaures, les juments de Diomède, etc.) est lié de manière générale au pouvoir, à la force et souvent plus précisément à la force vitale.

Cette puissante capacité d’incarnation (ou d’individuation) est celle qui génère le plus de réalisations et produit le plus de pouvoirs (Érichthonios est le plus riche des mortels et possède trois mille juments).
Un travail de maîtrise appliqué sur ces potentiels vitaux a permis de révéler de grands pouvoirs « habiles » et « légers » qui ne perturbent pas la croissance du yoga ni ne sont altérés par les remous ou les nœuds du vital (les pouliches bondissantes engendrées par Borée ne courbent pas les épis et se jouent des brisants). Borée est le vent du Nord, symbole de l’ascèse yoguique. Sri Aurobindo nous dit que si les pouvoirs ne doivent pas être recherchés, le chercheur ne doit non plus les refuser systématiquement lorsqu’ils se manifestent.

Ce haut niveau de réalisation est possible par une ascèse prenant son inspiration dans les hauteurs du mental (Borée a pris la forme d’un étalon à crinière bleue). La crinière bleue de l’étalon exprime le pouvoir du surmental.
Contrairement aux analyses courantes, nous distinguerons les chevaux d’Érichthonios de ceux que Zeus donna à Tros en échange de Ganymède (voir ci-dessous).

Tros et ses fils Ilos, Ganymède et Assarakos

Érichthonios, uni à Astyoché, fille du dieu-fleuve Simois, eut un fils, Tros.
Celui-ci engendra à son tour trois fils « parfaits » (selon Homère) : Ilos, Assarakos et
Ganymède.

Érichthonios « celui qui va profondément sous terre (dans l’inconscient) » s’unit à Astyoché « la concentration des capacités de l’être » qui lui donna un fils, Tros.
Le chercheur avance sur le chemin de « l’incarnation » ou « l’individuation » par le « rassemblement de son être » et développe « un juste mouvement sur le plan de l’esprit », si l’on peut ainsi comprendre le nom Tros avec les lettres structurantes ΤΡ). Le nom Tros rappelle celui d’Atrée « la volonté transformatrice » dans la lignée des adversaires achéens. Il comporte la même structure à laquelle est ajouté le « a » privatif : α-ΤΡ : Atrée et Tros font ainsi déjà pressentir deux directions opposées dans la quête.
Homère nous dit que Tros fut le roi des Troyens, donc de tout ce qui travaille dans les plus hauts plans de la conscience mentale illuminée.

Tros s’unit à Callirhoé « ce qui coule bien », soit un mouvement très juste sur le plan de l’esprit. Callirhoé est une fille du fleuve Scamandre ou Xanthe « jaune doré », force qui exprime la volonté fondamentale de liberté, l’aspiration à briser les limites.
Ce héros est donc le symbole du chercheur qui a réalisé une harmonie spirituelle qui se conforte dans son mouvement mais aussi tente d’en élargir le champ, de le rendre « cosmique ».
Il donna son nom à la région de Troie alors que la ville elle-même était dénommée Ilion « l’état de libération réalisé », du nom de son fils Ilos.

Callirhoé lui donna trois fils : cette extension juste de la conscience spirituelle se développe selon trois lignes distinctes :
Tout d’abord, avec Ilos, celle de la « libération personnelle » qui caractérise un chercheur libre du désir, de l’ego et de tout attachement.
Puis avec Assarakos, celle du « mouvement juste d’ouverture de la conscience dans un être unifié » ou « la paix » obtenue par « l’égalité ». Ce héros est le grand-père d’Anchise qui avec Aphrodite, engendra Énée. Il est donc à l’origine de la lignée à laquelle Virgile rattacha les fondateurs de Rome et les empereurs romains.
Et avec Ganymède enfin, celui qui « veille à la joie », celle de la joie de l’âme, du bonheur intérieur.
Ces trois fils sont « irréprochables » selon Homère, c’est-à-dire qu’ils sont très avancés sur le chemin de la maîtrise, de la volonté intelligente qui apporte sagesse et sainteté.

Ganymède

Zeus enleva Ganymède, le plus beau des mortels, pour qu’il soit l’échanson de l’Olympe. En échange, le dieu donna à Tros « les meilleurs chevaux qui soient sous l’aurore et sous le soleil ».

Ganymède et Zeus - Ferrara Archaeological Museum

Ganymède et Zeus – Ferrara Archaeological Museum

La progression dans la Joie est la plus haute réalisation que le chercheur puisse atteindre dans le chemin vers la non-dualité, par l’union en l’esprit et la libération. A ce moment-là, le chercheur possède les plus hauts pouvoirs dans le vital auxquels l’homme puisse prétendre dans cette phase d’évolution (les meilleurs chevaux qui soient sous l’aurore et sous le soleil).
En même temps qu’il était rendu immortel, certains affirment que Ganymède fut aussi exempté de vieillissement, ce qui exprime « une adaptation incessante au mouvement du devenir ». Nous verrons un peu plus loin avec le mythe d’Éos et de Tithonos que la déesse oublia de demander la jeunesse éternelle pour son amant. Ce qui laisserait entendre que ce sont les parjures du fils d’Ilos, Laomédon, qui mirent fin à cette adaptation.

Ganymède était un prince de Phrygie « ce qui brûle », symbole d’un chercheur qui a développé au plus haut point son feu intérieur. Cette province est située à l’est de Troie (en Anatolie centrale) et donc la plus à l’Est, symbole de l’étape la plus avancée dans le yoga.
Dans certaines sources, ce sont Tantale « la volonté de progrès » ou bien encore Minos « la purification de l’intelligence discernante » qui furent les ravisseurs de Ganymède. D’autres auteurs lui donnent pour père Érichthonios, Laomédon, Ilos ou Assaracos, donnant pour origine à cette joie diverses progressions dans le yoga : « celui qui va profondément dans l’inconscient », « la maîtrise », « la libération » ou « l’égalité ».

Dans la tradition tardive la plus commune, Zeus envoya son aigle ou se transforma lui-même en aigle pour enlever Ganymède : il est ainsi précisé que la joie obtenue par la libération s’installe dans les hauteurs de l’esprit, au niveau du surmental (grâce à l’intervention du supraconscient, l’aigle de Zeus) où elle participe désormais à sa nourriture (Ganymède devient l’échanson des dieux). En retour, le chercheur reçoit les pouvoirs les plus efficaces (les meilleurs chevaux).
Mère décrit parfaitement le niveau de réalisation atteint ici lorsque dans un entretien du 17 octobre 1956, elle décrit une joie au-delà de celle symbolisée par Ganymède :
« En fait, cette Joie-là est au-delà des états que l’on considère généralement comme les états les plus élevés au point de vue yoguique, comme, par exemple, l’état de sérénité parfaite, d’égalité d’âme parfaite, de détachement absolu, d’identité avec l’infini et l’éternel Divin, qui vous soulève nécessairement au-dessus de toutes les contingences. Parallèle à cet état, on peut en avoir un autre, qui est un état d’amour parfait, intégral, universel, qui est l’essence même de la compassion et qui est l’expression la plus parfaite de la Grâce qui efface les conséquences de toutes les fautes et de toutes les ignorances. Ces deux états-là ont toujours été considérés comme le sommet de la conscience ; ils sont ce que l’on pourrait appeler la frontière, l’extrême limite de ce que la conscience individuelle peut atteindre dans son union avec le Divin. Mais il y a quelque chose qui est au-delà ; c’est justement un état de joie parfaite qui n’est pas statique : la joie dans une manifestation progressive, un déroulement parfait de la suprême Conscience. Le premier des deux états dont j’ai parlé mène presque toujours à une abstraction hors de l’action, un état presque statique, et très facilement il conduirait au Nirvâna (en fait, cela a toujours été le chemin préconisé pour tous ceux qui sont à la recherche du Nirvâna). Mais cet état de joie dont je parle, qui est essentiellement divin, parce qu’il est libre, totalement libre de toutes les possibilités d’oppositions et de contraires, ne détache pas de l’action ; au contraire, il mène à une action intégrale, mais parfaite dans son essence et complètement libérée de toute ignorance et de tout esclavage à l’ignorance. On peut, sur le chemin, lorsqu’on a fait un progrès, lorsqu’il y a une compréhension plus grande, une ouverture plus totale, une union plus intime avec la Conscience divine, on peut éprouver cette Joie comme quelque chose qui passe et colore la vie, et lui donne son vrai sens, mais tant que l’on est dans une conscience humaine, cette Joie se déforme très facilement et se change en quelque chose qui ne lui ressemble plus du tout. Par conséquent, on ne pourrait guère dire que si l’on perd la joie on descend dans sa conscience, parce que… la joie dont je parle est quelque chose qui ne peut plus se perdre. Si l’on est arrivé par-delà les deux états dont j’ai parlé tout à l’heure, c’est-à-dire l’état de détachement parfait et d’union étroite, et l’état d’amour et de compassion parfaits, si l’on est allé au-delà de ces deux états et que l’on a trouvé la Joie divine, il est pratiquement impossible de descendre de là. Mais dans la vie pratique, c’est-à-dire sur le chemin du yoga, si l’on est touché même d’une façon fugitive par cette Joie divine, il est évident que, si elle vous quitte, on a nécessairement l’impression que l’on est descendu d’un sommet dans une vallée assez obscure. Mais la Joie sans le détachement serait un don très dangereux, qui pourrait se fausser très facilement. Ainsi, rechercher la Joie avant d’avoir réalisé le détachement ne paraît pas être une chose très sage. Il faut d’abord être au-dessus de tous les contraires possibles ; au-dessus justement de la peine et du plaisir, de la souffrance et du bonheur, de l’enthousiasme et de la dépression. Si l’on est au-dessus de tout cela, alors on peut aspirer à la Joie en sécurité. Mais tant que ce détachement n’est pas réalisé, on peut facilement confondre la Joie avec un état exalté du bonheur humain ordinaire, et ce ne serait pas du tout la vraie chose, ni même une falsification de la chose, parce que la nature des deux est tellement différente, presque opposée, que de l’une on ne peut pas passer à l’autre. Alors, si l’on veut être en sécurité sur le chemin, il me semble que la recherche de la paix, de la tranquillité parfaite, de l’égalité parfaite, de l’élargissement de la conscience, de la compréhension plus vaste et de la libération de tout désir, de toute préférence, de tout attachement est certainement une condition préliminaire indispensable. C’est la garantie de l’équilibre, intérieur et extérieur. Et sur cet équilibre, sur cette fondation qui doit être très solide, alors on peut bâtir tout ce que l’on veut. Mais il faut que la fondation soit là, inébranlable, d’abord. »
Ce texte permet de comprendre pourquoi la Troie future sera bâtie par les descendants d’Anchise et de son fils Énée, dans la filiation d’Assarakos, « l’égalité parfaite » et non dans celle de son frère Ilos. Car c’est à partir de Laomédon, fils d’Ilos, que vont se produire les déviations dans le yoga. Après une longue période de purification et de « renversement » du yoga, l’aventurier de la conscience, et à sa suite l’humanité, pourront reprendre le chemin de l’ascension des plans de conscience dans la poursuite de l’amour (Énée est fils d’Anchise et d’Aphrodite) dans un monde de Vérité. Mais auparavant, comme le dit Sri Aurobindo, les forces de Vérité doivent s’incarner afin de permettre une illumination de la matière.

Assarakos

Assarakos, représente avec les lettres structurantes « le mouvement juste d’ouverture de la conscience dans un être unifié » ou « la paix qui provient de l’égalité ». Il épousa Hiéromnémé « celle qui est dépositaire des choses sacrées » (fille du Simois) qui lui donna un fils Capys (nom au sens obscur ; avec les lettres structurantes : « ouverture à l’égalité »).
Il s’installa sur le mont Ida, le mont de l’union en conscience : lorsque le chercheur aura dépassé l’erreur troyenne, le yoga de l’union pourra reprendre sur des bases assainies (avec son arrière-petit-fils Énée).
La légende rapporte qu’il recommanda aux Troyens de rejeter le cheval de bois à la mer, mais ne fut pas entendu : représentant la partie du chercheur la plus « équanime », il perçoit que l’attachement aux pouvoirs est une erreur (le cheval causera la chute de Troie).

Capys s’unit à Thémisté « la loi de la rectitude » et engendra Anchise « celui qui est proche de l’homme » et peut-être « celui qui considère l’homme dans son intégralité ».
Anchise suscita l’amour de la déesse Aphrodite qui lui donna un fils, Énée.
Anchise était déjà vieux à la fin de la guerre de Troie car son fils dut le prendre sur son dos pour fuir Troie. Énée, comme Achille, avait pour mère une déesse et possédait deux chevaux exceptionnels. Lors de la guerre, il fut blessé et soigné par Léto et Artémis tandis qu’Apollon fabriquait un mannequin à sa ressemblance qu’il plaça sur le champ de bataille.
Nous reprendrons plus loin l’étude de cette partie du mythe à laquelle Homère déjà attache une importance particulière, car cette lignée troyenne sera par Énée « celui qui poursuit l’évolution » l’une des actrices de l’évolution future. Énée a en effet une grande affinité avec la croissance de l’amour car il est fils d’Anchise et d’Aphrodite. Homère nous dit que « le destin voulait qu’il soit sauvé, afin que ne périsse point la race de ce Dardanos que le Cronide avait plus aimé qu’aucun des autres enfants qui naquirent de lui et d’une mortelle » et « qu’Énée et ses descendants règneraient sur les Troyens dans l’avenir ». L’évolution dans le mental illuminé ne peut en effet s’arrêter avec l’erreur de la branche troyenne de Laomédon/Priam/Paris et Hector. Il faut seulement, avant de pouvoir continuer, que le chercheur (l’humanité) soit prêt à un renversement, ce qu’initie la chute de Troie. La Vérité doit en effet s’installer en l’homme avant que l’Amour ne puisse s’y manifester.

Ilos

Ilos, symbole de celui qui œuvre pour la « libération », le fils aîné de Tros, fut le fondateur d’Ilion. Il est donc considéré comme l’origine de la lignée royale de Troie.

Pour déterminer l’emplacement de la ville, Ilos dut suivre la même procédure que Cadmos pour la fondation de Thèbes.
Participant à des jeux organisés par le roi de Phrygie, il reçut en prix cinquante jeunes gens et autant de jeunes filles ainsi qu’une vache qu’il devait suivre afin de fonder une cité là où elle se coucherait, conformément à l’oracle.
Après avoir fondé la cité, Ilos demanda à Zeus un signe en confirmation. Au lever du jour, il vit une statuette en bois qui était tombée du ciel, le Palladion, dont voici l’histoire : après sa naissance, Athéna fut élevée chez Triton qui avait une fille du même âge, Pallas, dont elle devint l’amie. Tandis que les deux jeunes filles pratiquaient des exercices guerriers, elles en vinrent un jour à s’affronter. Zeus, craignant qu’Athéna ne fût blessée par un coup porté par son amie, tendit son égide pour la protéger. Pallas prit peur et perdit sa vigilance. Ayant abandonné sa garde, elle fut mortellement blessée par Athéna. La déesse, affligée, fabriqua une effigie de bois à son image. Ayant déposé l’égide sur la statue, elle érigea celle-ci aux côtés de Zeus et la vénéra.
Mais en réponse à la prière d’Ilos, Zeus avait précipité l’erreur, Até, en même temps que le Palladion. (Selon Apollodore, le Palladion et Até ne furent pas précipités au moment de la fondation d’Ilion mais lorsque Zeus séduisit Électre, la mère de Dardanos, c’est-à-dire à l’origine même de la lignée troyenne.)
Ilos construisit un temple dans Troie pour y installer la statue. Le Palladion constituait, tant qu’elle restait dans les murs, une protection pour Troie. Lorsqu’elle fut dérobée par Ulysse, les jours de Troie furent comptés.

Le chercheur, par la croissance du feu intérieur (en Phrygie, la province qui « brûle »), est arrivé au terme de la libération individuelle et des réalisations de cette « forme » ou « moule » de yoga (cinquante jeunes gens et autant de jeunes filles). Cinquante est en effet le nombre d’une forme totalement réalisée. Sri Aurobindo, dans l’Aphorisme 238, nous dit « Brise les moules du passé, mais garde intacts son génie et son esprit, sinon tu n’as pas d’avenir ».
Ilos doit alors suivre une « lumière » intérieure qui lui est donnée afin de poursuivre le chemin et poser les bases d’une nouvelle étape de son évolution (Ilos doit suivre la vache).
La cité est fondée cette fois-ci dans la plaine : le chercheur s’éloigne donc des hauteurs de l’union (le mont Ida où l’aïeul d’Ilos, Dardanos, avait établi la première ville, Dardania).
Cette erreur originelle d’orientation du yoga, marquée par l’envoi simultané du Palladion et d’Até (Zeus précipita l’erreur, Até, en même temps que le Palladion) est soulignée par Apollodore qui précise que la vache se coucha sur la colline de « l’erreur » (d’Até).
Toutefois, il semblerait bien que ce soit (ou plutôt que cela ait été au temps des anciens grecs) une erreur inévitable. En effet, le chercheur demande confirmation à son supraconscient de l’exactitude de la direction choisie et reçoit en retour un « signe » qu’il considère comme une validation (le Palladion). Mais le supraconscient envoie à la fois le symbole de « la paix de la libération » et « l’erreur » (Zeus envoie le Palladion et Até).
Si l’on considère que le nom Até est construit autour de la lettre T (Tau) et qu’elle est selon Homère la fille aînée de Zeus, elle pourrait indiquer une tension vers une réalisation dans les hauteurs du surmental. Elle ne représenterait alors une « erreur » que dans la mesure où le temps de l’ascension spirituelle touche à sa fin.
Une autre compréhension serait que le surmental étant le premier plan de la dualité lorsque l’on passe la frontière du supramental porte en lui les opposés, aussi bien une certaine vérité que l’erreur.
Le soutien ultérieur de plusieurs dieux majeurs au camp troyen (Arès, Aphrodite et Apollon) souligne la difficulté de discernement dans le « piège » tendu par le supraconscient.

Le Palladion apparaît dans la jeunesse d’Athéna, c’est-à-dire au début du chemin, lorsque le chercheur apprend l’écoute de son « guide intérieur » tout en cherchant à développer « la paix résultant du travail de libération mentale et vitale qui doit s’exercer jusque dans les profondeurs du vital archaïque » (Athéna et Pallas, fille de Triton, sont amies).
En effet, Pallas (Π+ΛΛ) est une fille du dieu Triton, lui-même fils de Poséidon et d’Amphitrite, les dieux du subconscient. Triton, dont le haut du corps est humain et le bas celui d’un poisson, est donc un dieu qui œuvre à la frontière du conscient et du subconscient vital, à la racine du vital.

Le chercheur tente d’équilibrer en lui les deux mouvements – purification profonde et écoute du guide intérieur – mais vient un moment où ils s’opposent (Athéna et Pallas s’exercent à des jeux guerriers mais vient un moment où elles s’affrontent).
Le supraconscient craint alors que la quête de la paix qui résulte de la purification/libération dans les couches profondes du vital ne porte préjudice à celle de la croissance du guide intérieur, car le chercheur n’est pas libéré de la peur (l’égide de Zeus déstabilise Pallas). Le travail de purification dans les profondeurs cesse alors (Pallas est blessée mortellement). Toutefois, le guide intérieur en reconnaît l’utilité et le fixe au plus haut de l’esprit comme le but suprême à atteindre (Athéna place une effigie de Pallas aux côtés de Zeus).
Beaucoup plus tard dans le yoga, le supraconscient rappelle à la conscience la nécessité de ce travail (Zeus envoie le Palladion).
Mais en même temps, ce travail sur les profondeurs ne peut être séparé de la résolution de la séparation : Zeus envoie aussi Até, la force qui induit en erreur parce qu’elle sépare (selon l’un des sens de la lettre Tau qui structure le nom Até).
Mais comme le chercheur ne veut pas à ce moment-là s’attaquer à la racine de la dualité, il empêche en même temps que la paix s’installe vraiment jusque dans les profondeurs. Au lieu de redonner vie à ce travail, il l’éloigne de lui en l’adorant (Ilos construisit un temple dans Troie pour y installer la statue). Il est en effet facile d’adorer, beaucoup moins de se transformer.
Aussi longtemps qu’une partie du chercheur conserve cette position, aucune véritable avancée dans le yoga ne sera possible : Troie ne pouvait être prise tant que le Palladion restait entre ses murs.

A partir de ce moment, le chercheur qui a atteint la libération en l’esprit peut se réfugier à loisir dans les paradis de l’esprit qui lui apportent un désintérêt des choses du monde. Ce désintérêt qui peut se rencontrer à différents niveaux, a été condamné par exemple dans le christianisme sous l’appellation de « quiétisme ».
(Apollodore mentionne deux personnages du nom d’Ilos. Le premier est un fils de Dardanos qui mourut sans descendance, le second est le fondateur d’Ilion. Ce doublet insiste sur le fait que la libération est réalisée dès l’étape des fils de Dardanos et concerne donc aussi bien la lignée de Priam que celle de Ganymède et d’Assarakos dont sera issu Énée.)

Ilos « celui qui accomplit la libération » est le fils aîné de Tros, et donc l’héritier du trône. Il s’unit à une Eurydice homonyme « la juste manière d’agir », fille d’Adrastos « celui qui affronte », dont il eut deux enfants, Laomédon « la maîtrise » et Thémisté « la rectitude comme loi ». Comme on l’a vu ci-dessus, cette dernière s’unit à Capys, fils d’Assarakos.

Tros eut également une fille, Cléopâtre « les célèbres ancêtres » qui montrent que l’aventurier de la conscience retrouve les nombreuses « réalisations » des anciens maîtres de sagesse d’époque passées de l’humanité. La lecture des biographies de Sri Aurobindo et de Mère jusqu’à leur rencontre, ainsi que celle du Journal du yoga de Sri Aurobindo en font largement état.
C’est en raison de la progression vers cette triple réalisation que le plus grand des héros troyens est appelé par Homère « le divin Hector ».
Ce niveau de réalisation a permis l’acquisition d’un certain pouvoir (dans le vital), d’une certaine force, mais ce n’est pas encore un pouvoir de transformation absolu venant du monde de l’unité, du supramental, car les chevaux de Tros ne sont pas immortels. Hormis ceux des dieux, seuls seront immortels les chevaux d’Achille.

En résumé, les trois enfants de Tros définissent un chercheur sur la voie d’être « libéré » du désir et de l’ego, qui a réalisé un certain état de joie intérieure, une certaine liberté en regard des préférences mentales, vitales et physiques, ainsi qu’une certaine paix qui est la condition de l’instauration de l’amour. Toutefois, une erreur s’est introduite dans l’interprétation d’un signe reçu du supraconscient (lorsqu’Ilos reçut Até en même temps que le Palladion). Cette erreur de « compréhension » est renforcée par le fait qu’une « illumination » ou « lumière issue de l’esprit » a été déformée du fait d’une base mentale-physique fausse (la vache s’est couchée sur la colline de l’erreur sur laquelle fut établie la ville de Troie).

C’est donc à ce stade que se manifeste la première déviance du chemin juste qui devait conduire à l’erreur troyenne. Elle se renforcera ensuite avec le refus de reconnaissance de l’action des puissances spirituelles et le refus d’abandonner les pouvoirs acquis. C’est en effet le double refus de Laomédon d’honorer ses engagements qui fut, dit-on, la cause première de la guerre de Troie. Nous en rappelons ci-dessous brièvement les éléments.

Laomédon et ses enfants

Nous avons déjà rencontré Laomédon dans l’étude du neuvième travail d’Héraclès.
Sur l’injonction de Zeus (sans que la raison en fût donnée par Homère), les dieux Poséidon et Apollon durent servir Laomédon pendant une année durant laquelle ils construisirent les murailles de la citadelle de Troie (Pergame). Mais lorsque le travail fut achevé, Laomédon refusa de payer aux dieux le salaire convenu.
Apollon et Poséidon en furent irrités. Le premier envoya sur le pays une peste et le second une inondation et un monstre marin qui dévorait ses habitants. L’oracle fut consulté et répondit que seul le sacrifice de la fille du roi, Hésione, apaiserait la colère des dieux. Celle-ci fut alors attachée à un rocher sur le rivage, en proie au monstre.
Laomédon promit les chevaux rapides hérités de son père à qui tuerait le monstre et délivrerait sa fille. Lorsqu’Héraclès se fut acquitté de cette tâche, Laomédon refusa à nouveau d’honorer ses engagements.
Ce double refus de Laomédon fut, dit-on, la cause première de la guerre de Troie. Héraclès revint après les travaux pour se venger de Laomédon.

Le nom Laomédon signifie « celui qui travaille au rassemblement et/ou à la maîtrise des éléments de son être extérieur » ou « celui qui travaille à la maîtrise de la vision ». Pergame est le nom de la citadelle d’Ilion (sa plus haute réalisation) et signifie « tout à fait uni » (il s’agit ici de l’union en l’esprit).
Le chercheur « sur la voie de la libération » s’était engagé à « donner de lui-même », « à se consacrer » (verser un salaire) lorsque le travail « d’union » (Pergame « l’union au-dessus ») serait terminé. Mais il refuse de reconnaître que ce n’est pas avec ses propres forces mais grâce à l’aide de la lumière psychique et du subconscient (Apollon et Poséidon) qu’ont été bâties les protections qui permirent d’accéder à la libération en l’esprit (les murailles de la citadelle de Troie, Pergame). Selon certains, lors de ce premier refus, il n’en fut pas clairement conscient (car les dieux s’étaient déguisés pour l’aider).
Pour certains, Poséidon construisait les murailles de Troie tandis qu’Apollon veillait sur les troupeaux : la lumière de l’être psychique faisait en sorte que les acquis précédents ne soient pas perdus tandis qu’œuvrait le subconscient.
Selon la terminologie de Sri Aurobindo, il semblerait qu’ici, Poséidon soit davantage le mental et le vital subliminal (les immenses parties du vital et du mental situées sous le seuil de notre conscience active), et non le subconscient, réservoir de toutes les impressions et sensations, recueillies par la conscience.

Le chercheur refuse donc de reconnaître qu’il n’est pas l’artisan de sa propre libération.
Ce sont les prémices de l’ego spirituel, celui qui dit « j’ai fait le travail, j’ai réalisé ». Par exemple, celui qui expérimente beaucoup et obtient ainsi certains résultats peut penser que c’est son propre mouvement qui les a générés. La frontière est très mince entre le mouvement juste qui ne demande aucune fausse humilité et le mouvement faux qui croit satisfaire le divin en suivant ses propres tendances, aussi nobles soient-elles.
Suite à ce refus d’honorer ses « engagements spirituels », les forces de l’esprit lui donnent alors un premier avertissement. Il est sérieusement ébranlé par les forces dont il refuse de reconnaître le travail. La lumière psychique se retire, générant une ombre grandissante et peut-être différentes disharmonies d’ordre physique (Apollon envoya une peste). Et le subconscient l’ébranle plus gravement encore en générant des troubles émotionnels et en soulevant des forces destructrices qui le privent de ressources (Poséidon envoie une inondation et un monstre marin qui dévore les habitants).
Le chercheur comprend alors intuitivement que pour faire cesser cette épreuve méritée et conserver ses énergies pour le yoga (Laomédon interroge l’oracle pour apaiser la colère des dieux et sauver les habitants d’Ilion), il doit accepter d’abandonner ce que nous comprenons comme une certaine « sérénité » obtenue par la libération (il doit sacrifier sa fille Hésione).
Ceci une fois accepté, une opportunité de retrouver la « sérénité » se présente, sous réserve que le chercheur démontre sa sincérité en renonçant à l’usage personnel des pouvoirs, en les remettant donc entre les mains de ce qui conduit héroïquement le yoga (Héraclès, abordant à Troie en revenant de chez les Amazones, propose de délivrer Hésione en contrepartie des juments de Tros).

Pour la seconde fois, le « chercheur libéré » refuse d’honorer ses engagements intérieurs. Il refuse de transférer ses « pouvoirs » au divin intérieur en refusant d’adopter une attitude de consécration parfaite (pouvoirs qui, compte tenu du stade où il se trouve, sont sans doute de belles réalisations aux yeux des hommes). C’est « l’ego spirituel » qui prend le dessus, faisant obstacle à un abandon total entre les mains du Divin.
Cette fois-ci, il ne s’agit plus des dieux déguisés mais du principal acteur du yoga (Héraclès), et donc il s’agirait d’un refus plus conscient.
Telle fut, dit-on, la cause première de la guerre de Troie.

Longtemps donc avant l’enlèvement d’Hélène ou même le jugement de Paris, se mettent en place les éléments qui préparent le grand conflit intérieur concernant la direction évolutive. Le glissement hors du chemin juste se produit de façon plus ou moins insidieuse.

La femme de Laomédon est diversement nommée : Strymo « celle qui accroît la consécration », Leucippé « une force vitale purifiée », etc..
Les principaux fils de Laomédon sont : Tithonos « l’évolution intérieure vers la plus haute conscience », Lampos « celui qui brille », Clytios « qui est renommé », Hikétaon « celui qui vient en suppliant » et enfin Podarcès « celui qui écarte l’incarnation » qui sera plus tard renommé Priam « celui qui est acheté ou racheté » après la prise de Troie par Héraclès. Plusieurs filles sont également citées : Hésione « la sérénité », Cilla « l’élargissement vers la libération » et Astyoché « la personnalité bien organisée ».
Le chercheur accroît sa consécration, mais dans le même temps refuse d’abandonner ses propres buts et pouvoirs qu’il croit cependant avoir offerts au Divin, ce qui le conduit à un rejet de l’incarnation.

Tithonos

Nous avons déjà rencontré Tithonos « l’évolution intérieure vers la plus haute conscience » (Tome 1 Ch. IV) dont Éos, la déesse de l’aurore, tomba amoureuse. Elle demanda à Zeus de lui conférer l’immortalité, mais elle omit de mentionner la jeunesse éternelle. Tant que Tithonos resta jeune, ils vécurent heureux aux frontières de la terre, au bord des courants de l’Océan. Puis, comme le temps passait, les ravages de l’âge réduisirent progressivement Tithonos à une larve qu’Éos enferma dans une chambre close où depuis, il babille éternellement : même si le supraconscient permet au chercheur d’accéder à la non-dualité en l’esprit, il ne peut encore réaliser « l’adaptation au mouvement du devenir » qui implique de s’adapter au Nouveau à chaque instant. Même si le chercheur prend ce Nouveau pour but, il n’y travaille pas (Éos « oublie » de demander pour lui la jeunesse éternelle). Ce qui n’évolue pas régresse, retournant aux mouvements primordiaux de répétition et d’enroulement (Tithonos est devenu une larve qui babille éternellement).
Tithonos eut deux fils, Memnon « la volonté intelligente » et Émathion « la conscience intérieure inactive ». Memnon sera tué par Achille lors de la guerre de Troie, mais Éos obtiendra pour lui l’immortalité, la volonté intelligente tournée vers l’action permettant l’accès à la non-dualité. En revanche « la conscience intérieure inactive (quiétiste) » doit disparaître : Émathion est tué par Héraclès parti en quête des pommes d’Or.

Hikétaon

Hikétaon « celui qui vient en suppliant » traduit une attitude erronée vis-à-vis du Divin : tout attendre de Lui sans se préoccuper de sa propre transformation.
Selon Homère, il eut un fils Mélanippos « une énergie vitale noire ». Honoré par Priam à l’égal de ses enfants, ce dernier faisait paître ses bœufs aux jambes tordues à Percote. Il revint à Troie lorsque les vaisseaux de la coalition athénienne s’approchèrent de la ville. Hector l’accusa alors d’être resté insensible au meurtre de son cousin. Il fut plus tard tué par Antilochos.
Cette attitude du chercheur qui ne se soucie pas de se transformer, développe une mauvaise énergie (Mélanippos) qui obtient des réalisations mal positionnées vis-à-vis du réel, dans un rapport vrillé à l’incarnation (des bœufs aux jambes tordues). La conception du yoga « qui sépare » l’accepte sans difficulté sans toutefois l’intégrer (il est honoré par Priam à l’égal de ses enfants mais fait paître ses bœufs à l’écart de Troie, en un lieu « noirâtre », Percote). Mais lorsque le conflit intérieur s’amplifie, cette attitude est absorbée par la position troyenne malgré le reproche qui lui est fait de générer une insensibilité (quand la coalition s’approche, il revient à Troie mais Hector l’accuse d’être insensible au meurtre d’un membre de sa famille). Cette attitude erronée disparaît dans le renversement du yoga (Antilochos le tua).

Hésione

Parmi les trois filles de Laomédon, seule Hésione « la sérénité » est impliquée dans les mythes. Tout d’abord, comme on l’a vu, elle fut attachée sur un rocher pour être la proie d’un monstre marin, puis délivrée par Héraclès. Lorsque beaucoup plus tard ce dernier vint se venger de Laomédon, il en fit sa captive et la donna comme récompense à Télamon qui l’accompagnait dans cette campagne. Télamon « celui qui mène à terme la consécration » ou « l’endurant », est un fils d’Éaque et donc un frère de Pélée et un oncle d’Achille. Il appartient donc à la lignée des aventuriers de la conscience dans la voie de la purification/libération. Il emmena Hésione et celle-ci lui donna un fils, Teucer. Le sens du nom de ce héros est obscur. Il est ici en rapport avec « l’endurance » travaillant à acquérir la « sérénité ». Homère dit de Teucer qu’il était le meilleur archer de toute l’armée grecque. Nous avons déjà supposé que la pratique du tir à l’arc était synonyme de concentration, détente, capacité de s’identifier au but, persévérance, détermination et maîtrise de soi. Teucer est donc le combattant le plus à même de se concentrer sur le but et de persévérer pour l’atteindre. Un Teucer homonyme figure aussi à l’origine de la lignée troyenne. Figurant dans les deux camps, c’est un élément positif en rapport avec la conscience la plus haute. Avec les lettres structurantes, il représente « l’ouverture juste vers les sommets de la conscience ». Nous l’associerons donc à une « concentration persévérante vers les sommets de la conscience ». On pourrait y associer la « puissance » si l’on considère qu’il est un grand guerrier.
Télamon eut aussi d’une autre femme, Périboia « tout ce qui concerne l’incarnation », un fils célèbre, le grand Ajax « travail d’élargissement de la conscience (vers le bas) ».

Hésione est donc le symbole de la sérénité qui s’est développée dans le cadre du mental illuminé (c’est une princesse troyenne) mais devient le but de l’endurance dans le yoga qui travaille les « détails » (elle est donnée au héros grec Télamon qui la ramène en Grèce), générant ainsi un « « travail d’élargissement de la conscience (vers le bas) », le grand Ajax.

Podarcès-Priam

Après avoir donné Hésione à Télamon, Héraclès acheva la destruction de Troie. Comme il avait tué Laomédon, il donna le royaume à Podarcès car celui-ci avait été le seul des fils de Laomédon à lui conseiller d’honorer ses engagements. Podarcès prit alors le nom de Priam.
Podarcès « celui qui écarte l’incarnation » prit le nom de Priam « le racheté » : une seconde chance est laissée au chercheur de retrouver le chemin juste, soutenu par un élargissement de la conscience (le départ d’Hésione et Télamon pour l’île de Salamine). Les Troyens mettront fin à cette opportunité par le jugement d’Alexandre-Paris et le rapt d’Hélène.

Priam épousa Hécube, fille de Dymas, qui lui donna dix-neuf fils. Avec des femmes du palais, il eut trente et un autres fils (et donc cinquante fils au total). Il eut aussi douze filles qui se marièrent et deux autres qui restèrent célibataires, continuant à vivre sous son toit, Cassandre et Polyxène.
Les plus célèbres de ses enfants furent Hector, Paris-Alexandre et Cassandre. (Notons toutefois qu’Hector et Troïlos sont mentionnés comme des fils d’Apollon chez certains auteurs qui veulent souligner l’importance de la lumière psychique.)

Bien qu’une seconde chance lui ait été donnée, le chercheur libéré refuse l’incarnation : Priam s’unit à Hécube « celle qui est hors de l’incarnation ».
Si le nombre total de fils – cinquante – exprime une totalité dans le monde des formes, ceux qui sont nés d’Hécube sont minoritaires (le symbolisme du nombre dix-neuf indiqué par Homère nous est inconnu).

En ce qui concerne les nouveaux objectifs de la quête – les filles – une expression assez large en est donnée couvrant tous les domaines ainsi que les moyens pour les mettre en œuvre.
Cassandre « qui est contre l’homme (qui refuse la possibilité de son perfectionnement) » qu’Homère appelle aussi Alexandra « qui repousse l’homme (au profit de l’esprit) » n’est pas mariée : le refus d’incarner la perfection dans la matière n’a pas en réalité les moyens de s’opposer au mouvement évolutif. Car non seulement Cassandre n’est pas mariée mais aussi elle ne sera jamais entendue dans ses prédictions.
Selon d’autres auteurs, une autre fille de Priam n’est pas mariée. Il s’agit de Polyxène « l’évolution de nombreuses réceptions d’en-haut » : le chercheur à ce stade ne peut mettre à profit ce qu’il reçoit des plans spirituels.

Homère ne nomme que cinq fils parmi les dix-neuf que lui donna Hécube : Antiphonos « ce qui s’oppose au désir de conflit ? », Déiphobe « ce qui tue la peur », Hector « le juste mouvement d’ouverture de la conscience vers l’esprit », Hélénos « la poursuite du processus de libération » et Paris « le mouvement juste vers l’égalité » qui sera renommé Alexandre « celui qui repousse l’humain (la possibilité de sa transformation) ».
Parmi les quatorze filles de Priam, seules Cassandre « celle qui est contre l’homme » et Laodicé « voir ou vouloir de façon juste », la plus belle de ses filles, sont mentionnées par Homère comme étant les enfants d’Hécube.