ORPHÉE

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Le mythe d’Orphée, du fait de ses rapports avec le courant mystique ou culte à Mystères connu sous le nom d’Orphisme, est sans doute celui de la mythologie grecque qui a suscité le plus d’études et de débats parmi les spécialistes, ceux-ci prenant même le soin de distinguer entre légende et mythe. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice, dans sa dernière version, décrit une descente dans l’inconscient corporel pour retrouver “la juste manière d’agir”.

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Orphée parmi les Thraces

Orphée parmi les Thraces – Metropolitan Museum of Arts

Nous considèrerons davantage dans un premier temps les différentes étapes de la progression spirituelle que les évolutions du mythe révèlent, puis nous étudierons sans nous étendre le mythe du démembrement de Dionysos propre à l’Orphisme.
Nous laisserons de côté autant l’étude des cosmogonies orphiques que celle des rites et croyances attachées à cette religion particulière. Celle-ci semble avoir été réservée aux adeptes d’un yoga de la connaissance associé à une profonde volonté de purification. C’est sans doute un même esprit qui anima les Cathares dans un tout autre cadre.

Si l’on considère que seuls de très grands héros tels Ulysse ou Héraclès furent à même de s’aventurer dans l’Hadès, il faudrait alors considérer Orphée comme leur précurseur, leur initiateur peut-être, ou encore comme un héros de même stature. Rappelons en effet qu’une « descente » dans l’Hadès est une plongée dans l’inconscient corporel qui exige au préalable la libération mentale et vitale. Thésée et son ami Pirithoos qui n’avaient pas acquis la stature correspondante, y restèrent prisonniers.
Nous verrons dans un chapitre ultérieur qu’Euripide est le premier à avoir mentionné la délivrance de Thésée par Héraclès, mais que le plus probablement, les versions antiques mentionnaient un châtiment irréversible.
Cependant, aucun mythe primitif ne fait d’Orphée le héros d’une grande épopée même s’il semble avoir été célèbre dans tout le monde grec dès le VIe siècle av. J.-C.
Les autres exemples de héros qui purent revenir du royaume d’Hadès, tels Sisyphe ou Alceste, n’y étaient pas entrés volontairement et ne purent être « relâchés » qu’avec la permission de Perséphone, celle d’Hadès ou sur l’intervention d’Héraclès.

La fonction initiatrice d’Orphée dut en conséquence être développée au cours du temps jusqu’à ce que le mythe puisse couvrir aussi bien les initiations aux petits qu’aux grands Mystères. Dans les premiers, le rôle d’Orphée en tant que barde musicien et poète (aède) suffisait amplement, tandis que les initiations les plus avancées des grands Mystères étaient liées à la descente volontaire du héros dans le monde souterrain.
C’est la raison pour laquelle nulle mention n’est faite dans la quête de la Toison d’Or par Jason de la descente d’Orphée au royaume d’Hadès, incursion que le poète devait cependant bien connaître. Cette quête appartient en effet aux débuts du chemin et l’Orphée des Argonautiques d’Apollonios n’a d’autre rôle que de chanter et battre la mesure.
C’est le plus probablement à ce rôle d’initiateur qu’Orphée dut son renom de transmetteur du récit du démembrement de Dionysos qui est à la base des croyances Orphiques sur l’immortalité de l’âme.

Orphée comme initiateur de la première phase du chemin

Ni Homère, ni Hésiode ne mentionnent Orphée. De plus, il ne semble pas figurer dans l’art archaïque. Les plus anciens vases où il est représenté datent de la première moitié du Ve siècle avant J.-C.
Certains auteurs anciens qui considéraient Orphée comme un personnage historique le classaient parmi les poètes mythiques qui précédaient Homère de plusieurs générations et en faisaient un fils d’Apollon.
Parmi ces poètes mythiques figuraient aussi Eumolpos et Philammon.
Eumolpos « celui qui chante et danse bien » ou « un noble chant qui sonne juste » est donc le symbole d’une harmonie juste et vraie aussi bien dans les actes que dans l’expression. Les auteurs tardifs en font un fils de Poséidon et le père de Musée. Il était considéré comme le fondateur des mystères d’Éleusis et le premier prêtre de Déméter et de Dionysos.
Philammon « celui qui aime beaucoup la consécration, le don de soi (ou qui aime le dieu solaire Ammon) » est fils d’Apollon « le dieu de la manifestation de la lumière de Vérité dans la conscience mentale » et de Chioné « l’évolution du rassemblement de la conscience » et fut le père de Thamyris. Il était dans certaines traditions le demi-frère d’Autolycos « celui qui est à lui-même sa propre lumière ».
Selon Phérécyde, c’est Philammon et non Orphée qui accompagnait les Argonautes. Dans cette variante, l’auteur met l’accent à la fois sur la consécration, la manifestation de la lumière psychique et l’effort de rassemblement de la conscience, tandis qu’avec Orphée, il est mis davantage sur le travail d’incarnation, de purifcation et d’ouverture de la conscience.

Si donc Orphée ne figure pas dans les textes fondateurs les plus anciens, il est cependant mentionné dès le VIe siècle av. J.-C. dans les œuvres d’Ibycos comme un grand musicien, poète et chanteur, faisant partie du groupe des Argonautes.
On le retrouve également à Delphes dans la construction datée de la même époque connue sous le nom de Monoptère des Sicyoniens sur laquelle il figure sans ambiguïté comme un Argonaute. À la fin de ce même siècle, le poète Simonidès attribuait à Orphée des dons surnaturels : les oiseaux l’entouraient et des poissons bondissaient hors de l’eau au rythme de sa musique. Apollonios, Bacchylide et Euripide poursuivront dans cette veine « magique », certains même de façon exagérée en faisant participer les arbres et les rochers au cortège.
Pindare au début du Ve siècle av. J.-C. le cite également parmi les Argonautes. Il en fait d’autre part un envoyé d’Apollon et en tant que tel, le père de la musique.

Le mythe initial peut se résumer aux éléments suivants :
Le père d’Orphée était Oiagros (Oéagre), considéré par certains comme le roi de Thrace. Sa mère était la muse Kalliope (Calliope) fille de Zeus et de Mnémosyne. Orphée était réputé pour sa sagesse, ses dons de chanteur et de musicien. Il jouait admirablement de la lyre et de la cithare dont on lui attribuait parfois l’invention et l’on disait même parfois qu’il savait jouer des airs si suaves que les bêtes sauvages le suivaient.
Il prit part à la quête de la Toison d’Or organisée sous la conduite de Jason, évitant par ses chants à bien des Argonautes de succomber à ceux des sirènes. A un autre moment il apaisa les flots déchaînés. Étant le seul « initié » du groupe, il ne ramait pas, mais donnait la cadence. En tant que tel, il initia ses compagnons de voyage, les Argonautes, aux mystères de Samothrace.

Il remplit dans ce mythe le rôle défini par le symbolisme de son nom obtenu avec les lettres structurantes ΡΦ : « le mouvement vrai de l’action de la conscience dans l’homme ». De ce mouvement vrai découle logiquement un « rayonnement ».
Cf. les mots formés sur la racine Φα, Φη, Φω, Φυ, « briller ». Avec le Rho pris dans le sens de l’inversion, on obtient aussi les mots tels ορφνη « l’obscurité, les ténèbres » et ορφανος « celui qui est sans parents ou sans enfants ». Certaines parties du mythe pourraient être interprétées sur cette base, Orphée étant alors celui qui, perdant la foi, se détourne de la lumière.
C’est d’ailleurs la seule caractéristique retenue par Apollonios (au IIIe siècle av. J.-C.) qui le décrit comme le guide spirituel du groupe. Il peut couvrir de sa voix le chant des sirènes et donc lutter contre les formes de séduction les plus dangereuses liées à des « idéalisations », ou bien à l’expression d’un puissant désir de retrouver une connaissance vraie ou un état de conscience harmonisé désormais perdu. (Voir ce qui a été dit au sujet des Sirènes dans l’étude du mythe de la quête de la Toison d’Or.)
Incarnant une double capacité de réceptivité et de transmission, Orphée représente donc à ce stade du chemin la plus haute harmonie dont peut faire preuve le chercheur, dans la quête de l’état où chaque chose est à sa juste place (le non-mélange ou pureté).

Battant la mesure et dispensé de ramer, il marque le temps juste de chaque acte pour son début, sa durée et sa fin. Ainsi, la Vérité se fait connaître à nous par notre capacité croissante à nous accorder avec exactitude au mouvement de la création, dans les petites choses comme dans les grandes. L’obéissance à cette loi du rythme est en fait la véritable maîtrise.

Il est dit aussi qu’il peut apaiser les flots déchaînés : les flots étant ici symbole du monde vital (passions, émotions et sentiments), il représente aussi la capacité du chercheur à faire appel à sa conscience la plus haute pour maîtriser ses mouvements vitaux.
Ayant reçu l’initiation aux mystères de Samothrace, il incite les Argonautes à se faire initier à leur tour : « le soir même, sur l’ordre d’Orphée, ils abordèrent à l’île de l’Atlantide Électra pour connaître, par d’étonnantes initiations, les rites secrets qui leur permettraient de naviguer avec sûreté sur la mer qui glace d’effroi. »

L’île de l’Atlantide Électra est associée par les spécialistes à l’île de Samothrace située au sud de la Thrace, non loin de la côte Troyenne. Les initiations qui y étaient délivrées devaient concerner les plans inférieurs du mental jusqu’à celui du mental illuminé (Électra est la cinquième Pléiade, fille d’Atlas). En effet, bien que très peu de détails sur les rites secrets nous soient parvenus, nous nous appuierons sur le récit d’Apollonios pour situer cet épisode au début de la quête. Nous pouvons alors supposer qu’il s’agit là seulement du premier degré de « l’initiation aux Mystères » ou « muesis » qui donnait le grade de mystes (mot formé sur le verbe μυω « se taire » – qui était une demande impérative faite aux candidats -, ou « fermer les yeux » au sens d’un retournement vers l’intérieur). Le second et plus haut degré de l’initiation « l’epopteia » ou « contemplation » donnait accès au grade d’épopte.
Bien que certains auteurs affirment que les deux degrés pouvaient être obtenus à Samothrace, il est plus probable que l’initiation du second degré ne pouvait être obtenue qu’à Éleusis. Dans ce sanctuaire, le rite de « l’épi de blé » lui était associé : il symbolisait la perfection du travail de Déméter « la mère de l’union » et donc l’achèvement du processus de purification-libération.
Il est en général admis que la contemplation est obtenue lorsque le méditant s’est identifié à l’objet de sa concentration, la méditation étant la pacification et l’ouverture afin de laisser pénétrer l’Absolu et la concentration étant le rassemblement de la conscience afin d’aller vers l’Absolu.

Les facultés qui caractérisent Orphée en tant que « prêtre » des Argonautes sont donc la maîtrise émotionnelle et les premières connaissances initiatiques conduisant au discernement spirituel, à l’exactitude et à l’harmonie.

Orphée est originaire de Thrace, la province de l’ascèse. Apollonios lui donne un père humain Oiagros (Oéagre) « le travail sur la conscience » et un père divin Apollon.
(Selon d’autres auteurs, Oiagros est soit le fils d’Arès « le dieu qui veille au juste renouvellement des formes », soit celui de Piéros « abondance, opulence », soit un fils du roi de Thrace Charops « au regard brillant », soit encore pour les mythographes, un dieu fleuve, c’est-à-dire un mouvement d’évolution de la conscience. Pour Asclépiade, Orphée est seulement le fils d’Apollon.)

Par son père divin Apollon, il est relié aux premières manifestations lumineuses de l’être psychique.
Sa mère est Calliope « une belle voix » (et peut-être aussi « une belle vision »). Hésiode la présente comme étant de loin la plus noble des neuf muses, filles de Zeus et de Mnémosyne. En effet, sa « belle voix » est signe de la parole vraie et donc créatrice. Elle représente la condition nécessaire de la naissance d’Orphée. Les Muses étant filles de Mnémosyne, il s’agit davantage de retrouver la parole vraie que de l’inventer. (Il existe deux groupes de muses : celles qui sont liées à Zeus et qui habitent près de l’Olympe et celles qui sont liées à Apollon. Calliope appartient au premier de ces groupes.)
Le lieu de sa naissance est le mont Pimpléia, le lieu de l’aspiration « qui comble ».
En tant que roi de Thrace, il représente ce qui dirige la quête à ce moment du chemin.

Apollonios prend aussi le prétexte de la présentation d’Orphée pour faire un bref rappel de l’histoire de l’évolution : au commencement, nous dit-il, régnait le grand serpent Ophion et sa femme Eurynomé, symboles de la pénétration de la conscience dans l’homme et d’une évolution où tout se déroulait selon « l’ordre juste », où chaque chose était à sa place. Puis lorsque vint le temps de la croissance de la conscience purement humaine, Kronos les précipita dans l’Océan (dans le flot de l’évolution de la conscience) et ce fut le règne de l’Âge d’or puis de l’enfance de Zeus, la période de l’évolution vitale humaine. Puis advint la montée en puissance de Zeus et sa prise de pouvoir comme dans la cosmogonie traditionnelle.

La seconde phase du chemin : Orphée et Eurydice ou la descente dans l’inconscient corporel

L’histoire d’Orphée descendant au royaume d’Hadès pour en ramener sa femme n’apparaît qu’au début du Ve siècle. Elle illustre une investigation de l’inconscient corporel par un « juste mouvement d’évolution de la conscience ».
C’est en effet entre 550 et 450 av. J.-C. (l’époque des Tragiques Eschyle, Sophocle et Euripide, et aussi de Pindare, Hérodote, Bacchylide et Simonidès) que sont posées les bases du mythe tel qu’il fut rapporté dans tous ses détails beaucoup plus tard par Virgile et Ovide au tournant du millénaire.
Quant au nom de la femme d’Orphée, Eurydice, il n’est pas mentionné avant le IIIe siècle av. J.-C.

A partir du moment où il devint évident que l’évolution spirituelle, dans ses phases les plus avancées, impliquait une exploration de l’inconscient corporel – très longtemps donc après la première expérience de contact avec le Soi ou l’être psychique – le personnage d’Orphée devait être relié d’une manière ou d’une autre au mythe de Déméter et de sa fille Perséphone. C’est en effet cette dernière qui représentait, par ses allers-retours entre l’Hadès et la surface de la terre, la circulation de la conscience entre le conscient et l’inconscient corporel.

Cette évolution du mythe permet de faire le rapprochement avec celui du démembrement de Dionysos dans l’Orphisme. Le héros-dieu, tout d’abord appelé Zagreus, y est le fils de Zeus et de Perséphone, et donc le symbole du travail d’une impulsion issue du supraconscient pour pénétrer l’inconscient.
Dionysos, comme nous venons de le voir, représente « la pénétration du Divin dans l’âme » sur le chemin de la purification/libération.
Le mythe orphique de Dionysos-Zagreus démembré par les Titans puis rappelé à la vie par Zeus ou Apollon, peut alors représenter les phases principales de l’évolution ultime du yoga, sachant qu’il commence au point où le jeune Zagreus est déjà parvenu au niveau du surmental (car dès sa naissance, il manie la foudre de Zeus). À la suite de son démembrement par les Titans, les différentes parties du corps de Zagreus sont bouillies puis brûlées : ainsi est énoncé le processus de purification pour parvenir à la psychisation de l’être puis préparer l’ultime étape de la transformation supramentale. Cela nécessite que chaque partie de l’être, isolée du reste, soit purifiée par l’eau et par le feu afin d’obtenir l’immortalité et la jeunesse éternelle – l’unité dans la diversité et la capacité à se renouveler indéfiniment – avant que le Nouveau Dionysos ne puisse « naître ».

Les différentes approches du mythe de Dionysos, des plus simples le considérant comme le dieu de l’ivresse aux plus élaborées, purent donc donner lieu au long des siècles à des pratiques et des courants spirituels très divers. Se développèrent ainsi des religions dionysiaques officielles avec leurs rites propres, des religions bachiques et une doctrine plus mystique avec sa propre théologie, l’Orphisme. Ce dernier, comprenant de nombreux courants, se rapprochait des « voies de connaissance » et fut réservé, semble-t-il, à une élite spirituelle et intellectuelle qui recherchait une ascèse plus opérative et donc plus stricte.
On se trouve donc en présence de multiples sources qui souvent se mêlent et mériteraient toutes une approche particulière. Nous nous limiterons d’abord à l’étude du mythe épuré sans tenir compte des nombreux développements auquel il donna lieu et en écartant les éléments purement orphiques.

Parmi les Tragiques, Eschyle évoque les manifestations extraordinaires qui entourent Orphée tandis que Sophocle ignore le héros. Quant à Euripide, il mentionne sa descente au royaume d’Hadès, ses liens avec Dionysos, son séjour dans les forêts de l’Olympe et il en fait le fondateur des Mystères.

Dans le Banquet de Platon, Orphée parvint à descendre au royaume souterrain mais il n’y trouva qu’une « ombre » de sa femme qui ne pouvait quitter les lieux : il fut chassé de l’Hadès par les dieux qui lui montrèrent « un fantôme de la femme pour laquelle il y était venu, mais ne la lui donnèrent pas en personne parce qu’il leur parut avoir l’âme faible, chose assez naturelle chez un joueur de cithare ; et qu’il n’avait pas eu, pour son amour, le courage de mourir comme Alceste, mais avait plutôt employé toute son adresse à pénétrer, vivant, chez Hadès. Et voilà sans nul doute la raison pour laquelle ils lui ont imposé une peine et ont fait que la mort lui vint par les femmes ».
Platon, semble-t-il, poursuivait ainsi son dénigrement de ce qu’il considérait comme des fables propres à égarer l’esprit.
L’historien Pausanias au IIe siècle après J.-C. ira encore plus loin dans le déni des capacités d’Orphée, transformant la descente dans l’Hadès en une simple divination : Orphée alla consulter un oracle qui avait l’art d’évoquer les morts et comme il voulait saisir l’ombre d’Eurydice, celle-ci lui échappa et il se tua de désespoir.

Ératosthène au IIIe siècle avant J.-C., selon ce qui nous en parvint indirectement, aurait parlé d’Orphée en ces termes : « après qu’il fut descendu dans l’Hadès à cause de sa femme, voyant quelles sortes de choses s’y trouvaient, il cessa de vénérer Dionysos auquel il devait sa célébrité et estima qu’Hélios était le plus grand des dieux, Hélios qu’il invoquait également sous le nom d’Apollon. »
L’auteur exprime ici un rejet non seulement de l’exploration de l’inconscient corporel devant les difficultés rencontrées aux racines de la vie, mais aussi de la réalisation psychique. Il redonne par l’attitude d’Orphée la primauté à la lumière supramentale (Hélios) qu’il confond avec celle de l’être psychique (Apollon). Il paraît évident que cet auteur n’était pas un initié et avait seulement entrevu le sens profond du mythe.

C’est le poète Moschus au IIIe siècle av. J.-C. qui le premier mentionna le nom d’Eurydice.

Enfin, les versions les plus élaborées du mythe nous ont été transmises par Virgile et Ovide au début de notre ère.
La version la plus sobre est celle d’Ovide :
Orphée, amoureux de sa femme Eurydice, la perdit le jour même des noces quand elle fut mordue au talon par un serpent alors qu’elle se promenait dans les champs. Inconsolable, il décida d’aller la rechercher au royaume des ombres. Il charma si bien de son chant le chien Cerbère que celui-ci le laissa entrer. Puis il demanda à Hadès et Perséphone de « dénouer la trame » du destin d’Eurydice. Les divinités ne purent résister à la prière d’Orphée mais y accédèrent sous une seule condition : il ne devait se retourner sous aucun prétexte tant que durerait le voyage de retour à la lumière.
Alors qu’il cheminait sur un sentier abrupt, obscur et noyé dans un épais brouillard, Orphée, craignant que sa bien-aimée ne lui échappe et impatient de la voir, se retourna. Aussitôt Eurydice fut entraînée en arrière et mourut une seconde fois. Orphée, malgré ses supplications, ne put fléchir les gardiens des enfers et dut retourner à la surface de la terre, inconsolable.

Le mot « enfer » est issu du latin « infernus » et signifie dans ce contexte « lieu d’en bas ». Dans les écritures chrétiennes grecques, le mot « Hadès » est souvent employé à sa place.
La filiation d’Orphée n’a pas changé depuis la version primitive. Oiagros est son père humain, Apollon son père divin. Certains auteurs ne mentionnent que l’un des deux. Sa mère est le plus souvent Calliope, plus rarement une autre muse, Polymnie.
Selon les lettres de son nom, ce héros symbolise le juste mouvement de pénétration de la conscience supérieure dans l’être (ΡΦ). Par sa filiation, il exprime le travail réalisé en vue d’une « virginité de l’existence-conscience » (Oiagros) et/ou l’impulsion donnée par la lumière de l’être psychique (Apollon). Ce travail doit être accompli en vue d’une « expression véridique » (Calliope) qui doit permettre au chercheur de se « ressouvenir » de sa condition divine primordiale (Calliope est fille de Mnémosyne).
C’est un roi de Thrace et donc un mouvement qui dirige la pratique dans la quête.

Dans les versions anciennes, le nom de la femme d’Orphée n’est pas indiqué. La femme d’un héros étant le symbole du but qu’il poursuit, sa disparition implique donc la perte de la vision ou du sens du chemin.
D’ordinaire, lorsque le chercheur rencontre les « nuits » purificatrices accompagnées d’une perte de repères, il s’applique à rester en contact avec son être intérieur en attendant qu’une « lumière » apparaisse. Pour Orphée cependant, il ne s’agit pas d’une descente dans le subconscient (le monde de Poséidon) mais bien d’une plongée dans l’inconscient corporel, le royaume d’Hadès. Cette partie du mythe concerne donc les chercheurs les plus avancés qui sont parvenus au niveau du douzième travail d’Héraclès.
Le mythe d’Orphée couvrirait donc en un certain sens la totalité du chemin, depuis la quête de la Toison d’Or (ou recherche d’une sensibilité affinée) jusqu’à la descente dans la conscience corporelle.

Dès Moschus, les auteurs s’accordent pour nommer le but poursuivi « Eurydice », sans toutefois relier cette héroïne à un arbre généalogique précis.
Le nom Eurydice provient des mots Euru (Ευρυ) « large, vaste » et Diké (Δικη) « la règle impérative » (et/ou « la manière d’être ou d’agir »). L’union d’Orphée et d’Eurydice exprimerait donc que le chercheur suit les « règles impératives » qui gouvernent l’évolution, qu’il aspire à une « juste manière d’agir ».
(Il y a désaccord des experts sur le sens du mot Δικη mais dans le cadre de cette étude, les deux sens sont envisageables dans la mesure où la « juste manière d’agir » est associée à ce moment du chemin à l’obéissance à des règles.)
Mais bientôt Eurydice fut mordue au talon par un serpent. Comme dans toutes les traditions, le serpent symbolise ici l’évolution. La morsure au talon pourrait signifier que le chercheur s’est engagé dans un processus évolutif proche de la matière. Mais elle indique surtout la perte du contact de l’unité. Cette image peut être rapprochée du texte de la Genèse qui exprime la sortie des temps de « l’intuition ».
« L’Eternel Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. » (Genèse 3.14)
Orphée perdant Eurydice, l’aventurier de la conscience est privé des « lois impératives » qui furent son guide jusqu’à ce point. Il doit donc s’aventurer dans les profondeurs de la conscience corporelle, dans les mémoires de l’évolution à la recherche d’un nouveau chemin. Le nom Eurydice ne ferait donc que confirmer le symbolisme de la perte de l’épouse.
Les divinités de ce monde souterrain imposant à Orphée de ne pas se retourner tant qu’il ne serait pas de retour à la lumière, moment où il pourrait alors contempler sa femme, nous pouvons en déduire que durant toute la traversée du yoga dans le corps, le chercheur ne doit pas s’attarder aux règles du passé, ni en chercher de nouvelles tant qu’elles ne lui sont pas communiquées clairement à la conscience. Telle serait la loi imposée par la force qui veille à l’union esprit-matière, Hadès.

Il semblerait que dans certaines versions anciennes, Orphée surmonta l’épreuve faisant « la preuve des enseignements de Dionysos », c’est-à-dire démontrant le bien-fondé à la fois de l’aspiration et de l’abandon au Divin qui apporte en retour une joie extatique.
Mais dans les versions les plus connues, il échoue : le chercheur ne réussit pas à conserver une foi inébranlable en la puissance divine car il aspire à retrouver de « grandes lois ». Il ne peut dépasser son adhésion aux lois prétendument absolues du corps.
Les lois de la transformation ne pourront donc être connues que lorsque le travail sera fait.

La version de Virgile

Le récit de cet auteur mérite qu’on s’y arrête, car non seulement il souligne le fait qu’il s’agit d’une étape très avancée du chemin, mais surtout il met en opposition deux destins : celui d’Orphée qui succomba au manque de foi puis se fit déchiqueter par les femmes de Thrace, et celui d’Aristée qui, ayant intégré le récit dramatique de l’erreur d’Orphée, fit les sacrifices nécessaires et retrouva ses chères abeilles, symboles du travail vers la non-dualité.

Virgile introduit l’histoire d’Orphée par une très longue digression sur l’élevage des abeilles.
Dans cette introduction, la reine y est un roi et la reproduction s’effectue parce que les abeilles « adoptent des vers éclos du sein des fleurs ». Compte tenu du symbolisme des abeilles relié au psychique, ce passage est curieux. En effet, alors que leur élevage était pratiqué depuis des temps immémoriaux, les Anciens ne pouvaient se méprendre sur leur mode de reproduction. Virgile énonce aussi que « l’abeille, secondant les Corybantes, nourrit dans son berceau le jeune roi du ciel (Zeus) » et que chez elle, tout est mis « en commun ».

Puis, ayant indiqué que le peuple dont le Nil inonde les sillons attestait la puissance de l’art de l’élevage des abeilles, il explique comment un innombrable essaim surgissait des entrailles d’un taureau sacrifié selon des règles précises.
Il poursuit alors, avec l’histoire d’Aristée, en ces termes :
Aristée possédait autrefois de nombreuses abeilles qui un jour commencèrent à mourir de faim. Il alla se plaindre à sa mère, la nymphe Cyrène qui résidait au fond du fleuve Penée. Celle-ci lui dit que seul Protée, fils de Poséidon, pourrait résoudre son tourment car il « connaissait le passé, le présent et l’avenir ». Mais Aristée devait prendre garde car Protée changeait sans cesse de forme, prenant tour à tour celles d’un tigre furieux, d’un sanglier énorme, d’un lion, du feu ou d’un torrent mugissant.
Aristée ayant dominé Protée, ce dernier l’informa que son malheur provenait de ce qu’il avait un jour poursuivi Eurydice et que celle-ci se fit piquer par un serpent alors qu’elle s’enfuyait, provoquant le désespoir d’Orphée.
Virgile développe alors la fin de l’histoire d’Orphée de manière très semblable à celle d’Ovide, telle que nous l’avons étudiée ci-dessus. Puis il termine l’histoire d’Aristée ainsi :
Lorsqu’il eut fini son récit, Protée disparût dans la mer.
Cyrène dit alors à son fils qu’il devait apaiser la colère des nymphes, compagnes d’Eurydice, en leur offrant un sacrifice de quatre taureaux et quatre génisses. En outre, il devait sacrifier une brebis noire pour Orphée et une génisse aux mânes d’Eurydice.
Aristée fit ainsi que le lui avait recommandé sa mère et des essaims d’abeilles surgirent des flancs des taureaux.

L’origine d’Aristée n’est pas évoquée par Virgile. Nous avons examiné plus haut dans ce chapitre celle donnée par Pindare lors de l’étude du mythe d’Actéon, le fils qu’il eut d’Autonoé. Aristée « le meilleur » y est un fils d’Apollon « la lumière de l’être psychique » et de la nymphe Cyrène « autorité souveraine », elle-même fille du roi des Lapithes Hypseus « élevé ». Il fut nourri de nectar et d’ambroisie, breuvage et nourriture des dieux qui confèrent l’immortalité (l’accès à la non-dualité) et l’éternelle jeunesse (l’adaptation au mouvement du devenir ou la présence à l’instant). Devenu un « presque dieu », il fut désormais appelé Agreus ou encore Nomios, « l’ordre selon la conscience » où chaque chose est à sa place. Ce dernier nom peut être rapproché d’Eurynomé « un ordre vaste », divinité qui, dans la tradition orphique, régnait sur l’univers avec le grand serpent Ophion avant la prise de pouvoir par les Titans.
Aristée représente donc un chercheur parmi les plus avancés, celui qui est en passe d’imposer à sa nature la souveraineté de la lumière psychique et l’exactitude.
Il est en quelque sorte un clone d’Orphée, étant lui aussi issu d’Apollon et d’une nymphe.
Il excellait dans toutes les activités humaines : il connaissait l’art de soigner (le chercheur possède la connaissance des énergies et sait les manier), celui de prophétiser (il dispose d’une intuition supérieure), les arts de la chasse et de la conduite des troupeaux (il sait orienter ses capacités vers le but recherché et maîtrise parfaitement les disciplines du chemin…), tout comme ceux de la culture des oliviers (… et les procédés de la purification) et de l’élevage des abeilles (et connait l’art de la croissance de l’être psychique qui conduit à la non-dualité).

Les abeilles en effet génèrent le miel qui est symbole d’immortalité, c’est-à-dire de non-dualité. D’où les nombreux symboles qui tournent autour du miel : purification, résurrection, inspiration qui vient de l’au-delà, etc. (Il semblerait que les prêtres et prêtresses d’Éleusis, intermédiaires opératifs du chemin vers la non-dualité, aient été appelés « abeilles ».)

Virgile affirme ensuite que le peuple égyptien (peuple dont le Nil inonde les sillons) démontrait la puissance transformatrice de l’être psychique et connaissait parfaitement les yogas qui favorisaient sa croissance (il attestait la puissance de l’art de l’élevage des abeilles). En particulier, il maîtrisait la consécration – libre de la préoccupation du résultat – des capacités créatrices et réalisatrices du mental lumineux (un innombrable essaim surgissait des entrailles d’un taureau sacrifié selon certaines règles).

Or il advint qu’Aristée voyait ses abeilles mourir de faim : le chercheur perd les moyens de faire grandir son être psychique car il aspire à suivre « la juste manière d’agir » ou plutôt « une règle impérative », une loi évolutive valable pour tous (son malheur provenait en effet de ce qu’il avait un jour poursuivi Eurydice). Car il est toujours prisonnier d’une tendance à suivre des règles connues alors que l’évolution de l’être psychique leur échappe.
Autrement dit, on peut avancer sur le chemin d’une certaine perfection (sainteté et sagesse) tout en « affamant » son être psychique. C’est pourquoi Aristée alla demander la cause de son égarement à sa mère Cyrène, fille du fleuve Penée (celle qui détient l’« autorité souveraine » dans le courant de conscience « qui conduit à la maîtrise »). Or à ce stade, il ne s’agit plus de maîtrise, aussi celle-ci ne put le conseiller et l’envoya chez Protée.

Pour Homère qui le nomme « Protée l’Égyptien », ce dernier est un « vieillard de la mer » tout comme Nérée. C’est aussi un serviteur de Poséidon qui garde les troupeaux de phoques du dieu (dont il est parfois considéré comme le fils). Il est « immortel » selon Homère et « connait les abîmes de toutes mers ».
Il représente dans le subconscient la force qui élabora le plan de Nérée dans la croissance vitale, c’est-à-dire celle qui impulsa l’émergence de la vie hors de la matière. C’est pour cela qu’il veillait sur les troupeaux de phoques, symboles d’un changement de milieu. Comme Nérée, il appartient au plan non-duel de la vie (il est immortel). Rappelons en effet que l’apparition de la vie comme celle du mental sont les résultats conjugués de l’action du Divin agissant par l’intermédiaire des plans supérieurs de l’Esprit et de celle du Divin involué dans la matière s’exprimant sous la forme d’une puissante aspiration issue des plans inférieurs. (Le processus est le même pour l’installation du supramental par l’éveil de l’aspiration dans les cellules. En fait, Mère précise qu’il s’agit d’une sensibilisation ou perméabilisation de la matière aux forces supramentales qui sont toujours présentes.) Le nom Protée (Pro+Τ) implique « la mise en mouvement de la conscience la plus haute » à partir du subconscient le plus profond (les abîmes de toutes mers). C’est à ces profondeurs, à la racine de la vie dans la non-dualité, que le chercheur peut contacter ce qui en lui possède une connaissance totale de son évolution d’âme (Protée connaît le passé, le présent et l’avenir) et peut lui indiquer l’erreur commise sur le chemin.
Cependant, dans ces zones où la vie émergea de la matière et dont le corps conserve la mémoire, les puissances contactées sont sans cesse en mouvement et peuvent être terrifiantes pour qui n’a pas atteint une égalité d’âme suffisante.
(L’attribution de l’épithète « égyptien » par Homère au nom de Protée laisserait entendre que certains initiés de ce peuple étaient parvenus à ce niveau de conscience. Ce que nous avons déjà noté chez Apollonios de Rhodes affirmant que « ce peuple conserva, gravé dans la pierre, les instructions pour le chemin ».)

Après avoir intégré l’histoire d’Orphée, Aristée récupéra des essaims d’abeilles après avoir offert taureaux et génisses en sacrifice (le chercheur ayant dépassé l’erreur qui consiste à vouloir s’appuyer sur des repères, et sous réserve d’avoir consacré ses réalisations et pouvoirs du mental lumineux à la Vérité, retrouve les moyens de faire croître son être psychique).
Ainsi peut-on considérer que l’histoire d’Aristée, qui ne descend pas lui-même dans l’Hadès, prépare celle d’Orphée, celle de la descente dans le corps où il n’y a plus de chemin tracé.

La fin de la vie d’Orphée

Revenu à la surface de la terre, Orphée fuyait tout commerce d’amour avec les femmes bien qu’elles aient été nombreuses à vouloir s’unir à lui. Les Ménades, se sentant méprisées, le lapidèrent et le démembrèrent. Et l’ombre d’Orphée rejoignit celle d’Eurydice.
Selon d’autres versions, après avoir fondé les Mystères d’Éleusis avec Dionysos, il fut tué par les femmes Thraces qui s’estimaient méprisées, soit parce qu’il les tenait à l’écart des Mystères qu’il avait fondés, soit parce qu’il avait persuadé leurs maris de le suivre dans ses courses errantes.
Une autre source voudrait qu’il ait été foudroyé par Zeus irrité des révélations qu’il avait faites concernant les Mystères. Selon une autre source encore, il fut foudroyé à cause du ressentiment d’Aphrodite contre sa mère Calliope.

La fin de la vie d’Orphée ne semble pas avoir été décrite avant Ovide et Virgile.
Les différentes versions de la mort d’Orphée semblent indiquer des conceptions différentes de l’évolution de la quête.
Son refus de toute alliance avec les femmes, après avoir échoué à ramener Eurydice, pourrait exprimer chez le chercheur un refus de toute nouvelle tentative dans la voie de la transformation de la matière (il ne se fixe plus de but).
Son démembrement par les Ménades (qui semble ici une reprise du sort réservé à Dionysos dans le mythe orphique) laisserait entendre que le chercheur refuse la voie de la prise de possession de l’âme par le Divin et doit donc subir une profonde purification avant toute nouvelle percée évolutive.
La variante dans laquelle Orphée est tué par les femmes thraces indiquerait davantage un conflit intérieur. D’une part, sa participation à la fondation des Mystères d’Éleusis aux côtés de Dionysos indique une adhésion à la quête de l’extase selon une voie de consécration et d’aspiration qui doit conduire à la transformation spirituelle. Sa participation à l’établissement des Mystères est en effet cohérente tant pour les petits Mystères, de par sa qualité d’initiateur des Argonautes, que pour les grands Mystères liés quant à eux aux derniers travaux d’Héraclès et à la descente dans le corps. Mais son démembrement par les femmes thraces montre que le chercheur n’est pas encore prêt à abandonner les chemins ascétiques même si une partie de lui-même les « méprise ».

La mort d’Orphée pourrait donc avoir différentes significations, soit la fin d’un manque de foi et l’arrivée d’une lumière nouvelle, soit l’arrêt de « la juste infusion de la conscience dans l’être » en attendant une purification plus complète.

Le mythe Orphique de Zagreus-Dionysos

Le mythe de Zagreus-Dionysos est pour ceux qui l’approchent l’un des plus confus. Du fait des multiples variantes, il est difficile de reconstituer ce qui en était le noyau, d’autant plus qu’il s’est développé sur plus d’un millénaire. Certains lui attribuent une origine crétoise ou phrygienne. Il fut, dit-on, introduit par Onomacrite au VIe siècle av. J.-C dans l’Orphisme où il prit rapidement une place prépondérante.

De même que nous avons écarté de cette étude les cosmogonies orphiques, nous laisserons ici de côté l’aspect du mythe qui fait surgir l’homme de la suie issue des restes calcinés des Titans (foudroyés par Zeus pour avoir tué et démembré Dionysos Zagreus, l’enfant-dieu né de Zeus et Perséphone) car il nous semble relever davantage d’une théologie (ou croyance) tardive.
Mais il semble intéressant de mentionner ici les Dionysiaques, une épopée en quarante-huit chants que nous a laissée le poète Nonnos (Ve siècle après J.-C.). C’est un poème complexe qui reprend un très grand nombre de récits de la mythologie primitive, mais y ajoute différentes histoires, dont la conquête de l’Inde par Dionysos. Il mériterait une étude détaillée, mais nous nous limiterons ici à son évocation de trois Dionysos successifs.

Un jour, Zeus changé en serpent s’unit à Perséphone. De cette union naquit Zagreus. (Selon certains, il devait être « le tout dernier roi parmi les dieux » et recevoir de son père la domination de l’univers.)
Doté de cornes, il monta aussitôt sans aide sur le trône de Zeus et brandit la foudre et l’éclair. Puis Zeus le confia à Apollon et aux Courètes. Héra, jalouse, excita contre le jeune dieu les Titans qui par ruse enduisirent son visage de poudre de gypse. Alors qu’il contemplait dans un miroir ses traits réfléchis et dénaturés, ils le tuèrent et le dépecèrent. (Une autre traduction indique que c’est le visage des Titans qui était recouvert de gypse. D’autres sources racontent qu’ils le divertirent avec des jouets afin d’accomplir leur forfait : une pomme de pin, une toupie, des poupées articulées, de belles pommes d’or apportées du jardin des Hespérides et parfois aussi un rhombe, un miroir et des osselets.)
Il réapparut tout aussitôt sous la forme de Dionysos et prit successivement les formes de Zeus, de Cronos, puis de divers animaux terribles pour échapper aux Titans. Alors Héra hurla de colère et la dernière forme prise par Dionysos, un taureau, s’effondra. Les Titans dépecèrent ce Dionysos-taureau puis en firent bouillir et griller les morceaux. (Chez nombre d’autres auteurs, le mythe se termine ici, Dionysos ayant retrouvé la vie après que ses membres aient été rassemblés par Déméter, Rhéa ou encore Apollon.)
Zeus, ayant compris la ruse des Titans, devint furieux et les enferma dans le Tartare, jetant en outre sa foudre sur leur mère, Gaia la Terre. Brûlant de toutes parts, la Terre souffrait terriblement. Finalement, Zeus prit pitié d’elle et envoya un déluge.

Puis Zeus tomba amoureux de Sémélé, et de leurs amours naquit le second Dionysos dont nous avons parlé précédemment.
Le poète ajoute ici la longue histoire de la conquête de l’Inde dont le roi est Dériadès (« celui qui combat »).
Mais Héra s’irrita vite de la célébrité de Dionysos et demanda à Perséphone d’envoyer contre lui les Érinyes afin de le rendre fou.
Enfin, Gaia demanda aux Géants de tuer Dionysos mais ils furent massacrés. Tandis que la nymphe Aura rivalisait avec Artémis dans un concours de beauté, celle-ci chargea Némésis de faire tomber Dionysos amoureux d’Aura. Dionysos viola la nymphe pendant son sommeil. Elle accoucha de jumeaux  qu’elle essaya de faire manger par un lion, mais ils furent sauvés. Aura fut métamorphosée en source. L’un des enfants, nommé Iacchos, fut confié à Athéna. Dionysos fut enfin accueilli sur l’Olympe.

Nonnos évoque donc trois Dionysos – ou plutôt de deux et de son fils Iacchos -, respectivement issus des unions de Zeus avec Perséphone (Zagreus) et Sémélé (Bacchos), et de Dionysos avec Aura (Iacchos). Ce dernier Dionysos-Iacchos aurait déjà existé dans les temps anciens.

Le premier Dionysos, Zagreus, représente une phase du yoga dans laquelle le chercheur aurait déjà eu un accès au surmental (doté de cornes, il monta aussitôt sans aide sur le trône de Zeus et brandit la foudre et l’éclair) et tente de descendre dans les profondeurs de la conscience corporelle. Ce Zagreus est en effet fils de Zeus et Perséphone. C’est donc le travail des aventuriers de la conscience pour établir l’unité Esprit-Matière.
Mais les puissances à l’origine de la présente création sont beaucoup trop puissantes pour le chercheur à ce moment-là, quel que soit l’angle choisi pour aborder le travail, y compris celui de la puissance de réalisation du mental lumineux (le taureau).
(Les auteurs qui décrivent Zagreus comme le successeur de Zeus – il doit être « le tout dernier roi parmi les dieux » et « recevoir de son père la domination de l’univers » – l’identifient probablement au deuxième enfant qui doit naître de Métis « l’intelligence suprême ».)
La variante dans laquelle Zeus se change en serpent pour s’unir à Perséphone, selon certains en la violentant, confirme qu’il s’agit d’un mouvement qui cherche à accélérer l’évolution et même à la « forcer ».
Zagreus, c’est Agreus + Ζ, « le chasseur divin » (ou peut-être aussi Zeus + agros, le travail de la conscience la plus haute.) Certains en font « un grand chasseur nocturne de bêtes sauvages » pour indiquer un travail de yoga sur le vital des profondeurs.
Malgré la croissance de la lumière de l’être psychique (sous la garde d’Apollon et des Courètes), cette première tentative sera un échec, par manque de purification.
Bien sûr, Héra qui veille au juste déroulement selon la loi de la nature s’oppose à cette percée évolutive, mais elle n’est plus de taille à s’y opposer seule (ce qui n’était pas le cas précédemment avec les autres amantes ou fils de Zeus, telles Io, Héraclès, etc.). Pour « assouvir sa haine », elle doit donc solliciter des puissances supérieures aux dieux, les Titans. Ceux-ci sont les forces du monde de création qui en établissent et gouvernent les lois, et non plus seulement des forces du monde des formes (les dieux de l’Olympe).
Dans la première version dans laquelle c’est le visage de Zagreus qui est enduit de plâtre (visage blanc donc pur), on peut déduire que les forces titanesques ne lui permettent pas de se voir « en vérité » ou bien lui font croire qu’il est parvenu au but.
Dans l’autre traduction dans laquelle ce sont les Titans qui ont le visage enduit, les forces qu’ils représentent semblent ne pas pouvoir s’opposer directement à Zagreus sans être reconnues et donc potentiellement inhibées. C’est pourquoi ils avancent masqués afin d’éviter d’alerter la vigilance de l’aventurier (peut-être aussi veulent-ils faire croire à une direction juste si l’on considère la blancheur du plâtre dont ils sont enduits).

D’autres auteurs expliquent le détournement de la conscience par les « jouets » qui représentent certaines voies du yoga sous divers symboles :
– la pomme de pin pour la connaissance occulte (symbole probable aussi du rhombe).
– es poupées articulées pour la connaissance logique.
– les pommes d’or apportées du jardin des Hespérides pour la connaissance intuitive la plus haute, celle du surmental.
– le miroir pour la totale connaissance de soi.
C’est en mémoire de ces jouets, dit-on, que les rites d’initiation comportaient balle, toupie, rhombe, osselets, pommes, roue et miroir.

Dans la plupart des versions, ses membres sont bouillis puis rôtis, ce qui a été interprété comme un rite d’immortalité et de rajeunissement, c’est-à-dire d’une part de purification des éléments de la nature après les avoir séparés, afin de préparer la non-dualité, et d’autre part d’adaptation au mouvement du devenir (la vie dans l’instant présent). Puis l’un des dieux en « rassemble » les morceaux afin de permettre son accession à la phase suivante.
C’est alors essentiellement le corps qui subit les contraintes purificatrices (la Terre est en feu) avant que le Divin ne modère « Ses ardeurs », Zeus envoyant un déluge.
Ce déluge fut associé par erreur par certains exégètes au déluge de Deucalion. Nonnos note que La demeure du Soleil brillait sur le dos du Lion (que l’âme dominait la personnalité), que Vénus fixait son séjour chez le Taureau de l’Olympe (que l’amour « cohabitait » avec la puissance de réalisation du mental lumineux au niveau surmental), etc. ».

Nonnos introduit à cette étape le « second » Dionysos qui représente le juste processus de purification et de croissance dans la force de l’esprit (en Zeus) pour que le chercheur puisse supporter sans broncher la pénétration en lui des forces divines, ce qui conduit à certaines expériences d’extases.
Ce second Dionysos, Bacchos, indique par les lettres structurantes (Β+ΚΧ) une incarnation de l’extension de la conscience au centre (vers la psychisation de l’être).

Le chercheur violente alors le processus évolutif afin d’apporter un « air nouveau » (Dionysos viole Aura). Apparaît alors le dernier Dionysos, Iacchos, symbole d’un chercheur qui peut alors aborder le travail dans le corps, d’où son surnom de « Dionysos Chtonien ». Le nom Iacchos (Ι+ΚΧ) laisse entendre une ouverture qui se passe à l’intérieur dans la conscience corporelle.