L’ODYSSÉE OU LE RETOUR D’ULYSSE

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L’Odyssée ou le retour d’Ulysse illustre les expériences et réalisations les plus avancées du chemin spirituel connues au temps d’Homère, à savoir la fin de la transformation spirituelle qui suit la transformation psychique, ainsi que le début de la transformation supramentale.

Ulysse et Phoenix en ambassade auprès d'Achille

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Pour pouvoir recevoir la nouvelle conscience sans la déformer, il faut pouvoir se tenir dans la lumière de la Conscience Suprême sans faire d’ombre.
La Mère

Dans la page La guerre de Troie ont été examinés non seulement les évènements de L’Iliade mais aussi les éléments de quatre autres œuvres du Cycle Troyen dont ne nous sont parvenus que des résumés très succincts : Les Chants Cypriens, L’Éthiopide, La Petite Iliade, et Le Sac de Troie. Les trois dernières œuvres de ce même cycle comprenaient Les Retours, L’Odyssée et La Télégonie, mais seule nous est parvenue dans son intégralité L’Odyssée.

Il est donc nécessaire de garder à l’esprit que le « retour » d’Ulysse relaté dans l’Odyssée n’était que l’un des éléments de la poursuite de la quête après le grand renversement du yoga. Avant d’aborder son étude, nous allons donc examiner les « retours » des autres héros à l’aide du peu d’éléments qui nous sont parvenus.

Les retours de Diomède et Nestor

Beaucoup de héros et de combattants achéens eurent à subir la colère d’Athéna lors du retour de Troie suite à une querelle qu’elle suscita entre les deux Atrides, Agamemnon et Ménélas. S’était ensuivi une assemblée durant laquelle Ménélas avait recommandé à tous de quitter Troie dès que possible tandis qu’Agamemnon décidait de retarder son départ afin d’apaiser la déesse par des sacrifices. La moitié des hommes avaient choisi de rester avec lui.
A l’aurore, Nestor, Diomède et Ulysse prirent donc la mer. Arrivés à Ténédos, Ulysse fut envahi par le doute et fit demi-tour avec son équipage.
Ménélas qui était parti de son côté, rejoignit Nestor et Diomède à Lesbos. Sur le conseil des dieux, ils naviguèrent au nord de Chios. Puis ils firent escale en Eubée, à Géraistos. De là, Diomède arriva sain et sauf le quatrième jour à Argos, et Nestor parvint à Pylos quelque temps plus tard.
Ménélas, cependant, suivit une autre route et ne rentra chez lui à Sparte que beaucoup plus tard.

Aucun élément ne nous permet de comprendre la querelle qui opposa les deux Atrides et dans quelle mesure celle-ci influença le départ de Diomède « celui qui se préoccupe de l’union totale en conscience » ou « celui qui est consacré » ainsi que celui de Nestor « l’évolution juste de la rectitude ». Ces deux derniers héros rentrèrent sans encombre par mer dans leurs foyers. Nous n’en savons pas davantage.
La consécration de l’aventurier de la conscience qui cherche l’union avec le Divin, non seulement en l’esprit mais avec la totalité de son être (Diomède), n’est donc ébranlée en aucune façon. Il en est de même avec l’un des fondements essentiels sur lequel s’est appuyé le chercheur depuis le début : la rectitude, l’intégrité ou la sincérité (Nestor).

Le retour de Calchas

Le devin de l’expédition, Calchas, suivit la route de terre en compagnie d’Amphilocos, Léonteus, Podaleirios et Polypoitès. Parvenu à Colophon, il mourut suite à un concours de prophéties dont sortit vainqueur Mopsos, fils d’Apollon et de Manto. En effet, un oracle avait annoncé qu’il mourrait lorsqu’il rencontrerait un devin plus savant que lui.

Rappelons que Calchas « pourpre » représente un état de conscience « hors du temps » car « il connaît le futur, le présent et le passé ». Cet état résulte d’un vital purifié et d’une proximité avec l’être psychique – car ce devin tient son don d’Apollon – qui offrent des capacités de perception par les sens subtils.
Le chercheur qui aborde le nouveau yoga ne peut plus s’appuyer sur les moyens intuitifs et perceptifs qui l’ont soutenu pendant toute la phase du renversement, car ils sont devenus insuffisants pour le yoga du corps. Il doit les remplacer par une perception issue directement de la lumière psychique qui confère l’exactitude sur tous les plans, alliée à une capacité divinatoire résultant d’une grande purification (Mopsos est fils d’Apollon et de Manto, elle-même fille du devin Tirésias qui officie à Thèbes, cité de la « purification »).

Ceux qui accompagnaient Calchas rentrèrent sains et saufs, car ils représentent également des mouvements qui peuvent se poursuivre dans le nouveau yoga :
– Amphilocos « celui qui développe une puissante attention ». Il est le petit-fils du devin Amphiaraos « celui qui s’approche de la perception juste » et d’Ériphyle « une grande qualité de présence ». Il est le fils d’Alcméon « une puissante consécration » qui dirigea la seconde expédition contre Thèbes, celle des Épigones. Sa mère est Manto « celle qui rend des oracles », fille du devin Tirésias.
– Podaleirios « celui qui travaille à purifier dans l’incarnation ». C’est un guérisseur, fils d’Asclépios (Esculape). Il avait soigné Philoctète et s’installa alors comme médecin. Il pratique un yoga de purification qui considère « l’unité » de l’être, (il exerce une médecine holistique), à l’inverse de son frère, Machaon qui, comme chirurgien, travaille en le morcelant (car il est celui qui « tranche »). Ce dernier avait logiquement été tué à Troie par Eurypylos « une vaste porte », le fils de Télèphe « celui qui brille au loin ».
– Polypoitès « de nombreuses réalisations sur le plan de l’esprit », fils de Pirithoos « celui qui expérimente rapidement » et d’une Hippodamie homonyme « la maîtrise du vital ».
– Léonteus « le lion », ici symbole du courage car son père serait Coronos « le couronnement ».
Les trois derniers (ainsi que l’oncle du premier, un Amphilocos homonyme) figurent au nombre des prétendants à la main d’Hélène, dans le groupe des chefs achéens contre Troie et parmi ceux qui se dissimulèrent dans le cheval de bois.

Les retours d’Idoménée, Philoctète, Démophon, Podaleirios et divers autres héros.

Selon l’Odyssée, Idoménée « celui qui désire l’union » revint sans encombre en Crète avec tous ses compagnons.
(Certains disent qu’il en fut chassé dès son arrivée par le tyran Leucos qui avait pris le pouvoir en son absence : « la transparence éclatante » ou « la simplicité » remplace « le désir d’union ». La Crète symbolisant le mouvement vers la consécration active, elle fournit des objectifs au yoga jusqu’à la guerre de Troie : la mère d’Agamemnon était en effet une petite fille de Minos.)

De même, l’Odyssée dit que Philoctète « la volonté de réalisation » revint de Troie sans difficultés.
Ces deux « retours » qui se sont déroulés sans encombre montrent également que les yogas correspondants – l’aspiration et la volonté au service du but – doivent se poursuivre sans transformation dans le nouveau chemin.

Podaleirios devait s’installer selon l’oracle dans un endroit où il ne subirait aucun mal en cas de chute du couvercle du ciel. Il s’établit alors en Chersonèse en un lieu entouré de montagnes : « celui qui rend pure l’incarnation » ne doit pas craindre les bouleversements mentaux s’il parvient à trouver un juste positionnement de sa conscience. Le chercheur fait alors en sorte que son aspiration émane d’un lieu purifié du corps (Chersonèse « une péninsule », une terre ferme entourée de montagnes).
Voir à ce sujet l’Agenda dans lequel Mère explique comment, à ce stade du yoga, c’est le corps lui-même qui aspire, et non plus le mental qui est réduit au silence ou le vital qui est parvenu à une totale égalité.

Certaines sources tardives évoquent le sort de divers autres héros de moindre importance mais nous manquons le plus souvent des éléments nécessaires à une bonne compréhension de leurs histoires.
Ainsi par exemple, celle de Démophon relatée par Apollodore : Démophon aborda chez les Thraces, y fut marié à la fille du roi, puis finit par s’empaler sur sa propre épée après avoir aperçu le contenu d’un coffret que lui avait offert sa femme.
Ou encore celle des Locriens qui devaient apaiser l’Athéna de Troie en envoyant deux vierges qui devaient entretenir le sanctuaire sans jamais approcher la déesse. À leur mort, deux autres devaient les remplacer et ainsi de suite pendant mille ans : cette histoire semblerait dire que la voie troyenne de l’ascension devait être respectée et gardée en sommeil pendant une très longue période jusqu’à ce qu’elle puisse trouver sa juste place dans les yogas du futur.

Le retour de Néoptolème

Pendant la guerre de Troie, Ménélas avait promis sa fille Hermione à Néoptolème, le fils d’Achille, qui reçut également comme part de butin Andromaque, la femme d’Hector, lors du sac de la ville.
Lorsqu’il s’embarqua, certains disent qu’il prit aussi à son bord Énée, le fils de Priam, qui fut libéré plus tard après la mort de Néoptolème. Mais dans les versions classiques, Énée s’échappa pendant le siège de Troie. Apollodore dit que Néoptolème emmena aussi avec lui un autre fils de Priam, Hélénos.

Averti par sa grand-mère, la déesse Thétis, des dangers qui attendaient les Achéens sur mer, Néoptolème retarda son départ pendant deux jours. Puis il prit la voie de terre qui mène en Thessalie en passant par la Thrace. Selon certains, il navigua d’abord un quelque temps.
Il rencontra Ulysse au pays des Cicones. Lorsqu’il arriva au pays des Molosses, il apprit que son grand-père Pélée avait été chassé de Phtie par Acastos, fils de Pélias. Il rendit le royaume à son grand-père et ramena les Myrmidons sains et saufs.
Euripide raconte que Néoptolème eut d’Andromaque un fils, Molossos. Il dit aussi qu’Hélénos, le fils de Priam, fonda sa propre cité après avoir épousé la mère de Néoptolème, Déidaméia.

Beaucoup plus tard, très peu de temps avant le retour d’Ulysse à Ithaque, fut célébré le mariage de Néoptolème avec Hermione. Il fallait en effet attendre Ménélas qui ne revint qu’au bout de huit ou neuf années.

Néoptolème représente, rappelons-le, les combats futurs du « libéré vivant » (en l’esprit) qui travaille dans les mouvements infimes de la conscience, car c’est un Myrmidon. Ces combats doivent s’orienter à terme vers les nouveaux défis de la quête de liberté : en effet, Ménélas « une volonté inébranlable tendue vers le but » avait promis sa fille Hermione « l’évolution juste de la consécration » à Néoptolème « les yogas futurs ».
Selon Euripide, le chercheur devait d’abord travailler à cette « juste évolution de la consécration » dans la poursuite du mouvement impulsé par Agamemnon, à savoir une amélioration de l’homme par le développement de la sincérité, avant que le yoga futur ne le prenne pour objet (Ménélas aurait d’abord promis Hermione en mariage à son cousin Oreste qui était encore un jeune homme avant le départ pour Troie, pour ensuite revenir sur sa décision et la promettre à Néoptolème). Si nous pouvons faire confiance ici à Euripide, il s’agirait là d’une phase intermédiaire du yoga entre la réalisation du libéré vivant et celle du surhomme.

Mais dans une première étape après le renversement, « les nouveaux combats » récupèrent à leur profit la nature ou la puissance du « guerrier » développée par les anciens yogas (Andromaque « l’homme qui combat », femme d’Hector, est prise comme butin par Néoptolème). On pourrait aussi appeler Andromaque « le guerrier de lumière » si ce terme n’était pas déjà diversement connoté, car Hector a œuvré dans le cadre du mental illuminé.
Autrement dit, le nouveau yoga qui doit se développer dans un total abandon à l’Absolu, doit pouvoir se reposer sur la réalisation préalable du « guerrier » qui a conduit à la libération.

Ces nouveaux combats devaient bien évidemment inclure l’évolution future en l’esprit et c’est pourquoi, selon certains, il prit aussi à son bord Énée, le fils de Priam. En effet, cette évolution en l’esprit ne cesse pas avec les réalisations du Divin impersonnel et la libération, car le chercheur doit encore découvrir le Divin personnel au-delà du Soi, le Divin cosmique et les royaumes du supramental.
C’est probablement également la raison de l’embarquement d’Hélénos qui représente le travail vers une plus grande libération (Λ+Ν), celui du travail dans les profondeurs du subconscient et de l’inconscient qui commence au-delà de la maîtrise (Hélénos épousa Déidaméia « celle qui a tué ce qui dompte », la mère de Néoptolème).

Le chercheur est averti par une intuition vraie issue des profondeurs du vital – un instinct, car Thétis est une fille de Nérée « le vieillard de la mer » – que les voies de yoga anciennes (les Achéens sur la voie du « retour » dans leur royaumes respectifs) auraient à subir de nombreux assauts dans le vital avant de rejoindre leur base d’évolution (Néoptolème fut averti par sa grand-mère, la déesse Thétis, des dangers qui attendaient les Achéens sur mer).
La voie nouvelle recommandée est alors celle du corps (la voie de terre) dans laquelle le chercheur s’est déjà engagé, mais par un travail empreint de trop de contraintes (Néoptolème rencontra Ulysse au pays des Cicones « ceux qui travaillent en force » qui étaient alliés aux Troyens lors de la guerre). Ce travail en force fait sans doute référence aux différentes pratiques ascétiques des anciens yogas qui ne sont plus nécessaires dans le nouveau chemin.

Durant la période du grand renversement, le chercheur avait dirigé le travail de pénétration de la conscience dans les profondeurs de l’être par une extrême exigence de pureté, ce que ne demande pas le nouveau yoga (Néoptolème apprit que son grand-père Pélée avait été chassé de Phtie (Φ+Θ) par Acastos « celui qui est très pur », fils de Pélias). Le chercheur en prend conscience lorsque le nouveau yoga fait le bilan du travail effectué pour la liaison esprit-matière, qui se manifeste par la circulation des courants ascendants et descendants (lorsque Néoptolème parvient chez les Molosses).

Le travail sur les mouvements infimes de la conscience peut alors reprendre, guidé par ce qui plonge dans les profondeurs sombres de l’être, sans avoir été affaibli en aucune façon (les Myrmidons rentrent sains et saufs et Pélée remonte sur le trône).
(Selon Euripide, Néoptolème eut d’Andromaque un fils Molossos, ce que l’on pourrait comprendre ainsi : le nouveau yoga s’appuyant sur la réalisation du « guerrier de lumière » permet que commence un travail dans l’équilibre des courants ascendants et descendants. L’hypothèse de ce fils de Néoptolème mentionné par Euripide n’est cohérente que dans la mesure où ce héros est contemporain d’Ulysse à qui ce travail incombe.)

Beaucoup plus tard, lorsque la nouvelle base du yoga sera bien établie (juste avant l’arrivée d’Ulysse à Ithaque, le périple de ce héros étant le dernier des « retours »), le chemin s’orientera vers l’évolution juste de la consécration. Cette consécration est le résultat du travail de « la volonté tendue vers la libération de toute limitation » dans la continuité de l’aspiration (Néoptolème épousera Hermione, fille de Ménélas et d’Hélène, dans la lignée de Tantale). On peut remarquer que le nom Hermione se rapproche, par les lettres structurantes ΡΜ, du nom Hermès, le dieu du surmental, laissant entendre que le chercheur a alors accès à ce plan.
Nous verrons toutefois que le couple Néoptolème-Hermione ne put avoir d’enfant, car ce héros symbolise une phase intermédiaire des nouveaux combats dans les profondeurs du vital. Ces combats se poursuivront ensuite avec le fils du couple Oreste-Hermione, Tisaménos « payer ce qu’on doit », symbole probable du règlement des « karmas » collectifs (selon les empreintes laissées dans le physique).

Le retour de Teucer (Teukros)

Rappelons que Teucer « l’ouverture juste vers les sommets de la conscience » était le fils bâtard de Télamon et de la Troyenne Hésione, et donc le demi-frère du grand Ajax. D’abord de retour chez lui à Salamine, il s’installa ensuite à Chypre.
Pour expliquer son exil, certaines traditions affirment qu’il aurait dû quitter Salamine à la suite du courroux de son père qui lui reprochait d’être rentré sans son demi-frère Ajax, l’héritier de droit.

Comme Ajax, Teucer est natif de Salamine, symbole d’un puissant appel vers la consécration. « L’ouverture juste vers les sommets de la conscience » étant réalisée, elle se réoriente vers la croissance de l’amour, car Chypre (Κυπρις) est l’un des noms d’Aphrodite.

La mort du « petit » Ajax, fils d’Oileus

Le « petit » Ajax représente celui que les traditions nomment « le petit moi » ou la conscience de la personnalité. C’était un fils d’Oileus « la conscience qui œuvre pour se libérer ». Elle est issue du mouvement de captation, c’est-à-dire de l’ego, car le père de ce dernier est Hodoedokos « le voleur ».
Nous avons vu qu’à la fin de la guerre de Troie, le « petit » Ajax avait renversé une statue d’Athéna, faisant preuve d’une légèreté qui avait irrité les Achéens. Comme ceux-ci voulaient le lapider, il avait pris refuge auprès d’un autel de la déesse.

Le « petit » Ajax quitta Troie avec Agamemnon, lors de la seconde vague de départs. Une tempête se leva car les dieux – et surtout Athéna – étaient irrités par son sacrilège. Poséidon poussa son navire contre les hautes roches Gyrées, mais le sauva en lui permettant de se réfugier sur l’une d’elles, malgré la haine qu’Athéna lui portait. Mais comme il se vantait d’avoir réchappé au profond abîme de la mer en dépit des dieux, Poséidon fracassa la partie du rocher sur laquelle il était assis et il se noya. (Selon Lycophron, son cadavre fut rejeté par la mer et Thétis l’ensevelit à Délos.)

A la suite du grand renversement de la guerre de Troie, le processus du « détachement » culmine avec la disparition de l’ego, c’est-à-dire la fin de l’illusion de la séparation (sur les plans du mental et du vital, car ce n’est pas encore réalisé dans le corps).
Dans un premier temps toutefois, le subconscient sauve l’ego pour lui offrir l’occasion de prendre conscience et peut-être même de commencer à traiter les couches les plus superficielles des mouvements répétitifs (qui tournent en rond) enkystés dans le corps (il est poussé par Poséidon vers les roches Gyrées « tournantes »). Ces mouvements font référence aux « habitudes » du corps telles que la faim, la soif, le sommeil, la peur de la maladie dès qu’apparaît le moindre symptôme, etc.
Mais l’ego n’est pas assez humble pour reconnaître la raison qui lui a permis d’échapper aux « abîmes du vital ». Aussi le maître du subconscient décide-t-il que l’ego n’a plus d’utilité dans le processus évolutif (Poséidon fait en sorte qu’il se noie). Toutefois, celui-ci mérite qu’on lui rende les honneurs pour le travail accompli (« l’ego fut une aide, l’ego est l’entrave ») : il est donc enseveli au plus près de ce qui prend la relève, la lumière et le pouvoir d’action de l’être psychique (sur l’île de Délos, lieu de naissance d’Apollon et d’Artémis).
(Selon certains auteurs, Nauplios « celui qui navigue habilement sur le chemin », un fils de Poséidon, aurait aussi joué un rôle dans le naufrage, vengeant ainsi la mort de son fils Palamède « l’intelligence du chemin » : le chercheur ne connaît pas encore la nouvelle direction du yoga après le grand renversement, mais il sait cependant que l’ego n’y a plus sa place).

Le retour d’Énée

La lignée troyenne est reliée sans ambiguïté à la Pléiade Électre qui symbolise le mental illuminé, et exprime l’accomplissement de la libération en l’esprit.
Bien que l’une de ses branches ait été anéantie dans la guerre de Troie par les Achéens sous la conduite Agamemnon, les anciens n’ont, à l’évidence, pas voulu indiquer avec la mort d’Hector et celle de la plupart des enfants de Priam que l’évolution dans l’ascension des plans de conscience ne devait plus être recherchée. C’est seulement « l’erreur troyenne », c’est-à-dire le manque de purification et de consécration, qui fut soulignée.
Aussi, une fois que sera accomplie une plus grande purification qui permettra un « dévoilement » de la divinité dans les profondeurs du vital et du corps par l’union esprit-matière, la voie troyenne doit-elle se poursuivre pour conquérir les plans du mental intuitif et du surmental et émerger enfin dans le supramental.

Même si le chercheur doit tout remettre en question lors du grand retournement, il doit conserver l’une des réalisations majeures obtenues dans la voie de l’ascension dans la partie de l’être parvenue à « l’égalité ». Énée appartient en effet à la lignée d’Assarakos « celui qui n’est pas troublé », frère d’Ilos. Assarakos, symbolise avec les lettres structurantes, « l’évolution juste d’une ouverture de conscience qui se poursuit dans l’équilibre des polarités » (les deux sigmas accolés comme dans le nom Ulysse).
Rappelons qu’Ilos, lui, représente la quête de liberté qui se fourvoie en cherchant ou privilégiant la seule libération en l’esprit et en refusant la matière : Ilos avait fondé Ilion sur la colline de l’erreur (Até). C’est donc cette direction évolutive qui prend fin avec la victoire des Achéens.
La lignée d’Assarakos ne doit donc pas être confondue avec celle d’Ilos et de son fils Laomédon où s’installe le manque de consécration. Elle génère en effet un mouvement « considérant l’homme dans son intégralité », qui lui-même se tourne vers l’Amour : Anchise, fils de Capys (peut-être « celui qui s’ouvre à l’équilibre ») et de Thémisté « la loi de la rectitude », s’unit à Aphrodite, symbole de l’Amour qui ne peut séparer. De cette union naquit Énée, symbole de la Troie future.
Rappelons aussi que le troisième enfant de Tros, Ganymède « celui qui se soucie de la joie », fut enlevé par Zeus sur l’Olympe pour être l’échanson des dieux : à ce stade du yoga, le chercheur a déjà établi une joie inaltérable en son esprit.

Homère, par la bouche de Poséidon, confirme la poursuite de cette voie : le destin d’Énée (« la conscience en évolution » ou « le terrible ») est « d’échapper (au sac de Troie) pour empêcher que, faute de semence, ne périsse la race de Dardanos que le fils de Cronos a aimée plus que tous les enfants issus de lui et de mortelles » et « c’est désormais sa Force Énée qui règnera sur les Troyens et les enfants de ses enfants qui naîtront par la suite ».
En revanche, Homère n’envisageait sûrement pas pour l’avènement de l’Amour une échéance aussi proche que celle chantée par Virgile dans l’Énéide. Nous nous en tiendrons donc ici aux quelques rares indications fournies par les sources grecques archaïques.

La fuite d’Énée est diversement relatée selon les auteurs.
Soit il quitta Troie à la suite du mauvais présage que constituait la mort de Laocoon et de son fils, soit les Achéens lui auraient permis de s’enfuir durant le sac de la ville en raison de sa grande piété. Dans de nombreuses versions, il partit en portant son père Anchise sur son dos et se réfugia sur le mont Ida.
Selon la Petite Iliade, il fut fait prisonnier par les Grecs puis attribué à Néoptolème qui avait aussi reçu l’accord d’Agamemnon pour prendre comme esclave Andromaque, la veuve d’Hector.

Le nom Énée (Αινειας) signifie le plus probablement « le terrible » et avec les lettres structurantes ΙΝ+Ι, « la conscience en évolution ». Fils d’Anchise « celui qui est proche de l’homme » et d’Aphrodite, il symbolise une volonté de faire croître l’amour dans l’incarnation.
Énée est le premier et le seul mortel à qui Aphrodite se soit unie.
On ne peut en effet considérer, à la suite de Pindare, Rhodos « la rose », symbole de l’être psychique, à la fois île et femme, destinée à être l’épouse d’Hélios, c’est-à-dire le moyen du supramental pour développer l’Amour, comme le résultat d’une liaison d’Aphrodite avec un mortel. Les scholies de Pindare le confirment en faisant d’elle une fille d’Aphrodite et de Poséidon, et donc le résultat d’une union entre dieux. De même, le mythe tardif de la liaison de la déesse avec Adonis n’apparaît qu’avec Euripide et ne peut être retenu.

Cet unique amour d’Aphrodite avec un mortel montre que les anciens considéraient comme impossible l’incarnation de l’Amour véritable avant le grand renversement de la guerre de Troie. Lorsque le chercheur ne sépare plus l’esprit de la matière et laisse la Vérité infuser dans les profondeurs de son être, alors cet Amour peut commencer à s’établir en lui.

D’autre part, Énée quitte Troie en portant sur le dos son père Anchise « celui qui est proche de l’homme ». Ceci indique l’imprescriptible solidarité de chacun avec le reste des êtres humains : aucun chercheur, aussi avancé soit-il, ne peut se diviniser seul. Celui qui avance vers l’unité doit porter le fardeau de son humanité.

À l’évidence, la victoire des Achéens et la défaite des Troyens ne constituent donc pas la fin de l’existence ni le déclin de la lignée de Tros. D’autre part, l’orientation juste de la poursuite du chemin doit se révéler là où, après la guerre, s’installera Hélène, la plus belle de toutes les mortelles : c’est auprès de Ménélas puis de leur fille Hermione « l’évolution juste de la consécration dans le mouvement de l’aspiration (proche par homonymie du surmental) ».
Ce n’est donc plus le travail dans les hauteurs de l’esprit qui devra être privilégié et dominer le yoga, même si l’union en l’esprit constitue toujours un passage obligé afin de réaliser une assise solide pour continuer le chemin dans le corps.
C’est la raison pour laquelle les bénéfices des réalisations et les pouvoirs acquis dans cette ascension sont retirés au chercheur. Nous avons vu en effet que les chevaux d’Énée – les pouvoirs vitaux – qui étaient le produit d’un vol de semence, étaient tombés entre les mains des Achéens.

Si donc la réalisation représentée par Énée reste indispensable dans la suite du chemin, elle doit rester en arrière-plan un certain temps, jusqu’à ce que la progression puisse se faire dans l’unité esprit-matière. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre ce qui est rapporté dans un fragment de La Petite Iliade où Énée fut fait prisonnier par les Achéens et embarqué par Néoptolème sur la flotte grecque : la voie dans les hauteurs de l’esprit devait désormais être soumise aux nouveaux combats dans le corps (Énée devient l’esclave de Néoptolème au même titre qu’Andromaque, la veuve d’Hector).

Le poète Stésichore au VIe siècle avant J.-C. ajoute qu’Énée aurait fondé un nouveau royaume avec les débris du peuple troyen en Hespérie. Il laisse ainsi entendre que le chercheur ne peut poursuivre dans cette voie qu’en plongeant dans les racines de la vie (« à l’extrême ouest », en Hespérie).

La correspondance de l’Hespérie « la contrée du soir » avec l’Ouest, et donc avec l’Italie et Rome, a sans doute favorisé le rapprochement fait par les auteurs latins entre les empereurs romains et la lignée troyenne, en l’associant à la prophétie faite par Homère. On peut supposer en effet que Virgile a choisi de mettre en avant la filiation troyenne plutôt qu’achéenne pour privilégier la voie de l’Amour.
Ni la femme d’Énée, nommée Creuse « l’incarnation » par Virgile, ni son fils appelé Ascagne (ou Iule par les Latins) ne jouent un rôle dans la mythologie grecque. Le nom Ascagne pourrait signifier « celui qui ne se protège plus » si toutefois il est permis de l’interpréter à partir de l’écriture grecque.

Le retour et le meurtre d’Agamemnon

Agamemnon laissa partir la première vague des « retours ». Il resta en arrière pour offrir des sacrifices à Athéna afin d’apaiser son courroux provoqué par l’impiété du « petit » Ajax qui avait tenté d’emmener de force Cassandre, ou même de la violer. Puis, comme il s’apprêtait pour le départ, l’ombre d’Achille tenta de dissuader ses équipages de prendre la mer, leur prédisant de grands malheurs. Mais il s’embarqua malgré tout, avec Cassandre comme captive.
La flotte fit une première halte à Ténédos, puis elle subit une tempête près des roches Gyrées où périt le « petit » Ajax, comme nous l’avons vu ci-dessus.
Comme Agamemnon approchait du cap Malée, une bourrasque l’éloigna à nouveau vers la haute mer.
Puis quand un retour sûr fut en vue, il revint chez lui avec ses hommes. Mais Égisthe qui était déjà l’amant de Clytemnestre, guettait son arrivée et le convia traitreusement à dîner. Dès que le repas fut terminé, les hommes d’Égisthe le tuèrent. (Certaines sources indiquent une participation plus directe d’Égisthe ou même de Clytemnestre au meurtre.) Durant le combat, tous les compagnons d’Agamemnon périrent ainsi que les vingt soldats d’Égisthe qui avaient tendu l’embuscade. Celle-ci n’avait pu avoir lieu « qu’en raison de la traîtrise d’une femme maudite ».
(À partir des tragiques, Clytemnestre est davantage impliquée dans le meurtre de son époux, et on la voit souvent munie d’une hache. Dans la pièce d’Eschyle, elle persuada Agamemnon de fouler aux pieds des vêtements de pourpre qu’elle avait déposés sur le chemin du palais, soi-disant pour l’honorer, mais en fait pour le rendre coupable aux yeux des dieux. Puis elle le tua alors qu’il sortait du bain et était empêtré dans ses vêtements.)

Cassandre périt aussi durant le massacre, tuée par Clytemnestre.
Chez la plupart des auteurs, Oreste – le plus jeune fils d’Agamemnon qui était alors un jeune homme ou même encore un adolescent car il était né peu avant la guerre de Troie – fut sauvé par sa nourrice (ou par sa sœur Électre qui le confia à Strophios de Phocide pour qu’il soit élevé avec son propre fils Pylade).
Égisthe monta alors sur le trône de Mycènes et régna pendant sept années.

Lors de la grande bascule, le chercheur avait tenté une dernière fois de forcer le contact avec les hauteurs de l’esprit visionnaire par le biais de ce qui reste encore de son ego (le « petit » Ajax tenta d’emmener Cassandre, celle qui « voit » le futur, ou même de la violer). L’ego veut encore connaître sa destinée au lieu de s’en remettre au Divin. Il avait échappé à la destruction une première fois sous couvert de son yoga (Ajax s’était réfugié près d’un autel d’Athéna en dépit du courroux de la déesse).

Le chercheur est toutefois averti par ce qui a travaillé à l’accomplissement de la libération et au renversement du yoga que ce reste d’ego sera la cause de grandes perturbations (l’ombre d’Achille avertit les équipages des tempêtes à venir). Mais il est encore loin de rejeter ses capacités de perception-vision bien qu’il ne les prenne plus pour but (Agamemnon emmène Cassandre comme captive sur son bateau et celle-ci ne mourra qu’au retour à Mycènes).
Le divin subconscient (Poséidon) permet une dernière fois à ce « petit moi » de se maintenir avant d’y mettre définitivement fin lors d’une tempête intérieure, là où se concrétisent les mouvements tournants qui sont à l’origine de cet ego (Ajax périt près des roches Gyrées « tournantes »).

Puis le chercheur, dans son aspiration à une consécration encore plus totale, est contraint à la patience (Agamemnon est renvoyé en haute mer par une bourrasque).

Le meurtre d’Agamemnon par Égisthe qui régna ensuite sur Mycènes expose deux modalités différentes de l’aspiration, toutes deux tournées vers une volonté d’union dans le cadre de la quête de la juste évolution (Agamemnon et Égisthe, dans la lignée de Tantale, s’unissent tous deux à Clytemnestre, sœur d’Hélène et des Dioscures). Agamemnon exprimerait une puissante volonté transformatrice tandis que son cousin Égisthe, fils de Thyeste « le parfumeur », symboliserait davantage une voie d’union mystique contemplative. Cet épisode relaterait les expériences liées à la théorie exposée dans le chapitre précédent. Dans un premier mouvement, c’est l’accomplissement de « l’égalité » par l’endurance qui, en pratique, éloigne progressivement de l’action (Tandis qu’Agamemnon se bat contre les Troyens, Égisthe resté à Mycènes prend Clytemnestre pour amante). Puis après une longue période passive, c’est le retour au yoga actif, cette fois-ci dans le corps (Oreste venge son père). C’est cette ligne générale d’interprétation que nous suivrons.

Quand la racine de l’ego a été extirpée (avec la mort du « petit Ajax ») et la vraie maîtrise du vital accomplie (l’accomplissement de l’union de Pélops et d’Hippodamie), lorsqu’a été établie une parfaite maîtrise de l’être extérieur et une puissante égalité (Atrée « celui qui ne tremble pas, qui est immobile », et ses sœurs Nikippé « la victoire vitale » et Astydamie « la maîtrise de la personnalité »), c’est-à-dire quand la réalisation psychique est effective, enfin lorsqu’a été éradiquée l’erreur troyenne par un yoga transformateur, c’est une période d’immobilité extatique qui s’impose à l’être (alors qu’il touche au but, Agamemnon est tué par Égisthe « une force tournée vers le haut »).
Ce mouvement de contemplation ou d’abandon absolu entre les mains du Divin dans une totale passivité dure pendant une longue période (Égisthe se maintiendra sur le trône d’Argolide plus de sept années). Il avait déjà commencé à s’établir pendant le grand renversement (Égisthe était déjà l’amant de Clytemnestre). Il se poursuivra tant que l’aspiration ou la volonté transformatrice, ayant généré un appel à « la juste évolution de la sincérité » (dans le corps) ne se sera pas affermie dans la nouvelle direction du yoga (tant que le fils d’Agamemnon, Oreste, n’aura pas acquis la maturité suffisante pour tuer Égisthe).
La participation active d’Égisthe ou même de Clytemnestre dans le meurtre d’Agamemnon ne semble avoir un intérêt que pour la mise en scène des tragédies, de même que les agissements de Clytemnestre indiqués par Eschyle.

La capacité de vision depuis les hauteurs de l’esprit qui était au service de l’ancienne spiritualité disparaît également (Cassandre est tuée par Clytemnestre, en même temps qu’Agamemnon). Chez Homère, Cassandre porte le nom d’Alexandra « celle qui repousse l’homme » : elle était donc la seule réalisation apte à « voir » les conditions du maintien d’une spiritualité qui rejette la vie (elle essayait donc toujours en vain de prévenir des catastrophes qui menaçaient les Troyens).
Certains disent que Cassandre se serait refusée à Apollon après que celui-ci, épris d’elle, lui eut enseigné l’art de la prophétie. Pour la punir, le dieu lui aurait retiré le don d’inspirer confiance lors de ses prédictions : bien que les capacités de « vision » – obtenues dans la quête de l’union avec le Divin en l’esprit – lui aient été données par la lumière psychique, le chercheur refuse tant qu’il est dans cette voie de se reposer définitivement sur la lumière psychique. D’où des « visions » dépourvues d’utilité, qui restent sans écho à l’arrière-plan de la conscience.

Durant cette phase d’union mystique (la période du règne d’Égisthe uni à Clytemnestre), l’orientation juste du nouveau yoga ne se dessine pas encore.
Le mouvement qui aspire à « l’évolution de la sincérité » subit une période de maturation en liaison avec ce qui œuvre au passage de la porte de l’union (dans le corps) (Oreste fut confié à Strophios de Phocide pour qu’il soit élevé avec son propre fils Pylade). Cette quête de sincérité approfondie ou de transparence du corps (Oreste) doit se préciser et se fortifier durant cette période de transition ou plutôt de transformation (la Phocide) par des mouvements répétitifs que nous pouvons assimiler par exemple à la répétition de mantras. Pylade « la porte de l’union » étant le fils de Strophios « celui qui se meut en tournant », c’est en fait cette répétition qui concourt au passage.
Rappelons que la grande découverte ou redécouverte de Mère fut le recours à la répétition de mantras pour transformer le mental des cellules (remplacer leurs obsessions défaitistes par une confiance en l’Absolu).

La vengeance d’Oreste

Homère ne mentionne jamais le meurtre de Clytemnestre par Oreste, seulement celui d’Égisthe.
Rappelons qu’Oreste, le plus jeune fils d’Agamemnon, naquit peu de temps avant la guerre de Troie. Il était donc adolescent ou jeune homme à la fin de la guerre. Pindare affirme même que lors du meurtre d’Agamemnon, Oreste fut sauvé par sa nourrice, ce qui signale son jeune âge.
Égisthe régna sept ou huit années après le meurtre d’Agamemnon.
Oreste vint alors d’Athènes (ou de Phocide) accompagné de son ami Pylade pour venger la mort de son père. Selon certains, il revint pour récupérer son royaume et lorsque les héros passèrent à Delphes, Apollon lui intima l’ordre du meurtre. Selon d’autres, le dieu favorisa son projet ou encore lui donna le moyen de se défendre contre les Érinyes.
Il tua donc Égisthe ainsi que sa propre mère Clytemnestre, et le jour même où il offrait aux gens d’Argos le repas funèbre, Ménélas revint d’Égypte.

Dans les mythes primitifs, Clytemnestre ne semble pas avoir été tuée par Oreste.
Selon Eschyle, c’est Apollon qui le chargea de tuer Égisthe et Clytemnestre et lui demanda de revenir ensuite vers lui pour être purifié.
À son retour, Oreste se heurta aux Érinyes qui interpellèrent Apollon. Ce dernier renvoya les deux parties vers Athéna mais celle-ci refusa d’arbitrer et les renvoya à la décision d’un tribunal athénien. Les parties ayant obtenu un même nombre de voix, Athéna trancha en faveur d’Oreste et calma la fureur des Érinyes en leur assurant qu’elles seraient, dans le nouvel ordre, garantes du châtiment décrété par l’État.
Chez Sophocle, interviennent deux filles d’Agamemnon, la première Chrysothémis ayant pour rôle de mettre en valeur sa sœur Électre.
Apollodore raconte qu’Oreste épousa Hermione dont il eut un fils, Tisaménos.
Selon Pausanias, Érigone (la fille d’Égisthe et de Clytemnestre) lui en donna un autre, un bâtard nommé Penthilos.

La vengeance d’Oreste eut lieu la huitième année du règne d’Égisthe, la veille du retour de Ménélas ou quelques jours auparavant. Cet épisode précède le retour d’Ulysse à Ithaque. (La chronologie est incertaine, le laps de temps entre les retours des deux héros pouvant s’étendre jusqu’à deux ans chez certains auteurs.)
Le mouvement « d’évolution de la sincérité », effet de la « tension » pour la transformation, reprend alors les rênes du yoga en mettant fin à la période d’union mystique (Oreste, fils d’Agamemnon, tue Égisthe et sa propre mère Clytemnestre).
L’être psychique et le supraconscient appuient cette nouvelle orientation (les dieux approuvèrent la vengeance, tout spécialement Apollon « la lumière psychique »).

Lorsqu’elle est mentionnée, la mort de Clytemnestre qui est, comme sa sœur Hélène, un personnage de la lignée du mental intuitif, marquerait alors l’entrée dans le surmental et donc un plus grand accomplissement dans la non-dualité que celui qui avait été marqué par la mort de Castor et des Apharétides, Idas et Lyncée. Les seuls survivants parmi les enfants de Tyndare sont alors Hélène « la poursuite de la libération » et Pollux « le tout à fait doux ».
D’autre part, le matricide étant un rejet, par un travail de yoga, de la réalisation qui l’a généré, il indiquerait ici que « la sagesse la plus haute » ne peut plus constituer le but du nouveau yoga.

Le mouvement « d’évolution de la sincérité » se développe en parallèle avec ce qui travaille au passage d’une nouvelle porte vers l’union (Oreste est élevé avec son ami Pylade).
Cette découverte de l’orientation du nouveau chemin correspond au moment exact où, après une longue « errance », le chercheur est allé puiser dans les profondeurs du subconscient vital aux mémoires de l’évolution (Ménélas revient d’Égypte muni d’une antique connaissance qu’il a recueillie sur les bords du fleuve Egyptos selon les indications de Protée) (voir ci-dessous).

Les crimes de sang dans la famille proche, indiquant un écart hors de la voie juste, impliquent l’intervention des Érinyes, celles qui remettent dans le droit chemin (Ρ+Ν). À ce tournant du yoga qui impose de quitter les chemins balisés, il y a donc nécessairement un crime de sang qui doit recevoir l’aval des dieux. L’histoire d’Eschyle, si l’on admet que ce dernier était un initié malgré ses dires, laisse entendre que certaines puissances du surmental ne sont plus compétentes pour donner un tel aval (ni Apollon, ni Athéna, c’est-à-dire ni la lumière psychique, ni le maître intérieur, ne peuvent ou ne veulent cautionner cette action – « purifier » le héros).
Le chercheur doit donc désormais se diriger selon ses propres perceptions de la Vérité. Ce qui signifie un tâtonnement presque permanent dans ce nouveau yoga du corps. La force qui veille à la croissance sur le chemin est cependant active pour sanctionner ou arbitrer en dernier ressort en faveur du juste mouvement, ce qui équivaut à une « purification » (Athéna trancha en faveur d’Oreste).

Les Érinyes sont nées du sang d’Ouranos (elles sont issues de l’essence de l’Esprit) et demeurent dans l’Érèbe (dans le mouvement de l’incarnation en Vérité). Elles sont donc des symboles de la « conscience exacte », des moyens d’action de la Vérité la plus haute. Elles seront désormais garantes des nécessaires redressements décrétés par le corps du chercheur lui-même dans la nouvelle voie de divinisation de la matière (Athéna calma la fureur des Érinyes en leur assurant qu’elles seraient, dans le nouvel ordre, garantes du châtiment décrété par l’État).

Sophocle insiste dans ses pièces sur le rôle des lois « en or » qui gouvernent la matière (les lois vraies du corps) pour aider à éclairer le chemin, au détriment des lois que l’habitude nous fait considérer comme absolues depuis des millénaires (Chrysothémis met en valeur Électre).

Seules des sources tardives (Apollonios et Pausanias) donnent des indications sur les enfants d’Oreste « l’évolution de l’intégrité ou de la sincérité » et d’Hermione « l’évolution juste de la consécration » :
– Tisaménos « celui qui paye ce qu’il doit » ou « s’acquitte d’une obligation ». Ce personnage fait sans doute référence à la tâche que l’âme s’est fixée dans cette incarnation ou à une résolution de karma. Il s’agirait alors, à ce stade du yoga, du karma collectif humain et non du karma individuel qui a été définitivement dénoué avec la fin de l’ego.
– Penthilos « la liberté par la souffrance ». C’est un fils bâtard d’Oreste « l’évolution de l’intégrité ou de la sincérité » et d’Érigone « ce qui naît avec force » qui nous fait comprendre que le yoga du corps implique la traversée de la souffrance. Non pas une souffrance recherchée en vue de la libération (celle de Penthée « la douleur » qui refusait l’appel de Dionysos « le chemin ensoleillé »), mais la souffrance subie par la nécessité de transformation du corps.

Mentionnons aussi un texte d’Hygin qui donne à Égisthe un fils nommé Alétès tué par Oreste. Ce dernier aurait aussi assassiné sa sœur Érigone si Artémis ne l’avait enlevée pour en faire une prêtresse à Athènes.
Alétès « l’errance » souligne la période d’indécision du chemin durant le règne d’Égisthe. C’est « l’évolution juste de l’intégrité » qui met fin à cette errance, tandis que « ce qui naît avec force » devient l’intermédiaire avec l’esprit dans la poursuite de la quête.

Le retour de Ménélas

Si dans l’Odyssée, Télémaque, le fils d’Achille, s’étonne que Ménélas ait laissé le meurtre d’Agamemnon si longtemps impuni – pendant les sept années du règne d’Égisthe – c’est tout simplement que Ménélas n’était pas encore rentré chez lui à Sparte.
À son départ de Troie, lorsque Ménélas arriva au cap Sounion, il dut endurer la colère d’Apollon qui frappa son pilote Phrontis, fils d’Onétor. Puis, alors qu’il passait le cap Malée, Zeus envoya une tempête qui éparpilla la flotte. Ménélas en conduisit une partie en Crète où nombre de vaisseaux se fracassèrent sur un rocher lisse, mais les hommes survécurent.
Seuls cinq navires parvinrent en Égypte où Ménélas accumula quantité de vivres et d’or. Il erra chez des peuples aux langues étrangères, visitant Chypre, la Phénicie, les Éthiopiens, les Sidoniens, les Érembes et la Libye où les agnelets ont des cornes dès leur naissance et où l’opulence règne. (C’est lors du début de cette errance qu’Agamemnon fut tué.)
Puis sur sa route de retour, il fut retenu faute de vent sur l’île de Pharos au large du delta du Nil. Alors qu’il était bloqué depuis vingt jours et que ses hommes commençaient à manquer de nourriture et à se décourager, son désespoir émut Idothée qui vint le trouver. C’était la fille de Protée l’Égyptien, un vieillard de la mer, infaillible, immortel, qui connaît les abîmes de toute mer, gardien des phoques de Poséidon, les rejetons de la Belle des Mers (Amphitrite). Elle lui conseilla de se saisir du vieillard qui lui indiquerait alors la route du retour, la longueur du chemin et comment naviguer, ainsi que ce qui s’était passé en son manoir pendant son absence.
Elle lui indiqua aussi comment surprendre Protée lorsqu’il sort de l’onde quand le soleil atteint le milieu du ciel. Il va alors se coucher à l’abri d’antres creux, passe en revue et compte cinq par cinq la multitude de phoques qui l’accompagnent, exhalant l’âcre et mortelle odeur des profonds abîmes. Elle avertit aussi le héros que Protée pouvait prendre les formes d’animaux rampants sur terre, d’eau ou de feu au divin flamboiement.
Ménélas et trois de ses compagnons suivirent ses recommandations. Ils se recouvrirent de peaux de phoques, protégés de leur mortelle odeur par un nectar d’ambroisie que leur avait donné Idothée. Ils saisirent le vieillard de force et le maintinrent malgré les formes qu’il prit pour s’échapper : lion, dragon, panthère, porc, eau limpide et arbre. Quand ils l’eurent maîtrisé avec l’aide de la déesse, le vieillard, de guerre lasse, reprit sa forme initiale. Suivant les recommandations d’Idothée, le héros relâcha son étreinte et le questionna.
Protée informa Ménélas qu’il avait été retardé par les dieux parce qu’il avait omis de leur offrir les hécatombes rituelles. Il devait donc retourner aux eaux du fleuve Egyptos qui « viennent des dieux » et sacrifier aux dieux immortels.
Bien qu’endurer à nouveau un voyage dangereux dans les brumes des mers lui pesât, le héros accepta de retourner en Égypte. Avant son départ, le vieillard lui conta le sort du « petit » Ajax, celui d’Agamemnon ainsi que l’errance d’Ulysse.
Et c’est seulement le jour même où Oreste offrait aux gens d’Argos le repas funèbre pour la mort d’Égisthe et de Clytemnestre qu’il revint d’Égypte.

Après la grande bascule, au point le plus avancé de la conscience humaine dans la croissance intérieure (le cap Sounion est le promontoire le plus au sud de la péninsule athénienne), le chercheur ne sait plus comment procéder pour progresser dans le processus de libération (Ménélas perd son pilote). C’est la « lumière » de l’âme (Apollon) qui en est la cause, car le chercheur doit subir des épreuves qui le conduiront vers une connaissance supérieure.

Les premières épreuves concernent uniquement les structures de la personnalité : d’abord une dissociation de ses éléments (l’éparpillement des vaisseaux) puis une destruction de nombre d’entre eux sans aucune perte d’énergie fondamentale (sans toutefois qu’il y eut mort d’homme).
La Crète est la contrée du labyrinthe et du Minotaure, mais surtout celle de Minos, du juste discernement et de la juste consécration.
La confrontation a lieu autour d’un « nœud » essentiel sur lequel le chercheur n’a aucune prise, qu’il n’a pas encore les moyens de dissoudre (les navires se fracassent en Crète, sur un rocher lisse). Mais sa « mise en présence » provoque la fin de nombre de ses structures personnelles (remise en question des structures de la personnalité établies sur des croyances désormais dépassées).

Le cinq étant le nombre lié aux formes, les cinq navires parvenus en Égypte peuvent être considérés comme la structure de base du chercheur, dépouillée de tous ses masques et artifices.
Le chercheur rassemble alors les éléments nécessaires à son futur yoga pour la quête de liberté dans le corps : d’une part ce qui maintiendra en lui l’énergie et d’autre part les outils pour cette quête de liberté (Ménélas accumula en Égypte quantité de vivres et d’or).
Ce voyage en Égypte peut être considéré de deux façons.
Soit en considérant ce pays comme la terre dépositaire de l’ancienne connaissance des temps de l’Intuition. Comme il s’agit ici d’un texte de l’Iliade, il serait fait référence à une période antérieure de plusieurs siècles à sa composition, période qui serait contemporaine de celle des Védas. Ce passage évoquerait alors une plongée occulte dans les Mémoires de l’humanité, sans doute étayée par la compréhension de textes anciens, tels ceux qui furent gravés dans la pierre en ancienne Égypte.
Soit ce voyage peut être interprété avec le seul sens du mot Égypte « Αιγυπτας », « celui qui est conduit par Ptah » et donc « l’aspiration pour le Divin ».

Le chercheur acquiert en outre une vaste compréhension des multiples voies de yoga sous leurs nombreuses formes d’expression, étrangères les unes aux autres (de langues différentes) : voie de l’amour (Chypre), voie du vital spiritualisé s’appuyant sur les forces de la nature que l’on peut associer aux chamanismes au sens large du terme (Phénicie « pourpre », couleur du vital spiritualisé), voie de l’organisation de la Connaissance supérieure (Égypte), vision de ce qui enflamme ou génère le feu intérieur (Éthiopie « la vision de ce qui enflamme »), connaissance du processus d’incarnation (Sidoniens, mot lié à la grenade) et de la plongée dans l’ombre (Erembes « ténébreux »), ainsi que la vérité de la voie du « sacrifice » (qui rend sacré) dès le commencement du processus de purification dans l’incarnation (la Libye où les agnelets ont des cornes dès leur naissance ).
C’est durant cette période que s’opère le transfert du yoga actif vers une union mystique contemplative (Égisthe tue Agamemnon).

Suit un épisode difficile à supporter durant lequel le chercheur, dans sa quête de liberté, ne reçoit plus le soutien des aides divines, les « vents » (Ménélas fut retenu vingt jours faute de vent sur l’île de Pharos). (Cette période est sans doute en rapport avec la source de la dualité.)
Il obtient alors « une vision exacte » issue des profondeurs du vital qui lui indique de creuser plus profond encore, vers ce qu’il y a de plus primitif en lui à l’émergence de la vie hors de la matière (Idothée « celle qui voit en vérité » lui conseille d’aller trouver son père Protée « le premier apparu », « le vieillard de la mer »).

Homère ne met pas en scène ici le personnage de Nérée mais celui de Protée car ces deux dieux ne représentent pas exactement la même chose, bien qu’ils soient tous deux des « vieillards de la mer » protéiformes. Nérée est le premier fils de Pontos, et donc le symbole de l’émergence de la conscience vitale non encore déformée par le mental, et donc source des multiples capacités « vraies » (père des trois mille « belles » Néréides). Protée, dont Homère ne nous indique pas le père, est en revanche une divinité « gardienne », tout comme Cerbère ou encore Ladon, le Serpent des Hespérides. Il veille sur les troupeaux de phoques de Poséidon, c’est-à-dire sur les éléments vitaux qui font la transition entre la vie et le mental, pour nous du domaine du subconscient (c’est un fils de Poséidon). Autrement dit, il veille dans le subconscient sur la mémoire des processus qui ont permis l’émergence de la vie et qui sont à l’origine des formes. C’est pour cela qu’il connaît « les abîmes de toute mer ». Protée est donc le gardien des formes et c’est pour cela qu’il compte les phoques cinq par cinq (cinq est le nombre associé à la forme).
Non déformée par le mental, cette connaissance subconsciente est antérieure à la dualité et donc exacte (Protée est immortel et infaillible). Ce subconscient est extrêmement plastique avec une capacité d’adaptation instantanée. Les formes à travers lesquelles elle parvient à notre conscience changent si rapidement que nous en avons une perception « protéiforme ». Pour comprendre cette image des divinités protéiformes, on peut peut-être se référer aux explications données dans l’Agenda : avant l’irruption du mental dans la vie, l’Inconscient était plastique et le mental l’a rendu agressif, résistant, rigide, dur et obstiné. Et depuis, l’inconscient mental qui s’est organisé, refuse de changer.

Le surnom « Protée l’égyptien » donné par Homère peut s’expliquer de deux façons, comme nous l’avons vu. Soit que les sages égyptiens des temps de l’Intuition aient été les précurseurs de la plongée dans ces abîmes de la conscience vitale, et que le subconscient en ait gardé la mémoire : Protée connait en effet la route du retour, les mesures du chemin et comment naviguer. Mais il peut s’agir plus simplement d’un élément purement symbolique indiquant que Protée est le gardien des formes à l’origine de notre création surmentale (Égyptos est Αιγυπτος « celui qui est conduit par le dieu Ptah », lequel est le grand démiurge de Memphis).

Ce subconscient profond est aussi capable de récupérer des informations d’évènements qui se sont déroulés en d’autres temps et d’autres lieux (Protée informe des évènements qui se sont déroulés dans le manoir de Ménélas pendant son absence).

Toutefois, cette perception des terribles forces et des influences ténébreuses agissant dans les profondeurs de la conscience peut être extrêmement dangereuse pour la santé physique et psychique du chercheur insuffisamment purifié et équanime.
Ce subconscient, gardien des mémoires archaïques des profondeurs de la vie, se manifeste lorsque l’action de la lumière supramentale est à son maximum de puissance (Le vieillard de la mer sort de l’onde quand le soleil atteint le milieu du ciel). Le chercheur ne peut l’aborder que masqué et protégé par une extrême sincérité et absolue soumission au Divin, tout comme Persée ne pouvait affronter de face le regard de la Gorgone, sous peine de folie ou même de mort (le héros doit être protégé par l’ambroisie de la mortelle odeur des profonds abîmes exhalée par les phoques).
(Cette mortelle odeur des abîmes peut sans doute être mise en relation avec « l’odeur de sainteté » – celle de celui qui est parvenu à l’exactitude issue du psychique – qui en est la contrepartie)

Ce gardien des profondeurs, pour dérober sa vraie nature à la conscience du chercheur, se manifeste à lui sous l’apparence de forces variées : celle qui soutient l’ego à sa racine dans la vie (le lion), la puissance évolutive (le dragon), le vital dévoyé (porc), le vital pur (eau limpide), la puissance vitale naturelle (arbre) et peut-être la puissance et la souplesse (la panthère).

Le chercheur est alors « informé » de son erreur qui est d’avoir oublié de rendre grâce (de sacrifier aux dieux) et comprend qu’il doit remonter à nouveau, malgré les difficultés, à la source du courant de conscience issu de la présente création surmentale, c’est-à-dire aux lois qui gouvernent et stabilisent les formes de notre présente humanité (aux eaux du fleuve Egyptos qui « nous viennent des dieux »), et là se soumettre totalement au Divin.
Cette partie du mythe, proche de la fin de l’Odyssée puisqu’elle précède de peu la mort d’Égisthe, aborde la transformation des « formes » (dans lesquelles il faut inclure les fonctionnements) qui sont à la base de la création surmentale actuelle, transformation qui doit précéder l’installation de l’humanité dans le supramental. Il ne s’agit ici que de la prise de conscience de sa possibilité, car elle-même ne sera effective qu’au moment où l’action des forces supramentales sera à son maximum dans l’être (quand le soleil est au zénith). Ce dont le chercheur veut prendre connaissance à ce moment du yoga, c’est le chemin qui mène à une telle transformation, les étapes sur ce chemin et les méthodes à employer (la route du retour, les mesures du chemin et comment naviguer).
Il effectue alors un bilan des derniers évènements majeurs de son yoga : l’extinction de l’ego ou « petit moi » (la mort du « petit Ajax »), le passage d’une phase de puissante tension agissante à une période davantage contemplative (mort d’Agamemnon et montée sur le trône d’Égisthe) ainsi que le tâtonnement dans la progression de l’union esprit-matière (l’errance d’Ulysse).

Le début de la phase suivante correspond au retour à la voie juste dans la dynamique du besoin de progrès (la mort d’Égisthe par Oreste, tous deux appartenant à la lignée de Tantale), lorsque suffisamment d’éléments ont été rassemblés pour la poursuite du chemin vers la libération totale (Ménélas a accumulé des vivres et de l’or pour son retour).

Le lieu où demeurait Hélène pendant la durée des « retours » a fait l’objet de diverses spéculations. Qu’elle fut rentrée à Sparte ou qu’elle ait accompagné Ménélas est pour nous indifférent, le chercheur étant toujours en quête d’une liberté plus grande.
(Seul Euripide affirme qu’elle demeura pendant toute la durée de la guerre en Égypte dans la demeure de Protée où Ménélas la retrouva. C’est seulement son eidolon, son double, qui serait allé à Troie. Si l’on admet cette idée, elle pourrait trouver sa justification dans le fait que le symbole de la poursuite de la libération, Hélène, ne peut en aucun cas s’égarer suite à un manque de consécration.)

La fin de Ménélas et d’Hélène

Ni Hélène, ni Ménélas – le but de la libération de toute limite (ou universalisation) et le travail pour l’accomplir – ne peuvent disparaître, car la libération, après avoir été conquise dans le mental puis dans le vital, doit l’être dans le corps. Si certains auteurs tardifs font accéder ces deux héros aux champs Élysées, leur travail doit nécessairement être poursuivi par d’autres.
Dans le processus de libération-purification, ce sera le dernier « objectif » d’Héraclès, Iole « la libération intégrale » que le héros mourant donne pour épouse à son fils Hyllos « une très grande liberté », ainsi que le travail des autres Héraclides. En pratique, ce sera le travail des descendants de Polynice et du fils d’Achille, Néoptolème « les nouveaux combats » dans les détails du quotidien.
Dans le travail de spiritualisation du mental, le retour de Ménélas coïncide avec les jeux funèbres célébrés pour la mort d’Égisthe, peu de temps avant l’arrivée d’Ulysse à Ithaque. Le travail doit donc se poursuivre par le massacre des prétendants puis « les combats futurs » (Télémaque). Pour des raisons de cohérence générale, concernant le préfixe τηλε, nous avons fait prévaloir un sens d’éloignement temporel alors qu’il signale le plus souvent un éloignement spatial. Télémaque peut donc aussi être compris comme « celui qui est loin du combat », c’est-à-dire celui qui est sorti de la dualité, qui œuvre par intégration et non plus par exclusion. Ou encore comme celui qui « fait le yoga en élargissant sa conscience ».
Le chercheur doit devenir l’égal d’Hermès « le mouvement juste de la consécration », symbole du surmental, et faire en sorte qu’Apollon et Artémis deviennent en lui de plus grands dieux qu’Héphaïstos et Arès.

Le mariage d’Hermione avec Néoptolème puis son union avec Oreste

Nous avons quitté Néoptolème, fils d’Achille, au moment de son retour à Phthie, après qu’il eut remis son grand-père Pélée sur le trône. Andromaque, la veuve d’Hector, lui avait été octroyée comme part de butin.
D’autre part, pendant la guerre, Ménélas lui avait promis sa fille Hermione, s’étant ravisé après l’avoir fiancée à Oreste.
Huit ou neuf années s’écoulèrent avant que ne puisse être célébré le mariage car il fallait attendre le retour de Ménélas qui envoya alors Hermione à Phthie, chez Néoptolème.
Le même jour, Télémaque, fils d’Ulysse, arrivait à Sparte pour consulter Ménélas.
Cela se passait donc très peu de temps avant le retour d’Ulysse à Ithaque.

Les récits de la fin de la vie de Néoptolème sont très divers.
Selon la plupart des auteurs, ce héros trouva la mort à Delphes, soit de la main d’Apollon qui ne lui aurait pas pardonné la profanation de son sanctuaire ou le meurtre de Priam, soit plus généralement de celle de Machaireus. (Selon Virgile, ce fut Oreste le meurtrier.)
Selon Sophocle, après la mort de son mari, Hermione s’enfuit avec Oreste à Sparte où ils se marièrent et eurent un fils, Tisaménos.

Le nouveau yoga commence sur la base des acquis de l’ancien, la libération en l’esprit (Néoptolème prend pour part de butin Andromaque « celle qui combat l’homme ») et une totale maîtrise (il a pris à son bord Hélénos qui épousa Déidaméia « celle qui a tué ce qui dompte », la mère de Néoptolème).
Il se poursuit en parallèle avec l’acquisition des éléments nécessaires à son développement (l’errance de Ménélas et l’accumulation d’or et de vivres).
Simultanément, le chercheur achève le yoga personnel marqué par la fin de l’ego et prépare son entrée dans le yoga du corps (la mort du « petit » Ajax et le périple d’Ulysse).
Cette période dont la durée est difficile à déterminer, se prolonge jusqu’au retour de Ménélas, qui marque comme nous venons de le voir, au-delà de la réalisation psychique, la fin de la période de contemplation active.

Juste avant l’arrivée à Ithaque d’Ulysse, dernier héros à accomplir son « retour », le chemin s’oriente vers l’évolution de l’accomplissement de la spiritualisation du mental, résultat d’une aspiration et d’une volonté vers plus de liberté : Néoptolème « les combats nouveaux » s’unit à Hermione « l’évolution dans le surmental », fille de Ménélas et d’Hélène, dans la lignée de Tantale.

La seule façon de comprendre la mort de Néoptolème est de considérer que « ces nouveaux combats » ne concernent qu’une étape intermédiaire du yoga, avant que ne commence la transformation du corps. Pour certains, c’est Machaireus « celui qui tranche » qui met fin au mouvement.
Et c’est par une union des enfants respectifs d’Agamemnon et de Ménélas – Oreste « le mouvement juste de la sincérité » et Hermione « l’évolution dans le surmental » – que se poursuivrait le yoga (comme résultats d’une puissante aspiration au progrès et d’une détermination sans faille dans le but à atteindre).
(L’interprétation donnée au nom Hermione repose sur sa proximité avec celui d’Hermès, et donc une progression dans le surmental.)
C’est leur fils Tisaménos « celui qui paye ce qu’il doit » ou « s’acquitte d’une obligation » qui représente la tâche que l’âme s’est fixée dans cette incarnation ou le karma collectif à résoudre.

LE RETOUR D’ULYSSE (L’ODYSSÉE)

Les manuscrits de l’Odyssée datent du Moyen-Âge et nous savons peu de choses sur la transmission des textes depuis les temps homériques si ce n’est qu’il y eut le plus probablement une très longue période de transmission orale.
Toutefois, dans la mesure où ces textes reflètent des expériences dans la progression spirituelle sur lesquels tous les grands mystiques s’accordent, quelle que soit leur appartenance religieuse ou culturelle, nous pourrons les considérer comme valides du point de vue qui nous intéresse tant que les expériences se recoupent. Les études sur l’origine du texte et les controverses sur l’auteur (ou les auteurs) sont donc étrangères à notre propos. De même, nous laisserons de côté les discussions concernant le dernier chapitre de l’Odyssée, « la seconde Nekuia », qui, selon certains linguistes, constituerait un ajout au texte initial.

Comme pour l’Iliade, nous avons utilisé de multiples traductions, principalement celle de Médéric Dufour et Jeanne Raison (Garnier-Flammarion) ainsi que celle de Victor Bérard (Les Belles Lettres), en sélectionnant en chacune d’entre elles ce qui nous a semblé le plus exact. En de rares occasions, nous avons eu recours à notre propre traduction lorsque celles dont nous disposions ne correspondaient en rien à l’expérience spirituelle évoquée.

Nous aborderons l’étude selon la progression sur le chemin spirituel et non selon la structure du texte qui obéit à des règles de dramaturgie. Toutefois, lorsque cela ne sera pas incompatible, nous suivrons la division en chants, comme nous l’avons fait pour l’Iliade.

Bien que l’Odyssée décrive une phase très avancée du yoga, ce poème peut sans doute être davantage utile à chacun, quel que soit le chemin déjà parcouru. Nous avons dit en effet que de très nombreux mythes devaient être considérés comme des processus et non comme des étapes à franchir une fois pour toutes, même s’ils en relatent la phase ultime.

Ainsi en est-il par exemple du mythe de Persée qui symbolise la victoire sur la peur et a été situé par les anciens en amont des travaux d’Héraclès. La peur ne peut bien évidemment être vaincue en une seule fois. Le chercheur devra la dépasser dans le mental puis dans le vital et enfin jusque dans ses dernières racines dans le corps. C’est cette ultime étape qui est décrite lorsque le chercheur doit se renseigner auprès des filles de Phorcys, les trois Grées, symboles des rudiments de mémoire et de conscience à l’origine de la vie. Mais les outils donnés par les Nymphes et par Hermès, c’est-à-dire le retrait ou la dés-identification, le calme mental, le renversement des habitudes, etc. peuvent être utiles à tous.
Ainsi en est-il aussi de l’illusion et de bien des obstacles qui se dressent sur la route, tout à la fois gardiens et leviers de l’évolution.

Le franchissement des limites sur chacun des plans conduit le chercheur devant des obstacles de nature similaire dans leur forme et pourtant bien différents dans leur intensité. D’où une apparente identité des processus et des expériences. C’est pour cela que la lecture de l’Agenda de Mère semble à la fois compréhensible pour le chercheur qui a déjà vécu des expériences comparables dans le mental et totalement incompréhensibles parce que Mère les vit et les décrit au niveau du corps.
De même l’Odyssée peut être considérée comme un processus en spirale que le chercheur parcourra à de nombreux niveaux. Ainsi, les épreuves rencontrées sur le plan mental le seront plus tard au niveau vital puis enfin dans le corps.
C’est la raison pour laquelle Apollonios de Rhodes a repris, comme on l’a vu, nombre des épisodes de l’Odyssée en en réduisant l’intensité, car la quête de la Toison d’Or se situe dans les débuts du chemin. Ainsi, Jason ne fit que passer au large de Charybde et Scylla alors qu’Ulysse manqua d’y laisser la vie.

Enfin, on ne doit pas oublier que si la vie et ses difficultés sont les meilleurs maîtres possibles, nombre d’épreuves doivent être surmontées intérieurement sans nécessité de confrontation extérieure. La plongée dans les profondeurs implique en effet de pouvoir affronter « l’ombre » sans aucune extériorisation.

Rappel des filiations d’Ulysse et de Pénélope

Ulysse (Odysseus)

Voir Arbre généalogique 14

Si l’on laisse de côté Héraclès qui incarne la théorie, Ulysse peut être considéré comme le symbole du plus avancé des chercheurs de vérité dans la progression spirituelle décrite par les maîtres de sagesse de la Grèce ancienne.
Il représente celui qui a réalisé la libération en l’esprit (il est devenu libre de la peur, du désir et de l’ego, puisqu’il est « personne » comme le dira Ulysse au Cyclope Polyphème), ainsi que la psychisation de l’être, et qui est également parvenu à un stade avancé dans l’ascension des plans de conscience puisqu’Homère dit de lui que sa pensée l’égale à Zeus.
Le poète explique son nom par sa colère, Odysseus « l’ulcéré », ce que nous avons interprété comme un chercheur « ulcéré » de ne pouvoir agir dans l’exactitude du fait de sa propre imperfection.
Avec les lettres structurantes Δ+ΣΣ, son nom est le symbole du chercheur qui travaille à « l’union des deux courants, l’un ascendant, l’autre descendant, qui unissent l’esprit et la matière ».
Pour toutes ces raisons, Ulysse devrait logiquement avoir des ancêtres à la fois dans la branche de la purification-libération et dans celle de l’ascension des plans de conscience.
Bien que nous l’ayons positionné sur les planches généalogiques dans la lignée de Japet en raison de son ascendance maternelle – même si aucune source à l’exception d’Hygin ne vient confirmer cette ascendance paternelle – nous pencherions davantage pour le situer dans la lignée arcadienne. En effet, Homère cite le nom de son grand-père Arcisios « celui qui tient bon, qui endure », et ce nom peut être rapproché de celui du héros Arcas « une puissance endurante » qui a la même racine. (Arcisios est fils de Zeus pour Ovide qui ne nomme pas sa mère et fils de Céphale et Procris pour Hygin qui est donc le seul auteur à le relier à Déion.) D’autre part, Ulysse est très souvent nommé par Homère « le héros d’endurance ».
Cette endurance correspond dans cette phase avancée du yoga à l’une des qualités essentielles requises de l’aventurier de la conscience : « Endure and you shall conquer (Endure et tu vaincras) » ainsi que le dit Sri Aurobindo.

La signification du nom du père d’Ulysse est incertaine : Laërte pourrait signifier « celui qui rassemble le peuple ou l’armée », c’est-à-dire un engagement total dans le yoga qui doit être complet abandon entre les mains de l’Absolu.
Il signifie aussi « fourmi » ou « guêpe », ce qui évoque les Myrmidons, symboles du travail dans les mouvements infimes de la conscience et d’un yoga pour l’humanité.
Ce nom pourrait aussi dériver de λαω “voir”, qui associerait la réalisation correspondante à l’état de « voyant ».

Si la filiation paternelle est incertaine, la filiation maternelle marque clairement dès Homère une puissante influence du surmental. Le dieu Hermès s’unit à Philonis « celle qui aime l’évolution », fille de Déion (le dernier enfant d’Éole), qui lui donna Autolycos « celui qui est à lui-même sa propre lumière ».
Autolycos s’unit à Amphithéa « tout ce qui concerne le divin intérieur » et engendra une fille Anticlée « l’humilité la plus grande (opposée à l’orgueil spirituel) » et plusieurs fils. Anticlée s’unit à Laërte « l’engagement total de l’être unifié » et lui donna Ulysse (Odysseus).
Par sa filiation, Ulysse, celui qui travaille à réaliser l’unité esprit-matière, est donc le résultat d’une grande « endurance » qui permet un engagement total de l’être, œuvrant dans l’humilité la plus grande.

Sa patrie est Ithaque « un élargissement de la conscience de façon juste, droite ». C’est une petite île rocheuse au large de l’Élide, « abrupte et impraticable aux chevaux », c’est-à-dire le lieu d’un yoga ardu dans le travail de libération (Λ) dans lequel la force vitale ne doit pas intervenir.
Sa montagne la plus élevée est le Nérite « immense, infini » en rapport avec la quête « d’élargissement indéfini de la conscience ».
Elle est entourée d’îles habitées, soit de réalisations bien enracinées : la « libération » (Doulichion « l’arrêt de l’esclavage et donc la liberté »), la nature mentale consacrée (Samé) et la nature vitale purifiée qui a vu l’émergence du psychique (Zante « la forestière » comprend dans son nom Kunthos qui est le mont de l’île de Délos).

Pénélope

Voir Arbre généalogique 13

Pénélope se situe sans ambiguïté dans la lignée royale de Sparte « ce qui est engendré » ou « ce qui surgit », issue de Taygète, le plan du mental intuitif.
La filiation étudiée au chapitre III commence avec Lacédaemon « la divinité qui retentit avec force », c’est-à-dire « le besoin impérieux de la Vérité ». Elle se poursuit avec Amyclas « celui qui doit réaliser l’état sans désir » uni à Diomédée « celle qui a le dessein d’être divine » qui lui donna Kynortès, lui-même père d’Oibalos (deux noms d’origine obscure).
Oibalos s’unit à Gorgophoné « celle qui vainc la peur (qui tue la Gorgone) » laquelle lui donna plusieurs enfants dont Tyndare (nom obscur) et Icarios « l’ouverture vers le juste mouvement de la conscience », père de Pénélope. L’analogie du nom Icarios avec le célèbre Icare (Icarus), le fils de Dédale qui voulait s’élancer vers le supramental (le soleil) par la voie du mental, laisse entendre une aspiration pour dépasser le mental.

Selon Apollodore, la mère de Pénélope est une Naïade, l’une des nombreuses Périboia homonymes représentant « tout ce qui concerne l’incarnation », autrement dit le mouvement pour faire pénétrer l’esprit dans la matière.

Pénélope est donc par son père Icarios la cousine germaine de Castor « une plus grande ouverture à l’intégrité », de Pollux « une très grande douceur » et donc celle qui travaille à réaliser l’équanimité, d’Hélène « l’évolution de la liberté » et de Clytemnestre « la plus grande sagesse ».
Toutefois, dans la période concernée ici, postérieure à la guerre de Troie, seul Pollux « une totale douceur, une compassion infinie » a survécu au combat entre les Dioscures et les Apharétides. Hélène est rentrée à Sparte et Clytemnestre, unie à Égisthe, règne sur Mycènes.

Si l’on considère que son nom a été construit avec Παν+Λ+ οψ, Pénélope représente « la vision d’une liberté plus totale ».
Le sens premier du nom est « sarcelle », un oiseau dont nous ignorons le symbolisme en Grèce ancienne. En Extrême-Orient, il représente la fidélité qui est l’une des qualités majeures de Pénélope.
(On pourrait aussi risquer une interprétation qui serait « la vision de la trame vers la liberté » en rapport avec le voile tissé par cette héroïne, et aussi avec « la trame » de la matière corporelle qu’il faut traverser pour évoluer vers une humanité nouvelle.)

Selon Homère, Pénélope avait une sœur, Iphthimé « celle qui est forte, courageuse », femme d’Eumélos « l’harmonie ». Elle résidait à Phères « l’endurance » : courage, exactitude et endurance sont des qualités indispensables à cette phase du chemin.

Dans toute la suite de cette étude, nous nous réfèrerons à Ulysse comme « le chercheur » en tant que représentant de l’aspect essentiel de la quête – ce qui travaille à réaliser une parfaite transparence pour la circulation des énergies entre l’esprit et la matière – à côté de Ménélas, Nestor, Diomède, Néoptolème, etc.

D’autre part, bien que nous suivions la chronologie du récit, il est important de souligner que nombre de purifications illustrées par les aventures du héros ne s’effectuent pas dans la réalité dans un ordre intangible.

Le départ de Troie et la razzia chez les Cicones : la fin de tout travail « en force » (Chant IX)

La flotte d’Ulysse fit partie du premier contingent quittant Troie. Mais lors de l’escale de Ténédos, Zeus déchaîna le fléau d’une seconde mésentente et Ulysse, se séparant de Ménélas, Nestor et Diomède, retourna vers Agamemnon qui était resté à Troie pour sacrifier aux dieux.
Lorsqu’il prit à nouveau la mer quelque temps plus tard, il aborda en premier lieu au pays des Cicones (Kikones) situé aux pieds de l’Ismaros (une montagne de Thrace) où il se livra au pillage et au meurtre des guerriers. Alors qu’il pressait ses hommes de repartir, ils refusèrent car ils voulaient profiter du vin, des moutons et « des vaches cornues à la démarche torse » qu’ils égorgeaient. Les Cicones ayant appelé leurs voisins à la rescousse, un âpre combat s’engagea et Ulysse perdit six de ses hommes.
Ayant repris la mer, Zeus déchaîna Borée (le vent du Nord) qui les obligea à rejoindre la terre ferme, rompus de fatigue et rongés de chagrin.

La séparation des différentes flottes à Ténédos « ce qui tend vers l’union » est nécessaire pour décrire les progressions du chercheur sous ses différents aspects.
Celle qui est ici considérée illustre la poursuite du yoga au-delà de « l’éveil » et de la « libération » avec la volonté de réaliser l’union esprit-matière.

La première « navigation » du chercheur le conduit à nouveau en Thrace, au pays de l’ascèse, chez les Cicones « ceux qui travaillent en force ». Nous les avons déjà rencontrés lors de l’étude du huitième travail d’Héraclès, Les Juments de Diomède, alors qu’ils se nourrissaient de chair humaine. Ils participèrent également à la guerre de Troie dans le camp troyen, sous la conduite d’Euphémos « celui qui prononce des paroles de bon augure ».
Le chercheur commence donc par s’attaquer aux mouvements de yoga qui « travaillent en force » et se détourne de leurs méthodes tout en récupérant ce qu’ils ont généré de plus intéressant, les buts et les réalisations (il tue les guerriers et s’empare des femmes et des richesses).

Mais certaines parties de lui-même sont encore séduites par les résultats de ces ascèses qui procurent ivresses (ses hommes veulent profiter du vin,…), bénéfices immédiats de la consécration ou encore illuminations intuitives faussées par le mental (…des moutons et des vaches cornues à la démarche torse qu’ils égorgent).
Si l’ascèse en force a été pratiquée pour l’amour du Divin, certains de ses fruits peuvent être mis à profit sans dommage à condition que le chercheur ne cherche pas à en jouir (tout se serait bien passé si Ulysse et ses hommes étaient partis après le partage).

La puissance de ce type d’ascèse se retourne alors contre le chercheur et le conduit à l’inverse du but recherché, à une destruction d’une partie des forces engagées dans le yoga.
Ce mythe s’applique bien évidemment à l’ensemble du chemin, mais il montre ici à quel point peut encore persister un attachement aux résultats jusqu’à une phase extrêmement avancée. Ce ne sont pas bien sûr à ce stade ultime des glorifications aisément perceptibles de l’ego, mais plutôt des attachements subtils à des réalisations passées ou projetées, à des extases sur les plans de l’esprit, à des illuminations faussées par le mental dans leur cheminement jusqu’à la conscience, ou encore à des jouissances que procure le don de soi. À l’extrême, même lorsque le chercheur a dépassé le stade du yoga personnel pour celui de l’humanité, c’est encore une attente de résultat qui entache la pureté de l’action.
À la suite de cette épreuve, le chercheur subit une influence de la force spirituelle qui contraint à l’incarnation de la façon juste : il est obligé alors de se réorienter vers une ascèse exacte (Zeus déchaîna un vent de Borée et les voiles déchiquetées durent être remplacées).

Les mangeurs de Loto : le renoncement aux suavités spirituelles (Chant IX)

Après cette première étape, Ulysse pensait pouvoir revenir à Ithaque. Mais tandis qu’il franchissait le cap Malée (une presqu’île située au sud-est du Péloponnèse), la houle et le vent de Borée lui fermèrent le détroit, puis le port de Cythère. Il erra sur la mer durant neuf jours et le dixième, aborda chez les Lotophages, un peuple qui ne se nourrissait que de Loto (fleur ou fruit). Les autochtones en offrirent aux émissaires envoyés par Ulysse. Dès lors, ceux-ci se refusèrent à rentrer et même à donner des nouvelles. Car quiconque goûte à ces fruits doux comme le miel n’a d’autre désir que demeurer chez ce peuple et remettre à tout jamais la date du retour.
Ulysse dut ramener de force ses hommes tout en pleurs et les mit aux fers à fond de cale. Puis pour éviter que les autres ne succombent aussi, il ordonna le départ.

Le chercheur ayant franchi ce premier cap vers la libération et la consécration, les mouvements du vital et les forces qui conduisent l’ascèse ne lui permettent pas de trouver un havre de paix dans l’Amour, dans le « juste mouvement de l’ouverture psychique » (au-delà du cap Malée, le port de Cythère – nom qui désigne aussi Aphrodite – est fermé au héros).
Après une longue période d’incertitude, il doit résoudre le problème des « suavités » spirituelles. Ceux qui se délectent de ces expériences mystiques, quels que soient les moyens utilisés (transes, méditations, etc.), en sont prisonniers, ne pouvant se détacher des joies qu’elles procurent.
Ces expériences doivent être distinguées des paradis de l’esprit qui seront examinés avec les Sirènes.

Ce risque est suffisamment décrit dans les écrits spirituels pour que l’on ne s’y attarde pas.
À un stade très avancé du yoga, il semblerait que toutes les fuites hors de l’incarnation, y compris hors du corps, ne soient plus permises au chercheur. Mère raconte dans l’Agenda que même la possibilité du recours à la transe dont elle usait pour s’abstraire de la souffrance physique lui a été enlevée. L’aventurier de la conscience doit affronter directement tout ce qui fait obstacle à la Vérité de la matière.

Les Cyclopes : la fin de la fascination pour les pouvoirs de perception-vision issus du subconscient (Chant IX)

Puis Ulysse et ses compagnons arrivèrent au pays des Cyclopes.
Ceux-ci étaient des brutes sans foi ni loi qui accordaient tant de confiance aux Immortels qu’ils ne labouraient ni ne semaient. La terre était si féconde qu’elle leur fournissait tout en abondance. Chez eux, pas d’assemblée qui jugeait ou délibérait. Sans souci l’un de l’autre, chacun dictait sa loi à ses enfants et à ses femmes. Ils n’avaient ni navire ni charpentier. Mais s’ils avaient eu des bateaux, quelle belle ville, que de belles moissons et de vignes éternelles ils auraient.

Au large du port, il y avait une petite île couverte de forêts où les chèvres sauvages se multipliaient sans fin sans être troublées par quiconque.

C’est un dieu qui pilota les douze vaisseaux jusqu’à sa grève où Ulysse les amarra, car la nuit était profonde et brumeuse et ne laissait rien voir.
S’ensuivit le lendemain une chasse à la chèvre si favorable que chaque bateau en hissa neuf à son bord, dix pour celui d’Ulysse. Avec le vin que les héros avaient dérobé aux Cicones, ils festoyèrent toute une journée.

Puis Ulysse partit avec son navire en éclaireur. Il parvint au gîte d’un Cyclope, un homme gigantesque. Une caverne toute proche lui tenait lieu d’étable pour ses troupeaux de brebis et de chèvres. Ulysse avait emporté avec lui des présents, dont un excellent vin offert par un prêtre d’Apollon qu’il avait épargné lors de la razzia chez les Cicones.

Le Cyclope Polyphème étant au pacage avec ses troupeaux, Ulysse et ses compagnons entrèrent dans la caverne remplie de fromages et de jarres de lait, d’agnelets et de chevreaux parqués selon leur âge. Tandis que ses hommes le suppliaient de faire main basse sur ces richesses et de s’enfuir au plus vite, Ulysse refusa, voulant connaître les présents que lui ferait le Cyclope.
Lorsqu’en fin de journée celui-ci arriva avec son troupeau, il fit rentrer les femelles à traire, laissant les mâles dehors, et ferma l’entrée avec un énorme rocher que lui seul pouvait bouger. La traite et la préparation des fromages terminées, il aperçut le héros et son équipage et leur demanda la raison de leur présence.
Ulysse, au nom des dieux et de Zeus l’Hospitalier, lui proposa un échange de présents. Mais le Cyclope ne se souciait pas des dieux, se proclamant bien supérieur à eux. Comme il cherchait à connaître l’emplacement du mouillage du vaisseau de ses hôtes, Ulysse lui mentit, affirmant que ce dernier était détruit.
Polyphème se saisit alors de deux compagnons d’Ulysse, les fracassa sur le sol, les démembra et en fit son souper. De même, la nuit écoulée, il en prit deux autres pour son déjeuner avant de sortir avec ses bêtes en replaçant le rocher derrière lui.

Murissant un plan d’évasion, Ulysse fit tailler et polir par ses hommes un énorme pieu d’olivier dont il durcit la pointe au feu et qu’il cacha sous le fumier. Puis il leur fit part de son plan.

Lorsque Polyphème rentra le soir, il ne laissa aucune bête dehors – ce qui pour Ulysse fut un signe des dieux – et prit à nouveau deux hommes pour son souper. Le héros offrit de son vin au Cyclope qui en redemanda jusqu’à en boire trois outres pleines.
Comme Polyphème demandait à Ulysse son nom, lui promettant un présent d’hospitalité, celui-ci répondit « Personne ». Le Cyclope lui annonça alors qu’il le mangerait le dernier en guise de cadeau, puis il s’endormit sous l’effet de l’ivresse.

Après avoir rougi sa pointe dans le feu, Ulysse et ses compagnons enfoncèrent l’épieu dans l’œil du Cyclope et le firent tourner. Hurlant de douleur, Polyphème l’en retira et appela au secours les autres Cyclopes. Comme ceux-ci demandaient s’il avait été agressé par la ruse ou par la force, il répondit « la ruse » et lorsqu’ils s’enquirent de l’auteur de cette violence, il leur cria « Personne ». Le pensant frappé par Zeus de quelque maladie, les autres Cyclopes s’en allèrent, lui recommandant d’implorer leur père à tous, Poséidon. Ulysse se réjouit de sa ruse, du nom « Personne » qu’il avait trouvé et de son intelligence parfaite.

Polyphème, aveugle, enleva à tâtons le rocher qui fermait la porte et s’installa sur le seuil, tendant les mains pour saisir les prisonniers qui tenteraient de sortir mêlés aux bêtes.
Mais Ulysse inventa une autre ruse. Ayant attaché les béliers trois par trois, il demanda à ses hommes de s’agripper sous le ventre du bélier du milieu, tandis que lui-même sortirait le dernier dissimulé sous la toison du bélier le plus fort.
Aussi, lorsque parut l’Aurore aux doigts de rose, tous purent s’enfuir sains et saufs bien que Polyphème se fut étonné que le plus fort de ses béliers sorte le dernier.

Ayant fait provision de brebis, le héros et ses compagnons embarquèrent sans tarder et se mirent aux rames.
À peine éloigné du rivage, Ulysse héla Polyphème et le railla. De rage, le Cyclope arracha le sommet d’une montagne et le lança dans la mer, générant une vague qui ramena le bateau du héros vers la rive. Les hommes firent force de rames pour s’éloigner et, malgré leurs supplications, Ulysse héla à nouveau le Cyclope, lui révélant son nom véritable et sa lignée.
Polyphème se lamenta alors : un prophète des Cyclopes, Télémos l’Eurymide, lui avait prédit qu’il serait aveuglé par un certain Ulysse, mais il ne s’était pas méfié car il s’attendait à un homme de plus belle stature. Il chercha cependant à gagner l’amitié du héros, lui demandant de revenir vers lui, assurant qu’il obtiendrait ses cadeaux d’hospitalité et que son père Poséidon lui apporterait son aide pour le voyage de retour. Le Cyclope affirma d’autre part que seul ce dieu pourrait, s’il le voulait bien, le guérir de sa blessure. Ulysse lui répondit alors qu’il n’en serait jamais ainsi.

Le Cyclope pria alors son père Poséidon d’empêcher Ulysse de rentrer en ses foyers, ou du moins, de ne permettre son retour que seul, sans ses compagnons, après de terribles épreuves, sur un vaisseau étranger, et pour trouver le malheur au logis. Le dieu coiffé d’azur entendit sa prière.
Polyphème lança alors un énorme rocher et la vague soulevée emporta le bateau vers l’île où était demeurée la flotte d’Ulysse.
Après le partage des moutons enlevés au Cyclope, Ulysse fit le sacrifice d’un agneau à Zeus mais le dieu dédaigna l’offrande, méditant la destruction de ses vaisseaux et la perte de ses compagnons.
Le héros et ses hommes festoyèrent tout un jour et le lendemain reprirent la mer, contents d’échapper à la mort mais pleurant les amis dévorés par le Cyclope.

Les Cyclopes sont des géants d’apparence humaine dotés d’un seul œil au milieu du front, symbole d’une vision élargie et non duelle. Leur nom signifie « vision sphérique » et inclut donc une idée de totalité.
Ils représentent le même pouvoir que celui des Cyclopes de la seconde génération divine, fils de Gaia et d’Ouranos et frères des Titans, mais sur des plans plus denses. Si les derniers représentent l’Omniscience de l’Absolu (leurs frères les Hécatonchires ou Cent-bras étant Son Omnipotence), ceux que rencontre ici Ulysse sont des pouvoirs de vision issus du plus haut subconscient vital agissant avec une grande rapidité dans les niveaux inférieurs proches de la nature (énergies, structures et formes). En effet Polyphème « celui qui rend manifeste ou perceptible beaucoup de choses » est un fils de Poséidon (le dieu qui gouverne le subconscient) et de la nymphe Thoosa « la rapidité ». Les nymphes sont des divinités de la nature dont le sens premier signifie « recouverte ou voilée ». Ce sont donc des énergies qui sont d’ordinaire peu perceptibles aux humains.
Le nom Thoosa inclut un oméga en sus de l’omicron, induisant une rapidité tournée vers la matière. D’autre part, cette nymphe est une fille de Phorcys, le troisième enfant de Pontos qui marque dans l’évolution vitale l’apparition de la dualité dans la conscience – et donc celle de la peur – et les rudiments de la conscience et de la mémoire à la base de la constitution du cerveau animal (Phorcys est le père des Grées, des Gorgones et d’Échidna).
Polyphème, issu de l’alliance Poséidon-Thoosa, caractérise donc l’action du plus haut du subconscient vital agissant à travers une expression très rapide et voilée des énergies proches de la nature. Elle permet de « rendre manifeste de nombreux éléments », tels que l’organisation des énergies qui animent le vivant, les esprits et énergies de la nature, les plans de conscience subliminaux et les forces qui les peuplent, etc.
Ce pouvoir de vision « voilé » doit être clairement distingué de celui de la perception en Vérité dont est dotée Circé, la déesse magicienne, fille d’Hélios « le supramental ». Le second restitue les capacités du chercheur dans leur intégrité après les avoir affinées tandis que le premier détruit ceux qui se laissent fasciner.

Ces Cyclopes sont des géants car cette capacité de perception paraît surhumaine à l’homme ordinaire, révélant des aptitudes qui paraissent miraculeuses et à l’attrait desquelles il est très difficile de ne pas succomber, ne serait-ce que par curiosité ou volonté d’expérimenter.
Toutefois, ces pouvoirs de perception ne rentrent pas dans le cadre d’une juste soumission-consécration au Divin (les Cyclopes se prétendent supérieurs aux dieux).

Lorsqu’ils se manifestent, le chercheur s’appuie exclusivement sur eux à tel point qu’il néglige toute ascèse, en dépit d’un terrain très propice au yoga (les Cyclopes accordaient tant de confiance aux Immortels qu’ils ne labouraient ni ne semaient bien que leur terre fût très riche). Cette attitude ne permet pas le développement du discernement (il n’y a pas d’assemblée qui juge). De plus, le chercheur ne fait aucun effort pour s’ouvrir à d’autres horizons spirituels, se contentant de jouir de ses capacités, alors qu’elles pourraient donner tant de réalisations et de joies s’il s’en donnait les moyens (les Cyclopes n’avaient ni navire ni charpentier, mais s’ils avaient eu des bateaux, que de belles moissons et de vignes éternelles ils auraient).
Enfin, ces pouvoirs de la nature semblent, au chercheur peu averti, bien supérieurs aux pouvoirs de l’esprit (les Cyclopes se disent bien supérieurs aux dieux).

Dans la suite de l’étude de ce mythe, afin de ne pas alourdir le déchiffrage, nous utiliserons le terme « pouvoirs de vision » pour résumer le symbolisme de ces Cyclopes, fils de Poséidon, même si les perceptions concernées couvrent une large gamme dans le domaine des structures énergétiques et des êtres des autres plans.
D’autre part, ils peuvent tout autant représenter une émergence de pouvoirs personnels qu’une confrontation à ceux qui en disposent.

Cette épreuve survient le plus souvent soudainement, sans que le chercheur y soit préparé, conduit « obscurément » par les forces qui dirigent sa quête (le héros est piloté par un dieu par une nuit profonde et brumeuse qui ne laissait rien voir).

Il commence par contacter un lieu « d’aspirations » velléitaires dans le vital qui ne sont ni orientées ni organisées, et dont il ne tire en conséquence aucun profit (une « petite île » couverte de forêts où les chèvres sauvages se multipliaient sans fin sans être troublées par quiconque).
Ces aspirations du vital spiritualisé restent en jachère. Bien qu’à portée de main des pouvoirs de perception-vision, ceux-ci ne peuvent les utiliser (c’est une île séparée de celle des Cyclopes ; ceux-ci, faute d’avoir construit des navires, ne peuvent profiter des chèvres). En revanche, ces aspirations peuvent soutenir les éléments de l’être qui travaillent au yoga – surtout par le mental – par la puissance durable d’aspiration vitale qu’elles apportent (s’ensuivit une chasse à la chèvre si favorable que chaque bateau en hissa neuf à son bord, dix pour celui d’Ulysse). De plus, elles s’accordent parfaitement avec les fruits du travail réalisé en force pour acquérir la joie de l’union (avec le vin que les héros avaient pris aux Cicones, ils festoyèrent toute une journée).

Le chercheur ne veut prendre alors que des risques minimes pour contacter le plus puissant de tous ces pouvoirs de vision (Ulysse ne prend avec lui que douze hommes pour rencontrer Polyphème, le chef des Cyclopes). Ce dernier réside au plus près du corps (dans une caverne) où il conserve ses réalisations et affine méthodiquement sa volonté de service et son aspiration (la caverne est remplie de fromages et de jarres de lait, d’agnelets et de chevreaux parqués selon leur âge).
Mais tout cela n’est finalement généré que pour la seule survie de ces capacités de vision (les seuls bénéficiaires sont les Cyclopes).

Le chercheur cède alors à la curiosité de voir en quoi un juste « échange » avec ces pouvoirs pourrait lui être utile dans sa progression, bien que la partie de l’être qu’il a risqué dans l’aventure ne veuille pas poursuivre plus avant (Ulysse apportait une outre de vin mais voulait connaître les présents que lui ferait en échange le Cyclope, bien que les douze compagnons qu’il avait choisis pour l’accompagner l’aient pressé de rentrer au navire).

Mais dès que le contact est établi avec ces pouvoirs (ou avec ceux qui les manient), il se rend compte qu’il en est prisonnier et qu’ils le dominent puissamment (Ulysse ne peut déplacer la lourde pierre placée devant la porte). Même s’il arrivait à en supprimer la source, il ne pourrait s’échapper : il doit attendre que naisse l’intuition de l’acte juste ainsi qu’une opportunité générée par cela-même qui le tient enfermé, sans se précipiter (même s’il tue le Cyclope en lui transperçant le foie, il restera enfermé dans la caverne dont la porte est obstruée).
D’autre part, il sent que sa curiosité-fascination risque de générer en retour un arrêt du yoga, ce qu’il ne veut à aucun prix (Ulysse mentit au Cyclope, affirmant que son vaisseau était détruit).
Ce « pouvoir de vision »  détruit alors une partie des forces du chercheur consacrées au yoga et s’en nourrit, générant un affaiblissement progressif (Polyphème tua deux compagnons d’Ulysse puis deux autres le lendemain).
Pour se dégager de ce mauvais pas, le chercheur doit user de discernement, mettant à profit à la fois ses capacités intuitives et d’organisation de la conscience, tout en restant attentif aux « signes ». L’arme choisie est une « purification acérée », durcie au feu psychique qui doit frapper au cœur du système (la pointe de l’épieu rougie au feu doit être enfoncée dans l’œil du Cyclope).
Avant même de savoir comment il en réchappera, il prépare l’arme, ce qui déclenche l’aide divine (Polyphème rentre ses béliers dans la caverne).

À la puissance de ces « pouvoirs de vision », le chercheur oppose d’une part des moyens élaborés par la lumière psychique qui procurent l’ivresse divine (les pouvoirs de vision ont été « aveuglés » alors qu’ils étaient endormis sous l’effet du vin du prêtre d’Apollon dont Polyphème redemande), d’autre part l’abdication de soi et une grande humilité. Dans la phase ultime de cette expérience, il s’agit de la disparition de l’ego, et donc de tout mouvement d’appropriation : le chercheur est devenu « personne » et les « pouvoirs » n’ont plus aucune prise sur lui (Polyphème aveuglé ne peut plus « voir » Ulysse et les autres Cyclopes ne peuvent aider Polyphème, ne comprenant pas même ce qui se passe).
À ce moment, le chercheur prend la mesure des bienfaits que lui apporte cette irruption dans « l’impersonnel », la libération en l’esprit (que beaucoup considèrent comme la fin du chemin) (Ulysse se réjouit de sa ruse, du nom « Personne » qu’il avait trouvé et de son intelligence parfaite).
Il doit avoir l’intelligence de se sortir du piège en douceur. Il unit pour un court laps de temps le yoga à cette sensibilité particulière générée par ces pouvoirs eux-mêmes, tout en se défendant soigneusement des relents de fascination qu’ils exercent (Ulysse et ses hommes s’échappent grâce à la toison des béliers, en échappant aux mains de Polyphème qui tentent de les récupérer). Cet épisode doit être rapproché de l’épisode de la Toison d’Or pour une juste compréhension de la sensibilité consciente.

Le chercheur, qui n’est pas convaincu de l’inutilité de ces perceptions particulières, a besoin de les décrédibiliser à ses propres yeux alors qu’il s’en est déjà un peu détaché (Ulysse commence par railler Polyphème alors qu’il en est déjà à bonne distance). En agissant ainsi, il risque à nouveau de tomber sous leur influence (Polyphème arrache la cime d’une montagne et la projette en mer, et une vague les ramène à la terre).
Lorsqu’il s’est suffisamment détaché sans toutefois être à l’abri définitivement, il doit faire comprendre à ces « pouvoirs de vision » que leur rôle est terminé et que ce qui les a écartés du yoga est le travail d’union esprit-matière (Ulysse révèle sa filiation à Polyphème). Bien qu’il ait eu longtemps auparavant la perception de leur disparition, il n’imaginait pas que ce serait le fait d’un yoga « ne payant pas de mine » (Bien que prévenu par un prophète des Cyclopes – Télémos, celui qui prépare « la consécration du futur » – Polyphème ne s’attendait pas à être aveuglé par un nabot, un vaurien, un infirme).

Toutefois, une partie du chercheur voudrait bien encore ressusciter ces perceptions, en tentant de persuader ce qui dirige le yoga qu’elles pourraient participer au chemin avec l’aide de la puissance spirituelle qui gouverne le subconscient (Polyphème tenta de faire revenir Ulysse vers lui, affirmant que son père Poséidon pourrait le guérir de sa blessure et aiderait au retour du héros).
Mais le chercheur ne cède pas et prend la décision de ne plus jamais retourner vers ces pouvoirs (Ulysse refuse toute réconciliation, affirmant même qu’il tuerait volontiers le Cyclope). Ayant succombé à la curiosité, et ne pouvant plus désormais utiliser ces perceptions quelque peu surhumaines, il se met pour la suite du voyage à la merci des puissances du subconscient que le supraconscient ici soutient (Poséidon accède à la requête du Cyclope de beaucoup tourmenter Ulysse, et Zeus dédaigna l’offrande du héros).

Cette dernière partie de l’histoire laisserait entendre que le chercheur aurait pu choisir un chemin plus ensoleillé s’il avait accepté à ce moment-là de renouer avec ses capacités de vision dans un rapport d’égalité et non plus de fascination, dans une parfaite consécration (en acceptant les présents proposés par Polyphème). Cette compréhension n’intervient cependant que beaucoup plus tard (lorsqu’Ulysse fait le récit de ses aventures aux Phéaciens). Il voit alors tout ce que lui a coûté cette attitude qui dissocie encore : tout son être sera vraiment réduit à néant (toute sa flotte sera détruite y compris son propre bateau, et il s’en retournera seul, tous ses compagnons étant morts). Profiter pleinement de l’expérience ne peut donc sans doute intervenir que si le chercheur est exempt de toute fascination, c’est-à-dire délivré de la peur, du désir et de l’ego.

L’île d’Éole : le renoncement à l’utilisation des énergies de vie fondamentales (Chant X)

Ulysse et ses compagnons abordèrent alors l’île d’Éole, cher aux dieux immortels, fils d’Hippotès. C’était une île flottante entourée d’une muraille de bronze indestructible.
Éole vivait en son riche manoir, entouré de ses six fils et six filles mariés entre eux, dans l’opulence et l’harmonie. Un mois durant, il interrogea Ulysse sur ses aventures car il voulait tout connaître. Puis, à la demande du héros, il accepta de l’aider pour faciliter son retour à Ithaque. Il enferma « les routes des vents impétueux » dans un sac qu’il attacha au creux de son navire, car Zeus lui avait donné pouvoir sur les vents : à son gré il les excitait ou les apaisait. Puis il fit souffler un Zéphyr favorable lorsque la flotte reprit la mer.
Le dixième jour de navigation, alors que les côtes d’Ithaque étaient en vue, le héros s’endormit. En effet, neuf jours durant, il n’avait pas voulu déléguer la conduite du navire. Ses compagnons aussitôt ouvrirent le sac, le croyant empli de richesses qu’ils convoitaient. Les vents s’échappèrent alors et ramenèrent les vaisseaux sur l’île d’Éole. Malgré les supplications d’Ulysse, ce dernier les chassa car il n’avait plus le droit de secourir « un homme haï des dieux bienheureux ».
Le héros repris la mer, errant sans guide pendant six jours et six nuits.

Il y a plusieurs « Éole » dans la mythologie qu’il ne faut pas confondre, parmi lesquels deux sont particulièrement importants. Tous se rapportent à une « liberté dans la conscience ».
Le premier que nous avons rencontré est le fils d’Hellen dans la lignée de Japet (celle de l’ascension des plans de conscience). Le lignage de ses enfants décrit les expériences rencontrées dans cette progression (Bellérophon, Nestor, Jason, Ulysse, etc.).
Le second Éole est, dans le présent mythe, le fils d’Hippotès « le maître du vital » ou « le pouvoir sur les forces de vie ». Il symbolise donc la « libération vitale » qui donne la maîtrise sur les énergies de vie. C’est à ce titre qu’il est maître des vents ou « souffles ».
Parmi ceux-ci, il y a les quatre grands vents – Borée, Zéphyr, Notos et Eurus – fils d’Astraios et d’Éos, qui sont des aides divines à l’évolution, au même titre qu’Éosphoros « le porteur de lumière (Lucifer) » (cf. tome 1). Au même titre que les dieux, Éole a pouvoir sur eux.
Il y a aussi les vents mauvais ou pernicieux, le plus souvent cités comme des enfants de Typhon « l’ignorance ». Ils symbolisent « les forces d’opposition » ou « forces adverses » souvent invoquées par les disciples pour justifier leurs difficultés. Dans la dualité, elles sont la contrepartie de ce que nous considérons comme le bon, le beau et le vrai, et sans laquelle ils ne peuvent exister. Dans le yoga, elles offrent les obstacles nécessaires à l’évolution, agissant comme « levier ». Typhon est souvent nommé par ailleurs comme le père des quatre grands monstres, Cerbère, le chien Orthros, l’Hydre de Lerne et la Chimère.

Les vents ou souffles « puissants » dont il s’agit ici sont encore d’une autre nature et c’est l’environnement d’Éole qui nous en donne la clef. Ses douze enfants mariés entre eux évoquent en effet le Qi chinois, assez semblable au Prana indien et peut-être aussi à l’animus grec.
En effet, les « souffles » chinois circulent dans douze méridiens, six yin et six yang qui fonctionnent par couples (poumons/gros intestin, etc.), tout comme ici les enfants d’Éole « maître des souffles ». De plus, il est dit que le Qi préexiste à la dualité, raison pour laquelle « Éole est cher aux dieux immortels ». L’art de la maîtrise des souffles est le Dao Yin ou Qi Gong.
Le siège du gouvernement de ces souffles vitaux est situé dans une « structure » à la frontière du vital, sans ancrage dans le corps (une île flottante). La maîtrise des souffles est donc accessible par un travail à la racine du vital.

En abordant l’île d’Éole, le chercheur est donc parvenu symboliquement au point où il peut obtenir le pouvoir sur ces énergies de vie fondamentales. Cette maîtrise donne par exemple la capacité d’harmoniser la circulation des énergies dans le corps, c’est-à-dire le pouvoir sur la santé et la maladie.
Le chercheur accède ainsi à un état où rien ne peut lui nuire (l’île est entourée d’une muraille de bronze indestructible). Il subit alors un test pour savoir dans quelle mesure il peut conserver cet état pour atteindre sans encombre la prochaine étape (Éole interrogea longuement Ulysse sur son parcours).
Toutefois, s’il veut poursuivre dans la nouvelle direction de yoga, il ne doit pas faire usage de ces pouvoirs. C’est la raison pour laquelle il ne lui est pas permis de céder à leur attrait, même s’ils restent à disposition (Éole enferme « les routes des vents impétueux » à bord du navire).
Les « routes des vents » qui sont fermées, évoquent ici les trajets des méridiens dans lesquels circulent les énergies. Le chercheur ne doit donc plus se préoccuper de la juste circulation de ces énergies, car il s’agit désormais de processus radicalement différents. Le pouvoir sur les énergies de vie est en effet la marque de l’accomplissement des anciens yogas, et doit être ici dépassé.

Mais le chercheur est impatient de parvenir au terme de cette étape marquée par l’incertitude sur le nouveau chemin, tout en étant conscient que certaines parties de son être manquent de transparence et peuvent donc retarder le yoga (Ulysse ne veut pas céder la barre pendant neuf jours et neuf nuits). Il y a donc encore en lui des traces d’ego (illustrées ici par les volontés de prédation de ses compagnons).
Cette impatience entraîne une attitude excessive qui aboutit à un manque de vigilance alors qu’il approche tout près du but (Ulysse s’endormit alors que les côtes étaient en vue).
Les traces d’ego non purifiées tentent alors d’en profiter par ignorance et la facilité qui avait été accordée disparaît. Le chercheur se retrouve à son point de départ et il ne lui est pas donné de nouvelle chance, ayant surestimé sa capacité à maintenir la pointe de sa conscience « éveillée » (Ulysse s’est « endormi » et le vaisseau est ramené par la tempête sur l’île d’Éole).

Autrement dit, le chercheur qui dans sa partie la plus évoluée a eu accès à la non-dualité, peut espérer recevoir des « aides » qui pallient aux manques de purification et lui permettent de parvenir à l’union esprit/matière sans avoir au préalable purifié la totalité de sa nature. Mais cette réalisation ne peut advenir qu’à la condition sine qua non que le plus haut de lui-même ait abandonné toute impatience et tout manque de confiance, et ait adopté une attitude de parfaite consécration où ne persiste aucune volonté de faire par soi-même.
Le chercheur doit donc veiller à ce que son aspiration ne se mue pas en impatience, car celle-ci va à l’encontre du but recherché et du projet divin (Éole n’a plus le droit d’apporter son aide à celui qui est « haï des dieux »).
S’ensuit une longue « errance », pendant six jours et six nuits.

Le pays des Lestrygons ou la frontière de la dualité (Chant X)

Le septième jour, ils abordèrent en pays Lestrygon, au bourg élevé de Lamos, la haute Télépyle. Là, quand un berger rentrait, un autre sortait, et ils se saluaient l’un l’autre. Un homme qui se passerait de sommeil gagnerait double salaire, l’un en faisant paître les bœufs, l’autre en menant les blancs moutons, « car les chemins du jour côtoient ceux de la nuit ».
Une falaise abrupte et circulaire entourait le port, et à son entrée, deux caps allongés se faisaient face, ne laissant entre eux qu’une étroite ouverture. La flotte s’y engagea et s’amarra à l’intérieur du port, mais le navire du héros resta à l’extérieur. Dans ce port, jamais la moindre houle, ni la moindre ride.
Ulysse grimpa sur une hauteur rocheuse d’où nulle trace de travaux de bœufs ni d’hommes n’était visible. Puis il envoya en reconnaissance deux compagnons et un héraut. Ils aperçurent d’abord une Géante, la fille du roi Antiphatès, qui venait puiser à la Source de l’Ours. Puis, sur ses indications, ils se rendirent au manoir royal et furent terrifiés par sa mère aussi haute qu’un mont. Celle-ci appela son mari qui ne pensa dès lors qu’à les tuer et fit de l’un d’eux son dîner. Comme les deux survivants s’enfuyaient, Antiphatès mobilisa son peuple de géants. Par milliers, ils lancèrent des rochers sur les vaisseaux d’Ulysse, détruisant la flotte et tuant les équipages qu’ils harponnèrent et emportèrent pour leur festin.
Ulysse trancha alors vivement les liens qui retenaient son navire resté à l’extérieur de la rade et parvint à s’échapper.

Nous avons déjà rencontré un récit similaire dans le mythe de la Toison d’Or raconté par Apollonios de Rhodes. Il s’agissait alors du chercheur débutant qui avait été induit en erreur par des illusions issues du subconscient qu’il avait fait siennes (les Argonautes devinrent amis avec les Dolions « fourbes », enfants de Poséidon). Il était parvenu cependant à détruire les gardiens du seuil, avant de venir à bout des « illusions » sans toutefois avoir fait aucun travail en ce sens (ils avaient tué les géants agressifs du Mont des Ours, puis ensuite nombre de Dolions qu’ils n’avaient pas reconnu dans la nuit noire). L’histoire montrait que le chemin se construit aussi par l’erreur, en dépit même du chercheur.

Ici, il s’agirait de l’illusion ultime, celle qui est à la source de la dualité et donc de l’incarnation, car celle-ci ne peut exister sans la dualité. C’est seulement le positionnement de la conscience qui doit changer afin de nous permettre d’agir en Vérité.

Le site décrit par Homère doit être étudié en référence au tracé du Caducée d’Hermès, et particulièrement à « la porte des dieux » située au-dessus de la Sephira Daat, la porte la plus haute « Télépyle » (cf. l’annexe sur le Caducée et l’Arbre des Sephiroth). Les deux ailes situées au niveau du « voile » le plus élevé, sur le « gouffre des abîmes », ferment l’entrée des royaumes de l’Absolu, du Sat-Chit-Ananda qui est immobilité totale (deux caps allongés se faisaient face ne laissant entre eux qu’une étroite ouverture). Selon la tradition, celui qui franchit cette porte ne peut revenir dans l’incarnation. C’est la raison pour laquelle Ulysse amarra son vaisseau à l’extérieur du port.
Les noms du pays, de la ville et de son roi sont peu clairs. Ce sont les symboles de la forme ultime et du dernier gardien du seuil et nous semblent en rapport avec la dualité.

La falaise abrupte et circulaire qui entoure le port marque la limite avec les mondes non manifestés de l’existence négative, appelés Ain (le néant), Ain Soph (l’espace infini) Ain Soph Aur (la lumière infinie) les voiles de l’existence négative. Dans le port, tout est immobilité absolue et plus aucune évolution ne peut s’y produire (dans le port, jamais la moindre houle, ni la moindre ride, et depuis les hauteurs, nulle trace de travaux de bœufs ni d’hommes n’était visible).
Les courants de force situés en Daat, là où se situent les têtes des deux serpents, non seulement sont inversés, mais aussi alternativement prépondérants dans un fonctionnement harmonieux (quand un berger rentrait, un autre sortait, et ils se saluaient l’un l’autre). Cette alternance est à l’origine de tous les cycles, depuis les grandes respirations cosmiques jusqu’aux rythmes biologiques.

Lorsque le chercheur est parvenu à un total éveil, il peut jouir à la fois des deux mouvements, celui de la force divine agissant dans la manifestation et celui de l’immobilité absolue dans la parfaite consécration (un homme qui se passerait de sommeil gagnerait double salaire, l’un en faisant paître les bœufs, l’autre en menant les blancs moutons). Car en ce lieu, les forces qui plongent dans la nescience et l’inconscience de la matière côtoient celles qui retournent vers la lumière de Vérité (car les chemins du jour côtoient ceux de la nuit). Et les deux courants, lorsqu’ils agissent dans des mondes de plus en plus denses, font grandir à égalité le feu intérieur, selon la phrase du Rig Véda « La Nuit et le Jour allaitent tous deux l’Enfant divin ».

Le chercheur aborde cette frontière avec des éléments qui ne peuvent subsister en tant que dualité (des deux compagnons envoyés comme émissaires, un seul revint). Le héraut n’est mentionné ici qu’en tant qu’informateur de la conscience.

L’ultime gardien du seuil se manifeste tout d’abord par une gigantesque force réalisatrice qui puise l’énergie à une source puissante (une Géante, la fille d’Antiphatès, qui venait puiser à la Source de l’Ours). L’ours évoque à la fois la puissance, l’adaptabilité et la transparence (des ours accompagnent parfois Artémis), qui sont des réalisations nécessaires au chercheur qui veut obtenir l’union ultime, parvenir à l’immortalité dans l’incarnation et donc poursuivre le yoga dans le corps. (Rappelons que l’ours est l’animal de référence de la lignée royale d’Arcadie, celle d’Arcas « l’ours ».)
Antiphatès et son peuple sont les représentants de forces terrifiantes, des « Géants », dont le chercheur peut voir en lui le jeu à ce moment-là. Afin de parvenir à la transformation corporelle (la divinisation), le chercheur doit endurer une destruction quasi systématique de tous ses appuis, de toutes les formes de son yoga et de toutes les énergies qui les animent (Hormis son propre vaisseau et équipage, Ulysse perdit toute sa flotte). Ce n’est pas seulement sa vision de la spiritualité qui est remise en cause, mais sa soumission aux lois soi-disant immuables de la Nature, sa perception des limites corporelles, le fonctionnement des organes, etc.

L’île de Circé, ou l’accès à « la vision en Vérité » (Chant X)

Ulysse arriva sur l’île d’Aiaié où demeurait Circé, la terrible déesse douée de voix humaine. C’était une fille d’Hélios et de la nymphe Persès, et donc une sœur d’Aiétès (le roi de Colchide rencontré lors de l’étude de la quête des Argonautes).
Un dieu pilota le héros jusqu’au fond du mouillage. Après deux jours de repos, il monta sur une hauteur d’où il aperçut la fumée du manoir de Circé. Toutefois, il décida avant de s’y rendre de trouver de quoi nourrir son équipage et d’envoyer des éclaireurs. En redescendant, il croisa un énorme cerf à la magnifique ramure, le tua et le rapporta au vaisseau.
Le lendemain, il s’adressa à l’équipage pour faire le bilan de la situation : il constata qu’ils ne savaient ni où se levait ni où se couchait le soleil, et qu’aucun véritable projet ne pouvait être fait. Il répartit ses hommes en deux groupes de vingt-deux, le premier sous ses ordres, le second conduit par Eurylochos au visage de dieu. Le sort désigna ce dernier groupe pour s’aventurer chez Circé. Lorsqu’ils y parvinrent, ils trouvèrent tout autour du manoir des lions et des loups des montagnes qui leur firent bon accueil. Ils avaient été ensorcelés par les drogues de la magicienne qui chantait à l’intérieur de sa demeure et tissait une toile divine.
Politès, le plus sensé de la troupe, invita ses compagnons à manifester leur présence. La déesse apparut alors et les convia à entrer, ce qu’ils firent à l’exception d’Eurylochos qui flairait un piège. Elle leur offrit une boisson à laquelle elle avait ajouté sa drogue. Dès qu’ils eurent bu, elle les frappa de sa baguette et les enferma dans sa porcherie, car ils avaient désormais l’aspect de porcs, bien qu’ils eussent conservé leur esprit.
Eurylochos rentra au vaisseau et rapporta qu’il n’avait vu personne ressortir du logis. À ces mots, Ulysse décida de s’y rendre à son tour malgré les supplications d’Eurylochos.
En chemin, il rencontra Hermès « à la baguette d’or » qui avait pris les traits d’un jeune homme. Ce dernier lui dit que sans la drogue bienfaisante et puissante qu’il allait lui fournir, le héros ne pourrait revenir de chez Circé. Puis il lui indiqua la conduite à tenir : sachant que sa drogue rendait inopérante celle de la déesse, il devait faire mine d’occire celle-ci après qu’elle l’eut touché de sa baguette. Et quand elle lui proposerait de partager sa couche, il devait accepter après lui avoir fait jurer qu’elle ne lui ferait aucun mal ni ne le priverait de sa force et de sa virilité.
Hermès tira alors du sol une herbe dont la racine était noire et la fleur blanc de lait, et enseigna au héros ses propriétés. Les dieux l’appelaient « Molu » et les mortels avaient grand mal à l’arracher.

Le héros se rendit alors chez Circé et tout se déroula comme l’avait prédit Hermès. La déesse devina qu’il était le fameux Ulysse dont Hermès lui avait annoncé la venue.
Elle avait à son service quatre nymphes qui préparèrent le bain du héros et dressèrent la table. Mais Ulysse ne pouvait manger car il avait l’estomac noué. Il pria donc la déesse de libérer ses gens, ce qu’elle fit sans tarder : les porcs redevinrent des hommes plus jeunes, plus beaux et plus grands. Circé convia alors le héros et tout son équipage à demeurer chez elle.
Ulysse retourna au vaisseau où les hommes restés à bord pleurèrent de joie de le revoir. Il leur transmit l’invitation de la déesse, les conviant à rejoindre leurs compagnons en train de festoyer. Tous furent d’accord à l’exception d’Eurylochos que le héros faillit occire avant qu’il ne se décidât finalement à les suivre.
Ils restèrent chez Circé toute une année. Comme le désir du retour se faisait pressant, la déesse informa le héros qu’il devait se rendre chez Hadès pour demander conseil à l’âme du devin Tirésias qui lui indiquerait « la route et les distances ». Elle indiqua à Ulysse ce qu’il devait faire pour une telle expédition.

Circé et Aiétès sont des enfants d’Hélios, lui-même fils d’Hypérion, et donc des manifestations du pouvoir de rayonnement du supramental. Nous avons déjà mentionné qu’Homère ne cite que ces deux enfants-là, Persès et Pasiphaé ayant été ajouté par des auteurs plus tardifs. (Cf. Planche 4)
Si Hélios-panoptes « qui voit tout » représente le pouvoir de Connaissance en Vérité du supramental, ses enfants Aiétès et Circé en sont deux aspects complémentaires, respectivement celui de « la vision en Vérité de l’ensemble » et celui de « la vision en Vérité dans le détail ». Aiétès « une conscience supérieure » est « oloophronos, à l’esprit redoutable », avec un probable jeu de mots avec « olo (ολος), total ».

Circé est donc le symbole d’une manifestation de la conscience supramentale, « la vision discernante de la Vérité ». Elle peut sans doute être rapprochée de la « vision pénétrante » (Vipassana) du bouddhisme, sans que nous puissions établir avec certitude une identité. Cette dernière est définie comme une perception claire de la nature intrinsèque des choses : connaissance de la totalité des choses dans et à travers leur profondeur ultime et leur essence spirituelle une, sans aucune distorsion, à la fois dans leur unicité et leur identité.
La « vision pénétrante » inclut la réalisation des Cinq connaissances : celle de la totalité des choses dans et à travers leur essence, celle de toutes les choses exactement comme elles sont, sans aucune subjectivité (la Connaissance du miroir), celle de leur identité absolue, celle de leur différence dans l’unicité, celle qui accomplit dans l’exactitude.
Dans La Vie Divine, Chapitre 54, Sri Aurobindo mentionne quatre pouvoirs du plan de l’Intuition qui précède celui du surmental et sont issus du supramental : un pouvoir de vision révélatrice de la vérité, un pouvoir d’inspiration ou d’audition de la vérité, un pouvoir de toucher la vérité ou d’en saisir immédiatement la signification, et un pouvoir de détection vrai et automatique du rapport ordonné et exact entre une vérité et une autre. Selon notre compréhension, dans le plan de l’Intuition, ces pouvoirs doivent être mis en rapport avec Idas et Lyncée car ils appartiennent encore à la dualité. Ce qui est du domaine de Circé se réfère en revanche à l’Unité et au supramental.

Cette manifestation est liée au corps car Circé demeure sur l’île d’Aiaié «  la conscience de la terre (du corps) ». Elle est intelligible, car la déesse a « voix humaine ».

Cet épisode du voyage d’Ulysse évoque donc l’expérience d’un premier contact du chercheur avec certaines manifestations de la puissance supramentale, tout comme dans les mythes consacrés à la théorie, nous avons vu Héraclès « irrité » par la chaleur du soleil Hélios vers qui il lançait ses flèches.

Pour atteindre ce point, le chercheur a besoin de l’aide des puissances spirituelles (un dieu pilota Ulysse). Mais il n’aurait pu y parvenir s’il n’avait réalisé une purification totale de son esprit (le héros rencontra un cerf à la ramure splendide, le tua et l’offrit en festin à ses compagnons. Rappelons que le cerf est lié à la déesse Artémis, symbole de purification active, et qu’une ramure très développée exprime un grand accomplissement sur ce plan).

Le chercheur tout d’abord objective son ignorance du fonctionnement des forces supramentales, comment elles apparaissent ou comment elles disparaissent, et prend acte que le mental est incapable de l’éclairer (Ulysse constata qu’ils ne savaient ni où se levait ni où se couchait le soleil, et qu’aucun véritable projet ne pouvait être élaboré). Cependant, comme cela ne doit pas empêcher le chercheur d’agir, il confie au Divin le soin de choisir les moyens (Ulysse laisse le sort décider du groupe qui ira chez Circé).

Eurylochos, le compagnon d’Ulysse qui dirige le premier groupe puis ensuite tente de le retenir, représente la voix de la raison et de la méfiance, celle de la prudence qui s’oppose au besoin impérieux de progrès. C’est une partie de l’être qui ne se voit pas « en vérité » et fuit même l’occasion de le faire. Il n’a du dieu que l’apparence, étant seulement doté du « visage d’un dieu ».
Cette « prudence » (aussi « manque de foi ») confrontée aux résultats du pouvoir de vision en Vérité, voit seulement que les caractéristiques de la personnalité et les éclairs de vérité supérieure se manifestent d’une manière étrange, fluide, à l’opposé de la manière dont elle peut les appréhender d’ordinaire, mais elle ne le comprend pas et reste sur ses gardes (Eurylochos aperçoit des lions et des loups des montagnes qui sont devenus amicaux, sous l’effet de la drogue de Circé). Il pourrait s’agir là des premières manifestations du vrai Moi après la disparition du « petit moi » ou encore de la prise de conscience que tout concourt à l’évolution, que tout fait partie du chemin.

Le travail de tissage que réalise Circé implique, comme ceux de Calypso et de Pénélope, à la fois une lente progression, une grande patience et une véritable présence à l’instant. Son chant exprime l’harmonie réalisée, l’exactitude.

« L’intelligence du chemin qui gouverne » décide alors de rentrer en contact, malgré la réticence de ce qui en lui recule devant toute nouvelle expérience (Politès, apprécié par Ulysse pour son bon sens, entra avec ses hommes tandis qu’Eurylochos restait à la porte).
Sous l’effet de l’influence de la Vérité supramentale, les aspects les plus cachés de l’être apparaissent alors au premier plan dans leur vérité brute, sans plus de masque ni de faux semblant, mais la faculté de comprendre et d’intégrer cette vérité perdure (sous l’effet de la drogue de Circé, les compagnons furent changés en porcs mais conservèrent leur esprit). Le mot grec employé ici fait aussi bien référence à un porc qu’à un sanglier

La part « prudente » de l’être, qui a refusé de se voir en Vérité, ne peut savoir que d’autres aspects ont eu l’occasion de se révéler tels qu’ils sont. Elle refuse à nouveau de se découvrir tandis que le besoin évolutif ne peut être freiné (Eurylochos qui ne sait pas ce qu’il est advenu de ses compagnons tente de retenir Ulysse et le supplie de ne pas l’emmener à nouveau au manoir).

Le chercheur est alors « averti » par une intuition provenant du surmental que cette vision de lui-même en vérité peut causer sa perte s’il ne prend pas la précaution de lui opposer une intelligence issue des plus hauts niveaux du mental (Ulysse doit opposer à la drogue de Circé celle que lui donnera Hermès).
Se voir soi-même – et donc le monde – en Vérité peut en effet être terrifiant et rendre fou celui qui n’est pas prêt. Autrement dit, un chercheur qui n’a pas accès au surmental ne doit pas tenter de forcer l’incursion dans les profondeurs de son être, car il ne pourrait le supporter. S’il s’engageait tout de même dans le processus en y incluant son aspiration à réaliser l’union esprit-matière, il risquerait d’abandonner le yoga par « dégoût de l’action du Divin », l’aspiration ayant en effet sa contrepartie dans le monde de la dualité.

A ce stade du yoga, selon les anciens, le développement du mental jusqu’à ses plus hauts niveaux est donc indispensable. Lorsque le juste équilibre de travail sera établi entre le surmental et la vision en Vérité, celle-ci pourra diriger l’aspiration à l’union esprit-matière dans les profondeurs de la conscience corporelle (lorsque l’union d’Ulysse et de Circé est réalisée, la déesse apporte la connaissance indispensable pour que le héros puisse descendre dans l’Hadès en toute sécurité).

Le surmental prend ici l’aspect d’un jeune homme, symbole de vigueur et de nouveauté. La protection qu’il offre est l’association d’une parfaite incarnation et d’un épanouissement dans la pureté (le Molu, dont la racine est noire et la fleur blanc de lait).
Le chercheur doit d’abord détourner son attention de la vision en Vérité et la laisser venir à lui naturellement (Ulysse doit faire mine d’occire Circé qui lui offrira ensuite sa couche). Il doit s’assurer que cette vision ne portera pas préjudice à son yoga, qu’elle ne le détournera pas de l’action dans l’incarnation (Ulysse doit s’assurer que Circé ne lui ôtera ni sa force ni sa virilité).
Alors il peut retrouver les énergies qui participent au yoga, celles qui, sous l’effet d’une nouvelle action de la vision en Vérité, ont subi une transformation, étant plus adaptables, plus vraies et plus puissantes (Circé, à l’aide d’une seconde drogue, lui rend ses hommes plus jeunes, plus beaux et plus grands d’aspect). La simple vision de l’ombre n’est donc pas transformatrice. L’union du pouvoir de vision discernante et de la volonté de réaliser la divinisation de la matière – volonté protégée par les moyens du surmental, parfaitement incarnée et purifiée – permet en revanche cette action transformatrice.
C’est le processus explicité par Sri Aurobindo dans lequel la purification-libération qui conduit à la psychisation de l’être et la spiritualisation du mental jusqu’au surmental doivent précéder l’action des forces supramentales qui transformeront l’être extérieur depuis le haut.
Les éléments actifs dans le yoga bénéficient alors pendant une longue période de la mise en place de ce processus (Ulysse et ses compagnons restent chez Circé jusqu’à la fin de l’année).

Si la déesse Circé, fille du soleil, est le symbole de la vision en Vérité qui permet de voir la nature intrinsèque des choses, elle est donc aussi celle qui connaît les chemins de l’ultime Réalité qui se loge dans les profondeurs de la conscience corporelle, au royaume d’Hadès « là où se réalise l’unité esprit/matière ». Aussi peut-elle fournir au héros toutes les indications nécessaires pour qu’il trouve dans la conscience corporelle ce qui à son tour lui donnera la connaissance de la suite du chemin (Ulysse doit aller trouver l’ombre du devin Tirésias qui lui indiquera « la route et les distances »). Comme Tirésias était le devin de Thèbes, cela implique une purification-libération approfondie. Et comme il s’agit de son « ombre », c’est le corps qui doit donner l’indication. Mais il s’agit ici seulement de la connaissance préalable à l’expérience et non de l’expérience elle-même.

L’on comprend mieux dès lors que Circé ait accepté de purifier les Argonautes partis à la conquête de la Toison d’Or mais leur ait refusé l’hospitalité : le chercheur était alors très loin de pouvoir supporter et réaliser « la vision en Vérité ».

Le départ de l’île de Circé et l’invocation des morts (fin du Chant X et Chant XI Nekuia)

Les anciens distinguaient la « nekuia » de la « catabase », faisant de la première la seule « évocation » des morts qui permettait de faire venir à soi les « ombres », tandis que la seconde exprimait une « descente » dans les mondes souterrains.
La nekuia pourrait être alors une description de la compréhension de la nature de la Réalité obtenue par la « vision en Vérité » tandis que la catabase serait une expérience de la descente dans la conscience corporelle lorsque le chercheur avance plus loin dans le yoga du corps.

Selon les conseils de Circé, Ulysse se prépara à se rendre dans l’Hadès pour interroger la « psyché » du devin aveugle Tirésias, car Perséphone avait voulu que seul il conservât jusque dans la mort sa faculté de penser.
Avant le départ, Elpénor mourut en tombant du toit car il était ivre. C’était le moins brave au combat et le moins sage au conseil.
Puis Ulysse informa ses compagnons de leur prochain voyage et tous s’arrachèrent les cheveux en sanglotant.

Le héros laissa agir le souffle de Borée qui lui fit traverser l’Océan et dépasser le Petit Promontoire. Il échoua son vaisseau sur la grève, là où les courants étaient les plus profonds, près des bois sacrés de Perséphone. C’était le pays des Cimmériens, peuple qui vivait dans les brumes que jamais ne perçaient les rayons du soleil et sur qui pesait une nuit de mort.
Il avança ensuite à travers les marais jusqu’aux lieux où l’Achéron reçoit le Pyriphlégéthon et le Cocyte dont les eaux viennent du Styx. Les deux fleuves aux bruits retentissants confluent devant la « Pierre ».

Il fit alors les sacrifices indiqués par le devin. Alors que les ombres survenaient en foule, il les empêcha d’approcher afin de choisir celles qu’il désirait voir.
La première qui vint à lui fut celle d’Elpénor dont le corps avait été abandonné sans sépulture chez Circé. Elle supplia Ulysse d’organiser des funérailles selon la coutume et de dresser un monument à sa mémoire lorsqu’il retournerait chez la déesse.
Puis vint celle d’Anticlée, la fille d’Autolycos et mère d’Ulysse, dont celui-ci ignorait la mort.
Apparut ensuite Tirésias tenant le sceptre d’or. Il dit au héros la rancune de Poséidon parce qu’il avait aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème. Il lui fit savoir qu’il pourrait parvenir au but s’il arrivait à maîtriser son « désir (θυμος) » et celui de ses compagnons. Il annonça en effet leur passage à l’Île du Trident où paissaient les troupeaux d’Hélios, vaches et grasses brebis. L’équipage devait absolument les respecter, faute de quoi tous les hommes mourraient et il s’en retournerait sur un vaisseau d’emprunt pour trouver le malheur au logis. Après avoir puni les excès des prétendants, il lui faudrait repartir la rame à l’épaule et marcher tant et tant qu’à la fin il rencontrerait des gens qui ignorent la mer, mangent sans sel et ne connaissent pas les vaisseaux et les rames. Puis il croiserait un voyageur qui lui demanderait pourquoi il portait sur l’épaule une pelle à grains. Il devrait alors planter la rame en terre, sacrifier à Poséidon puis retourner en son logis sacrifier à tous les Immortels. Il y vivrait une vieillesse heureuse entouré de peuples fortunés.

À la demande d’Ulysse, Tirésias l’informa que pour communiquer avec les ombres et obtenir d’eux la vérité, le héros devait les laisser approcher et boire du sang des animaux sacrifiés.

Tirésias s’étant retiré, sa mère Anticlée vint boire au sang fumant. Elle évoqua pour Ulysse sa femme, son fils et son père rempli de tristesse sur l’île d’Ithaque. Elle lui dit aussi que l’inquiétude maternelle avait causé sa propre mort.
Ulysse voulut la prendre dans ses bras mais ne saisit qu’une ombre, un songe envolé.
Le héros vit alors les ombres de Tyro, Antiope, Alcmène, Mégare, Épicaste, Chloris, Léda, Iphimédée Phèdre, Procris, Ariane, Maira, Clymène, Ériphyle et bien d’autres héroïnes encore.

Puis vint l’ombre d’Agamemnon qui raconta le meurtre perpétré par Égisthe et Clytemnestre. Il conseilla à Ulysse de « ne pas se montrer au grand jour » lorsqu’il rentrerait. Il demanda aussi des nouvelles de son fils Oreste mais Ulysse ignorait tout à son sujet.
Arrivèrent ensuite les ombres d’Achille, de Patrocle, d’Antiloque et d’Ajax.
Aux yeux d’Ulysse, Achille aurait dû être heureux d’exercer sa puissance sur les morts, mais ce dernier le détrompa, affirmant préférer être le serviteur d’un pauvre fermier que régner sur des morts qui ne sont plus rien. Là encore, Ulysse ne put donner de nouvelles récentes, ni de son père Pélée, ni de son fils Néoptolème. Il fit cependant grand éloge de ce dernier qui se battit sans peur durant les derniers combats de Troie, nul n’égalant sa force et seul Memnon le surpassant par la beauté.

Puis Ulysse tenta en vain de se réconcilier avec l’ombre d’Ajax qui lui tenait encore rigueur d’avoir remporté au tribunal les armes d’Achille.
Il vit alors Minos qui rendait la justice pour les ombres et le grand Orion qui continuait à travers les près de l’Asphodèle la chasse des fauves qu’il avait déjà abattus de son vivant dans les monts solitaires. Il vit aussi Tityos dont deux vautours dévoraient le foie, Tantale en proie à ses tourments et Sisyphe roulant sa pierre.

Puis il vit Héraclès, mais ce n’était que son ombre, car il séjournait en fait parmi les immortels, uni à Hébé. Autour de son ombre, les morts prenaient la fuite, « on eût dit des oiseaux ». D’un regard effrayant, il cherchait le but, une flèche posée sur son arc tendu. Nul artisan n’aurait été capable de reproduire son baudrier incomparable. Il dit à Ulysse qu’Hermès et Athéna lui avaient apporté leur soutien alors qu’il encourait un risque sans pareil en allant chercher Cerbère.
Bien qu’Ulysse ait désiré voir encore des héros tels que Thésée et Pirithoos, des tribus innombrables de morts s’étaient assemblées et il craignit que Perséphone ne lui envoyât la tête de Gorgo.
Il retourna alors au vaisseau, descendit le cours du fleuve Océanos et s’éloigna au gré de la brise.

Le chercheur suit le chemin que lui indique sa « vision en Vérité » (Ulysse fit exactement comme le lui avait conseillé Circé). Afin de poursuivre le yoga, il doit aller puiser aux sources de l’intuition qui dirige et organise le processus de purification, celle qui connaît « la route et les étapes ». Tirésias est en effet le devin de Thèbes, ville symbole du chemin de purification-libération dont Œdipe et ses descendants sont les héros.
Cette intuition du chemin de purification est le seul élément de l’ancien yoga qui peut encore informer à l’avance le chercheur lorsque le yoga descend dans le corps, selon les lois imposées par le processus d’investigation de la conscience dans les profondeurs (Perséphone n’a autorisé que Tirésias à conserver jusque dans la mort sa faculté de penser).

Avant de s’engager dans cette investigation, le chercheur doit définitivement abandonner l’espoir qui est cette attente que les choses soient autrement : Elpénor « l’homme de l’espoir » mourut. Cette attente empêche le juste travail de yoga et trompe le discernement car Elpénor était le moins brave au combat et le moins sage au conseil.
Certains commentateurs disent que les vers concernant ces caractéristiques d’Elpénor ont été ajoutés plus tard. Ils évoquent en effet une attente passive, alors qu’il nous semble qu’Homère fait davantage référence ici à la poursuite des Cieux de l’Idéal, à ce que Sri Aurobindo appelle « illusory hopes », puisque les honneurs seront rendus à la dépouille d’Elpénor.
Lorsque le chercheur acquiert la vision en Vérité, il voit que tout est « comme cela doit être », une perfection divine de réalisation en évolution à chaque instant. C’est donc la fin de tout espoir d’un refuge dans les paradis de l’esprit, en cette vie ou après la mort. Les espérances, provoquées en lui par une ivresse divine, sont rappelées brutalement à la Réalité (Elpénor était ivre lorsqu’il tomba du toit).
L’acceptation parfaite de « ce qui est » implique une parfaite égalité devant toutes choses, y compris la cessation de tout rejet, toute répulsion et tout dégoût devant l’action du Divin dans la nature. Seule doit rester l’aspiration à être un outil parfaitement transparent à l’action des forces évolutives divines. Tant que la volonté de changer les choses par soi-même se maintenait, aussi peu que ce soit, cela créait un handicap pour l’exactitude de l’action et de la pensée.
Cette perte de l’espoir ne doit pas nuire à l’implication dans le monde : bien que tout soit comme cela doit être, la perfection divine doit être réalisée dans la matière.
Mais le chercheur doit reconnaître que l’espoir a longtemps été utile sur le chemin (Ulysse doit promettre de rendre les honneurs à la dépouille d’Elpénor).

Lorsque le chercheur décide de plonger dans les profondeurs de son être, il est pris de crainte dans certaines parties de son être (lorsqu’Ulysse informe ses compagnons de leur prochain voyage, tous s’arrachèrent les cheveux en sanglotant).
Mais rien ne peut cependant l’arrêter dans sa progression. Laissant agir en lui « l’aspiration à devenir » qui le conduit aux sources de l’évolution humaine, il rencontre les courants de conscience-énergie les plus archaïques, là où se fait l’échange entre l’inconscient et le conscient (poussé par le souffle de Borée, il parvient aux confins de l’Océan, là où les courants sont les plus profonds, près des bois sacrés de Perséphone).

Le pays des Cimmériens peut sans doute se comprendre comme « une très forte soumission (aux lois de la nature) » que ne vint jamais éclairer (jusqu’à ce jour) les puissances du supramental et qui vit dans une sorte de désespérance résignée (un peuple qui vivait dans les brumes que jamais ne perçaient les rayons du soleil et sur qui pesait une nuit de mort).

Le chercheur descend alors encore plus profond dans des marais nauséeux à la source où se rejoignent les deux courants de conscience qui alimentent le processus évolutif, celui du feu brûlant de l’aspiration et celui de la descente dans l’incarnation soumise aux lois immuables de la Nature (ou considérées comme telles). Cette « détresse » est alimentée par la barrière de conscience entre la matière et l’esprit, le Styx.

Styx, Cocyte et Pyriphlégéthon dans le Caducée

Ces deux fleuves qui « coulent en sens opposé » sont en relation avec les deux courants du Caducée. Ils se rejoignent devant « la roche de basalte noir » tout au fond de la conscience dont parlent les Védas, Sri Aurobindo, Mère et Satprem, qui rend inaccessible à l’homme les formidables pouvoirs divins tapis au creux de la matière.
Une voix a crié : « Va ou nul n’est allé !
Creuse plus profond et encore plus profond
Jusqu’à ce que tu arrives à l’inexorable pierre de fond
Et frappe à la porte sans clef. »
Ou bien encore dans La Genèse du Surhomme : « Au fond, tout au fond, c’est un nœud de douleur microscopique, quelque chose qui a peur du soleil et de la joie, quelque chose qui étouffe et qui a peur du vaste. C’est dur comme de la pierre … ».

Le chercheur intègre alors la réelle signification de la perte de l’espoir, de la fin de l’impatience, et promet d’honorer le souvenir du yoga passé qui se fondait sur cette espérance : ce yoga a été et reste indispensable pour parvenir à ce point (Ulysse promet à l’ombre d’Elpénor de le mettre en terre selon la coutume et de lui dresser un monument sur lequel devait être plantée sa rame, signe pour les hommes du futur).

Le chercheur entrevoit alors où le conduira le chemin de purification dans le corps (Tirésias l’informe des épreuves à venir). D’abord, il comprend que s’être privé de ses pouvoirs de perception-vision issus du subconscient entraînera bien des difficultés, mais qu’une maîtrise absolue du « désir » ou de « l’énergie vitale » (thumos) devrait lui permettre cependant de parvenir au but (Ulysse devra subir les foudres de Poséidon mais cependant touchera au but s’il réussit à maîtriser son « désir (θυμος) » et celui de ses compagnons). Cette maîtrise du thumos peut le plus probablement être associée à la maîtrise des gunas (cf. le chapitre sur les six derniers travaux d’Héraclès).

Il perçoit ensuite qu’il traversera prochainement une grande « tentation » lorsqu’il parviendra à la racine du vital, près de l’Île du Trident, symbole sur l’Arbre des Sephiroth des chemins issus de la Sephira Yesod.

Là, il pourra constater que de nombreux pouvoirs directement issus du supramental lui sont accessibles, mais il ne devra alors plus avoir en lui la moindre trace d’ego, même si le but est le service de l’humanité.
S’il n’est pas parvenu à une totale transparence, alors il devra rencontrer les épreuves nécessaires pour la réaliser. Après une annihilation totale de son « moi » qui l’obligerait à utiliser un autre mode de fonctionnement de sa nature extérieure, il s’apercevrait que les plus belles réalisations de l’ancien yoga font désormais obstacle au nouveau (Tirésias annonça le passage du héros à l’Île du Trident où paissaient les troupeaux d’Hélios, vaches et grasses brebis que l’équipage devait absolument respecter, faute de quoi tous les hommes mourraient. Puis il devrait s’en retourner sur un vaisseau d’emprunt pour trouver le malheur au logis où il devrait punir les prétendants.)
Il a l’intuition qu’il lui faudrait alors commencer un yoga très difficile dont nous examinerons les quelques éléments donnés ici par Homère en fin de chapitre (il lui faudrait repartir la rame à l’épaule….).

Le chercheur procède ensuite, suite aux indications de sa vision de Vérité, à une vaste récapitulation des mouvements du yoga. C’est un grand don de lui-même qui pourra rendre « vivants » ses souvenirs mais il est obligé d’organiser ce qui remonte en désordre à la conscience (il doit laisser les âmes s’abreuver au sang des animaux sacrifiés, mais aussi empêcher qu’elles ne se précipitent vers lui toutes ensembles).

Celle qui se présente tout d’abord est la réalisation sans laquelle cette dernière phase de la quête n’aurait pu voir le jour, symbolisée par sa mère Anticlée « l’humilité ».
Rappelons qu’elle est une fille d’Autolycos « celui qui est guidé par sa propre lumière », et donc une petite-fille d’Hermès « la Connaissance du surmental ».
Autolycos pourrait aussi être compris comme « celui qui rayonne la lumière ». En effet, dans l’Agenda Tome 3, p.366 sq., Mère explique que les choses observées dans le surmental (et non dans le monde réel) sont lumineuses en elles-mêmes. Cette humilité serait alors le résultat de la complète disparition de l’ego et d’une inversion du sens des énergies qui, de captatrices, deviennent rayonnantes.
Mais lorsque le chercheur aborde le yoga du corps, il doit défricher un nouveau chemin et l’humilité, qui était liée à l’ego, n’a plus de raison d’être (il apprend que sa mère est morte dans la conscience de sa propre inutilité).
Il a beau chercher un appui du côté de cette « humilité », elle lui échappe puisqu’elle a terminé son travail (sa mère Anticlée le renseigna mais s’évanouit comme un songe lorsque par trois fois il voulut l’étreindre). Elle est toutefois capable de l’informer du déroulement du yoga et de sa progression dans la voie de l’union, si l’on admet que Laërte descend de Déion (Anticlée lui parla de Pénélope « la vision d’une liberté plus totale » et de son père Laërte).

Viennent ensuite de nombreuses héroïnes :
– Tyro «  la juste évolution du mental le plus haut », grand-mère de Nestor « l’évolution de la sincérité » : les débuts du yoga conscient et de la sincérité (intégrité ou rectitude).
– Antiope « le renversement de la conscience », mère d’Amphion et Zéthos dans la lignée de Thèbes : les débuts du processus de purification-libération.
– Alcmène « une âme forte », mère d’Héraclès : la compréhension théorique des étapes du chemin sur cette même voie de purification-libération.
– Mégare « le mouvement juste dans les grandes choses », la première épouse d’Héraclès dont il tua les enfants : les premières réalisations du chercheur dans la vie extérieure.
– Épicaste « celle qui est proche de la pureté », tout à la fois mère et femme d’Œdipe : l’origine de la purification des centres de conscience-énergie (chakras).
– Chloris « ce qui est neuf », la mère de Nestor : c’est une femme de toute beauté, le but très « vrai » qui donna naissance au travail de la sincérité (intégrité ou rectitude).
– Léda « l’union par la libération ». Elle appartient à la lignée de Protogénie, « ceux qui marchent en avant » et elle est la mère d’Hélène, Clytemnestre et des Dioscures Castor « la maîtrise de la force (vitale) » et Pollux « le meilleur des guerriers par une totale douceur ».
– Iphimédée « ce qui domine avec force », femme d’Aloée, père des Aloades qui voulurent faire concurrence aux dieux, symboles de la libération matérielle et de la volonté de puissance.
– Et aussi vinrent Ariane et Phèdre (filles de Minos), Procris (fille du roi d’Athènes Érechthée), Maira (fille de Proitos), Clymène (mère d’Iphiclès), Eriphyle (fille de Talaos) et bien d’autres femmes encore.
Nous ne reprenons pas ici les éléments donnés par Homère qui ont été examinés au cours de l’étude.

Après avoir fait le point sur les anciens buts et moyens du yoga, le chercheur fait le bilan des réalisations.
Il comprend que « la puissante aspiration » qui cherche encore une amélioration de l’homme, l’incite à ne pas se dévoiler tout de suite devant les anciens yogas qui veulent perdurer (Ulysse apprend la mort d’Agamemnon et l’ombre de celui-ci l’incite à ne pas se dévoiler tout de suite devant les prétendants). Ni le mouvement du nouveau yoga, ni cette ancienne aspiration ne peuvent savoir comment a évolué cette dernière (Ulysse ne peut donner à Agamemnon des nouvelles de son fils Oreste).

Puis le chercheur laisse venir à sa conscience les réalisations dans les différents travaux de yoga : l’achèvement du processus de purification-libération par le travail sur les infimes mouvements de la conscience, les réalisations qui s’appuient sur le mental, la vigilance et le développement de la conscience supérieure (Achille, Patrocle, Antiloque et Ajax).
Ce qui a permis le renversement du yoga par un travail sur les détails et qui a été le plus important de tous les anciens travaux, se plaint du travail dans le corps qui est un labeur sans fin et sans gloire et pour lequel les anciens yogas ne sont plus d’aucune utilité (Achille se plaint de sa situation et dit à Ulysse qu’il préférerait être le serviteur d’un pauvre fermier que régner sur des morts qui ne sont plus rien). Dans l’Agenda, Mère souligne que comparé à ce travail dans le corps, les yogas sur les plans du mental et du vital sont des jeux d’enfants.

Une fois de plus, le chercheur ne peut faire en lui les rapprochements nécessaires pour évaluer la progression effectuée dans les profondeurs du vital ou l’évolution des nouvelles batailles à livrer : Ulysse ne put donner de nouvelles récentes ni de Pélée, ni de Néoptolème « les nouveaux combats ». Toutefois, il prit conscience que ceux-ci avaient participé au grand renversement du yoga, et que seule l’aspiration était plus indispensable (Ulysse fit l’éloge de Néoptolème, mentionnant que seul Memnon était plus beau que lui).

Le chercheur tente ensuite de faire marcher de concert la conscience supérieure qui travaille dans les mouvements infimes de la conscience corporelle (Ajax le Myrmidon travaillant désormais au royaume d’Hadès) avec le travail de réunification esprit-matière (Ulysse).
Mais les outils de travail dans l’infime, qui avaient été utilisés pour le renversement final du yoga, sont désormais utilisés prioritairement pour le travail d’union esprit-matière, ce que la conscience supérieure déplore, étant privée d’outils (Ulysse tente de se réconcilier avec Ajax toujours mécontent d’avoir été vaincu dans la dispute qui les opposait pour l’obtention des armes d’Achille).
Autrement dit, la conscience la plus haute regrette de ne plus pouvoir agir elle-même pour la purification, le Divin seul devant opérer la transformation. La priorité est donc donnée à la réalisation de la transparence totale pour permettre l’action non déformée de l’esprit dans la matière.

Puis le chercheur note que certains mouvements de yoga se poursuivent dans la conscience corporelle presque à l’identique et prend conscience que nombre de réalisations acquises dans le mental et dans le vital doivent désormais l’être dans le corps.

Ainsi, Minos « la purification de l’intelligence discernante », grand législateur de son vivant, rend la justice pour les ombres : l’évolution de la consécration dans le corps permet d’ordonner les mouvements qui s’y produisent. Il ne s’agit plus ici de la consécration du mental ni même de celle du vital, mais des cellules elles-mêmes.

Orion poursuit dans l’Hadès les fauves déjà tués de son vivant : le travail juste de la conscience qui a rejeté les mouvements faux hors du mental et du vital traque ces mêmes mouvements qui se sont « réfugiés » dans le corps. En effet, un mouvement chassé du conscient, vient se loger dans le subconscient, et s’il en est rejeté, descend dans l’inconscient corporel.

Tityos est le mouvement de « tension » (dans l’aspiration) résultant du sentiment « d’être séparé » qui avait voulu conquérir de force la réalisation psychique. Il est encore très puissant au niveau du corps malgré le travail assidu de yoga (Tityos avait voulu violenter Léto ; il couvrait dans l’Hadès plusieurs arpents et des vautours lui dévoraient le foie). C’est une tension des cellules qui sont persuadées que celle-ci est absolument nécessaire à leur survie. C’est seulement une usure longue et laborieuse qui pourra venir à bout de cette croyance du corps (le foie), afin d’y apporter la détente nécessaire à l’action des forces de transformation supramentales.

Tantale est le symbole du « besoin » fondamental à la base de toute évolution, l’aspiration à croître. Dans le yoga du corps, le chercheur ne peut jamais jouir des fruits qu’il sent à sa portée, contrairement aux yogas précédents où Tantale partageait la table des dieux. Bien au contraire, il doit faire face à une aridité progressive (une terre noire que dessèche un dieu).

Sisyphe, de son vivant symbole de l’effort et des constructions de l’intellect qui permirent la lutte contre les illusions, continue son labeur dans l’Hadès, dans l’inconscient corporel. Il ne s’agit plus alors d’un travail mental, même si le but final est de supprimer l’illusion fondamentale de séparation qui imprègne les cellules elles-mêmes. Sisyphe n’a pas commis de faute, et son châtiment consiste à s’épuiser à un travail qui semble sans fin. Il tente comme à son habitude de hisser une forme rigide vers les hauteurs afin d’en faire « une vérité », mais celle-ci s’effondre sous son propre poids. Dans le yoga du corps, le sentiment est en effet celui d’un labeur incessant ou aucun résultat n’est jamais définitivement acquis, contrairement au travail dans le vital et dans le mental. Cependant, comme dans les autres yogas, il s’agit d’élargissement, d’assouplissement, d’adaptation et de transparence.

Nous avons vu qu’Héraclès, après son apothéose, demeure parmi les Immortels, étant le symbole du « libéré vivant » parvenu à la non-dualité dans le mental et le vital, tandis que son eidôlon (son double) est dans l’Hadès, car le travail de libération doit se poursuivre dans le corps.
Chez les Immortels assemblés sur l’Olympe, uni à Hébé, déesse de « l’éternelle jeunesse », il marque l’installation du chercheur dans l’instant et « l’adaptation incessante au mouvement du devenir ».
Dans l’Hadès, il se prépare pour les nouveaux buts à conquérir : la flèche est posée sur son arc tendu, son regard cherchant le but.
Le chercheur prend alors conscience qu’il ne pourra vaincre « le gardien du seuil » de l’inconscient corporel sans l’assistance des puissances spirituelles, celle qui contribue à la réalisation du surmental et le maître du yoga (Héraclès avertit Ulysse que l’aide d’Hermès et d’Athéna lui fut indispensable pour ramener Cerbère).

Le chercheur aurait bien voulu faire un bilan plus complet, mais sentant poindre des mémoires innombrables et craignant d’être emporté par la peur tapie au fond du corps, il met un terme à l’expérience (le héros, redoutant que Perséphone ne lui envoie la tête de Gorgo, retourna au vaisseau et descendit le cours du fleuve Océanos).

Les sirènes (Chant XII)

Le vaisseau d’Ulysse fut à nouveau entraîné vers l’île de Circé où sans tarder, le héros s’acquitta de la promesse faite à Elpénor de l’enterrer dignement.
Tandis que ses hommes dormaient, Ulysse fit à Circé un récit complet de son voyage au royaume d’Hadès, ce que la déesse entérina comme la fin d’une étape.
Puis elle décrivit au héros en détail les épreuves auxquelles il allait être soumis et la manière d’éviter le pire : tout d’abord la séduction des Sirènes, puis la route dangereuse qui passait soit par les Planctes soit entre le repaire de Charybde et celui de Scylla, et enfin l’île du Trident où paissaient les vaches du soleil et à propos de laquelle elle donna les mêmes consignes que Tirésias.

Lorsque l’Aurore apparut, Circé s’éloigna, et Ulysse rapporta à ses compagnons les paroles de la déesse concernant les Sirènes qui charmaient tous ceux qui s’approchaient : celui qui succombait à leur séduction jamais ne regagnait son foyer, trouvant la mort sur ce rivage enchanté couvert d’ossements et de débris humains en décomposition.
Quand le navire approcha des terres où elles demeuraient, le vent tomba brusquement et les flots se figèrent sous l’action d’un dieu.
Ulysse suivit les instructions de la déesse. Il boucha avec de la cire les oreilles de ses compagnons qui prirent les rames. Lui-même se fit attacher solidement au mât, mais choisit de ne pas mettre de cire dans ses oreilles.
Lorsque le vaisseau passa à portée de voix, les Sirènes firent entendre leur chant, assurant qu’elles connaissaient tout du passé et du présent. Comme Ulysse exigeait qu’on le libère de ses liens, Eurylochos et Périmède vinrent les resserrer comme il leur en avait donné l’ordre plus tôt.
Les marins faisant force de rames, le vaisseau s’éloigna et l’île des Sirènes disparut au loin.

Le passage chez Circé, la rencontre de Tirésias et l’évocation des morts marque une étape décisive dans le yoga, à la fois un bilan de ce qui a été accompli et une compréhension intuitive du travail futur dans le corps et les précautions à prendre. Le chercheur retrouvera dans ce yoga nombre d’éléments déjà conquis sur les autres plans. (Circé écoute le récit des aventures d’Ulysse puis lui détaille les épreuves à venir et la façon d’éviter le pire).
Il est important de noter que les descriptions des épreuves et mises en garde lui viennent à la fois de l’intuition liée au processus de purification-libération et de la vision de vérité supramentale (Ulysse est prévenu par Tirésias et Circé).
Selon Apollodore, Tirésias « celui qui reçoit des signes de sa nature humaine » est le fils d’Eueres « une juste évolution selon l’Absolu » et de Chariclo « la joie » : les indications issues d’un juste travail en vue de la joie permettent un travail de purification exact.

La première épreuve est une puissante « tentation » à laquelle peut succomber n’importe quelle partie de l’être engagée dans le yoga. Si c’est la partie centrale qui cède à la séduction, le chercheur n’aura plus aucun espoir de poursuivre sa quête (Ulysse informa ses compagnons de l’épreuve à venir, précisant que celui qui succombait ne pouvait regagner son foyer).
De plus, le chercheur n’a aucun moyen d’éviter l’épreuve car les puissances de l’esprit cessent toute action (le vent tomba complètement et les flots s’endormirent sous l’effet d’un dieu).

Nous avons déjà rencontré les Sirènes lors de l’étude de la Quête de la Toison d’Or. Représentées comme des oiseaux à tête de femme, ce sont des expressions d’un mental réceptif-intuitif très élevé. Elles n’ont donc aucun rapport avec les sirènes de la tradition nordique.
Elles caractérisent une expérience des plus hauts plans du mental (mental intuitif, surmental) qui donne accès à la mémoire du passé et à la connaissance de ce qui est, en quelque point que se focalise la conscience (elles connaissent tout du passé et du présent en tous lieux).
Si l’épreuve des Lotophages concernait essentiellement les expériences des sens (les suavités spirituelles, les extases, etc.), celle des Sirènes est ici en rapport avec les séductions des paradis de l’esprit (tels que le Nirvana considéré comme une extinction dans l’Absolu, le Brahman). Si la première dépendait du sens du goût, la seconde est liée à l’ouïe, c’est-à-dire à la plus haute capacité de perception de l’essence, à l’intelligence cosmique.
Mais le chercheur ne doit pas s’arrêter là, car cette expérience, si haute soit-elle, arrête l’évolution (les prairies des Sirènes sont jonchées de cadavres en décomposition).

Chez certains auteurs, les Sirènes sont des filles du fleuve Achéloos « le courant de conscience qui accomplit la libération » et d’une muse, soit Terpsichore « la plénitude », soit Melpomène « le chant de l’âme ». Les muses étant filles de Zeus et de Mnémosyne, cette filiation rattacherait cette expérience à la mémoire totale de l’être, et donc aux souvenirs des vies antérieures.

Pour d’autres, elles symbolisent des expériences tournées vers l’union qui étaient initialement hors du champ mental mais sont descendues avec le temps dans le mental (filles de la muse Terpsichore, les Sirènes auraient été jadis au service de la puissante fille de Déo, mais évoluèrent, devenant mi-oiseaux mi-jeunes filles).

Pour éviter de tomber dans ce piège, le chercheur doit accepter de s’y confronter afin de garder une trace de l’expérience, tout en prenant d’importantes précautions.
Il doit faire en sorte qu’aucune partie susceptible de succomber ne se rende disponible, mais ce qui en lui travaille à l’union esprit-matière doit en avoir l’expérience, tout en ne se permettant aucun écart, quelle que soit la tentation.
Il doit compter sur l’aide de sa prudence et de sa réflexion qu’il a sollicitées au préalable en se préparant à la confrontation (Eurylochos et Périmède viennent resserrer ses liens comme il le leur avait ordonné).

Charybde et Scylla (Chant XII)

Circé avait laissé le choix à Ulysse entre deux routes après son passage auprès des Sirènes.

D’un côté se trouvaient les deux roches en surplomb contre lesquelles se brisaient les grandes houles d’Amphitrite. Les dieux les appelaient les Planctes « les roches instables ».
Aucun oiseau ne pouvait frôler la première, pas même les timides colombes qui apportaient à Zeus l’ambroisie. A chaque vol, le rocher lisse en prenait une que le roi des dieux devait remplacer.
Jamais aucun vaisseau des hommes n’avait pu franchir la seconde. Les vagues et des feux dévastateurs emportaient les débris du navire et les corps des marins. Un seul des grands vaisseaux de mer put en réchapper, l’Argo que le flot avait jeté contre ces gigantesques pierres, car Héra le sauva pour l’amour de Jason.
Lorsque le vaisseau d’Ulysse s’en approcha, ils virent la vapeur d’une grande houle et entendirent son fracas. Terrorisés, les hommes cessèrent de ramer. Le héros ordonna au pilote de passer au large.

Mais il n’avait encore rien dit à ses hommes des monstres Charybde et Scylla que lui avait décrits Circé et qu’ils trouveraient sur la seconde route qui passait entre deux écueils.
La cime du premier s’élançait jusqu’au ciel, noyée été comme hiver dans une sombre nuée. La roche était lisse et à mi-hauteur il y avait une sombre caverne qui du côté de l’ouest s’ouvrait sur l’Érèbe. Cette caverne était le repaire de Scylla, inévitable fléau. Ce monstre affreux avait la voix d’une petite chienne, douze moignons en guise de pieds et six longs cous dotés chacun d’une horrible tête munie de trois rangées de dents. Enfoncée à mi-corps dans la roche, elle dardait ses longs cous pour pêcher les dauphins, les chiens de mer, parfois l’un des grands monstres que nourrissait par milliers la hurlante Amphitrite, ou encore pour saisir les marins sur les bateaux.

L’autre écueil était à portée de flèche du premier et portait un grand figuier. Juste en dessous, la divine Charybde engloutissait chaque jour par trois fois l’onde noire avec un bruit terrible puis la vomissait, faisant jaillir l’écume jusqu’en haut des écueils qu’elle recouvrait. Lorsque l’eau disparaissait, on pouvait apercevoir un fond de sable noirâtre.

Circé avait prévenu Ulysse de surtout éviter Charybde et de naviguer dans la direction de Scylla, car il devait préférer la mort de quelques marins à l’engloutissement total.
Elle lui avait dit aussi que Scylla était immortelle, « un mal éternel », que le goût d’Ulysse pour les armes ne lui servirait de rien, et que sa seule ressource serait d’appeler au secours Crataïs, la mère de Scylla, qui mettrait un terme aux attaques du monstre.

Comme le vaisseau entrait dans la passe, il oublia les conseils de Circé et se revêtit de ses armes.
Saisi par la terreur du gouffre de Charybde, il ne vit que trop tard les gueules de Scylla qui s’emparèrent de six marins et les dévorèrent.

Le chercheur devant rendre sa nature « transparente » afin de permettre la pénétration des forces divines, il doit purifier les zones profondes du subconscient et de l’inconscient, jusqu’à l’émergence non seulement du mental hors de la vie, mais aussi de la vie hors de la matière. Ce sont ces deux aspects qui sont illustrés ici, d’une part avec Charybde et Scylla, d’autre part avec les Planctes.

Les Planctes

Circé commence par présenter au héros les risques de la purification aux racines de la vie, car le danger de mourir est immense. (C’est un yoga qui ne peut s’effectuer sans l’action des forces supramentales.) Amphitrite est une fille du « vieillard de la mer », Nérée, le premier fils de Pontos « la vie ». Sur ce plan très archaïque, les grandes ondes de la vie martèlent la matière (contre les roches en surplomb, se brisaient les grandes houles d’Amphitrite). Elles sont gouvernées par le subconscient, car Amphitrite est unie à Poséidon. Leur fils est Triton, un dieu mi-homme mi-poisson, expression de l’émergence de l’humanité hors du pur vital.

Les « roches en surplomb » désignent, dans l’Arbre des Sephiroth, les parties du voile qui s’étendent de part et d’autre sous la Sephira Yesod, frontière de la matière dense et de la vie.
La première « roche » qui ne donne prise à rien (un rocher lisse) ne peut laisser approcher aucune pensée, même les plus pures à peine émergées de la vie corporelle. De plus, la puissance qui règne sur le surmental est obligée de rétablir le lien avec les racines de la vie sous tous ses aspects, lien indispensable à sa survie (Zeus doit rétablir le nombre des timides colombes qui apportent à Zeus l’ambroisie car il en meurt une à chaque trajet au contact du rocher).

La seconde « roche » marque la barrière ultime de l’investigation aux racines de la vie que nul jusqu’à ce jour n’a pu passer, car il s’agit de pénétrer les yeux grands ouverts dans la mort (jamais aucun vaisseau des hommes n’avait pu la franchir). Le chercheur doit pouvoir endurer les ouragans de feu de la purification corporelle par les forces de l’esprit (les feux dévastateurs). Pour celui qui n’est pas préparé, c’est une expérience qui peut se révéler très dangereuse, même mortelle, car cela bouleverse complètement les structures énergétiques et les détruit (en particulier le corps éthérique qui laisse l’être sans aucune protection) (les vagues et des feux dévastateurs emportaient les débris du navire et les corps des marins).
C’est une expérience dont le chercheur a eu un vague aperçu au tout début de son yoga lors de la première grande expérience d’ouverture aux plans supérieurs (l’expérience temporaire d’illumination), comme pour l’avertir des risques du chemin. Mais à ce moment-là, sans même en avoir conscience, il était totalement protégé par les forces qui veillaient sur le yoga (lors du « retour » de Jason, Héra sauva l’Argo pour l’amour de celui-ci).

Charybde et Scylla

Si Homère, par la bouche de Circé, a évoqué pour Ulysse la possibilité d’un choix entre deux routes, le passage par la seconde semble donc incontournable.
Il s’agit alors des écueils liés non plus aux racines de la vie elle-même mais à celles de l’évolution du mental dans la vie, à l’expression brute des forces de fusion (Charybde) et de scission (Scylla) agissant à la racine du mental.

La généalogie de Scylla est variable selon les auteurs. Homère ne mentionne que sa mère, Crataïs « la Force (de l’Absolu) ». D’autres auteurs lui donnent pour père soit Phorcys, fils de Pontos, qui uni à Céto marque le point d’apparition du moi animal, soit Phorbas « celui qui porte l’évolution », soit encore Typhon uni à Échidna, « l’ignorance » agissant dans le cadre d’un « arrêt de l’évolution dans l’unité ».

Une légende veut que Scylla ait été au départ une ravissante jeune fille puis soit devenue un monstre, soit du fait de la jalousie d’Amphitrite, soit sous l’influence des drogues de Circé qui, elle, était jalouse de l’amour de Glaucos « ce qui est lumineux ». Les deux versions montrent que le processus d’éloignement de l’Unité était nécessaire à l’acquisition de la suprême liberté. C’est pourquoi Scylla est immortelle, « un mal éternel ». Mais l’intrusion de la « vrille » mentale dans l’ignorance a transformé la soumission au Divin en une volonté d’existence séparée. (Celle-ci, développée à l’extrême, conduit dans nos sociétés à l’isolement d’êtres morcelés en eux-mêmes et incapables de percevoir la moindre unité à l’extérieur.)
C’est la raison pour laquelle Crataïs, mère de Scylla, est la « Force (du Divin) » qui permet la manifestation, l’autre étant celle du retour spontané en l’unité qui s’exprime à la racine de la vie comme fusion, absorption ou dissolution (Charybde) et ne peut alors conserver aucune structure (le monstre rejette les éléments des navires).

Si Ulysse ne doit pas revêtir ses armes, c’est qu’il ne doit pas combattre avec l’attitude coutumière d’opposition qui règne dans la dualité, celle-ci ne faisant que renforcer bien évidemment le pouvoir de Scylla. Il doit au contraire appeler à son aide la Force divine, ce qui suppose un lâcher prise et l’abandon au Réel.

Le nom Scylla peut être compris comme « ce qui déchire, sépare ».
L’action de cette « puissance de séparation » s’étend sur toute la hauteur du mental. Le chercheur ne peut même en apercevoir la fin et n’a sur elle aucune prise (la cime du rocher est noyée dans la nuée et la roche est lisse). Cette séparation plonge ses racines dans la Nescience primordiale (elle s’ouvre à l’ouest sur l’Érèbe).

L’énergie qui habite cet écueil est profondément enracinée en son centre (la caverne de Scylla est à mi-hauteur et le monstre y est enfoui jusqu’à mi-corps). Si attentif que le chercheur soit, il ne peut la voir venir (Scylla a la voix d’une chienne nouveau-née et elle enlève les marins sans qu’Ulysse l’ait perçue, son attention étant alors retenue par le gouffre de Charybde). Elle n’est connectée en aucun point du Réel mais est partout agissante (elle a des moignons à la place de ses douze pieds). Ses trois rangées de dents « pleines des ténèbres de la mort » sont signes de la séparation mortifère sur trois plans successivement. Elle se nourrit de toutes les forces vitales primitives, entretenues par la puissance qui règne à la racine de la vie subconsciente (les monstres marins que nourrit Amphitrite).
Dans le langage commun de la psychiatrie, Scylla pourrait être associée aux troubles de type schizophrénique.

L’autre écueil étant très proche du premier, le chercheur peut se heurter à l’un ou l’autre s’il n’y prend garde.
Il pourrait illustrer les symptômes que l’on associe de nos jours aux troubles bipolaires (anciennement dénommés maniaco-dépressifs). Car il se manifeste par un double mouvement, l’un qui absorbe la vie et les formes, l’autre qui rejette ces mêmes formes après dislocation (l’un qui engloutit l’onde noire et tout navire qui en approche, l’autre qui la rejette en un flot d’écume, rejetant en même temps les morceaux des navires disloqués).
Le sens du nom Charybde n’est pas clair.
Il est intéressant de noter qu’Homère ne décrit jamais Charybde mais seulement les conséquences de son action, comme si le monstre lui-même n’existait pas. Autrement dit, le chercheur ne peut s’en prendre à rien et ne peut rien discerner, hormis le mouvement tourbillonnant qui l’entraîne.

Du point de vue de la démarche purement spirituelle – qui seule semble-t-il peut donner le choix de s’orienter puisque l’on voit venir en conscience le processus – le chercheur est prévenu intérieurement qu’il s’en sortira beaucoup mieux s’il choisit le côté séparateur, en allant du côté de ses peurs, plutôt que celui de la dépression. La première option peut certes détruire certaines structures de sa personnalité et affaiblir ses énergies, mais « la vision en Vérité » voit que l’autre option est infiniment plus dangereuse.

Toutefois, le yoga ne permet l’évitement d’aucune épreuve : assez peu de temps après, le chercheur sera aspiré par le gouffre de Charybde et ne s’en sortira qu’en s’accrochant aux branches du grand figuier qui domine le rocher.
Lors de ce premier passage de la passe, le chercheur évite le pire bien qu’il soit sérieusement affecté (il perd seulement six marins sur les quarante-cinq encore à bord).

Les troupeaux d’Hélios et l’épreuve de Charybde (Chant XII)

Ulysse arriva ensuite à l’île d’Hélios (le soleil, fils d’Hypérion) où paissaient sept troupeaux de vaches et sept hardes de grasses brebis, de cinquante têtes chacun.
Ces animaux ne connaissaient ni la naissance ni la mort, gardés par deux déesses, Phaéthousa et Lampétie, filles d’Hélios et de la nymphe Néaira.
Par deux fois le héros avait été averti. Tirésias lui avait recommandé d’éviter l’île et Circé de ne pas toucher aux animaux du dieu, faute de quoi son retour au pays serait très difficile.
Ulysse en informa ses compagnons, mais Eurylochos, prenant la parole au nom de tous, l’adjura de les laisser débarquer pour se reposer une nuit. Ulysse y consentit à condition que tous jurent de respecter les troupeaux d’Hélios, « le dieu qui voit tout et entend tout ». Tous jurèrent.
Mais Zeus fit souffler le Notos tout un mois, les empêchant de reprendre la mer. Ils furent donc rapidement à court de vivres et la faim les tenaillait.
Alors que les dieux avaient endormis Ulysse, Eurylochos convainquit ses compagnons de sacrifier aux dieux les plus belles vaches d’Hélios, ce qui leur permettrait de se rassasier de viandes. Après le sacrifice, tous s’endormirent, repus.
Ulysse à son réveil constata le drame.
Lampétie de son côté avait prévenu son père Hélios. Celui-ci demanda à Zeus et à tous les immortels de venger le meurtre de ses bêtes, proférant la menace suivante : s’il n’en obtenait pas la rançon qu’il attendait, il plongerait dans l’Hadès et brillerait pour les morts. Cette menace, Ulysse ne la connut que plus tard lorsque Calypso lui raconta ce qu’Hermès lui avait rapporté.

Les dieux envoyèrent alors des signes : les dépouilles marchaient et les chairs meuglaient autour des broches. Mais ces prodiges n’empêchèrent pas l’équipage de se nourrir de viande pendant six jours. Le septième jour, le vent tomba enfin et ils s’embarquèrent.
Alors qu’ils étaient au large, Zeus accrocha au navire une sombre nuée dont la mer s’enténébra. Un furieux Zéphyr souffla en ouragan, abattant le mât qui tua le pilote. Zeus, en même temps, foudroya le navire qui fut disloqué et tous les marins périrent.
Ulysse attacha ensemble le mât et la quille et s’assit sur ce radeau improvisé.

Le Notos prit la suite du Zéphyr et souffla toute la nuit, entraînant le radeau à nouveau vers Charybde où le héros parvint au petit matin alors que le monstre était en train d’avaler l’onde amère. Entraîné par le tourbillon, Ulysse s’accrocha aux branches du grand figuier et resta tout le jour suspendu au-dessus du gouffre, sans pouvoir ni poser le pied ni trouver position plus confortable en grimpant. Lorsqu’au soir venu, Charybde vomit le mât et la quille, il se laissa tomber, rama de ses mains, et le Père des dieux et des hommes fit en sorte que Scylla ne le vit pas.
Neuf jours durant il dériva et la dixième nuit fut rejeté sur le rivage de l’île de Calypso, la déesse à voix humaine.

Après être parvenu à la racine des processus mentaux, le chercheur prend conscience qu’il a à sa disposition de très nombreux pouvoirs issus d’un plan supérieur non-duel en rapport avec l’aspect illuminateur du supramental et ses aspects novateurs reçus par révélation et inspiration (les troupeaux d’Hélios « celui qui voit tout et entend tout », vaches et grasses brebis, qui ne connaissaient ni la naissance ni la mort).
Nous associons ici la brebis au « renouveau » perçu par les deux pouvoirs de l’Intuition, l’inspiration et la révélation.
Mais il ne doit en aucun cas en faire usage à son propre profit quelles que soient les circonstances. Aussi avait-il eu l’intuition par deux biais différents qu’il devait s’en tenir à l’écart : par l’intuition qui aide au processus purificateur (Tirésias) et par sa capacité spirituelle de discrimination (Circé).
Ces pouvoirs étaient « gardés » par des puissances issues du supramental (Phaéthousa « la lumière intérieure » et Lampétie « la lumière en haut ») et ne pouvaient être utilisés que selon les besoins évolutifs (Néaira « ce qui émerge pour l’évolution »).

Le chercheur cède toutefois à des instances de son être extérieur qui craignent d’avancer sans y voir clair. C’est « la prudence avisée », celle qui argumente toujours en faveur de l’ego, qui en est le porte-parole (Eurylochos adjure Ulysse de s’arrêter pour la nuit, source de grands dangers pour les marins).
Le chercheur tente de se convaincre alors que d’aucune manière il n’utilisera à ses propres fins les dons ou pouvoirs issus du supramental qu’il sent à portée de main (Ulysse fait jurer ses compagnons qu’ils ne toucheront pas aux troupeaux).

Mais à nouveau, il est testé pendant une période qui lui semble interminable (Zeus envoie un vent de « confusion », le Notos qui enveloppe les hauteurs de la montagne d’un brouillard odieux au berger). Sans comprendre où il est conduit, il peine devant l’aridité du yoga – la rareté des « expériences » – et veut se « relâcher » sans penser lui nuire (les hommes sont tenaillés par la faim).

Alors que la « puissante volonté » qui mène le yoga est mise en retrait par les forces spirituelles (« l’éveil » n’est pas encore permanent), cette aridité conduit le chercheur à trahir « la voix intérieure qui dirige le yoga » sous prétexte d’honorer le supramental, mais il est bien conscient qu’il en retirera profit (les hommes sacrifient les bœufs à Hélios alors qu’Ulysse est endormi par les dieux). Lorsqu’il « s’éveille » de cette inconscience, il voit que c’était une épreuve-test.

Cette histoire relate la difficulté extrême pour le chercheur à maintenir envers et contre tout sa totale détermination vers le but, même si le yoga le conduit à mettre sa vie en jeu, et la facilité avec laquelle, sous les plus magnifiques prétextes de service à l’humanité, il peut dévier de cette consécration et utiliser les pouvoirs du supramental à ses propres fins.

Le chercheur devait comprendre beaucoup plus tard ce qui se trama alors à son insu dans les hauteurs de l’esprit, le fait qu’il n’était pas prêt pour utiliser les dons du supramental. Alors qu’il était contraint à une longue traversée du désert, il reçut en effet une révélation du surmental transmise par la force qui le maintenait dans l’isolement (Calypso lui révéla ce que lui avait rapporté Hermès) : le pouvoir illuminateur du supramental avait exigé des puissances de l’esprit une purification approfondie du chercheur (pour la poursuite du yoga).
Si la purification n’est pas accomplie, le chercheur serait plongé dans une terrible nuit de l’esprit, alors que s’éveilleraient à nouveau les forces tapies dans les profondeurs de la nature corporelle : ce serait non pas une union esprit-matière mais le règne des Puissances de l’Ombre sur un monde privé de la lumière divine. (Hélios menaçait de plonger dans l’Hadès et de briller pour les morts si les compagnons ne recevaient pas le châtiment mérité).

Il vit des expériences extraordinaires – mais déformées, car il n’est pas assez purifié – où la mort semble se confondre avec la vie, où les deux ne forment plus qu’un seul et même état de conscience sous deux points de vue, l’envers et l’endroit d’une même réalité : il a commencé à user la barrière d’inconscience qui sépare les deux mondes (les dépouilles marchaient et les chairs meuglaient autour des broches). (Cf. l’Agenda de Mère).
Mais dans cette phase de yoga, ignorant la menace proférée par Hélios, il continue à utiliser un certain temps ces dons (les compagnons se nourrissent pendant six jours de la viande des vaches sacrifiées).

Puis vient le temps de l’épreuve majeure, qui conduit le chercheur à un absolu dépouillement et à un abandon total entre les mains de la Vérité.

Ayant cessé d’utiliser les dons du supramental, il se remet en route. Tout alors « s’enténèbre » dans sa vie, comme s’il était plongé dans une négation de tout, dans un grand NON à la vie (Zeus accrocha au navire une sombre nuée dont la mer s’enténébra). La puissance de l’esprit qui purifie, Zéphyr « le grand nettoyeur », souffla alors en ouragan, et la puissance supraconsciente brisa les dernières structures de la personnalité (de l’ego) et pulvérisa les énergies et qualités qui soutenaient jusqu’alors le yoga (le navire fut disloqué et tous les marins périrent).

Le chercheur n’a plus désormais d’autre soutien que sa faculté d’abandon au Divin et sa capacité d’endurer. Il lie ensemble ce qu’il y avait de plus solide et indispensable dans son ancien yoga pour atteindre les hauteurs de l’esprit et plonger dans ses profondeurs (Ulysse attache ensemble le mât et la quille).

Puis à nouveau, le chercheur est totalement égaré, (le vent qui apporte la confusion prend la suite du vent de purification : le Notos succéda au Zéphyr). Après une éprouvante période d’errance sans la moindre lumière, il se retrouve pris dans le tourbillon d’une dépression majeure qui cherche à l’entraîner vers le fond. Il ne peut que se tenir fermement à « l’Unité en laquelle tout se rassemble », et suspendu dans « le vide absolu », il doit endurer, n’ayant aucun repère auquel sa conscience puisse se raccrocher (Ulysse est entraîné vers le gouffre de Charybde et se raccroche au figuier, suspendu au-dessus du vide).
Lorsque la menace de dépression relâche son emprise, il peut alors s’appuyer sur les ultimes débris de son ancienne structure, heureux d’échapper à un éclatement total de l’être (à une attaque de type schizophrénique) (Ulysse se laisse choir sur des poutres recrachées par Charybde puis s’éloigne, inaperçu de Scylla).
Les aspects de la conscience profonde décrites dans ces pages peuvent être rapprochées des trois éléments indiqués par Mère à propos de la souffrance physique : une répulsion qui génère une peur jusqu’à la terreur, une attraction perverse inavouée et un sentiment de l’inévitable et d’impuissance totale. (Cf. Agenda de Mère Tome 8, p 142). Il est également très intéressant de rapprocher cette description de celle du Bardo Thödol, plus connu sous le nom de « Livre des Morts Tibétain ».
S’ensuit une longue période d’errance (après dix jours passés en mer accroché aux débris de la quille de son navire, le héros fut rejeté sur l’île de Calypso).

Le séjour chez Calypso (Chant VII, 240 sq., Chant I et Chant V)

Calypso était la fille du Titan Atlas qui connaissait les abîmes de la mer entière et veillait sur les hautes colonnes qui tenaient écartés le ciel de la terre.
Isolée sur son île océane, Calypso, la déesse bouclée à la terrible ruse, n’était en rapport ni avec les dieux ni avec les hommes. Elle entoura Ulysse de soins et d’amitié, le nourrit et lui promit de le rendre immortel et jeune à tout jamais. Elle brûlait de le prendre pour époux, tentant de lui faire oublier Ithaque. Mais au fond de son cœur, il refusa toujours.
Il resta là sept ans, sans cesser de verser des larmes sur les vêtements immortels que lui avait donnés Calypso. Il ne goûtait pas les charmes de la déesse, bien qu’il fût obligé de passer ses nuits dans son lit. Puis la huitième année, sur l’ordre des dieux mais à l’insu du héros, elle le pressa de partir.

Les dieux en effet avaient tenu une assemblée dont seul Poséidon était absent. Celui-ci était parti chez les Éthiopiens qui, aux extrémités du monde étaient partagés en deux groupes, les uns au levant, les autres au couchant, et il se réjouissait en leur compagnie.
Zeus annonça à tous qu’Égisthe venait de payer pour ses crimes, car il n’avait pas voulu tenir compte des avertissements qu’il lui avait prodigués par l’intermédiaire d’Hermès.
Puis Athéna fit part de sa douleur concernant Ulysse et les menaces de mort pesant sur Télémaque. Elle demanda à Zeus, son père, pourquoi il faisait durer le séjour du héros chez Calypso. Celui-ci répondit que seul Poséidon le poursuivait de sa haine et empêchait son retour parce qu’Ulysse avait rendu aveugle son fils, le Cyclope Polyphème. Mais il décréta au nom de tous les dieux le retour d’Ulysse.
Athéna suggéra alors que Zeus envoie Hermès porter ce décret à Calypso tandis qu’elle-même irait voir Télémaque pour le stimuler et le protéger. Zeus acquiesça, décrivant à l’intention d’Hermès les tribulations futures d’Ulysse : le héros devrait partir seul sur un radeau et souffrir encore vingt jours avant d’atteindre la terre des Phéaciens, parents des dieux, qui le ramèneraient enfin chez lui.

Hermès survola les flots, puis marchant sur la mer violette, il parvint sur l’île lointaine de Calypso qui était arrosée de quatre sources versant leur onde claire. Il exprima à la déesse le motif de sa venue imposée par Zeus dont il rapporta les paroles. Calypso se plaignit, comparant son idylle à l’amour d’Éos pour Orion qui mourut sous les traits d’Artémis, ou encore à celui de Déméter pour Iasion qui fut tué par Zeus. Mais elle accepta de laisser partir le héros. Elle lui prodigua force conseils pour construire un radeau, veilla à lui fournir les vivres nécessaires, le couvrit de vêtements immortels et lui promit une brise favorable. Ulysse, sachant qu’un simple radeau était peu armé pour affronter les périls de la mer, lui fit jurer qu’elle ne méditait pas quelque funeste projet contre lui. Ayant juré, la déesse ne put s’empêcher de lui dire qu’il courait au-devant de grandes épreuves, lui assurant qu’il regretterait de n’être pas resté auprès d’elle, devenant lui aussi un dieu. Mais Ulysse affirma que son seul désir était de rentrer en son logis et de retrouver Pénélope.
Calypso lui montra alors où couper les arbres et lui fournit le nécessaire pour les voiles. En quatre jours, il construisit un radeau bien conçu et solide et prit la mer le cinquième.

Calypso est « celle qui cache, qui couvre », mais aussi « celle qui appelle vers les hauteurs », la puissance spirituelle qui offre la possibilité de se retirer du jeu de l’incarnation.
En tant que fille d’Atlas, elle contribue, au même titre que les Pléiades dont elle prend la suite, à combler dans l’esprit le gouffre créé par la conscience de la séparation. Elle symbolise le dernier état intermédiaire entre le monde des dieux – le plan du surmental – et celui de la dualité humaine (Calypso n’a de rapport ni avec les dieux ni avec les hommes).
Cet état, qui résulte d’un abandon définitif de toutes les structures de la personnalité, d’un arrachement de la racine de l’ego, entraîne une puissante tentation. En fait, il ne s’agit pas réellement d’une tentation, car le chercheur n’a plus d’ego et plus la moindre trace de désir, mais seulement d’une opportunité de choix entre une libération individuelle définitive et une volonté-aspiration inébranlable de rester solidaire du reste de l’humanité. Quelles que soient les jouissances procurées par cette perspective de libération définitive et totale, elles ne peuvent ébranler son aspiration et sa détermination, car le chercheur refuse de considérer une libération individuelle qui laisserait le reste du monde inchangé. Mais les moyens de mettre en œuvre cette aspiration sont encore inexistants (Ulysse aspire au retour mais n’a aucun moyen de quitter l’île).
Cette libération individuelle présente tous les aspects de l’accomplissement, et c’est la raison pour laquelle Calypso est « rusée ». Comblé des grâces spirituelles que procure une libération totale, le chercheur ne peut en profiter (Ulysse ne goûte pas les charmes de Calypso). S’il s’installait dans cette libération, il évoluerait vers un état permanent dans le surmental non-duel et vivrait dans le hors-temps par une adaptation incessante et spontanée au mouvement du devenir (Calypso promettait à Ulysse de le rendre immortel et jeune à tout jamais).

Tant que le chercheur reste « prisonnier » de cet état, il participe de la non-dualité (il porte les habits immortels que lui a donné Calypso), mais une non-dualité qui n’exprime pas encore la totale unité du Divin (car, comme Circé, Calypso est une déesse « à voix humaine »). En effet, cette unité ne peut s’accomplir parfaitement que dans le corps. C’est pourquoi Ulysse se languit d’un « retour » à son origine (Ulysse aspire au retour à Ithaque). En effet, les « retours » représentent toujours l’infusion dans l’incarnation de ce qui a été contacté dans l’esprit, selon le processus du yoga qui est ascension-intégration.

Selon le sentiment que le chercheur peut en avoir, cette étape semble durer une éternité. Puis une autre phase s’ouvre sans qu’il prenne conscience de la force qui l’a initiée : le supraconscient impulse un nouvel élan au yoga, le maître du subconscient étant occupé à « éveiller » les profondeurs brûlantes de son domaine où ce qui doit naître par la transformation est intimement lié aux processus archaïques de l’évolution (Zeus, au nom de tous les dieux, décrète la fin du séjour chez Calypso, bien que Poséidon soit absent et se réjouisse chez les Éthiopiens « la vision de feu » ou « vision de vérité » qui aux extrémités du monde sont partagés en deux, les uns au levant, les autres au couchant).

Pour établir le lien avec les autres processus qui se déroulent en parallèle dans la conscience du chercheur, Homère énonce par la bouche de Zeus qu’Égisthe venait d’être tué. Nous savons par ailleurs que cet épisode correspond également au retour d’Égypte de Ménélas « muni d’une antique connaissance ».
C’est donc le moment où la période d’union mystique contemplative qui suit la réalisation de l’égalité parfaite cède la place à un yoga actif, tourné cette fois-ci vers le corps (Oreste venge son père). D’autre part et dans le même temps, le chercheur a retrouvé en lui-même les antiques connaissances des initiés de l’ancienne Égypte qui avaient parcouru le chemin de manière individuelle (ce qui suppose un accès aux mémoires de l’humanité).
En réalité, le chercheur n’a pu trouver lui-même les moyens de mettre fin à cette phase passive, n’ayant pas une claire conscience de ce qui l’immobilisait : il devait en fait attendre que les autres processus de yoga parviennent à leur terme.

Ce changement d’orientation est aussi un moment délicat où, s’il n’était protégé par les forces spirituelles, « le yoga futur » risquerait d’être définitivement interrompu par les plus hautes réalisations des anciens yogas (Télémaque faillit tomber dans une embuscade tendue par les prétendants).

Homère énonce par la bouche de Zeus que le supraconscient qui dirige l’évolution n’est en rien responsable des épreuves du chercheur. Si celui-ci est malmené, c’est parce qu’il a dû renoncer, du fait de sa « curiosité prédatrice », à ses pouvoirs de visions (Ulysse, voulant connaître les présents que lui ferait le Cyclope Polyphème, avait dû rendre aveugle le géant qui l’avait emprisonné, faute de quoi il serait mort). C’est cette même « curiosité » – une volonté de connaître et comprendre par le processus mental séparateur et de s’en approprier les fruits – qui provoqua « la chute » dans la Genèse et atteint son paroxysme de nos jours.

Par son accès au surmental, le chercheur prend alors conscience des épreuves qui l’attendent et se concentre sur la « protection » du yoga futur (Zeus envoya Hermès chez Calypso, l’ayant informé au préalable des aventures à venir du héros, tandis qu’Athéna se rendait auprès de Télémaque).
La puissance spirituelle qui a contribué au développement du surmental « sait » que sa mission va prendre fin avec le nouveau yoga, mais ne peut faire autrement que de transmettre l’impulsion évolutive (Hermès agit « contre sa propre volonté » en se rendant chez à Calypso, mais doit obéir à Zeus).
Comme le chercheur doit redescendre dans l’incarnation, il ne peut se maintenir dans la passivité induite par l’égalité. Mais les puissances de l’esprit qui l’ont protégé pendant cette période d’expectative lui apportent cependant leur aide pour créer un embryon de structure pour poursuivre le chemin (Calypso se plaignit en évoquant les amours d’autres déesses eux aussi contrariés, mais conseilla le héros pour la construction du radeau). Elles donnent aussi les forces nécessaires, permettent que le chercheur se maintienne dans la non-dualité et lui apportent un soutien spirituel (Calypso donna aussi des vivres, des habits divins et fit souffler un vent favorable).
Le chercheur a cependant besoin d’être assuré de ne pas faire fausse route, ce qui lui est octroyé, non sans la confirmation de grandes épreuves à venir (Ulysse fit jurer à Calypso qu’elle ne méditait pas quelque funeste projet contre lui. Celle-ci, ayant juré, ne put s’empêcher de lui annoncer de grandes difficultés.)

La navigation jusqu’en Phéacie (Chant V)

Ulysse navigua sur son radeau pendant dix-sept jours sans jamais dormir et arriva le dix-huitième en vue des côtes de Phéacie. Poséidon, qui revenait d’Éthiopie, le vit et déchaîna une grande tempête, faisant souffler les quatre grands vents ensemble (Eurus, Notos, Zéphyr et Borée). Le héros fut jeté hors du radeau qui se renversa. Le mât fut brisé et les voiles emportées par la mer en furie. Tout meurtri, Ulysse réussit cependant à se hisser sur son radeau, et les vents le malmenèrent tour à tour.
La fille de Cadmos, Ino, qui était devenue Leucothée « la déesse blanche » et résidait au fond des mers, l’aperçut. Se changeant en mouette, elle lui conseilla de quitter les vêtements que lui avaient donnés Calypso et de partir à la nage vers le rivage de Phéacie. Elle lui donna un voile qui protège de la douleur et de la mort. Il devait le tendre sur sa poitrine en abandonnant toute peur puis le rejeter à la mer en détournant les yeux lorsqu’il parviendrait au rivage. Puis la déesse plongea dans la vague écumante.
Comme Ulysse était réticent à suivre ce conseil qu’il pensait être un nouveau piège des dieux, Poséidon souleva contre lui une vague gigantesque qui fracassa le radeau, éparpillant les poutres. Le héros, sans plus hésiter, se hissa sur l’une d’elles afin de se dévêtir et de mettre le voile de Leucothée sur sa poitrine, puis il plongea dans la mer.
Tandis que Poséidon méditait de futurs malheurs pour le héros, Athéna calma les vents, ne laissant souffler qu’un vif Borée.

Ulysse dériva deux jours et deux nuits, entrevoyant souvent la mort. A l’aurore du troisième jour, tandis qu’il se réjouissait d’apercevoir enfin la terre, il ne vit en s’approchant qu’une côte inabordable où les vagues se fracassaient sur les rochers. Il fut projeté sur l’un d’eux, et bien qu’il s’y fût agrippé de toutes ses forces, le ressac le rejeta loin en mer. Athéna lui souffla alors de longer la côte en nageant. Il parvint à l’embouchure d’un fleuve dont il pria le dieu pour qu’il lui laissât franchir la barre et sa prière fut entendue. Exténué, meurtri, il s’affala sur le rivage puis rejeta au loin le voile selon les recommandations d’Ino qui le récupéra aussitôt.

Appréhendant le froid et les fauves, il se réfugia sous la double cépée touffue de deux oliviers nés du même tronc, l’un sauvage, l’autre greffé, qui ne laissait pénétrer ni les vents, ni les rayons du soleil, ni la pluie.
Il se couvrit de feuilles et Athéna versa sur ses yeux le sommeil pour chasser l’épuisement.

(Il y a ici des considérations astrologiques qui mériteraient d’être déchiffrées avec des clefs qui nous échappent en partie. Ainsi par exemple, Ulysse devait, selon les conseils de Calypso, laisser l’Ourse ou le Chariot à sa gauche, « seule étoile qui ne se plonge jamais aux bains de l’Océan » : la force endurante (l’Ourse) est la seule puissance soutenant l’évolution qui soit présente en permanence, quelles que soient par exemple les périodes des cycles, à la différence de bien d’autres forces.)

Le début de cette phase se déroule dans un état de plein « éveil » jusqu’à ce que le chercheur approche du lieu où « la lumière pénètre totalement » (Ulysse navigua dix-sept jours sans jamais dormir et arriva en vue des côtes de Phéacie). Mais il subit alors la pire attaque jamais vécue sur le chemin : le subconscient provoque le déchainement simultané de toutes les aides divines pour un ultime dépouillement.
Rappelons qu’Ino, fille de Cadmos roi de Thèbes, représente la démarche de purification-libération qui, d’abord orchestrée par la volonté personnelle du chercheur, est progressivement remise entre les mains de l’Absolu. Dans les profondeurs du vital, elle devient alors une action divine purificatrice : Leucothée « la déesse blanche ». Celle-ci, se manifeste au chercheur dans le mental vital (le niveau des instincts) et donne au chercheur toutes les indications nécessaires (Leucothée se transforma en mouette, l’oiseau qui vole à la frontière de l’eau, pour entretenir Ulysse). Il devait se dépouiller de ses derniers appuis, laisser de côté son identification à la non-dualité et accepter la protection temporaire vis-à-vis de la mort et de la souffrance qu’offre une parfaite transparence vitale, une équanimité parfaite (lâcher le radeau, quitter les habits de Calypso et revêtir sur sa poitrine pour un court laps de temps le voile d’Ino-Leucothée qui devait le protéger de la souffrance et de la mort).

Toutefois, il peine à faire confiance aux messages corporels et surtout à abandonner ses derniers soutiens. Ceux-ci sont alors détruits par le subconscient qui soulève une terrible épreuve (Poséidon souleva contre lui une vague gigantesque qui fracassa le radeau, éparpillant les poutres). Le héros ne se raccroche à un ultime appui que pour mieux suivre les instructions de Leucothée.

Après une période de yoga intense mais dépourvue de remous profonds, et bien qu’appréhendant l’échec du yoga en de nombreux moments, il se rapproche de cette « transparence totale » mais ne voit aucun moyen de l’aborder (Ulysse, entrevoyant la mort à plusieurs reprises, aperçoit la côte des Phéaciens mais ne trouve aucun moyen d’y parvenir).

Le maître du yoga l’assiste dans les dernières et terribles épreuves, lui soufflant de mobiliser ses ultimes forces, car il s’agit d’abandon au Divin mais non de passivité (Athéna lui mit en tête de s’accrocher au rocher sur lequel une vague l’avait projeté).
Cette attitude lui permet de parvenir au but. Il est alors conscient de la grâce qui l’a protégé et accepte de la laisser partir (Ulysse jeta le voile à la mer et Ino le récupéra aussitôt).
Un temps de repos dans une paix profonde lui est alors offert, à l’abri d’une puissante protection que lui offre à la fois la purification effectuée par son yoga et celle faite par le subconscient. Rien ne peut alors le perturber qui soit issu du mental, du vital ou du psychique (Ulysse se réfugia puis s’endormit sous la double cépée de deux oliviers nés du même tronc, l’un sauvage, l’autre greffé, qui ne laissait pénétrer ni les vents, ni les rayons du soleil, ni la pluie).

L’arrivée chez les Phéaciens (Chant VI)

Jadis, les Phéaciens habitaient l’Hypérie, mais ils subissaient la force des Cyclopes. Aussi leur roi Nausithoos, fils de Poséidon, les en avait-il éloignés. Il les installa en Schérie où il construisit et organisa la cité.
C’était désormais son fils Alcinoos qui régnait. Ce dernier s’était uni à Arété qui apaisait les querelles. Elle lui donna cinq fils dont deux étaient déjà mariés, et une fille Nausicaa dont la beauté était celle d’une immortelle.
Athéna se présenta en rêve à la jeune fille sous l’apparence de son amie, et la pressa de demander à son père un attelage pour aller laver le linge en vue de ses noces, ce que Nausicaa « aux bras blancs » ne manqua pas de faire dès son réveil.
Lorsque le linge fut nettoyé, la jeune fille se mit à jouer à la balle avec ses suivantes. Celle-ci tomba dans une cascade et les cris des femmes réveillèrent Ulysse. Il sortit de son abri, ayant couvert son sexe d’une branche, et s’avança vers les jeunes filles. Les servantes s’enfuirent mais Nausicaa demeura sur place. Après avoir longuement hésité sur la meilleure manière de l’approcher pour obtenir son aide, Ulysse s’adressa à elle, la comparant à Artémis puis à un surgeon de palmier qu’il avait contemplé autrefois à Délos. Il lui demanda l’asile et de quoi se vêtir. Nausicaa à son tour se présenta, affirmant que nul mortel n’avait commerce avec les Phéaciens. Elle ordonna à ses servantes aux belles boucles et aux bras blancs de donner le bain au héros, de le nourrir et le vêtir. Mais Ulysse, par pudeur, refusa leur aide. Lorsqu’il se fut baigné et qu’il eut revêtu les habits donnés par Nausicaa, Athéna donna à ses cheveux des reflets hyacinthe.
Nausicaa, à le voir resplendissant, pressentit la main des dieux en ce héros « d’endurance ». Elle proposa de le conduire auprès de son père, donnant toutes instructions pour que l’entrée dans la ville se fasse dans la plus parfaite discrétion. Elle qui jusqu’alors refusait tous les partis ne devait en aucun cas donner prise aux commérages. Le héros devait donc faire halte en un bois de peupliers consacré à Athéna pour laisser la princesse entrer seule dans la ville. Puis à son arrivée au palais, il devait se rendre directement aux pieds de la reine Arété qui, assise au bord du foyer, enroulait sur sa quenouille les belles laines teintes du pourpre de la mer.
Ulysse fit comme Nausicaa avait dit. Il fit halte dans le bois de peupliers et implora Athéna qui l’entendit sans toutefois se montrer à lui.

Les Phéaciens « ceux qui permettent la pénétration de la lumière » représentent les forces spirituelles qui favorisent la transition vers un plan supérieur, plan que Sri Aurobindo a nommé supramental.
Dans les temps anciens, ce plan était accessible depuis les hauteurs de la transe (l’Hypérie « au-delà de l’horizon »), mais son accès était étroitement lié aux capacités de « vision ». Celles-ci « s’imposaient » en reprenant à leur compte, par manque de purification, les dons de la lumière supramentale (les Phéaciens devaient subir la force et les pillages des Cyclopes). L’ouverture du chakra Ajna (ou « troisième œil ») qui peut être réalisée par différentes méthodes, offre en effet la vision de multiples plans de la Réalité, mais ne nécessite pas la purification totale de l’être. L’ego peut donc récupérer à son profit les bénéfices de cette ouverture.

Puis le subconscient, travaillant à l’incarnation, généra une capacité de « progression rapide sur le chemin ». Pour écarter la trop grande influence des pouvoirs de « vision », il réorienta vers des plans plus denses la possibilité d’accession au supramental, préparant les bases de l’étape ultérieure du yoga (Nausithoos « celui qui navigue rapidement », fils de Poséidon, les conduisit en Schérie « terre ferme » et bâtit la cité).
C’est désormais « une intelligence puissante (surmentale) » (Alcinoos) unie à la « non-dualité en l’esprit », qui autorise le passage et le rend possible (Arété « le mouvement vrai le plus élevé » qui est dans la non-dualité car elle « apaise les querelles »). C’est-à-dire que l’accomplissement des deux voies, celle de l’ascension des plans de conscience et celle de la purification-libération, devint nécessaire pour accéder au plan de la Vérité supramentale.
Deux réalisations issues de cette alliance sont déjà actives pour faciliter ce passage (deux des cinq fils d’Alcinoos sont mariés).
La fille, Nausicaa « celle qui chemine dans le yoga avec feu », assure la transition pour en permettre l’expérience. Elle représente une réalisation très proche de la non-dualité, une très grande « transparence » dans les actes, raison pour laquelle Ulysse la compare à Artémis (sa beauté est celle d’une immortelle et elle a « les bras blancs » ainsi que ses servantes). Cette transparence/pureté étant le signe de la réalisation psychique, Nausicaa annonce en conséquence les futures possibilités de passage par le psychique lorsque la voie d’accès par le mental sera fermée.

Le maître intérieur donne une fois de plus son appui au chercheur qui doit montrer une grande délicatesse dans cette transition : il doit suivre le mouvement plutôt que l’imposer.
Le surgeon de Palmier contemplé à Délos auquel le héros compare Nausicaa fait peut-être référence à une vision du rayonnement futur des chakras que l’on peut avoir lors du premier contact psychique. Tourbillonnant sur eux-mêmes dans la phase actuelle, ils seraient destinés dans le futur à jaillir en fontaine, à l’image du palmier.

Tant que se maintient la moindre parcelle d’ego, c’est-à-dire le moindre « sentiment d’être séparé », le chercheur ne peut faire le passage (nul mortel n’avait commerce avec les Phéaciens). Il procède alors à une dernière purification des scories du chemin afin d’être capable d’agir dans une totale exactitude, à l’instar des servantes auxquelles il n’ose se montrer en vérité (Ulysse a honte de se montrer nu face aux servantes aux bras blancs). Héros « d’endurance », il est soutenu par le maître intérieur qui veille au chemin et permet que lui parviennent des éclats de conscience supramentale (Athéna donne à ses cheveux des reflets hyacinthe).

En fait, lors de cette première expérience de contact avec le supramental, le chercheur n’est pas suffisamment purifié et doit faire preuve d’une totale humilité jusqu’au seuil de l’expérience afin de ne pas compromettre ce qui permet « la poursuite du chemin avec feu » (Ulysse ne doit pas se montrer en compagnie de Nausicaa afin d’éviter tout risque de commérages).
Le peuplier marque « la porte de l’unité ». (Il semble avoir été utilisé comme un symbole du royaume d’Hadès, passage vers l’unité dans le corps). Le chercheur doit donc s’arrêter à ce seuil et adresser sa prière au maître intérieur afin qu’il favorise son accès à l’Unité (Ulysse implore Athéna pour lui demander un accueil favorable des Phéaciens).

L’entrée chez Alcinoos (Chant VII)

Nausicaa rentra au manoir de son père et gagna sa chambre où sa vieille nourrice Euryméduse alluma le feu.
Ulysse arriva à son tour en ville, dissimulé par une nuée dont Athéna l’avait recouvert. La déesse prit alors l’apparence d’une enfant phéacienne et se mit en travers de son chemin. Le héros lui ayant demandé sa route, elle se proposa pour l’accompagner. Elle lui raconta que Poséidon avait permis à leur peuple doté de vaisseaux aussi rapides que la pensée d’être « les passeurs du grand abîme ».
Puis elle exposa la filiation de la reine Arété, nièce de Nausithoos :
Poséidon avait épousé Péribée « la plus belle des femmes », fille d’Eurymédon. Celui-ci était le roi des présomptueux géants et causa la perte de son peuple ainsi que la sienne. De leur union naquit Nausithoos qui eut à son tour deux enfants, Alcinoos et Rhexénor. Ce dernier à peine marié fut tué par Apollon, mais il laissait une fille Arété que son frère épousa. Arété était aimée de tous, plus honorée par son époux que jamais femme ne le fut, et sa bonté apaisait les querelles.

Nausicaa avait affirmé à Ulysse que seule la bienveillance de sa mère Arété lui permettrait de regagner son foyer. À son arrivée au palais, le héros fut émerveillé par la lumière qui tombait d’en haut, comme un éclat de soleil ou de lune. A chaque porte de la muraille, deux chiens immortels et jeunes à tout jamais, d’or et d’argent, œuvres d’Héphaïstos, gardaient la demeure du roi. Des éphèbes d’or tenaient des torches. Des cinquante servantes du palais, les unes sous la meule écrasaient le blé d’or et les autres s’adonnaient au tissage. Jamais femmes ne furent meilleures que les Phéaciennes pour cet art car Athéna leur avait accordé la droiture du cœur et l’adresse des mains. Des vergers remplis de poiriers, de grenadiers, de pommiers, de figuiers et d’oliviers, ainsi qu’une vigne et un potager produisaient des fruits et des légumes à longueur d’année.
Toujours dissimulé par une nuée, Ulysse entra dans la grand-salle et vit les rois de Phéacie buvant en l’honneur d’Hermès. Puis il passa devant le roi Alcinoos et se jeta directement aux genoux de la reine Arété qui enroulait sur sa quenouille les belles laines teintes du pourpre de la mer.
La nuée alors se dissipa. Le héros supplia l’assemblée de le ramener au pays de ses pères puis s’assit dans la cendre du foyer.
Échénéos, le plus âgé des Phéaciens, qui savait tant de choses d’autrefois, pria Alcinoos d’offrir un siège à leur hôte.
Le roi lui donna alors la place de son fils qu’il aimait entre tous. Puis il accéda à la demande d’Ulysse et décida une grande fête pour le lendemain, avant que ses passeurs ne le reconduisent en sécurité en son pays.
Ulysse n’ayant pas encore révélé son identité, il suggéra qu’il était peut-être un immortel que les dieux leur envoyaient pour quelque nouveau dessein, comme ils avaient coutume de le faire par le passé. Les dieux en effet partageaient souvent leur table ou les croisaient sur la route, car les Phéaciens étaient proches d’eux, tout comme les Cyclopes et les sauvages Géants. Mais Ulysse le détrompa, demanda à se restaurer car il ne pouvait échapper à sa nature humaine, et pressa ses hôtes de préparer son départ dès l’aurore.
Tous partirent se coucher à l’exception d’Alcinoos, d’Arété et d’Ulysse. La reine, ayant reconnu les vêtements tissés par ses femmes, interrogea le héros avec des paroles ailées.
Ulysse lui conta alors la fin de ses aventures depuis son séjour chez Calypso.
Comme Alcinoos regrettait que ce ne fût pas sa fille qui l’ait amené en son palais, Ulysse l’assura qu’il l’avait voulu ainsi.
Alors le roi, non sans lui avoir dit qu’il aurait aimé en faire son gendre, décida son retour pour le lendemain. Ses passeurs le conduiraient aussi loin qu’il le désirerait, même au-delà de l’Eubée que ses gens situaient au bout des mers. Alcinoos l’avertit aussi qu’il serait endormi pendant le voyage.
Ulysse fit alors une prière à Zeus pour que les paroles d’Alcinoos se réalisent pour la plus grande gloire de ce dernier, puis il alla se coucher dans un lit préparé pour lui avec des draps de pourpre.

La « croissance du feu sur le chemin » et « l’acte pur » ont été préparés depuis longtemps par un yoga « qui prend soin de tout, qui ne laisse rien de côté », c’est-à-dire qui met de la conscience en tout (Nausicaa aux bras blancs a eu pour nourrice Euryméduse).

Le maître du yoga, expression du supraconscient, fait en sorte que le contact s’établisse facilement avec « ce qui permet le passage », en offrant, pour la dernière fois, son aide pour la réalisation de l’Unité supramentale en passant par les hauteurs de l’Esprit (Athéna enveloppe Ulysse d’une nuée car les Phéaciens ne font pas bon accueil aux étrangers). Par une intuition pure, donc non déformée, le chercheur est informé qu’il est parvenu aux abords du « grand abîme » qui marque la frontière entre le surmental et le supramental. Son franchissement, encore contrôlé par des forces issues du subconscient, n’est permis qu’à ceux qui peuvent laisser la lumière les traverser sans y opposer aucun obstacle, sans faire aucune ombre (une petite fille guide Ulysse et l’informe que Poséidon a concédé le grand abîme aux passeurs de son peuple). Il lui est confirmé que les moyens du passage ne relèvent plus du mental et fonctionnent à très grande vitesse (les navires phéaciens sont « plus rapides que l’aile ou la pensée »).

La filiation d’Arété indiquée par Homère peut être comprise comme l’évolution au cours des âges de l’accès humain au « Pouvoir » supramental qui est celui de la transformation. Nous en donnons notre compréhension sous toute réserve.
Eurymédon « un vaste pouvoir » était le roi des Géants, lesquels sont associés « au pouvoir d’action » tout comme l’étaient d’autres Géants primordiaux, les Cent-bras (les Hécatonchires) qui caractérisaient « l’omnipotence divine ». Ces derniers étaient les frères des Cyclopes « l’omniscience divine », tous fils de Gaia et donc frères des Titans.
L’abus par l’homme de ces premiers pouvoirs qui voulaient gouverner de leur propre droit et non de celui du Divin causa leur chute. Certains disent même que le roi des Géants Eurymédon viola Héra encore enfant et qu’il engendra avec elle Prométhée : cette légende confirmerait qu’il s’agit bien d’une époque antérieure à l’entrée de l’humanité dans le chemin de la gouvernance de l’être par la conscience mentale.
Le subconscient se tourna alors vers « l’incarnation » pour l’accès à l’Unité (Poséidon s’unit à Péribé « la femme la plus belle », fille d’Eurymédon) et donc la plus haute réalisation de l’époque précédente.
Cette union permit « une grande rapidité sur le chemin » qui fut alors la clef du passage vers l’Unité par la transe, mais elle subit la pression des pouvoirs de « vision » qui s’appropriaient la Vérité supramentale (les Phéaciens gouvernés par Nausithoos « celui qui navigue rapidement » subirent la pression et les pillages des Cyclopes).
L’avancement rapide sur le chemin (Nausithoos) permit cependant le développement d’une « intelligence puissante » (Alcinoos) et d’une « percée dans les forces adverses » (Rhexénor), celles qui bloquent l’évolution. Cette percée à peine réalisée devait être arrêtée car il fallait procéder au développement psychique (Rhexénor à peine marié fut tué par Apollon) : « la libération ou non-dualité en l’esprit » devint alors le but de « la puissante intelligence » (Alcinoos épousa Arété, fille de Rhexénor).

Arété « la non-dualité en l’esprit » est le symbole de la réalisation la plus élevée à laquelle puisse travailler l’homme avec le mental (jamais femme ne fut plus honorée par son mari et plus pacificatrice des conflits). Mais le mental ne peut aller au-delà de lui-même, aussi un renversement des moyens sera nécessaire.
Le chercheur est ébloui lorsqu’il accède à cet état de conscience non-duel, ayant un aperçu de la personnalité vraie ou du supramental (un premier éclat de soleil ou de lune tombait d’en haut). Seule la disparition de l’ego et l’adaptation au mouvement du devenir permet d’y parvenir (deux chiens immortels et jeunes à tout jamais, d’or et d’argent, gardaient la demeure du roi).
Jamais l’accomplissement du destin (dharma) n’est réalisé avec autant d’exactitude que sur ce plan, et tous les fruits des réalisations dans les domaines de « l’habileté dans les œuvres », l’incarnation, la connaissance, l’unité, la pureté, la joie divine, etc. s’y épanouissent sans discontinuité (jamais femmes ne furent meilleures que les Phéaciennes pour le tissage, et des vergers remplis, de grenadiers, de pommiers, de figuiers et d’oliviers, ainsi qu’une vigne et un potager produisaient des fruits et des légumes à longueur d’année).

Le chercheur comprend alors qu’il est proche de la réalisation surmentale (les rois Phéaciens boivent en l’honneur d’Hermès). Celle-ci est liée à la réalisation d’un vital totalement purifié (Arété enroulait sur sa quenouille les belles laines teintes du pourpre de la mer).
Accordé à ce nouveau niveau vibratoire, le chercheur est parvenu à la parfaite humilité, celle qui est dépourvue de toute trace d’ego (le héros s’assied dans les cendres du foyer). Fort de ses plus anciennes expériences de passage vers l’unité (en cette vie et peut-être en d’autres), il prend acte de sa réalisation présente (Échénéos « celui qui accomplit la navigation », le plus âgé des Phéaciens, qui savait beaucoup de choses d’autrefois, demanda qu’on honorât Ulysse.) En même temps, il comprend que la période de maîtrise est définitivement terminée, puisqu’il n’y a plus en lui la moindre parcelle de volonté personnelle pour l’accomplir (Alcinoos lui donna le siège de Laodamas « la maîtrise du peuple »).
Il sait qu’il peut compter sur cette « puissante intelligence » qui est maître du passage par le haut pour l’amener en sécurité jusqu’au commencement du nouveau yoga (Alcinoos décida de reconduire Ulysse en sécurité en son pays).

On peut se demander pourquoi Ulysse quitta Ithaque par la voie maritime ordinaire pour partir à Troie mais dut y revenir en franchissant le gouffre de la mer avec l’aide des Phéaciens : la raison en est que ce retour implique le passage par un autre état de conscience dans lequel le chercheur perçoit différemment alors que rien n’a changé extérieurement. C’est l’expérience de l’intrication des deux mondes, le physique et le physique subtil, dont parle abondamment Mère dans l’Agenda, l’expérience de l’Unité dans la joie qui n’efface en rien la souffrance du monde mais la transcende.

Le chercheur se demande toutefois si une modification importante du passage ne se prépare pas, initiée par le surmental, mais il ne s’attarde pas longtemps sur cette hypothèse, bien qu’elle soit sur le point de se réaliser (Alcinoos hésite à voir en Ulysse une action des dieux, ce que le héros dément, bien que l’ile des Phéaciens soit peu de temps après cachée aux yeux des humains).
Cette étape du yoga proche de la réalisation surmentale, peut permettre l’usage des pouvoirs de ce plan pour « la vision » et « l’action » (car les Phéaciens sont du même sang que les dieux, les Cyclopes et les sauvages Géants). Ces pouvoirs sont issus du supramental mais s’expriment encore à travers le surmental.
Le chercheur intègre alors complètement sa double appartenance au duel et au non-duel en l’esprit, chacune de ces deux composantes faisant son travail respectif (Ulysse se restaura et demanda à ses hôtes de préparer son départ à l’aurore). Il prend conscience qu’il est prêt pour le passage vers un autre yoga, mais il lui faut au préalable faire un bilan de la dernière étape du chemin (Arété reconnaît les habits phéaciens portés par Ulysse et lui demande qui il est et comment il est parvenu jusqu’à elle. Le héros fait alors la narration de ses dernières aventures).

Par son « intelligence purifiée la plus haute », le chercheur prend conscience qu’il peut se maintenir dans les royaumes du surmental, mais il refuse de le faire, suivant son aspiration jamais démentie à une divinisation totale (Alcinoos souhaite marier le héros à sa fille, mais celui-ci veut absolument rentrer à Ithaque). Cette « intelligence purifiée » se range alors du côté de cette aspiration, offrant son aide sans aucune limite pour assurer la transition (Alcinoos propose que ses gens conduisent Ulysse aussi loin qu’il le désirerait).
Mais le chercheur qui a réalisé la transparence, ou du moins en est assez proche car les prétendants ne sont pas encore morts, n’est pas encore prêt à entrer les yeux ouverts dans la mort, à supporter la vision du gouffre. Il n’a pas encore atteint l’instantanéité, la conscience « hors du temps », donc sans but et sans objet, qui permet l’action des forces supramentales. La transition nécessite donc un certain état « d’inconscience » (Alcinoos précise que le joug du sommeil sera imposé au héros). En fait, par la voie du haut, il semble n’y avoir aucune possibilité de faire le passage vers l’Unité intégrale les yeux ouverts, de rentrer vivant dans la mort, car la nature inférieure n’est pas assez purifiée.

La réception phéacienne (Chant VIII)

Le lendemain matin, Athéna parcourut la ville sous les traits d’un héraut du roi Alcinoos pour inviter les Phéaciens à l’assemblée.
Alcinoos ignorait encore le nom d’Ulysse et s’il venait des peuples de l’aurore ou de ceux du couchant. Il ordonna que l’on préparât un bateau avec cinquante-deux rameurs et que l’on appelât Démodocos, l’aède divin qui était aveugle. Celui-ci chanta la querelle d’Ulysse et d’Achille qui réjouissait Agamemnon. En l’écoutant, Ulysse ne pouvait retenir ses larmes. Il tenta de les dissimuler mais Alcinoos s’en aperçut. Ce dernier convia alors l’assemblée aux jeux et les plus vaillants des Phéaciens se mesurèrent entre eux.
Laodamas, l’un des fils d’Alcinoos, convia Ulysse à les rejoindre, mais celui-ci se déroba, se disant trop préoccupé. Euryalé surenchérit, traitant le héros de vulgaire trafiquant. Ulysse à son tour lui répondit que s’il avait grande beauté, son esprit n’en était pas moins vide. Puis, piqué au vif, le héros prit le plus lourd des disques et le lança plus loin que ne l’avaient fait tous les Phéaciens. Puis il les défia à tous les jeux sauf à la course. Il ne voulut pas non plus se mesurer à Laodamas par égard pour son hôte. Il vanta sa propre adresse au tir à l’arc, assurant que seuls Philoctète, Héraclès et Eurytos qui avait été tué par Apollon lorsqu’il l’avait défié, le surpassaient dans cet art.
Alcinoos lui répondit que son peuple n’excellait ni à la boxe ni à la lutte, mais plutôt à la navigation et à la course, et qu’il avait toujours aimé le festin, la cithare, le chant et la danse, les vêtements que l’on change sans cesse, les bains chauds et le lit.
Démodocos chanta alors les amours d’Arès et d’Aphrodite, le piège tendu par le mari jaloux, Héphaïstos, et l’arbitrage de Poséidon. Il chanta aussi comment Apollon fit avouer à Hermès « le messager » qu’il accepterait sans honte d’être enchaîné indéfiniment s’il pouvait en contrepartie dormir dans les bras de la déesse.

Aux douze rois de Phéacie, lui-même étant le treizième, Alcinoos demanda qu’ils fissent chacun cadeaux de vêtements et d’or au héros. Il ordonna aussi à Euryalé de donner un présent et de formuler des excuses. Ce dernier s’exécuta et offrit un glaive bien ouvragé. Puis Alcinoos demanda à son épouse de préparer une tunique et une écharpe tandis que lui-même offrirait une coupe en or. Quand tous les présents eurent été déposés dans un coffre, Ulysse en ferma le couvercle avec un nœud spécial enseigné par Circé.

Après que le héros se fut baigné, Nausicaa vint lui faire ses adieux en lui disant qu’il lui devait le prix de son salut. Ulysse lui répondit qu’il la prierait chaque jour comme une déesse. Puis il souhaita honorer l’aède et lui demanda de conter l’histoire du cheval de Troie. Comme Démodocos s’exécutait, Ulysse ne put retenir des larmes. Le roi Alcinoos s’en aperçut et fit cesser le chant. Puis il demanda au héros son nom, ses origines, le récit de ses aventures et la contrée où devraient le conduire les navires phéaciens. Ces vaisseaux doués d’intelligence voguaient sans pilote et sans gouvernail, connaissant les pensées et les sentiments des hommes, les cités et les campagnes, sans craindre ni les avaries ni la destruction quand ils faisaient la traversée sur le gouffre des mers.
Puis Alcinoos énonça la prophétie de son père selon laquelle, un jour, un vaisseau revenant de mission serait brisé par Poséidon qui leur en voudrait de leur renommée d’infaillibles passeurs et dissimulerait leur cité par une haute montagne.

Par sa « plus haute intelligence (surmentale) », le chercheur ne sait encore si ses expériences appartiennent déjà au futur ou sont celles que pouvaient avoir les hommes des temps anciens (Alcinoos ne sait si Ulysse vient « des peuples de l’aurore ou de ceux du couchant »).
Mère donne à ce sujet une réponse précise : deux signes doivent être obligatoirement présents tous les deux si l’on veut être sûr que l’on est dans la juste voie évolutive :
Une certitude absolue, indiscutable et infaillible d’une connaissance par identité (celle qui ne peut être donnée que par le corps)
Une égalité parfaite et constante, qui n’est pas seulement une égalité d’âme, mais l’état de paix immuable, invariable, spontané, sans effort, à l’égard de tous les évènements et toutes les circonstances, tous les contacts matériels et psychologiques, quels que soient leur caractère et le choc qu’ils donnent. Les vibrations qui viennent des gens ou des choses n’ont pas le pouvoir de modifier cet état dans lequel il n’y a plus de choses agréables et de choses désagréables.
Le chercheur rappelle alors à sa conscience, grâce à sa perception intuitive la plus haute (Démodocos, l’aède divin aveugle) des évènements marquants de son évolution. (Aucun document narrant la querelle d’Ulysse et d’Achille ne nous est parvenu).

Il célèbre alors cette nouvelle étape : des jeux sont organisés. S’ils n’ont pas acquis en Grèce ancienne la célébrité des autres jeux, c’est probablement parce ceux qui parvenaient à ce point du yoga étaient trop peu nombreux, de rares initiés ou même des avatars.
Le chercheur, dans sa quête d’union totale, se désintéresse de tout bilan, fût-il le plus haut. Mais il y est contraint, étant successivement sollicité à démontrer sa réalisation du point de vue de la « maîtrise » (Laodamas) puis de celle de la « libération vitale » (Euryalé « un vital large » ou « la grande liberté »). Le chercheur reconnaît cette dernière comme une réalisation vraie mais considère qu’elle manque de discernement (Ulysse reconnaît la grande beauté d’Euryalé mais affirme qu’il a « la tête vide »). Inversement, « le vital large » méprise dans un premier temps la volonté de divinisation de la matière mais finit par lui apporter son concours (Euryalé traite Ulysse de vil commerçant mais s’excuse ensuite et lui offre une épée).

Tandis que cette quête de spiritualisation de la matière se présente comme le meilleur but à atteindre (Ulysse était le meilleur archer, à l’exception des théoriciens Philoctète, Héraclès et Eurytos qui le surpassaient), « l’intelligence puissante » fait état de son manque de vigueur dans la dualité (les Phéaciens sont médiocres à la lutte et à la boxe), ce qui est logique concernant le surmental, préférant les autres réalisations où elle excelle : la conduite du yoga (la navigation), la vitesse de progression (la course), le partage (le festin), l’harmonie (la cithare), l’exactitude dans la parole et le geste (le chant et la danse), la pureté dans les fonctions (les vêtements que l’on change sans cesse), la purification (les bains chauds) et l’unité (le lit).

Toutefois, le chercheur refuse de mettre en balance « maîtrise » et « quête d’union totale », car la première a été un élément indispensable du chemin ; il n’y a pas lieu de les opposer puisqu’il s’agit désormais d’une autre phase (sur la demande d’Alcinoos, Laodamas a cédé sa place à Ulysse).

Nous avons déjà traité les amours illicites d’Arès et d’Aphrodite et la fureur du mari trompé. On comprend mieux maintenant que le surmental ne puisse en aucun cas prétendre à marcher de concert avec l’Amour puisque ce dernier ne peut advenir qu’après l’instauration du monde de Vérité, le Supramental. Le surmental peut cependant en rêver, quitte à accepter une totale limitation, ce qui est contraire à sa nature.

Les douze rois de Phéacie expriment une perfection dans l’expression de tous les aspects de « l’ouverture de la conscience à la lumière » qui favorisent le passage. La « puissante intelligence surmentale » – qui est le treizième roi – offre au chercheur une facilité d’accès à une « parfaite réceptivité » (Alcinoos offrit une coupe en or). « La non-dualité en l’esprit » lui permet d’y accéder à son gré (Arété donna une tunique). Tous ces présents doivent bien sûr être utilisés avec le plus grand discernement (Ulysse ferma le coffre avec le nœud que lui enseigna Circé).

Le chercheur prend acte que « la croissance du feu » qui développe l’exactitude dans l’action, obtenue par une « puissante intelligence », lui a donné la possibilité de poursuivre le chemin. Il se promet de ne jamais l’oublier par la suite (Ulysse promet de révérer Nausicaa comme une déesse).
Il fait alors un bilan du chemin parcouru, tel que nous l’avons décrit ci-dessus (Ulysse raconte ses aventures aux Phéaciens).
Pour faire la dangereuse transition vers le yoga du corps, il doit donc devenir de plus en plus transparent. Il devra ensuite parvenir au stade où il n’agit ou ne parle que si c’est le Suprême qui agit ou parle en lui, ayant abandonné toute idée qu’il puisse faire quoi que ce soit pour sa propre transformation mieux que le Divin. Son yoga devra être totalement entre les mains de l’Absolu. Il ne devra plus rien chercher ni rien diriger et être exempt de toute peur s’il veut pouvoir franchir en toute conscience le gouffre situé à la racine de la vie, à la frontière vie/mort (les navires phéaciens doués d’intelligence voguent sans pilote et sans gouvernail, sans craindre ni les avaries ni la destruction quand ils font la traversée sur le gouffre des mers).

Cette expérience de l’absence de but, qui est à l’opposé d’absolument toutes les actions humaines, des plus subtiles aux plus matérielles, où tout est toujours fait en vue de quelque chose – car même le yoga le plus avancé est fait en vue soit d’une libération totale, soit de l’installation du monde supramental de Vérité, soit de l’immortalité, ou tout autre but similaire – est décrite par Mère qui parle de l’irréalité du but, et même d’un état « d’absoluité » dans lequel le but devient inexistant.

Le chercheur prend alors conscience que l’expérience qui va lui être donnée de vivre ne pourra se reproduire, comme il en a eu autrefois la prescience. En effet, l’accès au Divin par les voies des hauteurs de l’esprit, qui a été prôné par tous les yogas comme une réalisation certaine, devra désormais se faire par un autre chemin (Alcinoos énonça la prophétie de son père selon laquelle, un jour, un vaisseau revenant de mission serait brisé par Poséidon qui en voudrait aux Phéaciens de leur renommée d’infaillibles passeurs et dissimulerait leur cité par une haute montagne).

La situation à Ithaque (Chant 1)

Avant de poursuivre l’histoire d’Ulysse, il nous faut étudier le déroulement des évènements dans sa patrie, Ithaque.

Comme il en avait été décidé lors de l’assemblée des dieux, Athéna se rendit à Ithaque pour convaincre Télémaque, le fils d’Ulysse, de convoquer une assemblée et de s’enquérir du retour de son père.
Ayant pris l’apparence de Mentès, elle y trouva les superbes prétendants faisant ripaille. Télémaque qui se désolait de l’absence de son père l’entraîna à l’écart pour l’entretenir tandis que le chant de Phémios couvrirait leur échange. Il croyait son père mort et s’en lamenta.
Athéna-Mentès, s’annonçant comme le fils d’Anchialos, lui dit qu’il était sûr qu’Ulysse était vivant et reviendrait bientôt. Télémaque, à son tour, se plaignit du comportement outrageux des prétendants qui courtisaient sa mère et mangeaient ses biens.
Athéna-Mentès l’incita à renvoyer chez eux les prétendants et à se rendre auprès de Nestor à Pylos, puis à Sparte chez Ménélas, afin d’obtenir des nouvelles de son père. S’il apprenait qu’Ulysse vivait encore, il devrait patienter jusqu’à la fin de l’année. Dans le cas contraire, il devrait donner un mari à sa mère puis tuer tous les prétendants par la ruse ou la force. Puis Athéna-Mentès s’en alla, non sans avoir promis une aide à Télémaque qui, en son cœur, reconnut la déesse.
Dans la grande salle, l’aède Phémios, dont la voix en faisait l’égal des immortels, chantait pour les prétendants le retour de Troie. Le cœur de Pénélope était déchiré car cela lui rappelait l’absence d’Ulysse, et elle pressa l’aède d’évoquer d’autres hauts-faits. Mais Télémaque la pria de retourner dans sa chambre à ses occupations, ce qu’elle fit en admirant les sages paroles de son fils. Puis celui-ci invita une dernière fois les prétendants à festoyer, leur annonçant qu’il leur demanderait dès le lendemain de partir. Antinoos, fils d’Eupeithès, et Eurymaque, fils de Polybos, dirent alors qu’ils refusaient d’envisager son règne sur Ithaque.
Télémaque partit alors se coucher accompagné de sa servante Euryclée qui avait été sa nourrice. C’était la fille d’Ops, lui-même fils de Pisénor.

Tandis que se prolonge la phase d’attente et de maturation (chez Calypso), le guide intérieur se mobilise pour « stimuler » le yoga tourné vers le futur qui n’a pu prendre la mesure du travail effectué en vue d’établir la libre circulation des forces entre l’esprit et la matière (pendant qu’Ulysse était chez Calypso, Athéna se rendit auprès de Télémaque qui pensait son père mort).
Il se manifeste sous la forme d’un « esprit » affiné par « la proximité de la libération » (Athéna a pris l’apparence de Mentès, fils d’Anchialos).
La prise de conscience se déroule en marge des anciennes réalisations et la célébration de ce qui a été accompli doit la dissimuler (Athéna-Mentès et Télémaque s’entretiennent à l’insu des prétendants et l’aède Phémios « celui qui célèbre » couvre l’échange de son chant).
« Ce qui travaille au yoga futur » prend acte de son impuissance car les « meilleures réalisations passées » tentent chacune de se présenter comme la voie adéquate pour œuvrer au futur yoga et pillent ce qui devrait lui être consacré (Télémaque fit part à Athéna-Mentès du comportement outrageux des prétendants qui courtisaient sa mère et mangeaient ses biens).
Le maître intérieur fait comprendre que le chemin se déroule normalement, demande que les anciennes réalisations soient mises à leur juste place, et annonce que c’est en s’appuyant sur une grande « sincérité » (ou « rectitude ») qui permet le franchissement des portes, puis sur la « volonté inébranlable » d’une plus grande « libération », qu’un point exact du travail en cours pourra être fait (Mentès confirma qu’Ulysse était vivant, incita Télémaque à renvoyer chez eux les prétendants puis à se rendre successivement auprès de Nestor à Pylos et de Ménélas et Hélène à Sparte).
Si le chercheur constate alors que la transparence (la libre circulation des énergies entre le haut et le bas) n’est pas terminée, il devra patienter encore. Dans le cas contraire, peu importe le chemin choisi parmi les anciennes réalisations du moment qu’une seule perdure (Si Télémaque apprenait qu’Ulysse vivait encore, il devrait patienter jusqu’à la fin de l’année et dans le cas contraire, il devrait donner un mari à sa mère puis tuer tous les prétendants par la ruse ou la force).

Pour la première fois, « la vision d’une liberté plus totale » prend acte que le yoga futur se dessine même si elle constate que toutes les conditions ne sont pas encore réunies (Pénélope se réjouit de ce que son fils Télémaque ait pris de l’assurance mais vit douloureusement le fait d’être séparée d’Ulysse).
Ce « yoga futur » décide alors de remettre à leur juste place les anciennes réalisations (Télémaque annonce aux prétendants qu’ils devront rentrer chez eux). Mais ce qui représente l’accomplissement du yoga ancien, la « sagesse », se pose en adversaire de ce yoga futur (Antinoos « le sage », fils d’Eupeithès « celui qui est convaincu du juste », refuse d’envisager le règne de Télémaque). Et ce qui fut le meilleur « guerrier » du yoga précédent dans le processus d’incarnation devient le second opposant, s’alliant au premier : le « saint » soutient le « sage » (Eurymache « le grand combattant », fils de Polybos « incarné en de nombreux domaines », soutient Antinoos). Comme Mère et Satprem l’ont affirmé à plusieurs reprises, « le meilleur de l’ancien » est le plus grand obstacle au Nouveau.
Homère ajoute que Télémaque « le yoga futur » a été nourri au sein d’une « vaste vision », elle-même issue d’un état de paix (Euryclée « une large vision », la nourrice de Télémaque est fille d’Ops « la vision », lui-même fils de Pisénor « l’homme pacifié » ou « l’intelligence supérieure » car il est de bon conseil »).

La préparation du voyage de Télémaque (Chant 2)

Le lendemain matin, Télémaque convoqua l’assemblée des Achéens aux longs cheveux. Comme certains en demandaient la raison, Télémaque s’adressa aux nobles présents dans l’assemblée. Il se plaignit de ce que leurs fils ruinaient sa maison et harcelaient depuis bientôt quatre ans sa mère pour l’épouser, au lieu de la laisser retourner chez son père qui était seul habilité à décider de son nouvel époux.
À son tour, Antinoos prit la parole, accusant Pénélope de fourberie. Elle feignait en effet de tisser un voile immense qui serait le linceul de Laërte, mais elle défaisait la nuit son ouvrage du jour. Les prétendants l’avaient prise sur le fait car l’une de ses servantes avait éventé la ruse. En leur nom, Antinoos assura qu’ils acceptaient qu’elle épouse qui elle désirait, mais qu’ils continueraient à profiter de son bien tant que le remariage ne serait pas célébré.
Télémaque répondit qu’il n’était pas certain que son père fut déjà mort et demanda aux prétendants de quitter son logis.

Deux aigles envoyés par Zeus survolèrent alors l’assemblée, se griffant la face et le cou de leurs serres, et tous se demandaient le sens de ce terrible présage.
Halithersès, fils de Mastor, habile à déchiffrer le vol des oiseaux, annonça le retour d’Ulysse et le désastre qui s’ensuivrait pour les prétendants et d’autres gens d’Ithaque. Il avait jadis prédit au héros qu’il reviendrait dans la vingtième année après son départ pour Troie. Mais Eurymaque l’accusa de tenir des propos favorables à Ulysse.

Télémaque demanda alors que les prétendants lui préparent un bateau pour se rendre auprès de Nestor puis de Ménélas, ce qu’ils refusèrent, et l’assemblée se dispersa. Athéna, ayant pris l’apparence de Mentor, lui redonna confiance et lui dit qu’elle s’occuperait du bateau et des hommes tandis qu’il s’occuperait des vivres.
Télémaque revint au manoir et annonça à Antinoos qu’il ferait tout pour détruire les prétendants. Il prépara en secret les vivres pour son expédition, aidé de sa nourrice Euryclée. Il fut obligé de la rassurer car elle craignait que les prétendants ne le tuent : il lui avoua l’aide des dieux, et lui demanda de ne souffler mot du voyage à Pénélope avant onze ou douze jours.
Athéna, qui avait pris l’apparence de Télémaque, se fit prêter un vaisseau par Noémon, fils de Phronios, et rassembla les marins nécessaires au voyage. Puis elle endormit les prétendants, et ayant repris les traits de Mentor, entraîna Télémaque jusqu’au bateau. Ils allèrent chercher les vivres puis s’embarquèrent. Athéna-Mentor monta à bord, s’assit à côté de Télémaque et fit souffler un vif Zéphyr.

Le chercheur informe « tout ce qui dans son être est concerné par un juste élargissement de la conscience » de sa volonté de mettre fin à sa dépendance des anciennes formes de yogas (Télémaque convoque l’assemblée d’Ithaque et se plaint de l’agissement des prétendants depuis quatre ans). Mais « la sagesse supérieure », qui ne croit plus que la « transparence » puisse être menée à bien, refuse que celles-ci soient écartées du yoga futur tant qu’une voie nouvelle n’a pas été déterminée par ce qui a « la vision de la trame (de la liberté totale) » (vision obtenue depuis la conscience spirituelle la plus élevée, car Pénélope est fille d’Icarios) (Antinoos, au nom des prétendants qui ne croient plus au retour d’Ulysse, refuse leur retrait tant que Pénélope, coupable de ruse envers eux, n’a pas choisi un nouvel époux).
Cette « vision » oblige à développer patience et endurance et doit « ruser » intérieurement pour que les anciennes formes de yoga n’imposent pas une nouvelle création surmentale (Pénélope, endurant l’arrogance et le pillage des prétendants, ruse pour gagner du temps et empêcher qu’un prétendant ne l’épouse).

Le chercheur est alors averti de ce que le mental duel le plus haut, le surmental, a terminé son œuvre en lui, ce qui annonce la disparition des anciennes réalisations de yoga (deux aigles se déchirent la face et le col de leurs serres, ce qui est interprété comme la fin des prétendants). Il avait anticipé cette issue dès le commencement du grand renversement dans le yoga (le devin, Halithersès « celui qui brûle pour la liberté », fils de Mastor « issu de la recherche tournée vers l’incarnation », avait prévu le retour d’Ulysse dans la vingtième année après son départ pour Troie).
Les vingt années correspondent à deux phases du yoga, dix années pour opérer le renversement et dix autres pour réaliser la transparence ou parfaite égalité.

Ce qui prépare le yoga futur cherche alors à utiliser les moyens mêmes des anciennes réalisations, mais ceux-ci ne peuvent concevoir que les mêmes moyens puissent servir un autre but (Télémaque cherche à obtenir un vaisseau des prétendants qui le lui refusent). Le maître intérieur, sous l’apparence de « l’esprit » (Mentor), annonce qu’il fournira les moyens de faire le bilan de la progression, le futur yoga devant se préoccuper d’accumuler les énergies suffisantes (Athéna fournira le vaisseau et les hommes pendant que Télémaque s’occupera des vivres).
D’autre part, le chercheur ne doit pas risquer de confronter ses impulsions en vue du nouveau yoga au but qu’il pressent (la nourrice Euryclée « celle qui fait partager » ne doit rien dire à Pénélope avant douze jours). Mère dit en effet que dans le nouveau yoga et à l’opposé de l’ancien, il faut d’abord agir sous l’impulsion de l’être psychique et que la compréhension vient ensuite.
C’est « le bon sens » issu de « l’expérience » qui donne finalement les moyens pour réaliser le bilan (le vaisseau est prêté par Noémon, fils de Phronios). Le maître intérieur rend momentanément inopérantes les réalisations passées et offre une aide purificatrice (Athéna endort les prétendants et soulève un vif Zéphyr).

Télémaque se rend chez Nestor à Pylos (Chant III)

Comme le jour se levait, le vaisseau de Télémaque approcha de Pylos. C’était la ville de Nélée et de son fils Nestor. Sur le rivage, de noirs taureaux étaient sacrifiés en l’honneur de Poséidon aux cheveux d’azur. Les Pyliens étaient répartis en groupes de cinq cents, avec neuf taureaux par groupe.
Athéna-Mentor entraîna Télémaque qui était intimidé et l’encouragea à questionner Nestor. Pisistrate, le fils de celui-ci, les accueillit et les plaça entre son père et son frère Thrasymède. Lorsque les prières rituelles à Poséidon furent finies, Télémaque demanda à Nestor qui avait déjà régné sur trois générations, des nouvelles de son père.
Nestor évoqua d’abord la mort d’Ajax, celle d’Achille et de Patrocle, ainsi que celle de son fils Antiloque. Puis il raconta la convocation de l’assemblée à Troie, les avis opposés d’Agamemnon et de Ménélas sur l’opportunité d’un départ hâtif en raison du courroux d’Athéna, sa traversée avec Ménélas et Ulysse jusqu’à Ténédos, le retour d’Ulysse à Troie pour apaiser Agamemnon, son propre départ de Ténédos avec Diomède et Ménélas, et enfin son arrivée à Pylos. Il était sans nouvelles d’Ulysse depuis que celui-ci avait rejoint Agamemnon.
Enfin, il donna les nouvelles qui lui étaient parvenues par la suite : le retour des Myrmidons sous la conduite de Néoptolème, ceux de Philoctète et d’Idoménée, celui d’Agamemnon tué par Égisthe dès son retour, le règne d’Égisthe pendant sept années et sa mort perpétrée la huitième année par Oreste, coïncidant exactement avec le retour de Ménélas d’Égypte.
Déplorant la conspiration des prétendants, il rappela comment Athéna avait veillé sur Ulysse et conseilla à Télémaque de se rendre chez Ménélas, le dernier à être revenu « d’un monde où l’on n’a pas grand espoir de retour une fois que les vents vous y ont égaré, un pays si loin dans la mer qu’on ne connaît pas d’oiseaux qui, dans la même année, refassent le voyage ». Au cas où Télémaque préférerait la route de terre à celle de mer, il proposa un attelage conduit par l’un de ses fils. Puis comme le soir tombait, il invita ses hôtes à dormir sous son toit. Mentor-Athéna déclina l’offre pour elle-même puis disparut en se changeant en orfraie au grand étonnement de tous. Nestor comprit alors que c’était Athéna qui assistait Télémaque et lui en fit part. Il promit en l’honneur de la déesse le sacrifice d’une vache d’un an, indomptée, aux cornes plaquées d’or. Il sollicita d’Athéna une bonne renommée pour lui-même, sa femme et ses enfants, et la déesse l’exauça.
Chacun s’en fut dormir. Pisistrate, le dernier des fils de Nestor non marié, resta auprès de Télémaque.
Dès l’aurore, Nestor s’installa sur le siège où son père jadis donnait des avis qui l’égalait aux dieux. Il était entouré de ses fils Échéphron, Stratios, Perséus, Arétos, Thrasimède et Pisistrate. Télémaque s’assit avec eux.
Nestor ordonna alors que l’on prépare le sacrifice promis et fit venir les marins du navire de Télémaque. Tandis que ses fils s’affairaient, Athéna vint jouir du sacrifice. Thrasimède frappa la bête de sa hache sous les clameurs des filles, des brus et de la femme de Nestor, la vieille reine Eurydice.
Télémaque, que la jolie Polycaste, fille de Nestor, avait baigné et frotté d’huile, revint partager le festin.
Puis lorsqu’ils eurent bien festoyé, Nestor ordonna à ses fils de préparer le char pour le départ de Télémaque. Celui-ci s’élança, accompagné de Pisistrate qui avait pris les rênes. Ils s’arrêtèrent pour la nuit à Phères, où Dioclès, fils d’Orsiloque et petit-fils d’Alphée, leur offrit l’hospitalité.

Pylos « la porte » est le symbole des passages remarquables du yoga. Le premier fut celui de l’entrée consciente dans le yoga personnel, lorsque Nélée « l’évolution vers la libération », le père de Nestor, fonda la ville de Pylos. Nous avons rencontré ce personnage, fils de Tyro et Poséidon, dans l’étude consacrée aux cinq premiers fils d’Éole. Il représentait, dans les débuts du yoga, un puissant mouvement d’évolution issu du subconscient. Il devait donner lieu à l’émergence d’un travail de « rectitude » (ou « intégrité » ou encore « sincérité ») (Nestor), l’un des piliers fondamentaux du yoga qui ne fut jamais « dépassé ». Cela explique la très longue longévité de Nestor qui régna sur plus de trois générations.
La femme de Nestor, le but de cette sincérité, est logiquement Eurydice « la juste manière d’agir » ou « l’acte juste ».
La puissance spirituelle qui a œuvré depuis le subconscient est honorée pour son aide apportée tout au long de cette phase qui a permis de réaliser la non-dualité en l’esprit (Poséidon à la chevelure bleue). Car, dans le yoga du corps, les ébranlements ne viendront plus de Poséidon mais d’Hadès, non plus du subconscient mais de l’inconscient.
(Les groupes de cinq cents Pyliens symbolisent la perfection nécessaire, dans le monde des formes, pour passer la porte de la libération en l’esprit, et les neuf taureaux par groupe, le temps de gestation de cette réalisation.)
Il est intéressant de noter qu’Homère n’a pas situé cette « porte » au moment de la victoire des Achéens dans la guerre de Troie, victoire qui ne constitue que la mi-parcours, mais une demi-génération après (dix ans). Ce qui explique qu’Halithersès ait pu prédire vingt ans auparavant le retour d’Ulysse (cf. le chant précédent).

Les combats du futur, qui s’ouvrent à l’être pacifié, participent à la fois de l’extrême « sincérité » (qui sera développée jusque dans le corps) et « d’un projet hardi », soit d’un grand courage et de l’acceptation d’un yoga très difficile (Télémaque est placé par Pisistrate entre Nestor et Thrasimède).
Le chercheur, en toute sincérité, procède alors à une récapitulation des principaux mouvements du yoga qui se développés depuis le grand renversement. Nous les avons examinés au début de ce chapitre. Il faut rappeler la concomitance de ces mouvements qui doivent être menés à leur terme avant le passage de cette deuxième porte qui marque la fin du yoga personnel, mais aussi souligner l’étonnante simultanéité avec laquelle ils convergent vers ce passage.
Homère en profite pour insister sur le danger pour les aventuriers de la conscience de s’égarer lors de l’investigation des mémoires de l’humanité, « un monde où l’on n’a pas grand espoir de retour quand une fois les vents vous y ont égaré ». On peut comprendre la seconde phrase « si loin dans la mer qu’on ne sait pas d’oiseaux qui, dans la même année, fassent le voyage de retour »  comme l’extrême difficulté d’être capable de continuer sa quête dans la même incarnation.
Le maître intérieur manifeste alors si clairement son soutien au nouveau yoga, que par sa sincérité, le chercheur décide de lui rendre grâce pour les « illuminations » qui n’ont pas été déformées par le mental et dont elle a été la source, et demande aussi que la « sincérité » soit reconnue comme un élément essentiel du chemin, ce qui lui est confirmé (Nestor comprit qu’Athéna soutenait Télémaque et promit de sacrifier à la déesse une vache d’un an indomptée, aux cornes plaquées d’or, demandant la bonne renommée pour lui-même, sa femme et ses enfants. La déesse l’exauça.).

Il faut comprendre à ce stade la « sincérité » au sens où ce mot est employé par Mère dans les Entretiens : « La sincérité consiste à faire que tous les éléments de l’être, tous les mouvements (que ce soient les mouvements extérieurs ou les mouvements intérieurs), toutes les parties de l’être aient toutes une volonté égale d’appartenir au Divin, de ne vivre que pour le Divin, de ne vouloir que ce que le Divin veut, de n’exprimer que la Volonté divine, de n’avoir d’autre source d’énergie que celle du Divin. Quand vous êtes absolument sincère, vous êtes dans un effort constant pour vivre en harmonie avec l’idéal le plus haut de votre être ».
Ou encore : « Pour être parfaitement sincère, il est indispensable de n’avoir aucune préférence, aucun désir, aucune attraction, aucun dégoût, aucune sympathie ni aucune antipathie, aucun attachement, aucune répulsion. Tant que cela n’est pas réalisé, on ne peut voir les choses dans leur réalité. »
Les fils de Nestor « le travail vers l’exactitude, la sincérité » expriment « ce qui développe la sagesse » (Échéphron), « ce qui dirige le yoga » (Stratios) « celui qui préside aux armées », « ce qui transforme » (Perséus), « ce qui mène vers la libération en l’esprit » (Arétos), « ce qui développe le courage pour le yoga » (Thrasimède) et « ce qui amène la paix » (Pisistrate).

Les débuts du nouveau yoga sont alors purifiés par les éléments de vérité issus du travail de sincérité accompli jusqu’alors (Télémaque est baigné et frotté d’huile par la jolie Polycaste).
Le chercheur s’élance alors dans ce nouveau yoga, qui nécessite pour sa conduite un état profond de « paix » (Télémaque s’élança, accompagné par Pisistrate qui avait pris les rênes).

Télémaque se rend chez Ménélas à Sparte (Chant IV)

Télémaque et Pisistrate arrivèrent chez Ménélas le jour même où celui-ci fêtait les noces de ses deux enfants : celles de sa fille Hermione avec Néoptolème, fils d’Achille, selon la promesse faite en Troade, et celles de son fils bâtard mais bien-aimé Mégapenthès avec la fille d’Alector. Ce dernier lui était en effet né d’une esclave, car les dieux lui avaient refusé un deuxième enfant d’Hélène. Étéoneus, serviteur de Ménélas, le prévint de leur arrivée.
Dans le palais, ils furent éblouis par un éclat de soleil ou de lune qui tombait des hauteurs. Après s’être purifiés et restaurés, ils écoutèrent Ménélas leur conter ses aventures, leur affirmant qu’il ignorait le sort d’Ulysse.

Puis Hélène parut, semblable à Artémis. Tout comme Ménélas avant elle, elle reconnut en Télémaque le fils d’Ulysse car il ressemblait à son père. Pisistrate le lui confirma et Ménélas chanta la gloire de son ami Ulysse. Comme tous pleuraient sur son sort, Hélène jeta dans la boisson une drogue qui calmait la douleur et le ressentiment et dissolvait tous les maux. C’était Polydamna d’Égypte, la femme de Thôn, qui la lui avait donnée. Car l’Égypte était le pays des plus savants médecins, tous fils de Paeon, médecin des dieux.
Puis Hélène, fille de Zeus, raconta qu’elle avait reconnu et interrogé Ulysse lorsque, couvert de guenilles et jouant le mendiant, il avait pénétré à l’intérieur des murailles et tué nombre de Troyens. Il lui avait alors révélé le plan des Achéens et elle s’était réjouie car elle avait su son retour proche.
Ménélas à son tour raconta l’épisode du cheval de bois et la vaillance d’Ulysse qui retint nombre d’Achéens prêts à répondre à la voix d’Hélène. Celle-ci criait leurs noms, sans doute poussée par quelque dieu qui voulait offrir aux Troyens « une chance de gloire ».

Le lendemain matin, Ménélas raconta à Télémaque qui l’interrogeait sur son père ses aventures en Égypte. Alors qu’il était retenu sur l’île de Pharos, Idothée lui avait conseillé d’interroger son père Protée, un vieillard de la mer (voir le début du chapitre). Celui-ci l’avait renvoyé vers le fleuve Égyptos offrir des sacrifices aux dieux, ce qu’il avait omis de faire avant son départ. Protée lui avait aussi annoncé la mort d’Ajax, celle d’Agamemnon tué par Égisthe et l’immobilisation d’Ulysse retenu chez la nymphe Calypso, sans vaisseau ni marins pour quitter l’île. Enfin, Protée lui annonça qu’il séjournerait aux Champs Élysées chez le blond Rhadamanthe où il serait considéré comme le gendre de Zeus.
Ménélas proposa ensuite à Télémaque de retarder son départ de onze ou douze jours et lui offrit son plus beau cratère, un char et des chevaux. Impatient de rentrer, Télémaque déclina l’offre et refusa les chevaux qui ne pourraient vivre sur Ithaque qui était « une île à chèvres ». Ménélas échangea alors le cratère qu’il avait initialement offert avec un plus beau encore, œuvre d’Héphaïstos.

C’est à ce même moment que les prétendants Antinoos et Eurymaque « au visage de dieu » apprirent de la bouche de Noémon que Télémaque à qui il avait prêté son bateau s’était rendu à la Pylos des Sables chez Ménélas. Antinoos, furieux, convoqua les prétendants et se fit donner un navire et vingt hommes pour aller tendre une embuscade à Télémaque.

Médon prévint aussitôt Pénélope du périple de Télémaque et des projets criminels des prétendants. La reine, anéantie en apprenant ces nouvelles, voulut alerter Laërte. Mais sa servante Euryclée lui dit qu’elle avait elle-même aidé aux préparatifs du départ et qu’Athéna veillait sur Télémaque. Pénélope pria alors la déesse. Celle-ci l’entendit et généra un fantôme, lui donna les traits d’Iphthimé (la sœur de Pénélope mariée à Eumélos qui résidait à Phères) et l’envoya au chevet de Pénélope qui dormait. Le fantôme assura celle-ci du retour de son fils qui était sous la protection d’Athéna, mais il ne voulut rien dire du sort d’Ulysse.

Pendant ce temps, Antinoos fit taire les jeunes prétendants qui risquaient d’ébruiter leur projet et mit le bateau à la mer. Ayant vogué un temps, il se mit en embuscade dans la passe située entre les îles de Samé et d’Ithaque, là où il y avait un îlot rocheux, la petite Astéris qui avait un port à double goulet.

Le « futur yoga » ne peut vraiment commencer avant que ne soient réunis les éléments nécessaires décrits par les « retours » et les évènements qui leur sont associés tels la mort d’Égisthe tué par Oreste.
Dès lors, « les nouveaux combats » dans les infimes détails de la conscience trouvent leur raison d’être dans « l’évolution du surmental » issue de l’aspiration à la libération intégrale : Néoptolème, fils d’Achille roi des Myrmidons, épouse Hermione, fille de Ménélas.
De même, la « grande souffrance » est réorientée (dans une direction qui nous échappe, car Mégapenthès « grande douleur » s’unit à la fille d’Alector « vierge » qui n’est pas nommée).
Ce qui travaille à une « véritable évolution » au service de « l’être en quête de liberté » prévient que la jonction est sur le point de se réaliser avec le yoga futur (Étéoneus informe Ménélas de l’arrivée de Télémaque et Pisistrate). Le chercheur aperçoit une « nouvelle lumière » mais ne peut reconnaître toutefois sa provenance (comme Ulysse chez Alcinoos, Télémaque peut observer un éclat de soleil ou de lune sous les hauts plafonds).
Bien que n’ayant pas encore intégré les résultats des différents mouvements de yoga qu’il a mené en parallèle, le chercheur par son aspiration à la liberté reconnaît, du fait de leur identité de nature, les manifestations émergentes du nouveau yoga (bien que Ménélas ignore le sort d’Ulysse, lui et Hélène reconnaissent Télémaque).

Il est alors confirmé que pour tendre vers la libération du corps, il faut réaliser « l’égalité » la plus totale exposée par Sri Aurobindo dans le yoga de la perfection de Soi : « une égalité parfaite et constante, qui n’est pas seulement une égalité d’âme, mais l’état de paix immuable, invariable, spontané, sans effort, à l’égard de tous les évènements et toutes les circonstances ».
Cette égalité parfaite annihile à la racine dans le corps les réactions primaires de souffrance et toutes les conséquences du sentiment de séparation (Hélène jeta dans la boisson une drogue qui calmait la douleur et le ressentiment et dissolvait tous les maux). Cette réalisation avait déjà été acquise au temps de l’ancienne Égypte par un travail de la conscience corporelle orienté vers une large maîtrise (Polydamna « celle qui a réalisé de nombreuses maîtrises », femme de Thôn « la conscience intérieure dans le corps »). Homère affirme en effet que l’Égypte avait une civilisation de grands « initiés guérisseurs » dont l’art provenait de cette égalité parfaite qui règne dans le surmental (car l’Égypte était le pays des plus savants médecins, tous fils de Paeon « celui qui guérit », médecin des dieux).

Le chercheur se souvient ensuite d’une compréhension fugitive advenue durant la phase du grand retournement : bien que le processus en ait été à peine reconnaissable, la voie vers la libération intégrale passait par l’union esprit-matière (Hélène s’était réjouie de sa rencontre avec Ulysse qu’elle avait reconnu bien qu’il fût méconnaissable sous ses guenilles). Il comprend aussi que les puissances de l’esprit ont voulu développer l’expérience du refus de l’incarnation jusqu’à son extrême limite (Hélène, poussée par quelque dieu, appela par leurs noms les guerriers cachés dans le cheval, offrant ainsi aux Troyens « une chance de gloire »). C’est ce qui explique que jamais Ménélas ne fit le moindre reproche à Hélène « cette fille de Zeus, divine parmi les femmes ».

À ce même moment du yoga, le chercheur intègre l’utilité pour le nouveau yoga de son cheminement pour retrouver l’ancienne connaissance des temps de l’Intuition et leurs accomplissements (Ménélas décrit en détail à Télémaque ses aventures en Égypte. Cf. le début de ce chapitre).
Il intègre également au nouveau yoga la compréhension d’évènements qu’il avait obtenue par une plongée dans les profondeurs du vital lors de cette quête des origines (Ménélas rapporte à Télémaque les paroles de Protée) : la fin de la « haute conscience » qui avait combattu pour la libération vitale (la mort du grand Ajax, fils de Télamon, qui s’était suicidé lorsque les armes d’Achille furent attribuées à Ulysse), la fin de « la puissante aspiration » tournée vers une amélioration de l’homme qui avait été nécessaire pour le grand renversement (la mort d’Agamemnon, époux de Clytemnestre), l’impression de stagnation dans le processus d’union esprit-matière (le confinement d’Ulysse chez Calypso) ainsi que la parfaite « justice » de l’aspiration à la liberté lorsqu’elle descendra dans le corps (le séjour annoncé de Ménélas aux Champs Élysées chez le blond Rhadamanthe).
Il confirme que la force vitale ne peut plus être un élément actif du yoga futur qui ne sera soutenu que par l’aspiration dans le corps (Télémaque refuse les chevaux offerts par Ménélas car ils ne pourraient vivre sur Ithaque qui était « une île à chèvres » aux reliefs escarpés).
En revanche, ce nouveau yoga accepte une capacité de joie plus parfaite générée par la force qui forge les formes nouvelles (Télémaque reçoit en cadeau de Ménélas le plus rare et le plus beau des cratères en sa possession qui avait été fabriqué par Héphaïstos).

C’est alors que se lèvent de puissantes oppositions pour arrêter dans l’œuf ce nouveau yoga (Antinoos, furieux, convoqua les prétendants et se fit donner un navire et vingt hommes pour aller tendre une embuscade à Télémaque). Ces oppositions doivent être comprises ici comme « le meilleur de l’ancien » et non comme des forces diaboliques. En effet, Antinoos est « un esprit puissant », incarnant la sagesse obtenue par l’ascèse personnelle, et Eurymaque « au visage de dieu » le « guerrier accompli » du yoga personnel incarnant « la sainteté ». Car, nous dit Mère, c’est toujours « le meilleur de l’ancien » qui crée la plus forte opposition à la transformation. Les réalisations des anciens yogas ont été portées au pinacle et instituées comme le but ultime de l’évolution. Ainsi la « libération » et l’accès au Divin en l’esprit fut-elle considérée (et l’est encore de nos jours par nombre de spiritualités) comme la seule possibilité d’union avec le Suprême.
Par commodité, nous désignerons par la suite Antinoos comme « la sagesse » et Eurymaque « la sainteté ».

Le chercheur veut alors mobiliser les racines du nouveau yoga, mais « ce qui l’a nourri » depuis le début lui recommande plutôt de se confier à sa direction intérieure (Pénélope veut que Laërte soit prévenu, mais Euryclée, qui fut d’abord la nourrice d’Ulysse avant d’être celle de Télémaque, l’en dissuade, affirmant qu’Athéna veillait sur Télémaque).
Il y a alors une réponse du maître intérieur pour l’encourager dans son mouvement et lui assurer que le yoga futur est en de bonnes mains (Pénélope comprend qu’Athéna veille sur Télémaque).
Les anciennes réalisations prévoient de piéger le chercheur en se raccrochant « aux lumières les plus hautes et les plus lointaines », expériences relativement peu importantes mais susceptibles de bloquer l’évolution (les prétendants attendent Télémaque à l’îlot de roches nommé « la petite Astéris (étoilé) » dotée d’un double goulet pour abriter les vaisseaux).
Mais Télémaque passera par un tout autre endroit pour rejoindre Ithaque : le yoga futur n’est plus concerné par ces expériences lumineuses dans l’esprit.

Le voyage d’Ulysse de l’île des Phéaciens à Ithaque (Chant XIII)

Au cours du dernier jour qu’Ulysse passa en compagnie des Phéaciens, Alcinoos fit le sacrifice d’un bœuf en l’honneur de Zeus. Le héros les remercia pour leur accueil et leurs présents, et tous festoyèrent. Lorsque la nuit fut tombée, il salua une dernière fois la reine Arété, puis rejoignit le vaisseau et s’installa dans la couche préparée pour lui. Un doux sommeil « tout pareil à la paix de la mort » s’empara de lui tandis que le navire s’éloignait à la force des rames : l’épervier, le plus rapide des oiseaux, n’aurait pu suivre le vaisseau.

Lorsque parut la reine des étoiles qui annonce l’Aurore, le navire aborda en Ithaque. Le Vieillard de la Mer, Phorcys, avait sur Ithaque un de ses ports dont l’entrée était protégée par les pointes de deux falaises abruptes qui se faisaient face. À l’intérieur du port, les eaux étaient toujours d’un calme absolu, et tout au fond du port s’éployait un olivier. Près de lui s’ouvrait la sainte grotte obscure des nymphes appelées Naïades, remplie de métiers de pierre sur lesquels elles tissaient de merveilleux tissus peints en pourpre de mer et d’amphores également en pierre où nichaient les abeilles. La grotte avait deux entrées : par celle qui s’ouvrait au nord descendaient les hommes tandis que celle qui s’ouvrait au midi était réservée aux dieux.

Le navire pénétra dans le port et les Phéaciens déposèrent Ulysse encore endormi sur le sable et les présents au pied de l’olivier.
Poséidon qui n’avait pas fini d’assouvir sa vengeance, vint prendre l’avis de son frère Zeus. Ne pouvant plus désormais s’en prendre à Ulysse « que toujours il se garda bien de priver du retour que Zeus lui avait promis », il proposa de fracasser le vaisseau des Phéaciens, peuple pourtant issu de sa race, afin qu’ils quittent ce métier de passeur, et de couvrir leur cité du grand mont qui l’encercle. Zeus acquiesça mais préféra que le vaisseau soit seulement changé en rocher enraciné au fond des eaux qui serait « aux humains source d’étonnement », ce que Poséidon accomplit.
Les Phéaciens s’étonnèrent de ce prodige mais Alcinoos leur révéla une antique prophétie qui annonçait cet évènement. Il leur ordonna de renoncer à leur fonction de passeurs et de sacrifier douze taureaux à Poséidon afin qu’il abandonne son projet de recouvrir leur cité d’une longue montagne.

Ulysse s’éveilla sur sa terre natale mais ne la reconnut pas car Athéna avait versé une nuée « afin qu’il apprit tout d’elle » : ni sa femme, ni ses amis, ni son peuple ne devaient deviner son retour tant qu’il n’aurait pas puni les prétendants.
La déesse vint à lui sous les traits d’un jeune berger, qui, questionné par Ulysse, vanta Ithaque, cette île à chèvres bien arrosée, riche en grain, en vin, en bœufs et en bois de toutes essences. Le héros inventa alors une histoire pour expliquer sa présence, mais Athéna se fit reconnaître. Elle incita le héros à cesser de ruser avec elle et lui dit qu’il « devrait tout subir sans jamais se dévoiler ». Ulysse en retour lui reprocha de prendre des apparences variées qui l’empêchaient de la reconnaître et de l’avoir abandonné depuis le saccage de Troie jusqu’à son arrivée en Phéacie. Doutant encore, il lui demanda de confirmer que c’était bien là sa patrie. Athéna le réprimanda pour son manque de confiance. Elle lui donna des nouvelles de Pénélope et lui dit n’avoir jamais douté de son retour après la perte du dernier de ses hommes. Elle reconnut en revanche n’avoir pas voulu s’opposer à Poséidon qui reprochait à Ulysse l’aveuglement de son fils Polyphème. Elle lui décrivit la rade de Phorcys, l’olivier, l’antre des Naïades et le mont Nérite revêtu de ses bois. Puis elle dissipa la nuée.
Ulysse salua les Nymphes et leur offrit ses prières. Sur l’injonction d’Athéna, il déposa dans la grotte ses richesses que la déesse rangea avant de fermer l’entrée d’une lourde pierre.
Puis tous deux s’étant rendus sous l’olivier sacré, la déesse incita le héros à tirer vengeance des prétendants, lui assurant son soutien et sa présence dans l’action. Elle expliqua que Pénélope n’attendait que son retour mais n’avait d’autre choix que de laisser espérer les prétendants.
Puis elle lui dit que lorsqu’elle l’aurait transformée en un mendiant hideux, il devrait se rendre chez son porcher Eumée qui lui était resté fidèle et chérissait Pénélope et Télémaque. Ulysse le trouverait avec ses porcs près de la roche du Corbeau, au bord de la source Aréthuse. Là, il devait attendre qu’elle se préoccupât du retour de Télémaque parti s’enquérir de son père auprès de Ménélas. Comme Ulysse s’étonnait qu’elle ait laissé son fils encourir de graves dangers, elle répondit que c’est elle qui l’avait conduit afin qu’il obtienne grand renom. Elle mentionna l’embuscade qui se préparait mais garantit qu’elle veillait sur lui.
Puis elle toucha le héros de sa baguette : sa peau se flétrit et devint celle d’un vieil homme, son crâne devint chauve, son regard terne et il se retrouva vêtu de haillons et recouvert de la peau râpée d’un cerf.

Avant d’aborder l’interprétation de ce chant, on peut légitimement se demander pourquoi le chercheur doit supporter tant d’épreuves pour revenir au même endroit (pourquoi Ulysse « endure » tant pour revenir en son royaume d’où il est parti vingt ans auparavant) : en fait, il parvient à une nouvelle position de la conscience où rien n’a changé mais où tout est différent (c’est pour cela qu’Ulysse ne reconnaît pas le lieu où pourtant il est né). Dit d’une autre façon, tout a toujours été là, c’est seulement la vision qui change. Cette expérience est exprimée de multiples façons dans toutes les traditions. Elle est valable à tous les niveaux, car la progression se fait en spirale. Si elle peut conduire à une acceptation dans l’inaction, elle affirme qu’au plus haut niveau, il est possible de vivre un état béatifique dans l’incarnation avec la conscience que tout est exactement comme cela doit être, sans pour autant cesser d’agir avec la plus parfaite exactitude pour suivre le mouvement du devenir. Celui-ci doit permettre d’exprimer toujours davantage l’esprit dans et à travers la matière, lesquels n’ont en fait jamais été séparés.
Cette nouvelle position de la conscience permet au chercheur de pénétrer en d’autres profondeurs dont l’accès lui était auparavant caché (la rade de Phorcys, troisième enfant de Pontos, plan de l’apparition du moi animal). Le retour d’Ulysse en son royaume, c’est la confirmation que le but représenté par Pénélope « la vision de la trame » a été atteint et que peut commencer le travail de Télémaque.

Nous avons vu que les Phéaciens appartenaient au plus haut niveau du surmental et permettaient le passage vers le supramental. En de très brefs instants et de façon très atténuée, le chercheur a pu expérimenter des incursions dans la lumière supramentale au cours de son yoga, et ce depuis sa décision irrévocable de s’y consacrer. C’est pour cela qu’Homère cite l’exemple de Rhadamanthe, frère de Minos, que les passeurs phéaciens conduisirent autrefois en Eubée pour visiter Tityos, l’aspiration vers les hauteurs de l’esprit par un chercheur parfaitement incarné.
À ce stade du yoga, parvenu au plus haut du surmental, il en fait l’expérience complète, car le passage est devenu de plus en plus facile (les Phéaciens sont devenus d’infaillibles passeurs, ce qui déplaît à Poséidon). Mais ce chemin « par le haut » va être emprunté pour la dernière fois car les Phéaciens cesseront ensuite d’assurer le passage.

Mais cet ultime passage vers le supramental depuis les hauteurs de l’esprit ne peut se faire en toute conscience. Il nécessite une expérience de type transe cataleptique, décrite ici comme un état « semblable à la paix de la mort ». Le passage « en conscience » ne pourra, lui, se faire que par le corps.
C’est pourquoi Ulysse doit être « endormi » lors de son départ de l’île des Phéaciens. C’est pour le chercheur une transition durant laquelle seul le supraconscient est actif, l’être extérieur étant plongé dans un profond sommeil (les rameurs phéaciens s’activent tandis qu’Ulysse dort).
Il semblerait que cette expérience corresponde à celle décrite par Mère le 6 octobre 1959. Elle vécut « une seconde d’évanouissement » et se retrouva dans un autre monde, qui est aussi ici, presque aussi substantiel que le monde physique, où les objets portent leur propre lumière. Elle y resta deux jours complets, deux jours d’une félicité absolue, absolument au-delà de toutes les splendeurs imaginables et exprimables. Elle reçut alors l’ordre du Suprême « Ça, c’est une promesse pour plus tard. Maintenant, il faut faire le Travail ». L’évanouissement, selon Satprem, était provoqué par la réaction du corps incapable de supporter l’intensité du courant. D’où la nécessité d’universaliser la conscience corporelle « pour qu’elle puisse supporter des ouragans » sans la moindre réaction.
La transition du surmental au supramental se passe dans le hors-temps, les navires des Phéaciens étant plus rapides que la pensée et que l’épervier, le plus rapide des oiseaux.

Pour parvenir dans ce lieu de paix intégrale dont l’entrée est marquée par une totale pureté ou transparence, le chercheur doit franchir l’obstacle dur comme de la pierre situé dans les profondeurs de la conscience (l’anse protégée par les falaises abruptes qui rejettent au dehors les colères du vent et de la grande houle). Le passage se produit à ce moment-là sans même que le chercheur s’en aperçoive. Mais dans le futur yoga, il lui faudra se battre longtemps contre ce roc de basalte au fond de la matière, « creuser longtemps et profond dans une horreur de fange et de boue, un lit pour la chanson de la rivière d’or, une demeure pour le feu qui ne meurt pas ».

Plus profond encore que le « mental physique » est le « mental corporel » où apparaît la souffrance, royaume des filles de Thaumas, les Harpyes, qui sont les manifestations du système nerveux. Plus profond encore est le « mental cellulaire » pur, royaume du Vieillard de la Mer Nérée et de ses innombrables filles, les Néréides, qui représentent les immenses pouvoirs de la Vie cachés dans la matière qui attendent l’humanité future. (Il ne s’agit pas ici des « miracles » que peut exercer celui qui a développé un pouvoir mental ou vital, mais des dons de la Vie.)
Toutefois les Naïades mentionnées ici par Homère dans la sainte grotte obscure sont filles de Zeus et non de Nérée : elles sont donc en rapport avec la conscience mentale humaine et correspondent aux dons du mental physique. Les abeilles qui font leur miel dans les amphores de la grotte symbolisent la soumission totale du mental vital au Divin. Les outils qui produisent ces dons appartiennent au domaine de la matière, au corps (les métiers à tisser des Naïades et les amphores où s’activent les abeilles sont en pierre).
Pour accéder à ces « pouvoirs de la Vie », il y a le chemin d’une ascèse difficile pour ceux qui sont encore dans la dualité (la porte qui s’ouvre au Nord est pour les humains) et un accès facile pour qui est parvenu à la non-dualité dans le surmental (la porte du Midi réservée aux dieux).

À la suite de cette expérience prend fin l’aide du subconscient qui ferme pour longtemps l’accès par la voie des hauteurs de l’esprit au monde supramental. Étroitement lié au vital, il n’avait en effet d’autre objet que d’aider à sa purification. Cela n’exclut pas toutefois que le chercheur puisse ensuite vivre ponctuellement certains aspects du supramental, comme la Force ou la Conscience supramentale.

Ce qui reste gravé, c’est une foi indéfectible en l’expérience qui a eu lieu et s’est enracinée dans le corps. Elle sera, lors des attaques incessantes à venir, un point de repère sûr et indispensable (le navire des Phéaciens est changé en pierre et sera dans le futur, pour les navires qui passeront à proximité, « source d’étonnement »). Le chercheur se rend compte alors qu’il a toujours su qu’il en serait ainsi (Alcinoos leur révéla une antique prophétie qui annonçait cet évènement).

Le subconscient avait prévu de faire disparaître toute trace de « l’ouverture à la lumière » par la voie de l’esprit qui a permis cette expérience du supramental. Toutefois, selon l’intensité du « besoin », il semblerait que cela puisse être évité (les Phéaciens offrent un sacrifice à Poséidon pour qu’il renonce à couvrir leur cité d’une montagne). Si l’accès doit désormais se faire par le psychique, le chercheur garde la mémoire qu’il en a eu l’expérience par les hauteurs du mental purifié.
Durant cette dernière phase du yoga personnel, il doit se fier entièrement au maître intérieur (Ulysse doit tout apprendre d’Athéna tant que les prétendants ne sont pas punis). D’autre part, tant que les anciennes réalisations ne sont pas abandonnées, même ce qui travaille dans la bonne direction peut se révéler un obstacle (Pénélope et ses amis ne doivent pas le reconnaître).

Après un court épisode de jeu de cache-cache avec le guide intérieur – du fait du manque de sincérité – celui-ci se révèle au chercheur pour la première fois dans une claire proximité, lui indiquant qu’il devra œuvrer avec « endurance » dans la plus parfaite humilité (Athéna se fit reconnaître, incitant le héros à cesser de ruser avec elle et lui dit qu’il « devrait tout subir sans jamais se dévoiler ». En effet, si Ulysse « l’avisé » est toujours qualifié de héros « aux milles ruses », c’est à la fois du fait de la progression du chercheur dans l’ascension des plans de conscience vers une intelligence supérieure purifiée, mais aussi en raison d’un louvoiement constant avec l’exacte Vérité dans les profondeurs du vital, insincérité qu’il découvre au fur et à mesure de son ascension-intégration.

Il se plaint alors de ne pouvoir percevoir clairement les messages du maître intérieur qui prennent de multiples formes. Surtout, il lui semble avoir été abandonné du Divin entre la période du grand renversement et sa première expérience vivante du supramental (Ulysse reprocha à la déesse de revêtir des apparences variées qui l’empêchaient de la reconnaître et de l’avoir abandonné depuis le saccage de Troie jusqu’à son arrivée en Phéacie).
Dans le dialogue intérieur, le chercheur comprend qu’il a toujours été accompagné et qu’il était nécessaire qu’il parvienne à un total dépouillement. Il comprend également que le chemin aurait sans doute été plus aisé s’il n’avait cédé à la curiosité – si ce n’est à l’attrait – des pouvoirs, ce qui eut pour conséquence la fermeture des portes de l’intuition supérieure (l’aveuglement du Cyclope). C’est pourquoi il doute encore d’être parvenu au terme du yoga personnel, mais son guide intérieur le lui confirme (Ulysse se demande si c’est bien là sa patrie). Le mont Nérite « immense, infini » pourrait indiquer l’accès au supramental.

Les pouvoirs que le chercheur a reçu lors de l’expérience du supramental, il doit désormais les laisser en quelque coin reculé de son être à la garde du mental physique purifié (Athéna range les présents des Phéaciens dans la grotte des Naïades dont elle ferme l’entrée avec une pierre). Il n’est pas temps pour lui de pouvoir les utiliser, car les « miracles » – ou ce qui apparaît comme tel aux yeux des hommes – pourraient devenir un obstacle insurmontable pour le yoga futur.

Le guide intérieur l’assure de son soutien indéfectible dans l’action à venir et l’engage à mettre fin aux prétentions des anciennes réalisations à diriger le yoga (la déesse incita le héros à tirer vengeance des prétendants, lui assurant son soutien et sa présence dans l’action).

Ce qui travaille à l’union doit alors « ruser » et dans un premier temps ne pas opposer le travail dans l’insignifiance du quotidien à ce qui en lui s’accroche encore « aux glorieuses réalisations (les prétendants) » (Athéna donne à Ulysse l’apparence d’un vieillard pauvre). Ulysse, ne l’oublions pas, a récupéré à Troie les armes d’Achille.
Pour réaliser ce nouveau renversement, le chercheur peut s’appuyer sur ce qui en lui, tout au long de cette purification approfondie pour réaliser la transparence, a veillé sur ses énergies vitales de base dans la consécration (le porcher Eumée « celui qui nourrit bien », c’est-à-dire une bonne consécration du vital de base corporel). Cette consécration-maîtrise du vital de base est d’autre part prête à collaborer au yoga futur, ayant fait sa totale « soumission » à l’Absolu (Eumée, le « divin » porcher, était resté fidèle à Ulysse et chérissait Pénélope et Télémaque).
Ce qui travaille à l’union esprit-matière doit faire le lien avec cette maîtrise là où l’intuition émerge du corps, c’est-à-dire au niveau des instincts les plus profonds, et aussi avec les premiers pas du futur yoga que le maître intérieur a guidés (Ulysse doit retrouver Eumée au bord de la pierre du Corbeau et attendre le retour de Télémaque qu’Athéna a conduit afin qu’il obtienne grand renom).

Entretien d’Ulysse et du porcher Eumée (Chant XIV)

Pendant l’absence d’Ulysse, sans consulter ni Laërte ni Pénélope, Eumée avait construit une porcherie de douze étables magnifiques accolées les unes les autres et adossées à un mur circulaire. Chaque étable contenait cinquante truies qui avaient mis bas. Sous la garde de quatre chiens, les mâles dormaient dehors, mais il n’en restait que trois cent soixante car le divin porcher devait fournir chaque jour aux prétendants le plus beau. Eumée avait aussi quatre assistants.
Comme les chiens bondissaient sur lui, Ulysse s’assit et laissa choir son bâton. Eumée accourut, dispersa les chiens, et fit la louange de son maître qui, dit-il, l’aurait comblé de bienfaits si les dieux n’avaient empêché son retour. Puis il offrit à son hôte un repas de porcelets rôtis et énuméra les richesses de son maître : sur le continent, douze troupeaux de vaches, autant de moutons, de cochons et de chèvres, et sur Ithaque, onze hardes de chèvres, dont les prétendants prélèvent chaque jour le plus beau des chevreaux.
Eumée assura que plus personne en Ithaque ne pouvait croire les voyageurs de passage qui disaient n’importe quoi pour qu’on leur offre de beaux habits.
Le « mendiant » jura alors à son hôte qu’Ulysse était bien vivant et reviendrait bientôt punir les prétendants, avant même la nouvelle lune, mais le porcher refusa de l’écouter et se dit inquiet au sujet de Télémaque. Il inventa une histoire à son sujet qui le présentait comme un guerrier crétois toujours réjoui de se battre. Il aurait accumulé beaucoup de richesses puis accompagné le contingent crétois à Troie sous les ordres d’Idoménée, petit-fils de Minos. À peine de retour, il aurait été repris par la fièvre des voyages qui l’aurait conduit au fleuve Égyptos. Là, dit-il, ses gens pillèrent et massacrèrent mais furent bientôt décimés en retour. Lui-même n’aurait dû son salut qu’au roi dont il avait imploré le salut. Il serait resté sept années en Égypte, puis un an en Phénicie. Ayant survécu à un naufrage, il aurait été recueilli par le roi des Thesprotes, Phidon, qui lui aurait affirmé avoir rencontré Ulysse. Selon lui, Ulysse serait parti à Dodone demander conseil à l’oracle du grand chêne de Zeus. Mais à peine en mer, les marins du roi l’auraient dépouillé et mis en esclavage. C’est une main divine qui l’aurait libéré.

Comme Eumée refusait de croire ce qui concernait son maître, ayant déjà été berné, le « mendiant » proposa un pari en signe de sa bonne foi mais le porcher le refusa.
Eumée, lassé de travailler depuis si longtemps pour les prétendants, sacrifia alors le plus beau de ses porcs et offrit au mendiant les parts de choix.
Son serviteur Mésaulios qu’il avait acquis de ses deniers des marins de Taphos sans consulter ni Laërte ni Pénélope, leur servit le pain.
Comme la nuit était froide et pluvieuse, le « mendiant », pour éprouver la générosité du porcher, raconta comment Ulysse lui avait donné le manteau d’un de ses hommes lorsqu’il allait mourir de froid durant la guerre de Troie. Le porcher fit alors pour le mendiant un lit bien chaud et lui donna un manteau qu’il avait de côté pour lui-même. Il partit ensuite s’occuper de ses bêtes, ce qui réjouit le cœur d’Ulysse, puis se coucha près d’elles.

Pendant la longue période du yoga qui précède le grand renversement, puis la purification approfondie qui le suit (les vingt années qui séparent le départ pour Troie du retour d’Ulysse), le chercheur accomplit certaines choses sans les relier nécessairement à son yoga. Il s’agit ici à la fois de la consécration, du développement, de l’organisation et de la protection de toutes les énergies vitales de base afin qu’elles soient le plus efficaces possible (le porcher Eumée « une bonne consécration du vital de base » n’avait consulté ni Pénélope ni Laërte pour construire les douze étables de cinquante truies chacune qui avaient toutes mis bas). Le sanglier étant le symbole d’une énergie vitale brute, le cochon représente cette même énergie disciplinée.

Le chercheur constate et déplore que si les anciennes réalisations de yoga n’exigeaient pas la meilleure part de cette d’énergie vitale, il en aurait davantage en réserve (les prétendants prélèvent le meilleur cochon chaque jour). C’est une grande vigilance dans l’incarnation qui veille sur ces énergies (quatre chiens).
Pour que la reprise de contact puisse s’effectuer sans dommage, le yoga qui cherche l’union doit « lâcher prise » et poursuivre le processus d’intégration.

Il peut paraître étonnant que des parties de la conscience s’ignorent entre elles ou ne se reconnaissent pas, mais Mère explique que certaines parties de l’être peuvent avoir des expériences exceptionnelles « sans qu’on le sache ». Ailleurs, elle mentionne que certaines couches de la conscience peuvent ne pas être « éveillées » et empêcher en conséquence une certaine fluidité dans la circulation des énergies. Mais ici, il s’agirait plutôt d’accomplissements menés à bien sans que le chercheur ait eut conscience qu’ils participaient le moins du monde au nouveau yoga.

Les réalisations du chercheur dans sa progression vers l’union, acquises dans l’ancien yoga, sont alors à leur summum en ce qui concerne les illuminations, la dynamique de transformation, les énergies vitales disciplinées et l’élan pour le yoga (sur le continent, Ulysse possède douze troupeaux de vaches, autant de moutons, de cochons et de chèvres). Mais pour le nouveau yoga, l’aspiration n’est pas encore à son apogée et de plus, les anciennes réalisations en détournent la meilleure part chaque jour (il y a seulement onze hardes de chèvres sur Ithaque dont les prétendants prélèvent chaque jour le plus bel animal).
D’autre part, cette partie du chercheur qui a entretenu, organisé et discipliné le vital de base dans la consécration, se désespère de ne pouvoir être utile au nouveau yoga et de seulement alimenter l’ancien. Elle ne peut encore croire au succès de la réalisation de la transparence car elle a dû déjà déchanter à plusieurs reprises et reconnaître que cette illusion émanait des prétentions de l’ego (Eumée ne croit pas le « mendiant » qui annonce le retour d’Ulysse, car il a été échaudé à plusieurs reprises par des passants qui voulaient seulement obtenir de beaux habits en échange de leur parole mensongère).

Pour convaincre certaines parties de l’être qu’elles doivent s’inscrire dans la démarche du nouveau yoga et que la transparence est accomplie, ce qui a réalisé celle-ci doit les persuader en respectant leur propre logique. Ce que peut comprendre ce qui développe, consacre et organise le vital de base (ce que peut entendre le porcher Eumée), c’est l’ardeur pour le yoga, la consécration, l’organisation, les erreurs faites avec « les meilleures intentions », la détresse, le découragement, etc.

Mais cette partie du chercheur qui a entretenu, organisé et discipliné le vital de base, et qui refuse encore de croire à la réalisation de la transparence, donne cependant le meilleur fruit de son travail au nouveau yoga sans même le savoir (Eumée sacrifie le plus beau de ses porcs en l’honneur du mendiant). On sait par ailleurs que cette partie a réussi à réveiller de sa stupeur mortifère « une conscience très profonde » sans l’aide des pouvoirs des autres plans (Eumée a racheté de ses deniers aux Taphiens « sépulture, stupeur » son serviteur Mésaulios « la conscience qui se trouve dans la cour intérieure, au plus profond »). Ce qui œuvre à la « transparence» cherche enfin à savoir jusqu’à quel point cette partie est prête à servir ce qu’elle peut considérer comme la plus juste cause, et en reçoit la confirmation au-delà même de ses espérances ; le chercheur s’aperçoit alors que cette partie qui s’occupe du vital est plus simple et fonctionne plus clairement que ce qu’il imaginait (le mendiant déplore qu’on ne lui ait pas donné de manteau, ce que Eumée corrige aussitôt, car l’hospitalité l’y oblige).

Le retour de Télémaque (Chant XV)

Tandis que se déroulaient ces évènements à Ithaque, Athéna se rendit de nuit auprès de Télémaque qui était à Sparte chez Ménélas avec Pisistrate, le fils de Nestor. Elle le pressa de rentrer, assurant que le père et les frères de Pénélope exhortaient celle-ci à épouser Eurymaque. Elle l’informa de l’embuscade, lui dit de passer au large, et de se rendre auprès d’Eumée sitôt débarqué sur Ithaque.
Télémaque ayant averti Ménélas de son départ, celui-ci lui donna un cratère des plus rares que lui avait offert Phaedimos, roi de Sidon. Il avait été forgé par Héphaïstos. Hélène de son côté lui offrit un voile splendide.
Puis ils partagèrent un repas d’adieu. Le fils de Ménélas, Mégapenthès, leur servit le vin tandis qu’Étéonée servait la viande.

Alors que Télémaque et Pisistrate enfourchaient les chevaux pour retourner chez Nestor, un aigle tenant en ses serres une oie blanche apprivoisée fila par la droite au-devant d’eux. Ce présage mit la joie dans les cœurs. Hélène l’interpréta comme le retour imminent d’Ulysse qui allait se venger des prétendants.
Comme à l’aller, Télémaque et Pisistrate firent escale à Phères où Dioclès leur offrit l’hospitalité. Puis, comme ils arrivaient à Pylos, Télémaque pressa Pisistrate, au nom de leur amitié, de le conduire au navire tandis qu’il se rendrait seul chez Nestor.
Théoclymène, un devin du sang de Mélampous, qui avait tué un homme en Argolide, demanda à Télémaque de monter à son bord pour échapper à ses poursuivants. (Homère détaille ici la descendance complète de Mélampous qui comprend deux branches : celle d’Antiphatès et celle de Mantios dont Théoclymène est le petit-fils par Polyphide « le meilleur devin après Amphiaraos ».)
Le vaisseau longea Krounoi et Chalkis aux belles eaux, puis Phéia, la divine Élide où règne l’Épéen, les îles pointues, et arriva sans encombre à Ithaque malgré l’inquiétude de Télémaque.

Pendant ce temps, Ulysse voulut à nouveau éprouver le porcher, faisant mine de vouloir aller mendier auprès des prétendants, mais Eumée l’en dissuada.
Comme Ulysse l’interrogeait alors sur ses parents, le porcher lui dit le désespoir de Laërte causé par la mort de son épouse Anticlée. Il mentionna aussi la sœur d’Ulysse, Ctimène, élevée avec lui et qui avait été sa compagne de jeux avant d’être mariée à quelqu’un de Samé.
Sur la demande d’Ulysse qui savait qu’il avait été un enfant abandonné, Eumée conta l’histoire de sa vie. C’était un fils de Ctésios, lui-même fils d’Orménos, qui régnait sur l’île de Syros située au-dessus d’Ortygie. L’île était riche et comptait deux cités, mais Apollon abattait de ses flèches leurs habitants lorsqu’ils parvenaient à la vieillesse. Puis, encore enfant, il se fit enlever par une Phénicienne et fut acheté par Laërte sur ses propres deniers.

Alors que paraissait l’Aurore, Télémaque aborda à Ithaque. Il demanda à ses hommes de se rendre au bourg par la mer tandis que lui-même visiterait son domaine. A Théoclymène il conseilla de se rendre auprès d’Eurymaque, fils du sage Polybos, le meilleur des prétendants que le peuple honorait comme un dieu.
Comme il parlait, un faucon s’envola à sa droite, rapide messager d’Apollon. Il tenait en ses serres une colombe et lui arrachait les plumes qui se répandaient sur le sol entre le vaisseau et Télémaque. Théoclymène entraîna le fils d’Ulysse à l’écart et lui interpréta ce présage envoyé par un dieu, lui disant que la royauté d’Ithaque resterait toujours dans sa lignée. Changeant d’avis, Télémaque confia alors le devin aux soins de son fidèle compagnon, Piraéos le Clytide, en lui demandant de le bien traiter, puis se mit en route vers l’enclos des porcs d’Eumée.

Nous avons vu que le maître intérieur avait commencé à mobiliser « le yoga futur », tout en sachant que ce premier mouvement serait sans résultat (Athéna avait envoyé Télémaque chercher des nouvelles de son père). Cette mobilisation permet toutefois que les réalisations des anciens yogas soient perçues clairement comme des obstacles. La « sagesse » tente en effet de détruire « ce yoga futur » par surprise tandis que la « sainteté » se pose en seule véritable voie d’évolution pour l’avenir (Antinoos tendit un piège tandis qu’Eurymaque est pressé d’épouser Pénélope par son père et ses frères). Rappelons qu’Eurymaque « au visage de dieu » est « le guerrier le plus accompli », le « saint » », et représente donc le « meilleur de l’ancien yoga » : il peut donc diriger le yoga et fournir les meilleures « garanties » plus que n’importe quelle autre réalisation (il peut offrir en dot plus que tous les autres prétendants).

Tandis que du point de vue du yoga futur, le chercheur se demande à quel point la transparence est réalisée, le maître intérieur, qui se manifeste à lui désormais sans masque, lui fait comprendre que s’il n’y prend garde, les anciennes réalisations reprendront le dessus (Télémaque songe à son père et Athéna le met en garde). Il lui permet d’éviter un dernier sursaut du mental qui veut conserver sa position privilégiée (Athéna indique à Télémaque comment éviter le piège tendu par Antinoos). Il lui fait savoir que son premier mouvement doit être de se reconnecter à ce qui en lui a entretenu, consacré, et organisé le vital de base (Télémaque doit se rendre auprès d’Eumée).

Le nouveau yoga hérite d’une grande capacité de joie (le cratère forgé par Héphaïstos et offert par Ménélas) et de la libération en l’esprit (le voile offert par Hélène).
Mais l’état où est parvenu le chercheur correspond aussi à une augmentation de la sensibilité, source d’une plus grande souffrance qui n’est autre que la compassion à l’égard des conséquences de l’inconscience. Cette souffrance est indissociable de l’ivresse divine (Mégapenthès servit le vin).

Il semblerait que le présage de l’aigle tenant en ses serres une oie blanche apprivoisée indique la transition des anciennes réalisations, celles du « saint » et du « sage » qui étaient sous le signe de « l’intelligence prudente », à une phase intermédiaire gouvernée par le surmental, celle du surhomme, qui doit précéder le supramental.
Une fois encore, le chercheur doit faire preuve d’endurance (Télémaque fait escale à Phères).

Homère présente ensuite les descendants du devin Mélampous « l’homme aux pieds noirs ». Si l’on considère que ce devin appartient à la descendance d’Éole dans la lignée de Japet, celle de l’ascension des plans de conscience, on doit le comprendre comme le symbole d’une intuition tournée vers l’esprit (les pieds noirs étant le signe d’une intuition très éloignée de la matière).
Son premier fils, Antiphatès, exprime « ce qui n’est pas dicible » et sa lignée se poursuit avec Oiclès « une conscience renommée », Amphiaraos « la perception juste » et ses deux fils Alcmaion « une puissante consécration en l’esprit » et Amphilocos « une vigilance étendue ».
Le second fils de Mélampous, Mantios, symbolise « ce qui est dicible » et donc « les facultés prophétiques ». Ses deux fils expriment pour le premier les prophéties célèbres (Kleitos) et pour le second « celles qui sont révélées avec mesure » (Polyphide). Ces intuitions supérieures peuvent sans doute être rapprochées des dons « d’inspiration » et de « révélation ». Concernant le degré d’exactitude, elles se situent juste après « la perception du juste » (Polyphide est le meilleur devin après Amphiaraos).
C’est de Polyphide qu’est issu Théoclymène « une vérité indubitable (divine) » qui sollicite de Télémaque un embarquement : cette « intuition en Vérité » avait dû mettre fin à des croyances que le chercheur avait eu du mal à abandonner, mais elle est en accord avec le yoga futur (ceux d’Argos poursuivaient Théoclymène pour le meurtre de l’un des leurs).

Homère donne ensuite les origines du porcher Eumée, « celui qui consacre, entretien et organise le vital de base corporel ». Elles sont assez complexes à déchiffrer mais nous semblent liées à la maturation de l’être psychique (Eumée naquit sur l’île de Syros située en avant de l’île d’Ortygie où naquit Apollon. Il y régnait l’abondance mais Apollon tuait de ses flèches les habitants dès la fin de l’âge adulte).

Le chercheur du « nouveau yoga » prévoit tout d’abord d’intégrer ses nouvelles « intuitions de Vérité » au meilleur de l’ancien yoga, à la « sainteté » qui a livré tous les combats spirituels dans l’incarnation et est reconnue comme telle par toutes les parties de l’être (Télémaque veut envoyer Théoclymène, pour sa sécurité, auprès du prétendant Eurymaque, fils de Polybos, que le peuple honore comme un dieu).
Mais l’être psychique se manifeste et son message peut être interprété facilement par cette nouvelle « intuition de Vérité » : si le chercheur tente de mélanger les anciennes vérités aux nouvelles, ces dernières seront détruites par le mental le plus haut qui appartient encore à la dualité (qui est donc prédateur) (Apollon a envoyé un faucon qui tient en ses serres une colombe, et ce présage est interprété par Théoclymène).
Le chercheur du « nouveau yoga » met alors cette nouvelle « intuition de Vérité » en rapport avec ce qui veut « expérimenter » (Télémaque envoie Théoclymène auprès de Piraéos).

La rencontre d’Ulysse et de Télémaque (Chant XVI)

Télémaque fut accueilli par les chiens d’Eumée qui frétillaient de la queue sans aboyer, puis par le porcher lui-même qui ne put retenir sa joie et ses démonstrations de tendresse. En vertu des lois sacrées de l’hospitalité, il assura Eumée qu’il vêtirait et nourrirait le mendiant afin qu’il ne soit pas à sa charge. En effet, il craignait de l’envoyer auprès des prétendants qui le maltraiteraient et assura ne pouvoir le protéger s’il le prenait lui-même en sa demeure. Puis il envoya Eumée avertir sa mère de son retour. Le porcher ne devait pas aller lui-même prévenir son grand-père Laërte, mais Pénélope devait envoyer l’intendante.
Athéna apparut alors sous les traits d’une grande et belle femme, visible pour le seul Ulysse. Elle entraîna le héros à l’écart, lui signifia qu’il était temps de révéler son identité à son fils et de combiner la mort des prétendants, puis elle lui rendit sa splendide apparence.
Ulysse, « le héros d’endurance », se fit alors reconnaître de Télémaque mais ce dernier doutait, ne pouvant croire qu’un mortel puisse à ce point changer d’apparence en un instant. Ulysse lui répondit que c’était Athéna qui toujours l’avait accompagné et que pour elle, cette transformation était jeu d’enfant. Leurs retrouvailles furent alors l’occasion d’abondantes larmes.
Puis Ulysse informa son fils de son passage chez les Phéaciens et s’enquit du nombre des prétendants. Télémaque en fit le décompte : cinquante-deux venaient de Doulichion accompagnés de six valets, vingt-quatre de Samé, une vingtaine de Zante et douze d’Ithaque.
Il y avait en outre le héraut Médon et le divin aède Phémios, ainsi que deux serviteurs.

Comme Télémaque doutait qu’à eux seuls ils puissent en venir à bout, Ulysse lui annonça la participation de Zeus et d’Athéna, lui exposa son plan et lui donna des instructions détaillées. Télémaque devait se rendre au manoir, payer les prétendants de paroles amènes, supporter sans broncher les affronts qu’Ulysse pourrait endurer sous son apparence de mendiant et rassembler les armes pour les cacher. Il devait mettre de côté deux piques, deux épées et deux boucliers qu’il récupèrerait plus tard. Sous aucun prétexte il ne devait révéler qu’Ulysse avait pris l’apparence d’un mendiant. Enfin, tous deux devraient également éprouver les femmes et les serviteurs afin de savoir qui leur était resté fidèle.
C’est alors que le vaisseau qui avait ramené Télémaque entra au port d’Ithaque. Un héraut vint prévenir Pénélope du retour de son fils, ce que tous les prétendants entendirent. Mais c’est à elle seule qu’Eumée qui était arrivé au manoir dit où il se trouvait.
C’est alors que le vaisseau d’Antinoos parti se mettre en embuscade avec ses hommes rentra au port. Antinoos incita les prétendants à tuer immédiatement Télémaque et à se partager ses biens avant qu’il ne dénonce l’embuscade à l’assemblée du peuple. Amphinomos, fils de Nisos et descendant d’Arétès, chef des prétendants venant de Doulichion « l’île au froment », dont les paroles plaisaient à Pénélope, à son tour répondit qu’il refuserait d’attenter à la vie de Télémaque tant qu’il n’en aurait pas reçu l’ordre de Zeus. Tous les prétendants adoptèrent la même position.
Pénélope qui avait appris de Médon qu’on ourdissait la mort de son fils, entra dans la salle et s’en prit à Antinoos, bien qu’il fût réputé le plus sensé de ceux de son âge. Elle lui rappela qu’Ulysse avait sauvé la tête de son père.
Eurymaque alors la rassura, l’assurant de son amitié pour Télémaque, mais il ne songeait en son cœur qu’à le perdre.
Juste avant qu’Eumée ne fût de retour chez lui, Athéna redonna à Ulysse son apparence de vieillard en haillons afin que le porcher ignorât tout car elle craignait qu’il ne prévienne Pénélope.
Comme Eumée racontait qu’il avait vu le retour du bateau parti en embuscade, le « sublime » Télémaque sourit à son père à l’insu du porcher.

Le yoga futur aura besoin de s’appuyer sur ce qui a entretenu, consacré, et organisé le vital de base (Eumée considère Télémaque comme un fils).
Les anciennes réalisations, quant à elles, ne sont pas capables d’admettre un élément qui surgit sur le chemin et leur est étranger, surtout si cet élément semble n’avoir aucune utilité pour le yoga et ne correspondre en rien à leurs conceptions malgré « l’ouverture » à laquelle elles prétendent. C’est donc le « yoga futur » qui assume à lui seul cet élément nouveau (Télémaque ne veut pas risquer d’envoyer le « mendiant » chez les prétendants malgré la loi sacrée d’hospitalité, et prend sur lui son entretien et sa nourriture).

Dans cette délicate transition vers le nouveau yoga, certaines précautions doivent être prises car les différentes parties de l’être doivent adhérer les unes après les autres dans un ordre déterminé : Pénélope doit être informée du retour de son fils, mais non encore Laërte, ni même Eumée. Puis le guide intérieur fait en sorte que le « futur yoga » reconnaisse que la transparence est accomplie (Athéna convainc Ulysse de se dévoiler à Télémaque).
C’est ce « yoga futur » qui est capable d’identifier les anciennes réalisations qui font obstacle : environ la moitié provient de la nature spirituelle « libérée » du chercheur (Doulichion « la fin de l’esclavage »), un quart de la nature humaine mentale consacrée (Samé) et un quart de ce qui a vu l’émergence du psychique (Zante), autrement dit « le meilleur de l’ancien » (Télémaque énonce l’origine des prétendants). Ce ne sont à ce stade ni le vital ni le mental qui constituent les plus grands obstacles, mais les réalisations spirituelles et les croyances qui leur sont associées.

« Le souvenir de la progression sur le chemin » (l’aède) et sa « compréhension supérieure » (le héraut) sont aussi cités par Télémaque, mais ils seront épargnés par Ulysse. En effet, le « souvenir » du chemin et « la transmission de la Connaissance » – car le mot « héraut » en grec signifie aussi « Caducée », symbole que le héraut porte à la main (κηρυκειον) – méritent d’être conservés pour l’ensemble de l’humanité.

Tout en prenant conscience que les conditions sont réunies pour le nouveau yoga, le chercheur a une intuition très précise de la façon dont la transition doit s’effectuer et des aides qui le soutiennent, non seulement celle du guide intérieur (Athéna) mais aussi celle du supraconscient, au plus haut du surmental (Zeus) : le nouveau yoga devra « s’infiltrer » dans les anciennes formes à leur insu et sans les troubler, maintenir une « égalité » absolue quelles que soient les attaques endurées, et priver ces anciennes réalisations des moyens qu’ils pourraient utiliser plus tard contre lui (la nature véritable d’Ulysse ne doit pas être révélée, Télémaque doit flatter les prétendants et subtiliser leurs armes). Le chercheur prévoit aussi d’examiner les anciens buts, ainsi que ce qui était associé à ces buts et aux travaux de yoga, pour savoir lesquels pourraient être conservés dans le nouveau yoga (il est prévu d’éprouver la fidélité des femmes et des serviteurs).

Dans le même temps, la « sagesse » qui a pris acte de l’échec de sa première tentative pour éliminer le nouveau yoga, tente de rassembler contre lui toutes les anciennes réalisations de yoga dans un ultime sursaut (Antinoos appelle les prétendants au meurtre de Télémaque avant que celui-ci ne puisse dénoncer l’embuscade à l’assemblée du peuple). Mais celles-ci commencent à comprendre la Vérité que porte ce nouveau combat (les prétendants n’acceptent d’éliminer Télémaque que si Zeus leur en donne l’ordre).
Ce que visent les prétendants, ce sont les biens d’Ulysse (les acquis dans l’union esprit-matière), mais ils ne veulent pas de sa maison (la structure) et sont indifférents à celui d’entre eux que choisira Pénélope : peu importe la réalisation ancienne qui « s’élargit », du moment que l’on reste dans le « connu ».
Amphinomos doit sans doute être interprété comme « tout ce qui concerne l’organisation mentale dans le yoga » soit « un mental intuitif bien ordonné ». Il est le chef des prétendants venant de Doulichion, « l’île au froment », et donc une grande réalisation dans le yoga de l’esprit. Fils de Nisos et descendant d’Arétès, il représente une capacité issue de l’évolution mentale elle-même venant de « ce qui s’élève de façon juste ». Ce qui explique qu’il refuse d’agir sans un ordre intérieur issu du plus haut de l’esprit, autrement dit la volonté mentale de se conformer à la loi divine dont l’expression satisfait bien évidemment « la vision d’une liberté plus totale » (ses paroles plaisent à Pénélope). Celle-ci, prenant conscience que le nouveau yoga est en péril, décide alors, par un dialogue intérieur, d’interpeler sa « sagesse » pour la réorienter (Pénélope, qui a été informée du projet de mort ourdi contre son fils, s’en prend à Antinoos qui était réputé le plus sensé et tente de le ramener à la raison).

Ce qui dans le chercheur est la plus belle réalisation, celle de la « sainteté » et de la non-dualité en l’esprit, essaye de convaincre « la vision d’une liberté plus totale » qu’elle est la meilleure protection du yoga futur, alors que le chercheur sait au fond de lui-même qu’elle lui est fondamentalement opposée (Eurymaque « au visage de dieu, le guerrier le plus accompli » rassura Pénélope, l’assurant de son amitié pour Télémaque, mais il ne songeait en son cœur qu’à le perdre).
Pour aborder le combat ultime, « ce qui a réalisé la possibilité de circulation des énergies entre l’esprit et la matière » doit commencer par se rapprocher des anciennes réalisations en se situant sur un plan différent (Athéna redonne à Ulysse son apparence de vieillard en haillons de façon à n’être reconnu ni d’Eumée ni des prétendants).

Télémaque rejoint la ville (Chant XVII)

Télémaque, assurant ne pas vouloir s’en occuper lui-même, confia le « mendiant » à Eumée pour qu’il le conduise en ville tandis que lui-même se rendrait chez Pénélope.
À son arrivée au manoir, il fut accueilli par Euryclée puis par sa mère à qui il raconta la venue d’un mendiant. Elle devait promettre des hécatombes aux dieux si Zeus les punissait de leurs crimes. Et comme Pénélope implorait son fils de lui donner des nouvelles d’Ulysse, il lui fit le récit de ses voyages chez Nestor et Ménélas mais ne mentionna pas sa rencontre avec son père.
Le devin Théoclymène « celui qui a l’aspect divin » annonça alors à Pénélope ce que lui avait révélé l’augure : Ulysse était de retour à Ithaque et préparait sa vengeance.

Tandis que de leur côté les prétendants terminaient leur jeux et se préparaient à banqueter, Eumée et le « mendiant » quittèrent l’enclos des porcs, l’un guidant l’autre jusqu’à la ville après lui avoir fourni un bâton car la route était glissante. Ils dépassèrent la source maçonnée où la ville s’abreuve, source construite par Ithaquos, Nérite et Polyktor. Puis Mélantheus qui conduisait ses chèvres pour le repas des prétendants les couvrit d’insultes, traitant le porcher de roi des gueux et le « mendiant » de fainéant et de bon à rien. Il frappa à la hanche le « mendiant »  qui se retint pour ne pas réagir, puis il continua son chemin jusqu’au manoir et vint s’asseoir parmi les prétendants en face de son ami Eurymaque.

Arrivés devant la grande salle, le « mendiant » et Eumée se demandèrent lequel d’entre eux devait entrer le premier. Ulysse aperçut alors le chien Argos qu’il avait fini d’élever juste avant son départ pour Troie. Le chien le reconnut mais il avait été tellement négligé en l’absence de son maître qu’il ne put même bouger et mourut aussitôt.

Eumée entra le premier et vint s’asseoir en face de Télémaque. Celui-ci l’envoya apporter de la nourriture au « mendiant » qui venait d’entrer à son tour, en lui faisant savoir qu’il devait aller quêter auprès de tous les prétendants, ce qu’Athéna lui confirma. En effet, le héros devait connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort.

Antinoos reprocha violemment au porcher d’avoir fait venir en ville le mendiant. Eumée commença à répondre mais Télémaque le fit taire et incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres qui de toute manière ne lui appartenaient pas. Ce dernier fit mine d’accepter mais saisit un tabouret sous la table.
Le « mendiant », arrivant devant lui, raconta qu’il avait été autrefois très riche, mais que Zeus l’avait envoyé en Égypte où ses gens avaient été massacrés ou soumis aux travaux forcés pour s’être mal conduits. Lui-même fut offert en cadeau à Dmétor, un puissant de Chypre, contrée d’où il arrivait maintenant après avoir subi mille maux.
Antinoos lança alors le tabouret sur le « mendiant » qui fut atteint à l’épaule droite. Ce dernier ne broncha pas mais il maudit son attaquant, souhaitant sa mort avant même qu’il ne fût marié.
Pénélope fit appeler Eumée et lui demanda de faire venir le « mendiant » qui pourrait peut-être lui donner des nouvelles de son époux. Le porcher lui rapporta que ce dernier lui avait confié qu’Ulysse était vivant et Pénélope lui dit alors qu’elle vêtirait le mendiant si elle trouvait qu’il disait la vérité.
Eumée informa le mendiant de la demande de Pénélope, mais il répondit qu’il n’irait la trouver qu’à la tombée du jour car il craignait les réactions des prétendants. Eumée rapporta ces paroles à la reine puis partit s’occuper de ses porcs.

À ce point du récit, les deux mouvements – l’accomplissement de la transparence et la poursuite des réalisations des anciens yogas – ne sont plus conciliables. Athéna, le guide intérieur, a décrété la mort des prétendants qui, rappelons-le, n’importunent Pénélope que depuis quatre années environ. Pendant la guerre de Troie et durant les premières années de l’absence d’Ulysse, ils résidaient chacun en leur province : le chercheur s’était donc engagé dans le yoga intégral sans que sa pratique ne remettre en question les réalisations et les lois de l’ancien yoga.
Mais vient un moment où la partie la plus performante de l’ancien yoga nie la possibilité de la « transformation » alors que celle-ci se développe à son insu. Il semble en effet habituel dans le yoga, et ce jusque dans les phases les plus avancées, que des évolutions aient lieu sans que le chercheur soit « au courant ». Et cela, soit parce qu’il ne les relie pas au yoga, soit parce que des zones d’inconscience créent une discontinuité dans la conscience. La « sainteté » et la « sagesse » (et les réalisations qui leur sont associées) tentent alors de s’imposer comme les seules voies futures d’évolution, dans la seule perspective d’une amélioration de l’homme actuel.

Ces réalisations n’ont aucun moyen de faire leur « conversion », car leur but – l’amélioration de l’homme actuel – est totalement étranger à celui du nouveau yoga et constitue même un obstacle à la venue du supramental. Sagesse et sainteté, après avoir été réalisées, doivent donc être dépassées car c’est le Divin qui doit penser et sentir dans le chercheur. Cela se traduira (après la mort des prétendants Antinoos et Eurymaque) par un état d’apparente « bêtise » et « insensibilité » qui est en réalité celui de parfaite soumission et d’exactitude.

A ce stade, une annulation totale de son être a été réalisée, confirmant l’annonce faite par Ulysse « héros d’endurance » à Polyphème qu’il était « personne ». Toutes les opinions, préférences, préjugés, goûts et dégoûts, etc. et surtout toutes les constructions spirituelles se sont effondrées ; comme le dit Satprem, c’est une dévastation complète de la cage. C’est pour cette raison qu’Athéna peut le changer en un mendiant vieux et hideux : il est devenu apparemment d’une parfaite « nullité ».
Comme le dit Mère, « ce qui est nécessaire, c’est de tout abandonner : tout pouvoir, toute compréhension, toute intelligence, toute connaissance, tout, tout, devenir parfaitement non-existant ».
Le chercheur a pris conscience progressivement que certaines réalisations épuisaient les acquis plus anciens (Pénélope et Télémaque se plaignent que les prétendants dissipent les biens d’Ulysse), mais il a poursuivi cependant les deux mouvements avec la même sincérité (réalisation de la transparence / sagesse et sainteté).
Même si le « yoga futur » a intégré que la « transparence » est réalisée, il ne peut s’imposer dans l’être tant que cette dernière n’a pas terminé sa tâche en récupérant les moyens qui lui permettront de mettre fin aux derniers obstacles, au « meilleur de l’ancien » (Télémaque, même s’il a retrouvé Ulysse, ne peut être actif tant qu’Ulysse n’a pas récupéré son arc et tué les prétendants).
Rappelons enfin que les récits des aventures d’Ulysse faites à Ithaque à Eumée, Pénélope ou Antinoos, ne doivent pas être considérés comme contradictoires avec ceux qu’il fit aux Phéaciens, mais exposent seulement des points de vue différents.

Dans cet épisode, le yoga futur commence par exiger que « la vision de la totale liberté » comprenne elle aussi que les anciennes réalisations doivent être dépassées (Télémaque demande à Pénélope de promettre un sacrifice aux dieux s’ils punissent les prétendants). Cette « vision » acquiert alors par une intuition supérieure exacte la certitude que la transition se termine, que la totale transparence est réalisée (le devin Théoclymène à l’aspect divin « le contact intérieur indubitable », de la lignée de Mélampous, annonça le retour d’Ulysse).

Le chercheur qui s’est « annulé » reprend contact avec le pur courant de conscience dont l’origine a été clairement identifiée et organisée par ce qui en lui a travaillé à « élargissement juste de la conscience » (Ulysse passe à côté de la source maçonnée où la ville s’abreuve, construite par Ithaque « élargissement juste de la conscience », Nérite « infini » et Polyktor « de nombreuses ouvertures de conscience dans la matière »). Ce pur courant de conscience « alimente » la base du nouveau yoga (les habitants d’Ithaque « le lieu de l’élargissement de la conscience de façon juste » viennent puiser l’eau à la source).

Lorsque le chercheur s’en approche, cela met en lumière ce qui « s’épanouit » dans l’ombre à son exact opposé. Ici, il s’agit de ce qui dirige l’aspiration de la mauvaise façon, c’est-à-dire ce qui soumet l’évolution juste à l’ego et qui est donc l’exact opposé de l’abandon à l’Absolu (Ulysse et Eumée croisent le maître-chevrier Mélantheus « à fleur noire » ou « ce qui croît à l’intérieur de façon mensongère », fils de Dolios « fourbe, trompeur »). Cette déviance qui se produit du fait d’une illusion trompeuse, détourne de la matière le meilleur de l’aspiration, car c’est le Mensonge qui la dirige (Mélantheus apporte ses meilleures chèvres aux prétendants). C’est le résultat d’un manque de sincérité qui tente de faire douter le chercheur du bien-fondé de son aspiration à la « transformation », soutenant seulement « l’amélioration ». C’est un mouvement qui veut « faire » par soi-même au lieu d’être agi par le Divin.
La transparence est toutefois suffisamment réalisée pour ne plus être dans la réactivité (le « mendiant »  se retint pour ne pas réagir).
Homère précise que le chevrier « traînait encore de par la ville pendant que le bétail dépérissait  » : « le mouvement qui conduisait de façon dévoyée l’aspiration (pour l’amélioration de l’homme et non sa transformation) » la laissait dépérir parce qu’il était encore trop dépendant des structures. Cette déviance est aussi bien sûr étroitement liée aux « combats du guerrier » de l’ancien yoga pour réaliser la « sainteté » (le grand ami de Mélantheus est Eurymaque).

Dans les débuts du travail pour « la réalisation de la transparence totale », le chercheur était accompagné par une « vigilance » qui poursuivait inlassablement des éclairs de lumières intuitives, recherchait la rapidité et des aspirations nouvelles sur le chemin (le chien d’Ulysse courait autrefois le chevreuil, le lièvre et les chèvres sauvages). Mais depuis que le travail du grand renversement a commencé (dès le départ pour Troie), ce qui aurait dû veiller sur cette vigilance en quête des nouvelles impulsions s’est mis au service des réalisations anciennes, sagesse et sainteté (les serviteurs d’Ulysse alors dévoués aux prétendants ont laissé dépérir le chien Argos qui meurt). Dans le nouveau yoga, cette vigilance n’est plus nécessaire car il n’y a plus d’ego et donc plus de but (dès le contact établi avec Ulysse, le chien Argos meurt).

Pressé aussi bien par son guide intérieur que par le mouvement du futur yoga, le chercheur doit alors évaluer les réalisations de l’ancien yoga pour savoir celles qui sont restées dans l’exactitude et celles qui ont dévié de la voie de l’amour, bien que toutes doivent être éliminées du yoga (Aussi bien Télémaque qu’Athéna pressent Ulysse de quêter auprès de tous les prétendants, afin de connaître les compatissants et les injustes, sachant qu’aucun de toute manière n’échapperait à la mort).
On doit comprendre ici que « sagesse » et « sainteté » (et les réalisations qui leur sont associées) doivent avoir été accomplies de façon aussi juste que possible – en restant au plus près de l’exactitude, c’est-à-dire dépendantes de l’être psychique – avant d’être écartées du yoga. C’est pour cette raison qu’Ulysse demandera plus tard qu’Apollon lui accorde la gloire de tuer Antinoos « la sagesse ». La mort d’Eurymaque « la sainteté » suivra immédiatement après.

« Le mouvement du yoga futur » incite alors « la sagesse » à reconnaître ce qu’il ne comprend pas ou méprise, mais en vain, car cette intelligence ne peut accepter d’alimenter un mouvement de yoga qui a piètre figure et veut même le détruire (Télémaque incita Antinoos à donner lui-même au mendiant des vivres mais celui-ci, faisant mine d’accepter, saisit un tabouret).

Dans une dialogue intérieur, « ce qui œuvre à la transparence » tente alors sans succès de faire comprendre à cette « sagesse » qu’elle est encore dans un processus d’accaparement (Antinoos a refusé de donné du pain) : le travail de réunion esprit/matière avait lui aussi à son actif de nombreuses réalisations mais il fut dépouillé de tout du fait de la persistance de mouvements de l’ego. Il avait en effet utilisé à son profit des pouvoirs issus des « antiques connaissances de l’humanité ». Pour apprendre le véritable amour, il avait alors été obligé d’approfondir une maîtrise juste, celle qui se développe dans un être sain, « guéri » (Ulysse raconta qu’il était très riche autrefois mais fut dépouillé de tout parce que ses hommes se livrèrent en Égypte à des pillages. Alors il connut Chypre, puis fut emmené comme esclave par Dmétor « celui qui maîtrise », fils de Iasos « qui est guéri »). Le chercheur vient de terminer cet apprentissage forcé (Ulysse revient juste de Chypre après avoir subi mille maux).

La « sagesse » tente alors d’arrêter la réalisation de la transparence au niveau de « la porte des dieux », car c’est la frontière où se livre le combat et où elle-même doit disparaître, mais cette réalisation est désormais absolument dépourvue de toute réaction de l’ego (le mendiant, après avoir été frappé par Antinoos à l’épaule, s’abstient de toute réaction). Le chercheur qui travaille à l’union aspire à mettre sous la direction de l’Absolu le mental construit par le yoga personnel, y compris le plus haut, avant que ce dernier ne trouve un but sur lequel se focaliser (Antinoos doit mourir avant son mariage).

« La vision du yoga futur » est prête à considérer tout mouvement de yoga, même le plus insignifiant, et même à lui donner une place importante s’il peut fournir des indications sur la progression de la transparence, indications qu’elle puisse reconnaître comme exactes (le porcher ayant rapporté à Pénélope qu’Ulysse était vivant, celle-ci dit qu’elle vêtirait le mendiant si elle estimait qu’il disait la vérité).
Mais « le mouvement d’union esprit/matière » (de réalisation de la transparence) ne peut et ne veut pas aller vers une liberté plus totale tant que les formes de l’ancien yoga font encore obstacle à la transformation (Ulysse ne voulut pas rencontrer Pénélope avant de s’être vengé des prétendants).

Le pugilat des mendiants (Chant XVIII)

Un mendiant extrêmement glouton, sans force ni vigueur mais de très belle apparence, arriva dans la grande salle. Il s’appelait Arnée mais les jeunes gens le surnommaient Iros car il portait tous les messages. Il voulut chasser le mendiant-Ulysse et une dispute éclata. Les prétendants les excitèrent au combat, mais jurèrent, à la demande du mendiant-Ulysse, de ne pas intervenir. Comme celui-ci se dévêtait et montrait sa noble stature, Iros prit peur. Il fut aussitôt menacé par Antinoos d’être envoyé chez le terrible Échétos.
Puis Ulysse, modérant sa force pour ne pas être reconnu, lança un violent coup de poing dans le cou d’Iros, puis le traîna hors de la salle, lui interdisant de revenir mendier. Les prétendants l’acclamèrent. Antinoos et Amphinomos lui offrirent leurs meilleurs mets. Il tenta alors d’avertir Amphinomos du proche retour du maître d’Ithaque, mais en vain.

Athéna suscita alors le désir de la reine de paraître aux yeux des prétendants. Pénélope fit alors part à son intendante Eurynomé de son désir de parler à son fils Télémaque, la priant de prévenir Autonoé et Hippodamie, des suivantes aux bras blancs par qui elle désirait être accompagnée. Athéna l’endormit alors un court moment pour l’orner de ses dons immortels, lui lavant le visage avec l’ambroisie d’Aphrodite.
À son réveil, Pénélope constata qu’elle avait été envahie d’une torpeur bienfaisante qu’elle aspirait à prolonger dans la mort.
Quand elle se présenta devant les prétendants, tous furent saisis d’amour. Comme elle reprochait à Télémaque d’avoir laissé insulter un étranger, il se défendit en se disant incapable de connaître l’attitude juste à adopter devant les prétendants qui, dit-il, n’étaient pour rien dans la dispute.

Comme Eurymaque louait la beauté de Pénélope, celle-ci se plaignit de l’attitude des prétendants contraire à tous les usages, les incitant plutôt à offrir des cadeaux. Ulysse comprit alors que son épouse rusait.
Antinoos invita donc ses compagnons à offrir chacun un présent, ce qui fut aussitôt fait. Les plus beaux des cadeaux furent apportés : voile brodé aux anneaux d’or, collier d’or et d’ambre, et bien d’autres merveilles.
Ulysse-mendiant demanda alors aux servantes de se retirer auprès de la reine, disant qu’il veillerait lui-même sur les torchères qui venaient d’être allumées pour éclairer la grande salle. L’une d’elles, Mélantho, fille de Dolios (et donc sœur de Mélantheus), l’insulta car elle était l’amante d’Eurymaque. Elle n’avait aucune compassion pour Pénélope qui l’avait pourtant élevée comme sa fille et lui avait donné tout ce qui pouvait la réjouir.

Athéna ne mit pas fin aux insultes des prétendants car elle voulait qu’Ulysse fut poussé à bout. Eurymaque se moquant du mendiant-Ulysse, celui-ci lui répondit pouvoir aisément se mesurer à lui aux travaux des champs et la guerre. Eurymaque lui lança alors une escabelle mais le mendiant l’esquiva en s’asseyant aux genoux d’Amphinomos.
Comme les prétendants déploraient qu’un mendiant fût ainsi venu semer le trouble parmi eux, Télémaque leur demanda de se retirer. Ils furent surpris de ce qu’ils jugeaient être une effronterie de sa part. Mais Amphinomos, fils de Nisos et descendant d’Arétès, les invita à respecter les lois de l’hospitalité et à se reposer chacun en leur demeure.

Le mouvement de captation à la source de l’ego, que les réalisations anciennes dans le surmental regrettent de n’avoir pu éradiquer, se manifeste clairement à la conscience (un mendiant nommé Arnée « celui qui s’efforce de prendre », extrêmement glouton, sans force ni vigueur, arriva dans la grande salle). Le surnom du mendiant – Iros – est semblable à celui d’Iris « la messagère des dieux », fille de Thaumas et symbole de l’information vraie non-duelle communiquée à l’esprit par le vital profond (le plan concerné se situe avant l’irruption du mental et la constitution de l’ego animal).
Avec Iros, il s’agit du même mouvement mais cette fois déformé par l’irruption de la dualité. Comme il se manifeste dans les profondeurs du vital, il est « sans force » car il n’a pas le support du mental. Il est pure « gloutonnerie » car c’est un mouvement de captation non déformé. C’est donc le symbole de la force captatrice à la racine de l’ego. Tout comme Iris « la messagère des dieux », fille de Thaumas sur le plan du vital pur, assure la cohésion des forces du surmental, de même Arnée-Iros assure la cohérence des réalisations correspondantes au niveau immédiatement inférieur à celui des dieux : il est le messager des prétendants.
Ni la sagesse ni la sainteté ne peuvent donc supprimer la force captatrice à la racine de l’ego. Seule la parfaite transparence peut réaliser cet exploit.
C’est la raison pour laquelle le chœur promet de renvoyer Iros chez le roi Échétos « la possession », car il doit retourner en son domaine.

Ce qui dans le chercheur « réalise la transparence » tente d’épargner « un mental intuitif bien ordonné » en espérant le convertir, mais sans succès (Ulysse tenta en vain d’avertir Amphinomos de son retour, mais celui-ci s’éloigna tristement).
Le maître intérieur qui dirige le processus de renversement se manifeste ensuite pour que « la vision d’une liberté plus totale », tout en stimulant le nouveau, semble céder aux anciens yogas (Athéna suscita le désir de Pénélope de paraître céder aux espoirs des prétendants mais de plaire encore plus à son mari et à son fils).
Cette « vision » veut prévenir le guerrier du futur yoga que l’ancien ne cherche qu’à le maintenir dans ses cadres tout en prétendant le soutenir (Pénélope veut prévenir son fils Télémaque afin qu’il s’éloigne des prétendants qui n’ont pour lui que belles paroles mais ne songent qu’à le perdre). Pour s’y opposer, cette « vision » doit montrer une « parfaite maîtrise » et sa « propre intelligence des choses » qui confèrent « l’acte juste » (elle demande à être accompagnée d’Hippodamie et d’Autonoé, les suivantes aux bras blancs).

Dans le cadre de la vision du futur, le chercheur vit alors une expérience particulière dans une semi-inconscience, et donc ne garde en mémoire que le sentiment associé de béatitude.
Durant cette expérience, le maître du yoga révèle en lui des capacités liées à la non-dualité, de l’ordre de l’Amour véritable, qui laissent le chercheur empli d’une immense paix béatifique dans laquelle il aspire à s’immerger définitivement. (Athéna endormit Pénélope et la revêtit de dons immortels, répandant sur son visage l’ambroisie d’Aphrodite. À son réveil, Pénélope constata qu’elle avait été envahie d’une torpeur bienfaisante qu’elle aspirait à prolonger dans la mort).

Cette expérience de l’Amour divin est si manifeste que les réalisations de l’ancien yoga ne peuvent que souhaiter l’accomplir (Tous les prétendants furent saisis d’amour à la vue de Pénélope qui rayonnait et tous souhaitaient s’unir à elle).
Le nouveau yoga toutefois ne sait encore l’attitude juste à adopter face à l’ancien yoga (Télémaque se défendit de l’accusation de sa mère en se disant incapable de connaître l’attitude juste). En revanche, « la vision d’une liberté plus totale » qui n’a jamais dévié de son but continue à « leurrer » les anciens yogas, laissant entendre qu’elle va choisir l’un d’entre eux pour son accomplissement. Elle réclame qu’au préalable chacun abandonne au nouveau yoga le meilleur de ce qu’il a réalisé (les prétendants doivent apporter des présents pour obtenir la main de la future épouse et Ulysse comprend que son épouse ruse).

Le mouvement qui opère la transition n’attend plus d’aide extérieure, certain de pouvoir générer par lui-même assez de clarté (Ulysse éloigne les femmes, leur disant qu’il s’occuperait lui-même des torches).
Mais le mensonge intérieur tourné vers l’incarnation, issu d’une illusion, reste lié au yoga qui lutte par la séparation (la servante Mélantho « le mensonge », fille de Dolios « trompeur », l’insulta car elle était l’amante d’Eurymaque « vaste combat »).
Au commencement du travail de transparence, lors de la préparation du yoga futur, cette illusion était nécessaire, mais le passage au nouveau yoga nécessite de tout admettre et tout intégrer, et le but doit donc changer (Pénélope avait élevé Mélantho comme sa fille, lui donnant tout ce qui pouvait la réjouir, mais celle-ci n’avait aucune compassion pour Pénélope car elle aimait Eurymaque).

On comprend mieux ici la raison pour laquelle nous avons interprété le nom Télémaque comme « le yoga futur » et non « le combat au loin ou de loin ». Cette dernière interprétation ne permettrait pas en effet de distinguer Télémaque d’Eurymaque « vaste combat ». Comme ces deux héros expriment des attitudes radicalement opposées, il faut en conclure que Télémaque représente « celui qui est loin du combat », c’est-à-dire celui qui est sorti de la dualité et de toute tendance à l’exclusion, car il intègre tout.

Ici comme dans le yoga en général, les mouvements doivent être menés à leur terme avant qu’un renversement ne puisse s’effectuer (Athéna ne mit pas fin aux insultes des prétendants car elle voulait qu’Ulysse fut poussé à bout).
Ce qui travaille à la transparence tente de persuader le yoga qui sépare qu’il lui est supérieur, tant pour l’ascèse que pour le travail sur l’ombre (le mendiant-Ulysse prétend pouvoir se mesurer à Eurymaque aux travaux des champs et la guerre).
Tant que le moment décisif du nouveau yoga n’est pas venu et pour éviter que ce qui travaille à la transparence ne soit affaibli, le chercheur est encore obligé d’avoir recours à son « mental intuitif bien ordonné ». C’est le mouvement de yoga dont le chercheur est le plus familier à ce stade et qui s’approche le mieux de la vision d’une plus grande liberté (Ulysse se met sous la protection d’Amphinomos qu’appréciait Pénélope).

Les « anciennes réalisations » prennent la mesure d’un changement devant lequel « le mental intuitif bien ordonné » les invite à adopter une attitude de soumission vraie (les prétendants s’étonnant de l’effronterie de Télémaque, Amphinomos les invita à se calmer et à honorer les dieux).

Ulysse et Pénélope (Chant XIX)

À la demande d’Ulysse, Télémaque éloigna les femmes. Puis, tandis qu’Athéna les éclairait de sa lampe d’or, tous deux emportèrent au trésor casques, lances et boucliers. Télémaque fit part à son père du prodige dont il était témoin : il voyait scintiller les murs, les poutres et les hautes colonnes comme une flamme vive. Ulysse lui intima l’ordre de ne pas questionner, car c’était, dit-il, la manière qu’ont les dieux de se manifester.
Tandis que Télémaque partait se reposer pour la nuit, Pénélope descendit dans la grande salle où se trouvait Ulysse. L’une des femmes qui s’affairaient à la remise en ordre de la salle, Mélantho, insulta à nouveau Ulysse-mendiant, tentant de le chasser. Ce dernier lui conta ses richesses passées et l’avertit de redouter le retour du maître des lieux. Puis à son tour Pénélope la rabroua et fit asseoir le mendiant, le questionnant sur ses origines. Le mendiant évita de répondre afin, dit-il, de ne pas aggraver sa peine.
Pénélope lui dit alors qu’elle restait indifférente à tout sauf à son époux. Elle lui parla de la ruse à laquelle elle avait eu recours pendant plus de trois années pour duper les prétendants qui avaient finalement été avertis par ses servantes. Elle narra aussi la pression de tous pour son remariage et renouvela sa question.
Ulysse dit alors que son père était Deucalion, lui-même fils du grand Minos que Zeus consultait tous les neuf ans. Il avait donc pour frère Idoménée et prétendit se nommer Aithon. En l’absence de son frère qui venait de partir pour Troie, il avait accueilli pendant douze jours Ulysse et ses hommes qu’un vent de Borée empêchait de prendre la mer.
Pénélope lui demanda de prouver ses dires en décrivant les vêtements d’Ulysse. Le mendiant détailla un splendide manteau et donna le nom du héraut qui l’accompagnait, Eurybatès, à la peau noire et au dos vouté. Puis il dit que le roi Phidon de Thesprotie lui avait donné des nouvelles d’Ulysse. Après avoir été sauvé par les Phéaciens, celui-ci revenait avec beaucoup de richesses. Mais son navire et son équipage avaient sombré au retour de l’île du Trident (Thrinaquie) parce qu’ils avaient mangé les vaches d’Hélios. Tandis qu’un bateau du roi Phidon se tenait prêt à le ramener, Ulysse était parti pour Dodone entendre la voix de Zeus parlant par le grand chêne afin de savoir s’il devait se cacher pour rentrer au pays. Le mendiant affirma pour conclure qu’Ulysse serait de retour sous peu.

Pénélope ordonna alors à ses suivantes de laver les pieds du mendiant, de préparer un lit et de prévoir le bain du lendemain matin. Ulysse refusa le lit et refusa aussi qu’aucune des servantes de Pénélope ne lui lave les pieds sauf s’il s’en trouvait une, vieille, sage et réservée, ayant souffert autant que lui.
Pénélope appela alors Euryclée qui, se lamentant du destin d’Ulysse, affirma qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui lui ressemblât autant.
Le mendiant s’écarta du foyer et Euryclée vint à ses pieds pour les lui laver. Elle reconnut aussitôt la cicatrice à la cuisse d’une blessure faite par un sanglier lorsqu’Ulysse suivait au Parnasse ses oncles, les fils d’Autolycos (grand-père maternel d’Ulysse). C’est ce dernier qui avait suggéré le nom Ulysse car tant de gens en chemin avaient « ulcéré » (Odussomai) son cœur.
Comme Euryclée voulait prévenir Pénélope, Ulysse l’empêcha de parler alors qu’Athéna détournait le regard de la reine.

Puis la reine demanda conseil au mendiant à propos d’un songe qu’elle avait fait : « Un aigle venait de la montagne et brisait le cou à ses vingt oies. Comme elle se lamentait, l’aigle revenait, et prenant voix humaine, lui disait que le rêve n’en était pas un mais plutôt l’annonce d’un accomplissement à venir. L’aigle symbolisait son époux qui revenait au manoir tuer les prétendants. » À son réveil, ses oies étaient bien vivantes.
Le mendiant lui confirma la validité de l’interprétation donnée dans le songe lui-même.

Pénélope, connaissait la nature des songes – trompeurs quand ils viennent de l’ivoire scié et véridiques quand ils sont issus de la corne polie – mais elle ne pouvait dire l’origine de celui qu’elle venait de raconter.
Puis elle annonça qu’elle allait proposer aux prétendants un jeu qui consisterait à tendre l’arc d’Ulysse et, à bonne distance, lancer une flèche à travers douze haches alignées, comme son époux avait coutume de le faire. Elle épouserait celui qui réussirait.
Ulysse-mendiant approuva ce choix et lui annonça que son époux serait de retour avant le début du jeu, puis elle regagna ses appartements pour dormir.

Alors que l’on approche du moment décisif, il semblerait que le renversement doive se faire en phases successives : d’abord celle des réalisations (la mort des prétendants) puis celle des buts et des aides au yoga qui ne sont plus adaptées (la mort des femmes, des suivantes et des servantes qui ne sont pas restées fidèles).
Le chercheur a alors l’expérience de la nature lumineuse des structures de la matière (Selon le plan initial, les armes des prétendants sont emmenées au trésor où Télémaque a une expérience étrange : il voyait scintiller les murs, les poutres et les hautes colonnes).
Ce qui en lui a travaillé à l’union esprit-matière impose l’arrêt de tout questionnement car la transformation doit opérer selon des modes qui dépassent le mental (Ulysse intima l’ordre à Télémaque de ne pas poser de questions).

Puis pour la seconde fois, la perversion qui s’est développée suite à une illusion mais qui paraissait la plus réelle de toutes les aides au yoga, dénigre le mouvement qui travaille à la transparence. Mais celui-ci, associé à la vision d’une plus grande liberté, donne au chercheur la certitude que cette illusion parvient à son terme (alors que pour la seconde fois Mélantho, qui par son éclat surpasse toutes les servantes, injurie le mendiant, celui-ci et Pénélope la menacent de mort).

Comme les manières d’intégrer le chemin sont différentes pour chaque partie de l’être – ici pour celle qui a la vision d’une plus grande liberté (d’une vision plus large de la Réalité) et pour celle qui gouverne et entretient l’énergie vitale de base – le récit d’Ulysse à Pénélope est assez différent de celui fait à Eumée au chant XIV.
Ce que le chercheur affirme dans le cadre de l’évolution vers une plus grande liberté, c’est la nécessité d’une parfaite « soumission » dans le processus de purification et d’un « feu intérieur brûlant », un « besoin » qui a marché de concert avec le « désir d’union » (Ulysse prétend se nommer Aithon « celui qui brûle », être un petit-fils de Minos « l’évolution de la consécration » et avoir pour frère Idoménée « celui qui se soucie de l’union » ou « le voyant »).

Dans le cadre de la vision d’une plus grande liberté, il prend acte que le yoga de la transparence est plus que jamais actif en lui, et qu’il poursuit l’élargissement de la conscience – la quête de Connaissance puisqu’il s’agit d’un héraut – bien qu’il n’en fasse pas état (à la demande de Pénélope, le mendiant décrit les vêtements d’Ulysse et celui qui l’accompagnait, le héraut Eurybatès « celui qui accède à un large espace », à la peau noire et au dos voûté).

Puis il s’explique sa complète dévastation, non pas en punition du « pillage » des très anciens yogas (égyptiens) mais de l’utilisation des dons du supramental (son navire et son équipage avaient sombré au retour de l’île du Trident parce qu’ils avaient mangé les vaches d’Hélios).

Puis, s’étant remémoré l’expérience d’union avec l’Absolu en l’esprit, il constate qu’il est parvenu de manière presque inaperçue à recevoir « inspiration » et « révélation » (ayant mentionné sans s’attarder son séjour chez les Phéaciens, il relate, comme à Eumée, le voyage récent chez le roi Phidon des Thesprotes, celui qui dans « la discrétion » règne sur ceux « qui mettent en avant ce qui parle selon les dieux »).

Enfin, il sait qu’il cherche, par le plus haut du supraconscient capable de plonger aux racines de la vie, le chemin qui conduit vers « une grande unité dans la matière », mais qu’il a besoin d’en connaître les modalités (Ulysse est parti demander conseil au feuillage divin du grand chêne de Zeus à Dodone « une grande unité tournée vers la matière » pour connaître la manière d’organiser son retour).

Il doit éviter à ce moment-là tout ce qui pourrait affaiblir sa détermination (le mendiant refuse les draps moirés) et n’accepter d’être aidé que par ce qui a le même degré de purification, et donc la même vibration (il refuse qu’aucune servante lui lave les pieds sauf une qui aurait souffert autant que lui).

« Une grande gloire », avec l’idée sous-jacente « d’une grande volonté de faire partager », a contribué à la croissance aussi bien du désir de transparence que du yoga futur (Euryclée a été la nourrice d’Ulysse et de Télémaque). Ce « partage » est « compassion », ce qui explique la souffrance d’Euryclée. Cette « compassion » va de pair avec « l’humilité » représentée par la mère d’Ulysse, Anticlée.
Rappelons que c’est Autolycos « celui qui est à soi-même sa propre lumière », le grand-père maternel d’Ulysse, lui-même fils d’Hermès, qui avait donné le prénom Ulysse (Odysseus, celui qui est « blessé ») car « Tant de gens en chemin lui avaient ulcéré le cœur ».
(L’histoire de la blessure à la cuisse d’Ulysse a été traitée à la fin du Chapitre 3, avec l’étude de la lignée de Déion.)
C’est par la compassion que le chercheur reconnaît que la réalisation de la transparence a été menée à bien, mais le moment n’est pas encore venu d’en activer les conséquences (Ulysse fait taire Euryclée qui l’a reconnu).

Ce qui a « la vision d’une liberté plus totale » est alors informé par une vision qu’une puissance venant des hauteurs de l’esprit, résultat de la réalisation de la transparence, allait mettre fin aux anciennes réalisations, aussi vraies et pures puissent-elles paraître (Pénélope rêva qu’un aigle venant de la montagne tuait ses vingt oies qui symbolisaient les prétendants). Mais le chercheur est encore quelque peu attaché à ces réalisations et ne peut s’empêcher d’avoir quelque nostalgie de leur disparation (Dans son rêve-vision, Pénélope a plaisir à regarder ses oies et se lamente de leur mort, mais elle ne peut s’empêcher de les compter au matin).

Une courte digression est faite sur l’origine des rêves et la valeur que le chercheur doit leur accorder : ceux qui ont très belle apparence sont souvent trompeurs alors que ceux qui ont l’air d’être insignifiant sont les plus porteurs de vérité (ceux qui viennent par l’ivoire scié ou par la corne polie). Peut-être aussi peut-on remarquer que les défenses en ivoire sont des dents et sont donc en rapport avec les mémoires ou les « nœuds », tandis que la corne polie est en rapport avec l’affinement de l’intuition.

La décision intérieure d’entrer dans le nouveau yoga ou de renoncer devant la difficulté est alors prise, sachant qu’au fond de lui, le chercheur sait déjà quelle en est l’issue (Pénélope décide du jeu de tir à l’arc qui doit déterminer son sort, ce que le mendiant approuve).

Avant le massacre des prétendants (Chant XX)

Ulysse ne dormant pas, tentait de calmer la colère qui montait en lui à la vue des gaies servantes qui s’en allaient dormir avec les prétendants.
Athéna lui apparut alors sous les traits d’une femme, mais il reconnut aussitôt la déesse et lui fit part de son impuissance face à la troupe des prétendants. Athéna lui confirma son aide à venir et lui affirma que même cinquante bataillons de mortels ne pourraient les vaincre quand elle se tiendrait à ses côtés. Ulysse alors s’endormit.

Pénélope dans la nuit s’éveilla et pleura, souhaitant subir le même sort que les filles de Pandaréos. Celles-ci avaient été prises en charge par les déesses après la mort de leurs parents frappés par les dieux : Aphrodite les avait nourries de miel et de vin doux, Héra leur avait donné beauté et sagesse, Artémis avait rehaussé la taille de leur corps et Athéna leur avait appris à confectionner des ouvrages superbes. Mais quand Aphrodite demanda à Zeus un mari pour chacune d’elles, les Harpyes les envoyèrent comme servantes aux Érinyes.
Pénélope demanda aussi qu’on l’emmenât au royaume d’Hadès afin qu’elle puisse y retrouver Ulysse et que jamais elle ne s’unisse à moins noble héros. Tandis que venait l’aurore, chacun des époux eut la forte impression de la présence de l’autre à ses côtés.

Ulysse demanda alors à Zeus un double signe : qu’un homme s’éveillant prononce pour lui une parole prophétique et qu’au dehors apparaisse un signe du dieu. Aussitôt, le tonnerre gronda sur l’Olympe et Ulysse s’en réjouit, puis une femme parla. C’était l’une des douze meunières, la seule à ne pas dormir car elle était la plus faible et n’avait pas achevé sa tâche. Ayant vu la foudre dans un ciel sans nuage, elle s’enhardit à demander que ce jour soit servi le dernier repas des prétendants. Et Ulysse à nouveau se réjouit, comprenant que l’heure de sa vengeance était venue.

À son réveil, Télémaque demanda à Euryclée si elle avait pris soin du mendiant, laissant entendre que sa mère manquait parfois de discernement. La nourrice le rassura, puis elle mit les servantes au travail afin de préparer le logis pour la fête. Vingt d’entre elles allèrent puiser l’eau à la fontaine aux Eaux Noires.
Eumée arriva alors, poussant trois porcs devant lui.
Puis ce fut la venue de Mélantheus avec ses plus belles chèvres, qui railla Ulysse et lui promit une raclée.
Vint ensuite Philoétios, le chef des bouviers, qui arrivait du bac. Il venait des champs céphaléniotes situés sur le continent et amenait avec lui une vache stérile et des chèvres grasses. Il questionna d’abord Eumée à propos de ce mendiant qui avait l’air d’un roi, puis ensuite le mendiant lui-même. Il pleurait Ulysse qui l’avait pris tout jeune à son service et dont il avait accru les troupeaux de manière considérable. Bien contre son gré, il devait donner ses bêtes pour les repas des prétendants. Le mendiant lui fit alors le serment qu’il reverrait bientôt son maître et serait témoin de la mort des prétendants. À son tour, il assura qu’il se battrait aux côtés d’Ulysse.

Tandis que les prétendants tramaient la mort de Télémaque, apparut à leur gauche un aigle tenant en ses serres une colombe. Amphinomos leur prédit alors l’échec de leur complot et les incita à ne plus s’en occuper.

Lorsque furent terminés les préparatifs du repas, le porcher Eumée distribua les coupes, le bouvier Philoétios répartit le pain et Mélantheus servit le vin.
Télémaque avertit les prétendants de ne pas maltraiter le mendiant et tous s’étonnaient de son aplomb.
Antinoos comprit alors que Zeus protégeait le fils d’Ulysse.

Athéna accrut le ressentiment dans l’âme d’Ulysse en se gardant d’empêcher les prétendants de l’insulter. La brute Ctésippos qui habitait Samé et était immensément riche jeta sur le mendiant un pied de bœuf que ce dernier évita en souriant amèrement. Télémaque réprimanda Ctésippos avec force, signifiant aux prétendants qu’il était à bout de patience.
Agélaos, fils de Damastor, demanda à Télémaque d’insister auprès de sa mère afin qu’elle choisît le plus noble des prétendants, mais il refusa.

Athéna envoya alors un signe : les prétendants se mirent à rire sans cause et sans frein alors qu’ils voulaient pleurer, et les viandes qu’ils mangeaient commencèrent à saigner.
Puis Théoclymène vit les prétendants enveloppés de nuit, le sang couler des murs, l’auvent s’emplir de fantômes, le soleil s’éteindre et la mort tout recouvrer. Et comme tous les autres se moquaient de lui et qu’Eurymaque voulait le chasser, il annonça leur fin et s’en fut chez Piraéos.

Le début de ce chant oppose la tristesse révoltée de ce qui travaille à la transparence, à la certitude confiante des réalisations anciennes (Ulysse exprime colère et tristesse, tandis que du côté des prétendants et des servantes règne une joyeuse détente). Mais le maître du yoga promet au chercheur son aide indéfectible et l’assure de la victoire, lui permettant ainsi de recouvrer la paix intérieure.

Dans « sa vision d’une liberté plus totale » affinée par l’aide divine, le chercheur aspire à trouver la voie du yoga futur pour la transformation (Pénélope souhaite subir le même sort que les filles de Pandaréos qui, bien que conduites à leur perfection par les déesses, avaient été privées de mari).
Les filles de Pandaréos « celui qui donne tout au mouvement juste vers l’union » avaient en effet été conduites à une certaine perfection et leur enlèvement les mena davantage vers la consécration à une tâche divine qu’à une véritable punition : les forces qui travaillent à l’équilibre (ou à sa rupture) les avaient en effet orientées vers le service de celles qui remettent dans le droit chemin divin (elles furent enlevées par les Harpyes qui les avaient envoyées comme servantes aux Érinyes).

Cette histoire souligne un point très important du yoga que nous avons eu l’occasion d’aborder à plusieurs reprises : le mouvement d’ascension/intégration qui explique l’interaction constante entre la voie d’ascension et celle de la libération-purification. Comme le dit Satprem, « on ne peut guérir (aller vers la Vérité) que si on va tout au fond, et on ne peut aller tout au fond que si on va tout en haut ». Ceci explique que les grands héros doivent entrer en rapport avec les divinités des profondeurs de la mer, avec celles du monde souterrain où règne le dieu du surmental Hadès, qu’Iris soit la messagère des dieux, que Chrysaor « l’homme au glaive d’Or » soit le fils de la Gorgone Méduse, que les Érinyes punissent les parjures dans le monde souterrain ou encore que les filles de Pandaréos deviennent leurs servantes.
Le nom Pandaréos signifie, avec les lettres structurantes « celui qui donne tout au mouvement juste vers l’union ». Sa filiation n’est pas donnée par Homère et celle indiquée par d’autres sources n’est pas fiable.
À travers la plainte de Pénélope, seule s’exprime l’impatience de commencer le yoga futur par une puissante aspiration à « l’exactitude divine ». L’éducation très soignée des filles de Pandaréos révèle en effet que le chercheur a été guidé et accompagné sur le chemin par des énergies spirituelles en remplacement de celles de l’ego (à la mort de leurs parents frappés par les dieux, les filles de Pandaréos furent prises en charge par les déesses). Ce qui veille à la croissance de l’amour véritable a nourri son psychique et sa joie (elles furent nourries de miel et de vin doux par Aphrodite). La force la plus haute du supraconscient qui préside au juste mouvement lui a permis de croître en la Vérité et d’acquérir la connaissance (Héra leur donna beauté et sagesse). L’aide spirituelle à la purification a facilité la transition vers une humanité supérieure, celle que l’on peut associer au surhomme guidé par l’être psychique (Artémis a augmenté leur stature). Le maître du yoga enfin lui a permis d’atteindre à une certaine perfection dans les œuvres : détachement, attention, humilité, consécration, etc. (Athéna leur a appris à faire des ouvrages superbes).
L’union en l’esprit ne peut plus être son but : c’est pourquoi au chant précédent, il est dit qu’une fille de Pandaréos pleure l’enfant Itylos « la libération en l’esprit » qu’elle eut de Zéthos « la quête » et que son poignard immola.

À ce stade du yoga, ce ne sont plus des yogas gouvernés par la personnalité mentale qui peuvent parvenir à de telles réalisations, mais seulement l’action des forces divines. Les filles de Pandaréos ne peuvent donc plus avoir de mari, mais ne peuvent non plus être les épouses des dieux. Le plan d’Aphrodite est déjoué : les forces spirituelles qui veillent à l’évolution de l’Amour doivent donc se plier à des forces d’un autre ordre qui leur sont supérieures, les forces de Vérité. C’est aussi ce qu’affirme Sri Aurobindo : la Vérité doit s’installer dans l’humanité avant que l’Amour Divin ne puisse s’y manifester.
Ce sont alors les mouvements primordiaux de la conscience vitale qui veillent soit au renversement, soit à la stabilisation des formes par homéostasie (les Harpyes) qui positionnent « ces perfections en devenir » comme des aides à l’établissement du mouvement vrai (les Harpyes, filles de Thaumas, les donnent pour servantes aux Érinyes « le mouvement de l’évolution en Vérité »).
Rappelons que les Érinyes redressent des erreurs de yoga qui coupent du Divin, du Réel, de l’Ordre juste. Selon Hésiode, leur source est bien au-delà des puissances qui règnent sur le mental car elles seraient nées du sang d’Ouranos répandu sur Gaia, et donc à l’origine de la création. Elles ont donc même rang que les Titans qu’Ouranos a engendré seul, si ce n’est un rang légèrement supérieur. Zeus et les divinités de l’Olympe sont donc forcés de leur obéir. Elles sont les gardiennes de l’ordre divin le plus élevé dans la création. C’est pour cela qu’elles peuvent aussi intervenir au royaume d’Hadès, dans le corps. Elles vengent les crimes contre l’ordre naturel, remettent dans le droit chemin selon l’ordre absolu, les pires des crimes étant de se couper de sa source divine (meurtre contre les parents) ou d’empêcher certaines évolutions (infanticide). Elles ont donc une fonction bien supérieure à celles des Harpies, ces dernières étant seulement les forces qui assurent la stabilité dans le vital profond par la rupture de l’équilibre ou son recouvrement (le principe d’homéostasie et de répétition qui favorise la stabilité). C’est la sœur des Harpyes, Iris, qui assure la partie « information » à leur niveau.

Dans cette phase du yoga, à l’instar des filles de Pandaréos, le chercheur, toujours dans l’optique d’une liberté plus totale, aspire très fortement à l’exactitude divine en tous ses mouvements, et donc à ce que le yoga descende dans l’inconscient corporel où se confirmerait la réalisation de la transparence (Pénélope demande qu’on l’emmène au royaume d’Hadès afin qu’elle puisse y retrouver Ulysse). Tout autre but lui paraîtrait un retour en arrière (elle ne veut pas contenter les vœux d’un moins noble héros). Cette réalisation sur le plan vital se confirme déjà sur le plan subtil (Pénélope et Ulysse eurent alors tous deux une forte impression de la présence de l’autre).

« Le mouvement qui travaille à la transparence » demande alors que cela lui soit confirmé, à la fois en l’esprit et dans sa réalité physique. Ce à quoi le Divin répond en donnant un « pouvoir » dans l’esprit et l’indication que le yoga qui s’essouffle dans les anciennes formes s’en détourne enfin (Ulysse demanda à Zeus un double signe : le tonnerre gronda sur l’Olympe et l’une des douze meunières souhaita la mort des prétendants, la seule à ne pas dormir car elle était la plus faible et n’avait pas achevé sa tâche).

Le chercheur prend en compte que « la vision du futur » qui a soutenu le yoga jusqu’à présent n’est plus aussi opérative pour les combats futurs (Télémaque demande à Euryclée si elle s’est bien occupée du mendiant, craignant que sa mère n’ait pas mesuré sa valeur). Il constate aussi que certains éléments servent encore les anciens yogas en s’alimentant à des sources d’énergie opposées au nouveau (vingt servantes allèrent puiser l’eau à la fontaine aux Eaux Noires).
En revanche, il identifie clairement ce qui est compatible et constitue même un soutien : « la gestion du vital de base » est toujours restée fidèle au mouvement d’union et « celui qui aime le plus haut de l’esprit » s’engage à le soutenir (Eumée est resté fidèle à Ulysse et Philoétios, le commandeur des bouviers œuvrant sur les terres céphaléniotes, les « réalisations » dans « le mental », s’engage à le soutenir). On voit bien ici qu’il ne s’agit absolument pas dans cette réorientation du yoga de combattre les réalisations du mental Toutefois, ce qui gère celles-ci ne permet pas de connaître le degré de réalisation de l’union car il a œuvré indépendamment (Philoétios a accru les troupeaux sur les terres du continent et interroge le mendiant).
Ce qui doit être modifié, c’est la fixité des croyances véhiculées par les anciennes formes de yoga et l’aspiration erronée qui en découle, celle qui vise l’amélioration de l’homme et non sa transformation (le chevrier Mélantheus).

Par son « mental intuitif bien ordonné », le chercheur prend conscience que les anciens systèmes de yoga ne pourront empêcher la venue du yoga futur (Amphinomos annonce l’échec du complot contre Télémaque). Il comprend que la puissance de l’esprit ne considèrera plus la sagesse (ou non-dualité en l’esprit) comme la plus haute réalisation du yoga (apparut à la gauche des prétendants un aigle tenant en ses serres une colombe). Les colombes apportent en effet l’ambroisie à Zeus et sont donc des symboles de la non-dualité en l’esprit.

Toutefois, les mouvements qui ont contribué à l’ancien yoga poursuivent leur tâche pour la dernière fois : l’ivresse divine ou la joie est « servie » par un mouvement qui est désormais un obstacle à la progression (Mélantheus « ce qui grandi de façon erronée pour l’amélioration de l’homme et non sa transformation » sert le vin).
Ce qui dans le chercheur est « sagesse » prend acte à son tour que le mouvement du combat futur issu de l’union esprit-matière est inéluctable et reçoit l’appui du supraconscient (Antinoos prit acte que Zeus protégeait le fils d’Ulysse).

Mais le véritable basculement ne peut se produire avant que la tension entre les deux mouvements de yoga ne soit parvenue à son paroxysme (Athéna renforce la pression sur Ulysse en stimulant les injures des prétendants).
Tout se dresse alors contre la volonté de transparence, en particulier le vital et les pouvoirs qui lui sont associés (la brute Ctésippos « celui qui possède les chevaux » l’agresse en lui lançant un pied de bœuf).
Puis « la volonté personnelle (de l’ego) » issue de la « maîtrise » tente encore une fois de faire en sorte que le yoga futur détourne la vision d’une liberté plus totale vers n’importe laquelle des anciennes formes de yoga (Agélaos, fils de Damastor, demanda à Télémaque d’insister auprès de sa mère fin qu’elle choisît le plus noble des prétendants, ce que ce dernier refusa de faire).

Alors, sous l’influence du maître du yoga, le chercheur est forcé de reconnaître que le vital qu’il pensait avoir maîtrisé (l’expression des émotions) et conquis définitivement se manifeste en lui par des expressions incontrôlables (Athéna envoya alors un signe : les prétendants se mirent à rire sans cause et sans frein alors qu’ils voulaient pleurer, et les viandes qu’ils mangeaient commencèrent à saigner).

Ce qui dans le chercheur « perçoit en Vérité » par le psychique a alors la révélation de la proximité du tournant du yoga (le devin Théoclymène « une vérité indubitable », qui a dans sa poitrine un esprit parfaitement sain, de la lignée de Mélampous, a la vision des prétendants enveloppés de nuit et du sang qui coule des murs).
Cette capacité de perception « en Vérité », bien distincte des anciennes réalisations qui doivent être dépassées, doit rester active dans le nouveau yoga et soutenir ce qui « expérimente » dans la découverte des nouveaux chemins (Théoclymène se réfugie chez Piraéos « celui qui expérimente »).

L’arc (Chant XXI)

Pénélope alla chercher l’arc, les flèches et les haches qui étaient entreposés avec le trésor d’Ulysse dans une pièce fermée à clef.

L’arc était un présent d’Iphitos qu’Ulysse avait rencontré un jour chez Orsiloque. Le héros alors jeune homme avait été envoyé chez les Messéniens pour obtenir compensation d’un vol de trois cent moutons effectué par ces derniers sur Ithaque. Iphitos, de son côté, était parti à la recherche de douze juments et de leurs mulets qui s’étaient perdus. Iphitos était le fils d’Eurytos, maître d’Héraclès pour le tir à l’arc, qui lui avait donné son arc en mourant. Lors de cette rencontre, Ulysse avait donné à Iphitos une lance tandis que celui-ci lui donnait son arc. Mais ils ne devaient pas se revoir, car Iphitos fut tué par Héraclès qui voulait s’emparer de ses cavales au mépris des lois de l’hospitalité.
Jamais Ulysse n’emportait avec lui cet arc quand il partait pour la guerre.

Pénélope annonça alors aux prétendants qu’elle épouserait celui qui réussirait à tendre l’arc avec le plus d’aisance et à envoyer une flèche à travers les douze haches. Elle donna l’ordre à Eumée d’apporter l’arc et les haches.
Antinoos ordonna au bouvier et au porcher d’essuyer leurs larmes car, disait-il, nul ne pouvait se comparer à Ulysse et réaliser cet exploit. Mais en son cœur, il espérait réussir.
Télémaque installa les haches puis s’essaya par trois fois à tendre l’arc. Peut-être allait-il réussir une quatrième fois mais Ulysse d’un signe arrêta son effort.
Leiodès l’haruspice, fils d’Œnops, qui blâmait l’impiété des prétendants, fut le premier d’entre eux à tenter sa chance, mais il ne put tendre l’arc car il avait les mains délicates et faibles. Puis il défia les autres d’y parvenir, assurant que cet arc apporterait le malheur à nombre d’entre eux. Tous les jeunes s’y essayèrent à leur tour, mais aucun ne réussit. Ne restaient à concourir que les deux chefs, Antinoos et Eurymaque au visage de dieu.

Le porcher Eumée et le bouvier Philoétios sortirent alors de la salle, suivis par le mendiant-Ulysse. Celui-ci, après avoir éprouvé leur loyauté envers leur maître et s’être assuré de leur engagement à le soutenir, leur révéla son identité et leur en donna pour preuve sa cicatrice à la jambe. Pour les remercier de leur fidélité, il leur assura qu’il leur donnerait femme, maison et biens. Et tous trois pleurèrent de joie de s’être enfin retrouvés. Ulysse expliqua à Eumée qu’il devrait lui apporter l’arc que les prétendants lui auraient refusé et ordonner aux femmes de fermer les portes de la salle et de rester quoi qu’il arrive dans leur quartier.

Tous trois rentrèrent dans la salle tandis qu’Eurymaque s’essayait à son tour en vain à tendre l’arc. Comme il se plaignait d’être si faible comparé à Ulysse, Antinoos le réconforta en l’assurant que le jour de la fête d’Apollon célébrée ce même jour n’était pas propice à un tel exercice, mais que le lendemain devait voir leur victoire.
Le mendiant demanda alors à tester sa vigueur avec l’arc, ce qui provoqua la colère des prétendants qui craignaient qu’il ne réussisse. Antinoos, l’accusant d’avoir trop bu, évoqua la déraison du Centaure Eurytion. Celui-ci, pris de boisson, avait voulu enlever la femme de Pirithoos, déclenchant ainsi la guerre des Lapithes contre les Centaures où Eurytion perdit la vie le premier.
Antinoos promit même au mendiant de l’envoyer chez le roi Échétos. Mais Pénélope plaida pour qu’on le laissât tenter sa chance, assurant les prétendants qu’elle ne saurait l’épouser. Eurymaque, fils de Polybe, lui rétorqua que ce qu’il craignait n’était pas ce mariage improbable, mais la honte qui retomberait sur eux s’il réussissait. Pénélope alors insista, disant qu’elle se contenterait de le vêtir à neuf et de lui donner épieu et glaive. Mais Télémaque se dit alors seul à même à décider du prêt de l’arc et pria sa mère de s’en retourner dans ses appartements où Athéna lui donna le sommeil.

Le porcher Eumée prit l’arc mais, prenant peur devant les huées des prétendants, le remit à sa place. Comme Télémaque le menaçait, il prit l’arc à nouveau et le porta au mendiant. Puis il pria discrètement la nourrice Euryclée de fermer les portes de la salle du côté des servantes tandis que le bouvier barricadait la porte de la cour.

Le mendiant-Ulysse prit l’arc, le tendit et fit chanter la corde. Zeus alors fit claquer sa foudre et ce présage réjouit le héros. Il prit une flèche et tira droit au but à travers les trous des haches. Puis il fit un signe à Télémaque qui ceignit son épée et saisit sa lance.

Considérant qu’Ulysse a pour arrière-grand-père Hermès, le dieu de l’accès au surmental, le début de ce chant fait la liaison entre le travail de purification-libération et celui de l’ascension des plans de conscience.
Nous avons déjà en effet rencontré Eurytos « une grande tension vers l’esprit », le maître d’Héraclès pour le tir à l’arc, c’est-à-dire celui qui lui a enseigné comment atteindre le but. Il avait lui-même reçu son arc d’Apollon – de la lumière psychique – et son nom indique qu’il pouvait conduire jusqu’à la libération en l’esprit. Mais il ne pouvait guider au-delà : Héraclès le tua au terme des douze travaux car il avait refusé de lui donner sa fille Iole, une plus grande « libération ». D’autres disent qu’il mourut de la main d’Apollon car il avait prétendu rivaliser avec le dieu (seul le psychique est capable de discerner en Vérité le chemin évolutif).

Certains disent qu’Eurytos était le fils de Mélaneus « une évolution noire ou pervertie » et de Stratoniké « la victoire au combat », Mélaneus étant lui-même le fils d’Apollon et de la nymphe Pronoé « celle qui fait progresser l’évolution » : cette filiation laisse entendre que la quête de la libération en l’esprit, appelée par la lumière psychique, et vécue dans le renoncement au monde, était le résultat d’une déviance incontournable, en quelque sorte une conséquence de la « chute » dans la dualité séparatrice.
Le fils d’Eurytos, Iphitos « celui qui tend fortement vers l’esprit », le frère d’Iole, mourut aussi de la main d’Héraclès, soit en même temps que son père, soit plus tard, lorsque se produisit la réorientation du yoga. À ce moment-là, le chercheur veut conserver les pouvoirs acquis dans l’esprit (Héraclès veut s’emparer des cavales d’Iphitos et pour cela, tue son hôte).

Le défi proposé semble requérir deux choses : d’une part une puissance de volonté forgée dans l’endurance, d’autre part une « habileté dans les œuvres » définie dans la Bhagavad Gîta comme la réalisation de l’unité avec le Suprême dans l’action et non pas seulement dans les béatitudes statiques de l’esprit, c’est-à-dire la réalisation de la transparence qui permet l’exactitude (il s’agit d’abord de réussir à tendre l’arc d’Ulysse puis à envoyer une flèche avec suffisamment d’adresse pour traverser douze haches).
Il semble évident que « les combats du futur », issus de la réalisation de la transparence, doivent pouvoir relever le défi, mais il n’est pas encore temps qu’ils prennent le relais (Télémaque, était sur le point de réussir mais il fut arrêté par son père).

La première réalisation qui se présente à l’esprit du chercheur comme ayant quelque chance de pouvoir travailler pour le futur (épouser Pénélope) est « l’harmonie » provenant de l’état de joie que procurent les paradis de l’esprit (l’extase divine). S’apercevant que même cette réalisation n’a pas la puissance nécessaire pour aborder le yoga du corps, le chercheur comprend qu’aucune autre réalisation passée ne le pourra, même si elles s’en croient encore capables (Liodès « le chant doux », fils d’Œnops « l’ivresse divine qui descend dans l’être » ne put tendre l’arc et défia les autres de pouvoir le faire). Homère précise que Liodès ne put supporter la tension de l’arc car il avait les mains délicates et faibles : ce qui signifie que les paradis de l’esprit ne donnent aucune force pour transformer la nature extérieure si la purification correspondante n’a pas été effectuée (dans les exigences du bas vital et les habitudes corporelles).

Le chercheur passe alors au crible de sa conscience les autres réalisations potentielles mais n’en voit aucune capable de travailler à « une plus grande liberté » ou même « de modifier les circonstances par la vision de la trame ». Cette possibilité de modification repose sur le fait que tout est lié et qu’une action sur un point infime peut générer des bouleversements en d’autres points sans lien apparent de causalité et dans un espace-temps différent (tous les prétendants ont tenté leur chance sauf les deux chefs Antinoos et Eurymaque).

Avant le grand renversement, le chercheur doit s’assurer que « ce qui a veillé sur ses énergies vitales de base » et « ce qui a accru ses illuminations » sont bien de son côté, c’est-à-dire que le plus haut de l’esprit et le plus profond du vital donnent le plein accord pour le travail de purification intégrale (Ulysse, après avoir éprouvé la loyauté d’Eumée et de Philoétios et s’être assuré de leur engagement à le soutenir, leur révéla son identité).

Puis le chercheur passe au crible de sa conscience les chances de la « sainteté » d’obtenir une plus grande liberté, mais la « sagesse » en lui comprend qu’aucune réalisation de l’ancien yoga ne peut y prétendre si le psychique ne donne sa caution (alors qu’Eurymaque s’essaye à son tour à tendre l’arc, Antinoos dit que le jour de la fête d’Apollon n’y était pas propice et qu’ils devaient d’abord sacrifier au dieu).

A ce stade, ce qui demeure en lui encore attaché aux formes de l’ancien yoga mesure la puissance de ce yoga « dérisoire » sans craindre toutefois qu’il puisse être un outil de plus grande liberté (les prétendants craignaient que le mendiant ne réussisse mais n’imaginaient pas qu’il puisse épouser Pénélope).
La « honte » qui retomberait sur les prétendants est le signe d’une permanence dans l’être le plus avancé spirituellement d’un attachement à sa propre vision de la vérité du chemin. C’est aussi le signe d’une forme d’orgueil spirituel qui juge impensable qu’un yoga de « l’insignifiant » ne surpasse ceux qui offrent illuminations, expériences extraordinaires, etc.
« La vision d’une liberté plus totale » est alors la plus à même de sentir que ce qui a une apparence insignifiante mérite considération sans toutefois savoir de quoi il s’agit. Mais elle doit se retirer à l’arrière-plan tandis que « les combats du futur » s’affirment (Pénélope insiste pour qu’on laisse le mendiant tenter sa chance et offre, en cas de succès, de lui offrir des vêtements neufs et des armes. Mais Télémaque s’affirme comme seul à décider du prêt de l’arc, lui demande de se retirer.)
Les anciennes réalisations tentent ensuite d’empêcher que ce qui s’occupe du vital de base et qui est profondément sous leur influence, puisse servir le mouvement d’union (Alors que Télémaque avait envoyé Eumée chercher l’arc pour le remettre au mendiant, il doit d’abord renoncer, effrayé par les paroles des prétendants. Mais Télémaque lui apporte son soutien).

Selon ce qu’il avait imaginé, le chercheur s’interdit alors toute échappatoire et rassemble dans « l’enclos » de la conscience ce qui doit être d’abord éliminé (selon le plan, les portes de la salle et de la cour sont fermées).
Puis « la volonté d’union esprit-matière » tend ses forces vers le Nouveau, ce à quoi le plus haut du supraconscient agrée (Ulysse tendit son arc, fit chanter la corde, et Zeus fit claquer sa foudre).

Si la hache peut être vue comme le symbole de la séparation qui doit permettre l’individuation, la flèche qui traverse les douze haches représenterait la fin de toute dualité dans une totalité d’expérience. Il ne s’agirait plus de la seule libération qui maintient la dichotomie esprit/matière – la réalisation de la sagesse et de la sainteté qui constitue un phare pour l’humanité actuelle – mais l’entrée dans un processus de transformation vers la divinisation intégrale, où la seule libération personnelle n’a plus de sens puisque rien ne peut plus être séparé.

Alors, ce qui dans le chercheur a travaillé à l’union et accompli la transparence initie les combats du futur (Ulysse fit un signe à Télémaque qui passa son glaive autour de son épaule).

Le massacre (Chant XXII)

Le mendiant-Ulysse se défit de ses hardes puis décocha une flèche dans la gorge d’Antinoos qui mourut aussitôt. Puis il révéla son identité aux prétendants qui pâlirent de terreur.
Eurymaque accusa alors Antinoos d’être le seul responsable des forfaits des Achéens, lui qui ne cherchait pas le mariage mais seulement à régner sur Ithaque après avoir tué Télémaque. Il proposa d’indemniser largement Ulysse en échange de leurs vies sauves, mais ce dernier leur laissa seulement le choix de périr les armes à la main. Il voulut alors organiser la défense mais une flèche du héros lui perfora le foie et il rendit l’âme.

Télémaque tua Amphinomos et s’en alla à la salle du trésor chercher casques, piques et boucliers pour lui-même, son père, le porcher Eumée et pour le bouvier Philoétios.
Pendant ce temps, Ulysse abattait les prétendants jusqu’à épuisement de ses flèches. Puis il revêtit son armure et se saisit de deux piques.
Mélantheus partit à son tour à la salle du trésor et en revint chargé de douze casques, douze boucliers et douze lances qu’il distribua aux prétendants. Lorsqu’il les vit armés, Ulysse défaillit. Télémaque s’accusa auprès de lui d’avoir mal fermé la porte de la salle du trésor. Tous deux soupçonnèrent alors Mélantheus, le maître chevrier, d’avoir pris les armes. Comme ce dernier s’en retournait à nouveau au trésor, Ulysse envoya les deux serviteurs avec ordre de l’attacher et de le suspendre au ras du plafond afin qu’il endurât beaucoup de souffrances avant de mourir, ce qui fut fait.
Athéna se présenta à Ulysse sous l’apparence de Mentor, fils d’Alcimos, mais le héros reconnut la déesse. Le prétendant Agélaos, fils de Damastor, tenta de décourager Mentor. Puis Athéna-Mentor vilipenda Ulysse pour le stimuler au combat. Mais la déesse laissa la bataille incertaine car elle voulait qu’Ulysse et son fils fasse la preuve de leur force et leur courage. Elle se changea en hirondelle et vint se poser sur une haute poutre.

Agélaos exhortait au combat les plus valeureux des prétendants survivants : Eurynomos, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre de la race de Polyctor et le sage Polybos.
Six d’entre eux lancèrent leurs javelots mais Athéna les dévia.
À leur tour, les quatre héros lancèrent leurs javelines : celle d’Ulysse atteignit Démoptolème, celle de Télémaque Euryadès, celle d’Eumée Élatos et celle de Philoétios Pisandre. Puis tous quatre allèrent retirer leurs armes des cadavres.
Les prétendants lancèrent d’autres javelines, mais Athéna les détourna de leur cible, si bien que Télémaque fut à peine égratigné à la main par celle d’Amphimédon et Eumée à l’épaule par celle de Ctésippos.
Ulysse tua Eurydamas, Télémaque abattit Amphimédon, le porcher Eumée tua Polybos, et le bouvier Philoétios tua Ctésippos, fils de Polythersès.
Puis Ulysse tua Agélaos, fils de Damastor. Télémaque tua Léocrite, fils d’Euénor.
Alors Athéna, au plafond, déploya son égide, semant la panique parmi les prétendants survivants dont les héros firent un massacre.
Liodès l’haruspice implora la pitié d’Ulysse mais celui-ci le tua avec l’épée d’Agélaos tombée sur le sol.
L’aède Phémios, fils de Terpès, plaida lui aussi pour sa vie, arguant qu’il avait chanté pour les prétendants sous la contrainte. Télémaque le soutint, demandant également à son père d’épargner le héraut Médon qui toujours avait pris soin de lui durant son enfance. Le héraut qui s’était jusque-là caché sous un fauteuil, l’entendit et vint aux genoux de Télémaque afin qu’il intercède en sa faveur auprès Ulysse. Celui-ci les épargna tous deux, mais leur demanda de sortir de la pièce. Ils furent les seuls survivants du massacre.

Ulysse envoya alors son fils chercher la nourrice Euryclée. Lorsqu’elle vit les prétendants morts, elle voulut crier sa joie, mais Ulysse la retint, lui demandant de respecter les morts. Il lui demanda de lui dire quelles servantes l’avaient trahi. Euryclée en mentionna douze parmi les cinquante qu’elle avait formées aux besognes domestiques. Ulysse lui demanda, pour nettoyer la salle, de mettre ces douze félonnes à la disposition de son fils, d’Eumée et du bouvier à qui il ordonna de les tuer une fois l’ouvrage terminé. Télémaque leur refusa une mort digne et elles furent atrocement pendues.
Puis Mélantheus fut décroché du plafond. On lui trancha le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds, le laissant agonisant.
Ainsi, l’œuvre était accomplie.
Ulysse purifia toute la demeure et la cour en faisant brûler du souffre puis il envoya Euryclée chercher Pénélope et les femmes qui lui étaient restées fidèles. Ces dernières descendirent d’abord. Elles entourèrent Ulysse qu’elles couvrirent de baisers et le héros les reconnaissait toutes.

Tout d’abord, c’est la réalisation de la transparence, celle qui établit le pont entre l’esprit et la matière, qui met fin aux deux obstacles principaux.
La première réalisation abandonnée est la « sagesse », frappée par surprise et au lieu symbolique de l’expression (Antinoos fut mortellement atteint au cou alors qu’il buvait son vin).
C’est lorsque la réalisation de la transparence touche au but que le chercheur comprend en quoi ses réalisations dans l’ancien yoga s’y opposaient (les prétendants pâlirent de terreur lorsqu’ils comprirent qui était l’étranger).
En lui, le « grand guerrier » que nous avons identifié à la « sainteté », rejette la responsabilité de l’erreur d’orientation sur la « sagesse » qui dirigeait le yoga, faisant valoir que cette « sagesse » ne recherchait pas une plus grande liberté « en soi » (un yoga fait pour le Divin seul) mais seulement en vue du pouvoir qu’elle pouvait en retirer, pour son « utilité » (Eurymaque affirme qu’Antinoos ne cherchait pas le mariage mais seulement à régner sur Ithaque après avoir tué Télémaque). Cette « sainteté » tente de se maintenir en proposant que les réalisations passées sacrifient nombre de leurs acquis, c’est-à-dire en réalisant un plus grand détachement encore au prix d’une ascèse qui affaiblit l’ensemble de l’être (Eurymaque propose le remboursement des biens consommés et d’autres cadeaux de prix en les prenant dans le pays).

Dans le nouveau yoga qui vise l’unité et doit tout intégrer, la dualité ne peut perdurer sous aucun de ses aspects. La sainteté qui s’est construite sur le rejet du « mal », se fondant sur un principe d’exclusion, doit donc disparaître.
Avant d’être éliminée, elle démontre son ambiguïté par son appartenance insurmontable à la dualité : elle livre un ultime combat, s’opposant de toute sa puissance au travail de transparence (Eurymaque, devant le refus d’Ulysse de les épargner, appelle les prétendants à s’armer et combattre).
Si l’on considère que le foie est le symbole de la foi étayée par les croyances, comme on l’a vu dans les mythes de Prométhée et du géant Tityos, alors la « sainteté » est ici atteinte à travers ses ultimes croyances et certitudes.

Parmi les autres réalisations, la première détruite est symbolisée par Amphinomos « le mental intuitif bien ordonné ». Il semblerait en effet que dans le futur yoga, la perception ne soit plus du tout mentale. Le chercheur doit donc traverser une période éprouvante où le mental lui est ôté afin qu’il apprenne d’autres modes de fonctionnement.

D’autres prétendants sont ensuite tués par Ulysse avec des flèches mais Homère n’en donne pas les noms.

Toutes les forces qui doivent contribuer au renversement s’apprêtent pour le combat final, pour un engagement sans retour possible (Télémaque va chercher les armes à la salle du trésor pour Ulysse, lui-même, Eumée et Philoétios).
Mais « le double obscur » qui a perverti l’orientation de l’aspiration n’entend pas céder la place facilement et mobilise toutes les ressources disponibles pour maintenir la primauté des anciennes réalisations (Mélantheus « la fleur noire » ou « ce qui croît à l’intérieur de façon fausse », fils de Dolios « le trompeur »). Cela crée une incertitude dans la lutte intérieure, d’autant plus que « les combats pour le nouveau yoga » ne sont pas encore assez « vigilants » (Mélantheus revient avec des armes pour douze prétendants ; Ulysse défaille en les voyant armés, tandis que Télémaque s’accuse de sa distraction).
Dans un premier temps, le « travail de transparence » empêche le « double obscur » d’agir (Ulysse envoya les deux serviteurs avec ordre d’attacher Mélantheus et de le suspendre au ras du plafond afin qu’il endurât beaucoup de souffrances avant de mourir).

Sans doute est-il nécessaire de s’arrêter sur les personnages du chevrier Mélantheus et de sa sœur Mélantho, la servante de Pénélope, car ils représentent un obstacle majeur dans la progression et l’orientation de la quête spirituelle, une déviance qui perturbe aussi bien le travail que la vision du but. Tous deux sont le résultat d’une illusion mensongère (ils sont fils de Dolios « ce qui trompe ») dont le chercheur ne prend conscience que très tardivement (lors de l’arrivée des prétendants au manoir d’Ulysse, Télémaque étant adulte, soit près de vingt ans après le départ d’Ulysse).

Dès le moment où le « double obscur » s’est introduit dans la vision spirituelle, celle-ci, sans reconnaitre sa véritable nature, l’a accepté et intégré tandis qu’il prenait toute son ampleur sans participer le moins du monde à la tâche (Mélantho a été élevée par Pénélope comme son enfant et fut jusqu’au bout l’objet de ses attentions, bien qu’elle n’ait eu aucune compassion pour la reine).
Sur le plan de l’action, le même processus se développe et l’aspiration est progressivement détournée, au point de nourrir les anciennes réalisations qui font obstacle au Nouveau (Mélantheus en vint à donner ses meilleures chèvres aux prétendants). Les chèvres sont en effet le symbole du besoin fondamental de croissance. (C’est la raison pour laquelle Zeus a été allaité par la chèvre Amalthée.)

L’origine de ce « double obscur » est assez ancienne. Si l’on admet par homonymie un rapport étroit entre Icare et Icarios, elle correspondrait au moment où une volonté de s’élever jusqu’au Suprême s’est fait jour. Si Pénélope représente la vision d’une plus grande liberté qui attend la réalisation de la transparence pour pouvoir commencer le yoga futur, Dolios est le ver dans le fruit (Icarios, père de Pénélope, lui avait en effet offert le serviteur Dolios, père de Mélantheus, lorsqu’elle arriva à Ithaque). Mais c’est seulement lorsque le chercheur s’engage de tout son être dans le yoga que se manifeste vraiment ce double obscur (Mélantheus et Mélantho sont en effet contemporains de Télémaque, puisque Pénélope a élevé Mélantho comme sa fille). Cela correspond au moment où la sagesse et la sainteté prétendent seuls se maintenir, lorsque le chercheur réintègre une vision totale de l’expérience humaine et simultanément endure une période forcée d’intégration (lorsque Ménélas est en Egypte et Ulysse chez Calypso). Pendant une très longue période du yoga, ce double est resté en sommeil (tant que les prétendants ne se sont pas rassemblés sur Ithaque, soit pendant les seize années qui suivent le départ d’Ulysse).

Nous pouvons identifier « ce double obscur » à ce qu’évoquent Sri Aurobindo et Mère à propos des « contradictions centrales » : « une personne très douée pour le travail a toujours, ou presque toujours (peut-être ne doit-on pas faire de règles universelles trop rigides en ce domaine), un être qui lui est attaché, ressemblant parfois à une partie d’elle-même, et qui est exactement la contradiction de ce qu’elle représente centralement dans le travail à faire. Ou bien, si cet être n’est pas là au début, s’il n’est pas attaché à sa personnalité, une force de ce genre entre dans son atmosphère dès qu’elle commence son mouvement de réalisation. Son rôle semble être de s’opposer, de faire faire des faux pas, de créer des mauvaises conditions, bref de mettre devant elle tout le problème du travail qu’elle a entrepris. Il semblerait que, dans l’économie occulte du monde, le problème ne puisse pas être résolu sans que l’instrument prédestiné prenne sur lui la difficulté. Ceci expliquerait bien des choses qui semblent très déconcertantes à la surface. » Mère explique aussi que chacun doit résoudre une contradiction centrale en son être, qui est l’exact opposé de ce qu’il doit accomplir. Cette contradiction ne prend sans doute toute son ampleur que dans les phases avancées du yoga.

Il ne faut pas imaginer que Mélantho et Mélantheus représentent des mouvements facilement repérables. Car cette ombre prend bien évidemment toutes les apparences d’un yoga on ne peut plus exact et en conformité avec ce que tous considèrent comme la démarche juste vers l’Absolu, la Réalité ou le Divin. (Mélantho est en effet très proche de Pénélope et elle aussi la maîtresse d’Eurymaque « le grand guerrier du yoga, le saint » tandis que son frère Mélantheus est l’ami de ce dernier et considère qu’Apollon « la lumière psychique » est susceptible de le soutenir.)
Différents indices donnés par Homère montrent aussi que Mélantheus œuvre de façon détournée. Ses moyens d’action sont empreints de fausseté, aussi sera-t-il le seul à être symboliquement privé de certains organes des sens et moyens de création (on lui tranchera le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds : sensation fausse, entendement faux, création et action erronées, démarche fausse). Son goût pour « les couches moelleuses » signent le besoin de se « conforter » dans le chemin au détriment d’une soumission sincère.

Le maître du yoga manifeste alors sa présence sans toutefois encore soutenir activement le chercheur (Athéna, changée en hirondelle, se pose sur une poutre).
C’est la volonté personnelle qui soutient la résistance des anciens mouvements de yoga (Agélaos « celui qui est conduit par la volonté ou par la vision » exhortait au combat Eurynomos, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre et le sage Polybos) : les grandes lois anciennes du yoga (Eurynomos, fils d’Egyptios), la recherche de la perfection ou du pouvoir personnel opposée au véritable lâcher prise (Amphimédon, fils de Mélaneus « l’évolution déviée »), le combat dans la division (Démoptolème), la croyance dans les lois coutumières (Pisandre « l’homme persuadé », fils de Polyctor « nombreuses ouvertures de conscience »), et les nombreuses réalisations (le sage Polybos, père d’Eurymaque).

Le maître du yoga intervient alors en offrant au chercheur une puissante assistance. Nous avons déjà mentionné l’aide qui intervient dès les premiers pas sur le chemin pour protéger le chercheur tant sur le plan physique que psychologique : même s’il frôle la mort physique ou les plus grands désordres psychiques, l’aide ne lui fera jamais défaut pour peu qu’il soit absolument sincère (Athéna dévie les flèches des prétendants).

Homère fait alors la liste des derniers obstacles éliminés (la mort des prétendants survivants) :
– « Le travail d’union esprit-matière » met fin au « combat dans la division » (Ulysse tue Démoptolème)
– « Le yoga futur » met fin à la « vaste inconscience du corps » (Télémaque tue Euryadès)
– « Ce qui veille sur le vital de base » fait cesser « l’aspiration vers les hauteurs ou à la connaissance occulte » ou « le mouvement qui toujours entraîne vers l’avant », c’est-à-dire l’ambition (Eumée tue Élatos)
– « Ce qui aime le plus haut de la conscience » ou « ce qui travaille au perfectionnement de soi » détruit « la croyance dans les lois coutumières » (Philoétios tue Pisandre)
– « Le travail de transparence » met fin à « la vaste maîtrise » (Ulysse tue Eurydamas)
– « Les combats futurs » mettent fin à « la volonté de perfection » qui entame leur intégrité (Télémaque abat Amphimédon qui l’avait égratigné)
– « Ce qui veille sur le vital de base » met fin à l’excès de considération pour les « nombreuses réalisations » dans l’incarnation (le porcher Eumée tue Polybos)
– « Ce qui aime le plus haut de la conscience mentale » élimine « le pouvoir » obtenu par un grand feu intérieur (Philoétios tua Ctésippos, fils de Polythersès)
– « Le travail d’union esprit-matière » met fin à « la volonté personnelle » développée par la maîtrise (Ulysse tue Agélaos, fils de Damastor)
– « Les combats du futur » mettent fin à la « reconnaissance » dont est parée ce qui a bien évolué (Télémaque tue Léocrite, fils d’Euénor).

Puis le maître du yoga manifeste clairement sa présence, ce qui permet de mettre fin aux dernières oppositions au nouveau yoga (Athéna déploya son égide et les héros firent un massacre des prétendants).
Enfin, « le travail d’union esprit-matière » met fin aux « possibilités intuitives de détermination du chemin juste » (Ulysse tue Liodès l’haruspice).

Deux réalisations peuvent toutefois être conservées pour le nouveau yoga :
« ce qui célèbre la connaissance du chemin » qui est issue de l’expérience de la joie (Télémaque plaide pour l’aède Phémios, qui dit avoir travaillé pour les prétendants sous la contrainte. C’est un fils de Terpès, nom construit comme celui de la muse Euterpe, qui exprime une joie qui vient de la vérité et de l’harmonie).
« une intuition protectrice » ou « un pouvoir protecteur » qui avertit à temps le chercheur des dangers ou embûches (Médon est un héraut qui a toujours pris soin de Télémaque pendant son enfance). Cette « protection » n’est pas toujours totalement reconnue par le chercheur, sauf par ce qui en lui s’applique au yoga futur (ce qui fait dire à Télémaque qu’il a peut-être été tué par Ulysse, Philoétios ou Eumée).

Les « réalisations » de l’ancien yoga étant alors écartées, le chercheur doit déterminer les « moyens » qui lui seront encore utiles, car seulement douze sur cinquante doivent être éliminés. Homère ne donne aucun nom, car ce qui doit être conservé dépend sans doute de chacun. Le chiffre douze indique seulement qu’il faut en supprimer dans tous les secteurs du yoga.
C’est « une vaste volonté de partage » qui représente, semble-t-il, l’intention de poursuivre un yoga pour l’humanité entière et non plus pour la seule libération individuelle, qui est le mieux à même de déterminer ce qui doit être conservé (c’est la nourrice Euryclée qui dénonce les servantes qui doivent être tuées). Cette intention s’est manifestée dès le début de la quête d’union esprit-matière et le chercheur se réjouit d’en voir désormais un possible accomplissement, tout en prenant acte que les anciennes réalisations étaient incontournables (Ulysse demande à sa nourrice de tempérer sa joie par respect pour les morts).
Avant d’être éliminés, les moyens (les pratiques) devenus des obstacles pour le nouveau yoga doivent encore aider à parfaire la purification (les douze félonnes doivent aider à enlever les corps, puis à nettoyer la salle du sang et de la boue).

En tout dernier, c’est la racine même de ce qui a dévié l’aspiration, Mélantheus « le double obscur », qui est éliminée. Il est symboliquement d’abord mutilé par là où s’est produit la déviance : sensation fausse, entendement faux, création fausse, action fausse, évolution fausse (on lui trancha le nez, les oreilles, le sexe, les mains et les pieds).
Avant de s’engager dans le nouveau yoga, le chercheur reconnait l’importance des aides qui l’ont soutenu dans les épreuves passées (Ulysse reconnut les servantes qui lui sont restées fidèles et toutes l’embrassaient).

Pénélope et Ulysse (Chant XXIII)

Euryclée annonça le retour d’Ulysse à Pénélope qui passa de la joie au doute puis à la volonté de s’assurer par elle-même de sa présence. Elle descendit dans la salle, et malgré les remontrances de Télémaque, ne put se persuader totalement que ce mendiant était bien son glorieux époux.
Ulysse comprit son trouble, expliquant à Télémaque que sa mère avait quelque raison de ne pouvoir reconnaître si tôt le meurtrier de tant de prétendants. Il demanda à tous de se préparer afin de simuler des noces pour que la nouvelle de la mort des prétendants ne se répande pas en ville. Puis Eurynomé le vêtit, et Athéna le fit resplendir, le rendant pareil aux immortels.
Il revint alors auprès de Pénélope et demanda un lit pour se reposer seul. Doutant encore, elle lui tendit un piège afin de le tester : elle envoya Euryclée déplacer le lit conjugal hors de la chambre et le préparer pour leur hôte. Mais Ulysse savait que nul n’aurait pu le changer de place sans couper le tronc de l’olivier auquel lui-même l’avait chevillé et il en décrivit sa construction avec force détails. Pénélope alors se jeta dans ses bras car le secret du lit n’était connu que d’eux seuls et de sa fidèle chambrière Actoris.
Les deux époux pleurèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. Pour prolonger la joie de leurs retrouvailles, Athéna allongea la nuit qui recouvrait le monde, retenant Éos aux bords de l’Océan.
Ulysse dit alors à Pénélope que les épreuves n’étaient pas terminées, car il lui restait à mener à son terme un labeur immense, difficile et pénible. C’est le devin Tirésias qui le lui avait annoncé lorsqu’il avait visité le royaume d’Hadès.
Sur l’insistance de son épouse, il répéta ce qui lui avait annoncé le devin. Après avoir puni les excès des prétendants, il lui faudrait repartir la rame à l’épaule, et marcher tant et tant qu’à la fin il rencontrerait des gens qui ignoraient la mer, mangeaient sans sel et ne connaissaient pas les vaisseaux et les rames. Alors il trouverait sur son chemin un voyageur qui lui demanderait pourquoi il portait sur l’épaule une pelle à grains. Il devrait planter la rame en terre, sacrifier à Poséidon un taureau, un bélier et un verrat en âge de saillir les truies. Puis il devrait s’en retourner en son logis et offrir à tous les dieux immortels des saintes hécatombes. Il vivrait alors une vieillesse heureuse, entouré de peuples fortunés, jusqu’à ce que survienne la plus douce des morts.
Les deux époux allèrent alors se coucher, conduits en leur chambre par Eurynomé. Avant de s’endormir, chacun conta à l’autre les épreuves endurées.

Lorsqu’ils furent bien reposés, Athéna laissa partir Éos, la déesse de l’Aurore, pour qu’elle accomplisse son devoir.
Ulysse demanda à Pénélope de regagner ses appartements et de ne recevoir personne tandis qu’il irait voir son père Laërte accompagné de Télémaque, d’Eumée et du bouvier tous équipés de leurs armes.
Athéna les couvrit d’un nuage pour leur permettre de quitter discrètement la ville car Ulysse ne voulait pas encore que la mort des prétendants fut connue.

La disparition brutale des prétendants traduit un processus courant dans le yoga où le plus souvent une longue préparation est nécessaire avant que ne se produise un brusque changement. Aussi le chercheur, dans sa « vision d’une liberté plus totale », a-t-il du mal à accepter que le travail soit fait (Pénélope doute qu’Ulysse soit de retour et ait pu tuer les prétendants). Puis l’ensemble de l’être doit être amené progressivement à le comprendre (la nouvelle de la mort des prétendants ne doit pas se répandre en ville).
En tout premier, le chercheur a besoin d’un signe clair pour comprendre que le but est atteint (Pénélope teste Ulysse). Il doit faire appel au souvenir de ce qui a été établi de façon immuable dès le départ pour déterminer le but de la quête : le lit solidement chevillé à un olivier indique en effet que la purification était la base du travail de transparence en vue d’une plus grande liberté.

Le chercheur expérimente alors une très puissante union intérieure « hors du temps » (Athéna allongea la nuit qui recouvrait le monde pour prolonger la joie des retrouvailles).
Toutefois, le travail de réalisation de la transparence, assurant la transition vers le nouveau yoga qui sera conduit par Télémaque, n’est pas totalement terminé.

En effet, le chercheur se remémore et intègre l’extrême difficulté d’un yoga à venir dont il avait eu la prémonition lors de sa première expérience de descente dans l’inconscient corporel (Ulysse fit part à Pénélope de ce que lui avait dit Tirésias lors de sa descente au royaume d’Hadès : il devait encore mener à son terme un labeur immense, difficile et pénible).
Après avoir renoncé aux anciennes réalisations, le chercheur devait d’abord achever le travail de transparence en commençant à travailler avec les anciens moyens tout en étant conscient qu’ils n’étaient plus vraiment efficaces (après avoir puni les excès des prétendants, il lui faudrait repartir « la rame à l’épaule »).
Il devait descendre jusqu’à la racine du vital, là où naît le « j’aime/je n’aime pas », au-delà du goût et du dégoût, là où il ne peut plus y avoir de structures ni de pratiques fixes de yoga (Ulysse doit marcher sans s’arrêter jusqu’à ce qu’il rencontre des gens qui ignorent la mer, mangent sans sel et ne connaissent pas les vaisseaux et les rames).
Il pourra alors considérer que la phase du yoga personnel est terminée et rendre grâce pour l’aide qui lui a été apportée par le subconscient le plus haut (Ulysse doit planter la rame en terre et sacrifier à Poséidon ; il vivrait en son logis une vieillesse heureuse entouré de peuples fortunés jusqu’à ce qu’advienne la plus douce des morts). Alors pourra commencer le yoga pour l’humanité qui incombe à Télémaque.

Cette progression une fois clairement fixée dans la conscience, le chercheur fait un bilan intérieur complet de son yoga passé en rapprochant les difficultés à maintenir la vision d’une plus grande liberté qui le portait de celles rencontrées dans le travail pour réaliser la transparence (Ulysse et Pénélope se racontent l’un à l’autre leurs aventures).

Puis, avant que l’ensemble de l’être n’accepte d’adopter le nouveau yoga, il doit étendre ce bilan à ce qui l’a mis en mouvement et travaillait en vue de l’humilité (Ulysse désire revoir son père Laërte, uni à Anticlée, et personne sur l’île ne doit être au courant de la mort des prétendants avant cette rencontre). On peut en effet considérer que Laërte représente le début du travail de l’humilité à partir du mental, travail qui fut poursuivi et élargi ensuite par son fils Ulysse.

Ce bilan doit être fait tant sur le plan de la « transparence » – qui est accomplissement de l’humilité ou parfaite consécration sur les plans du mental et du vital – que de « l’engagement dans le nouveau yoga », « la gestion du vital de base » et « l’amour pour la Conscience » (Pour rencontrer Laërte, Ulysse emmène son fils Télémaque, le porcher Eumée et le bouvier Philoétios).
Une fois encore, le chercheur reçoit une aide du maître du yoga permettant que ce bilan soit effectué sans interférences (Athéna les couvrit d’un nuage pour leur permettre de quitter discrètement la ville).

Les prétendants chez Hadès et la paix à Ithaque (Chant XXIV)

Les âmes des prétendants étaient guidées par Hermès. Au-delà du cours de l’Océan et du Rocher Blanc, au-delà des Portes du Soleil et du pays des Rêves, elles atteignirent enfin la Prairie d’Asphodèles où les ombres habitaient. Elles virent celles d’Achille, de Patrocle, d’Antiloque et d’Ajax, puis survint celle d’Agamemnon et de tous ceux qui auprès de lui avaient trouvé la mort. Agamemnon évoqua la mort glorieuse d’Achille : Thétis sortant des flots accompagnée des Néréides pour un dernier adieu au corps de son fils, le chant des neuf Muses en son honneur, le deuil des dieux et des hommes ensembles pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, ses cendres déposées dans une urne avec celles de Patrocle, le tertre funéraire et les magnifiques prix offerts par Thétis aux gagnants des jeux funèbres.

Agamemnon, à la vue des prétendants, s’étonna de la présence en ces lieux d’autant de si grands héros, tous jeunes gens du même âge. Il interrogea alors Amphimédon, fils de Mélaneus, qui l’avait hébergé lorsqu’il partit convaincre Ulysse de participer à la guerre. Celui-ci lui décrivit la pression exercée par les prétendants sur Pénélope et le tissage du voile qui n’avait pas de fin. Puis il raconta la ruse dévoilée, l’achèvement du voile, la mauvaise conduite des prétendants face au mendiant Ulysse, leur mort perpétrée par ce dernier et leurs cadavres gisant sans sépulture.
Agamemnon loua alors la fidélité et la persévérance de Pénélope, lui qui était mort à cause de la perfidie de son épouse Clytemnestre.

Pendant ce temps, Ulysse et ses compagnons arrivèrent chez Laërte. Tandis que ces derniers préparaient le festin, il vint auprès de son vieux père dans le verger, se demandant si celui-ci allait le reconnaître. Dolios et ses fils étaient loin, travaillant au mur de clôture.
Laërte, le cœur plein de chagrin, était pauvrement vêtu mais son verger était magnifiquement tenu. Ulysse, sans se dévoiler, lui en fit la remarque, se faisant passer pour un étranger. Mais il ne put se contenir longtemps devant la détresse de son père et se jeta dans ses bras, lui annonçant la mort des prétendants. Pour le convaincre, il dut toutefois lui montrer sa cicatrice et lui rappeler les arbres qu’il avait reçus de lui étant enfant.

Laërte craignant que les Céphaléniotes n’accourent pour les attaquer, ils revinrent au logis. Le vieillard prit son bain et comme il était rendu plus grand et plus fort aux regards par Athéna, Ulysse comprit que c’était l’action d’un dieu.
Laërte rappela son exploit à la tête des Céphaléniotes contre la ville de Néricos. Puis Dolios arriva avec ses six fils et se réjouit de retrouver Ulysse.

Pendant ce temps, la Rumeur avait fait son œuvre. Les Achéens vinrent rechercher leurs morts à la demeure d’Ulysse pour les ensevelir, puis se rassemblèrent sur l’agora. Eupithès, dont le fils Antinoos avait été abattu d’une flèche par Ulysse, les harangua pour qu’ils empêchent le héros de fuir vers Pylos ou vers la divine Élide, et vengent leurs frères et leurs enfants.
Mais Médon les rejoignit et leur dit qu’il avait vu un dieu soutenir Ulysse. Halithersès, un des fils de Mastor, qui voyait le passé et l’avenir, leur rappela aussi les outrances de leurs fils (les jeunes prétendants qui ne croyaient plus au retour d’Ulysse) dont lui-même et Mentor les avait prévenus.
Mais nombre d’entre eux n’écoutèrent pas ces paroles d’apaisement et prirent les armes sous la direction d’Eupithès.
Athéna demanda alors à Zeus s’il comptait faire durer ce conflit, ce à quoi il répondit qu’il lui laissait toute latitude de faire comme il lui plairait tout en proposant de rétablir la paix en laissant le pouvoir à Ulysse et en versant l’oubli sur les familles endeuillées.

Comme le peuple en armes approchait de la maison de Laërte, l’un des fils de Dolios les vit et tous s’armèrent, y compris le vieil homme.
Avant le début du combat, Ulysse recommanda à Télémaque de se souvenir de ne pas entacher le renom des aïeux.
Puis Athéna s’approcha d’eux sous l’apparence de Mentor. Tout d’abord, elle donna à Laërte une vigueur nouvelle et lui fit lancer sa javeline sur Eupithès qui mourut aussitôt. Puis Ulysse et Télémaque tuèrent de nombreux Achéens jusqu’à ce que la déesse, d’un cri, ordonnât à la foule des gens d’Ithaque de cesser le combat. Comme Ulysse s’élançait pour les poursuivre, Zeus lança sa foudre devant Athéna-Mentor. La déesse dut alors demander à Ulysse d’arrêter ce combat entre guerriers valeureux s’il ne voulait encourir le courroux de Zeus. Le héros accepta le cœur plein de joie.
Athéna-Mentor scella alors la concorde entre les deux parties.

Bien que de nombreux exégètes anciens et modernes aient pu douter de l’appartenance de ce dernier chapitre de l’Odyssée au corpus initial, il permet de préciser certains points importants à ce moment du yoga : la reconnaissance des réalisations passées, l’importance majeure de la totale soumission au Divin (soumission qui est à la fois consécration et don de soi, impliquant de laisser la responsabilité du yoga au Suprême en abandonnant la prétention de vouloir opérer la transformation par soi-même) et la nécessaire transition d’un yoga qui procède par exclusion et élimination vers un chemin d’intégration totale des opposés qui transcende le processus de cause à effet (par un acte qui ne « pardonne » plus mais « efface »).

En premier lieu, c’est le surmental qui permet au chercheur la mise en perspective des réalisations passées et leur juste participation au processus évolutif (Hermès guide les âmes des prétendants). Ces réalisations sont examinées du point de vue de l’intégration divine (cela se passe dans l’Hadès, le lieu de réalisation de l’unité dans la matière), ce qui permet d’en conserver le souvenir dans la Vérité rayonnante du supramental. Tout d’abord, elles sont jugées dans leur rapport à la purification dans l’incarnation qui permet l’accès au monde supramental, à la connaissance des autres plans de conscience et au monde de Vérité (elles dépassent le « Rocher Blanc », « les Portes du Soleil », « la contrée des Rêves » pour parvenir « aux champs d’Asphodèles »). Bien que le symbolisme de l’Asphodèle nous soit inconnu, la splendeur de cette fleur et la situation de la Prairie d’Asphodèles aux confins du royaume d’Hadès nous porte à la considérer comme un symbole du supramental.
Les prétendants étant les symboles de réalisations supérieures, il est normal que leurs âmes rencontrent dans l’Hadès celles d’autres grands héros, respectivement symboles de « l’accomplissement de la libération » (Achille), des « glorieuses réalisations passées » (Patrocle), de « la vigilance » (Antiloque) et de « la conscience la plus haute » (Ajax). Homère insiste sur le fait qu’Achille appartient à la lignée des accomplissements majeurs (ses cendres sont avec celles de Patrocle), qui ont permis aussi au chercheur de recevoir de grandes « aides » sur le plan vital (les magnifiques prix offerts par Thétis aux gagnants des jeux funèbres).

Lorsque le chercheur met en rapport son ancienne aspiration tournée vers la perfection humaine et les réalisations qui en sont issues, il s’étonne que ces dernières aient été dépassées sitôt obtenues (Agamemnon s’étonne de voir en ces lieux les jeunes prétendants). Il en obtient l’explication en constatant que la « volonté de perfection » qui s’est manifestée au début du processus du grand renversement, portait en germe une vrille (Amphimédon, fils de Mélaneus, qui avait hébergé Agamemnon lorsqu’il partit convaincre Ulysse de participer à la guerre, lui décrivit le comportement des prétendants et leur mort).
Le chercheur prend alors conscience de l’aide que lui a apportée « la vision d’une plus grande liberté » alors que ce qui « aspire » en lui s’était égaré à poursuivre un perfectionnement de la nature actuelle (Agamemnon loua alors la fidélité et la persévérance de Pénélope, lui qui mourut à cause de la perfidie de Clytemnestre). Car, rappelons-le, il ne s’agit pas de rendre l’homme plus sage ou plus vertueux mais d’aller vers une autre humanité.
Il renoue avec la quête d’humilité entreprise sur le plan mental et constate que jamais elle n’a cessé d’œuvrer (Laërte, uni à Anticlée « l’humilité », est de piteuse apparence mais son verger est magnifiquement entretenu). Mais cette « humilité mentale » ne peut reconnaître si la transparence est réalisée dans le vital (Laërte ne peut reconnaître Ulysse). Lorsque la reconnaissance est effective, elle permet de confirmer que la transparence mentale et vitale est parvenue à son terme. La continuité du yoga est alors bien établie.

Toutefois, une partie du chercheur encore marquée par la phase précédente – la consécration liée au yoga personnel – craint un puissant retour du mental le plus élevé qu’elle-même a autrefois mobilisé contre le nouveau (Laërte craint que les Céphaléniotes n’accourent pour les attaquer, peuple qu’il a dirigé autrefois dans une attaque contre Néricos « l’ouverture au nouveau »). Le chercheur comprend d’autant mieux le risque de récupération par le mental qu’il l’a développé autrefois au maximum de ses possibilités.
Le guide intérieur ravive alors la flamme de l’engagement de tout l’être qui a réalisé l’humilité (Athéna, le guide intérieur, donne belle stature à Laërte, veuf d’Anticlée).

Bien que ce ne soit pas indiqué dans ce chapitre, on peut admettre que le personnage de Dolios « fourbe, trompeur » mentionné ici soit le même que le père de Mélantheus (le chevrier) et de Mélantho (la dame de compagnie de Pénélope) massacrés par Ulysse. Sa femme est une vieille Sicilienne, « celle qui est de mauvaise foi », ce qui montre le danger d’une progression dans « une fausseté sournoise » si une attitude juste ne vient la contrecarrer. Il aurait donc été logique qu’Ulysse les combatte et les tue également. Or il n’en est rien et Homère présente ici Dolios avec ses six fils sous un jour plutôt favorable : ce sont de fidèles serviteurs de Laërte, contribuant à entretenir son verger de belle façon, et démontrant leur affection et leur fidélité à Ulysse.
Icarios « l’ouverture vers les hauteurs de l’esprit » avait offert Dolios comme serviteur à sa fille Pénélope lorsqu’elle vint à Ithaque. A ce moment-là, avant la guerre de Troie, le chercheur était en quête du supramental en l’esprit (cf. par homonymie le mythe d’Icare), et cette quête introduisit la possibilité d’une déviance, selon l’attitude qui serait adoptée. Cette « ombre » pouvait avoir son utilité dans la mesure où elle servait la quête de connaissance dans une parfaite humilité, mais si le chercheur s’écartait de cette attitude, elle apportait aussi le risque d’une chute. (Les deux enfants de Dolios, Mélantheus et Mélantho, tombèrent dans ce piège. Le premier était le chevrier au service des prétendants, principalement Antinoos « la sagesse » et Eurymaque « la sainteté », tandis que la seconde assistait Pénélope). Plus ces « faussetés sournoises » sont proches des plus hautes réalisations et même de « la vision de la plus grande liberté », plus leur influence pernicieuse apparaît, alors qu’on pourrait penser au contraire qu’elles sont redressées par la sainteté et la sagesse ou encore la vision du but.
Mais lorsque cette « tromperie » reste au contact de ce qui travaille à l’humilité, l’ombre ne peut trouver de terreau où se développer et sert même le yoga (la vieille Sicilienne, son époux Dolios et leurs six fils restèrent tout le temps auprès de Laërte uni à Anticlée).
Il est intéressant de noter que le mouvement représenté par Laërte, initié dans les hauteurs de l’esprit, se termine dans la plus parfaite humilité au contact d’un verger bien entretenu, et donc proche du corps. En quelque sorte, Dolios a été la chance évolutive de Laërte et celui-ci a empêché que Dolios ne soit nuisible.
La déviance des prétendants est donc présentée ici comme un défaut d’humilité. Mais lorsque cette dernière est présente, l’ombre elle-même est intégrée et ne peut plus avoir de prise. Elle est même constitutive de la progression juste dans l’incarnation et utilisée pour combattre ce qui s’oppose encore au Nouveau (Dolios et ses fils s’arment pour combattre aux côtés d’Ulysse).
Dans le nouveau yoga, le chercheur devra en effet progresser par intégration et non plus par rejet.
Une fois qu’il aura reconnu que la réalisation de la transparence est le juste développement du travail de l’humilité, les réalisations de l’ancien yoga peuvent être mises à leur juste place (après les retrouvailles d’Ulysse et de Laerte, les corps des prétendants furent emportés par leurs familles pour être ensevelis).
Si le yoga est « redressé », il reste toutefois une opposition dans certaines parties de l’être, en particulier dans ce qui a ouvert le chemin aux réalisations de l’ancien yoga : ce sont les croyances en des lois immuables qui font obstacle au franchissement de « la porte » vers une union plus totale (Eupeithès « vaste croyance », père d’Antinoos « esprit puissant, sage », craint qu’Ulysse ne parte pour Pylos ou la divine Élide).
Ni « l’intuition protectrice » qui perçoit le mouvement des forces divines, ni « le feu » qui peut contempler passé et futur (à partir de la conscience corporelle si l’on tient compte du oméga dans le nom), ne peuvent désarmer ces croyances (Médon a vu un dieu soutenir Ulysse, et Halithersès, qui voyait passé et avenir, fils de Mastor, leur rappela les outrances de leurs fils, les prétendants, mais en vain).

Le maître du yoga, voyant poindre un nouveau combat de yoga dans la séparation, se met en rapport avec le supraconscient pour percevoir le juste chemin (Athéna demanda à Zeus ses intentions). Mais toute latitude est laissée au maître du yoga avec cependant l’indication d’une nouvelle voie, non plus la lutte ni le pardon, mais le mouvement supérieur de conscience qui « efface ». En effet, lorsque le pardon est un acte personnel, il maintient la dualité, mais ce qui vient du monde de Vérité efface les conséquences des actes (Zeus dit à sa fille Athéna qu’elle est libre de poursuivre le combat mais propose de rétablir la paix en versant l’oubli sur les familles qui veulent se venger). Ce mouvement implique en quelque sorte la fin du yoga dans l’espace-temps des causes et conséquences inéluctables, car le supramental travaillera selon d’autres lois. Dans l’Agenda, Mère insiste sur le fait que le passé peut être complètement purifié et aboli et n’avoir aucun effet sur l’avenir à condition qu’on n’en refasse pas un présent perpétuel, à condition que la vibration ne soit plus reproduite.

Mais auparavant, le guide intérieur avive un dernier combat dans la dualité afin d’éradiquer définitivement l’adhésion aux croyances d’états ou fonctionnements immuables : tout est possible, aucune « loi » ne peut arrêter l’évolution Divine (le groupe mené par Eupithès « vaste croyance » doit être détruit).
Avant cette dernière confrontation, le chercheur se convainc qu’aucun des combats menés jusqu’alors n’a été inutile et ne doit être nié (Ulysse recommande à Télémaque de se souvenir de ne pas entacher le renom des aïeux). Et le maître du yoga, donnant une énergie nouvelle à l’engagement vers une plus haute liberté, lui permet de mettre fin aux certitudes anciennes (Athéna donne une nouvelle vigueur à Laërte qui tue Eupithès).
Il ne doit plus rien chercher à éliminer car, à ce niveau du yoga, quand la transparence est réalisée, tout contribue désormais de façon égale au nouveau yoga (Athéna demande à Ulysse de cesser d’opposer des combattants de même valeur).
C’est le supraconscient qui impose alors indirectement sa volonté afin de mettre fin définitivement au yoga œuvrant par exclusion (Zeus lance sa foudre devant Athéna afin qu’elle arrête Ulysse poursuivant les Achéens).
Le chercheur passe alors définitivement du « ni ceci, ni cela » à « et ceci, et cela », d’un yoga par exclusion à un yoga par intégration.

TÉLÉMAQUE ET TÉLÉGONOS

“Avant de mourir, le mensonge se lève dans toute sa puissance.
Mais les gens ne comprennent que la leçon de la catastrophe. Faudra-t-il qu’elle vienne pour qu’ils ouvrent les yeux à la Vérité ?
Je demande un effort de tous pour que cela ne soit pas nécessaire.
Seule la Vérité peut nous sauver : la vérité dans les paroles, la vérité dans l’action, la vérité dans la volonté, la vérité dans les sentiments.”

Message de Mère du 26 novembre 1972

On ne peut que déplorer que la dernière œuvre du cycle troyen, la Télégonie « ce qui doit naître dans le futur », ne nous soit pas parvenue. Ce dernier volet aurait été composé par Eugammon de Cyrène au milieu du VIe siècle avant J.-C. et nous n’en avons que les résumés très succincts de Proclus et d’Apollodore. Mais la Connaissance évolutive ne disparaît jamais car elle est enregistrée dans les plans subtils et peut-être même aussi dans la matière corporelle qui participe, à un certain niveau, de l’unité.
Le fait que cette Connaissance ne reste pas « disponible » aussi facilement à toutes les époques résulte sans doute du phénomène d’alternance des forces d’union et de séparation (qui semble se traduire par l’oscillation du positionnement de la conscience entre les deux cerveaux). Depuis près de treize mille ans, nous sommes descendus de plus en plus profondément dans le processus nécessaire à l’individuation, perdant également progressivement la facilité d’accès à la Réalité, à la Vérité, au Tao, etc., quel que soit le nom que l’on donne à l’Impensable. La Connaissance s’est retirée à l’arrière-plan où il est plus difficile de l’atteindre.

La fin de la Théogonie d’Hésiode mentionne les enfants qu’Ulysse eut de Circé – Latinos, Agrios et Télégonos « qui régnèrent au fin fond des îles divines sur les Tyrrhéniens ». Elle évoque aussi Nausithoos et Nausinoos, ceux que lui donna Calypso.
Aucun élément ne nous est parvenu pour expliquer le sens des noms Latinos et Agrios, fils de Circé, ni leur royauté sur les îles Tyrrhéniennes. On peut seulement déduire de leur filiation qu’il s’agit d’un perfectionnement de la « vision discernante de la Vérité » qui doit accompagner le travail de Télégonos « ce qui doit naître dans le futur  ».
Concernant le préfixe τηλε, rappelons que, pour des raisons de cohérence générale, nous avons fait prévaloir pour Télémaque un sens d’éloignement temporel alors qu’il signale le plus souvent un éloignement spatial. Télémaque peut donc aussi être compris comme « celui qui est loin du combat », c’est-à-dire celui qui est sorti de la dualité, qui œuvre par intégration et non plus par exclusion. Ou encore comme celui qui « fait le yoga en élargissant sa conscience » (dans la matière, car c’est un fils de Pénélope). De même Télégonos peut être interprété comme « ce qui naît de façon la plus extensive » (dans l’esprit, car c’est un fils de Circé).
De même, nous sommes peu renseignés sur Nausithoos et Nausinoos, les fils de Calypso. Ils représentent des résultats de la longue période d’intégration qui a lieu avant l’entrée dans le nouveau yoga : « une évolution extrêmement rapide », soulignée à de nombreuses reprises par Mère, ainsi qu’une « intelligence du chemin ». Si nous adoptons la filiation donnée par Apollonios qui fait de Calypso une fille d’Atlas, il s’agirait d’un travail de perfectionnement du mental dans l’ascension des plans de conscience.

Selon le résumé qui nous est parvenu, la Télégonie commençait après le massacre des prétendants, là où l’Odyssée prenait fin :
Les prétendants morts furent brûlés. Ulysse fit des sacrifices aux nymphes puis voyagea à Élis où il rendit visite à Polyxénos. Celui-ci lui fit présent d’un cratère sur lequel étaient contées les histoires de Trophonios, Agamédès et Augias.
Il se rendit ensuite dans la province de Thesprotie et épousa la reine Callidicé qui lui donna un fils, Polypœtès. Il se battit au côté des Thesprotes (ou bien à leur tête comme leur roi) dans une guerre contre leurs voisins qui les avaient attaqués. Arès obligea les troupes d’Ulysse à se replier. Athéna s’opposa alors à son frère, mais Apollon s’interposa pour ramener la paix. A la mort de Callidicé, la royauté passa aux mains de Polypœtès, et Ulysse retourna à Ithaque.
Dans le même temps, sur l’île d’Aia, Circé élevait seule Télégonos, le fils qu’elle avait conçu avec Ulysse. Sur le conseil de la déesse Athéna, Circé révéla à Télégonos le nom de son père afin qu’il puisse partir à sa recherche. Elle lui donna une lance extraordinaire surmontée d’un dard venimeux de raie, œuvre d’Héphaïstos.

Télégonos s’embarqua avec quelques marins, mais une tempête les rejeta sur les côtes d’une île qu’ils ignoraient être Ithaque. Afin de constituer une provision de vivres, ils se livrèrent au pillage et volèrent le bétail qui se trouvait appartenir à Ulysse. Pour défendre son bien, ce dernier intervint et un combat s’engagea. Télégonos le blessa mortellement avec sa lance, réalisant ainsi la prophétie de Tirésias qui avait prédit que la mort d’Ulysse lui viendrait de la mer. Tandis qu’il gisait agonisant, Ulysse reconnut son fils Télégonos. Ce dernier, après s’être lamenté de sa méprise, ramena le corps de son père dans l’île d’Aia, accompagné de Pénélope et de Télémaque. Circé brûla la dépouille et rendit les autres immortels.
Puis Télégonos épousa Pénélope, et Télémaque s’unit à Circé.

Dans les débuts de cette nouvelle étape vers l’union intégrale, au-delà du yoga personnel, le chercheur s’ouvre à de multiples possibilités (Ulysse rencontre Polyxénos « celui qui expérimente de nombreuses choses étranges » en Élis, la province où est située Olympie, ville symbolique des chercheurs qui ont accompli le yoga personnel).

Puis intervient une mise en garde avec l’histoire des deux célèbres architectes, Trophonios « celui qui nourrit l’évolution de la conscience » et Agamédès « celui qui a un puissant dessein », qui volaient les biens du roi Augias « lumière éclatante ». (Polyxénos fit présent à Ulysse d’un cratère sur lequel étaient contées les aventures de Trophonios, Agamédès et Augias). Ce mythe a été étudié précédemment dans une variante où le roi était nommé Hyrieus : les deux architectes puisaient subrepticement dans les trésors du roi avant d’être démasqués puis tués.
Il s’agit ici de la tentation de ceux qui ont une grande capacité d’organiser la Connaissance – capacité issue du travail du yoga, car ils sont fils d’Erginos – de faire usage à leur propre profit des « lumières de vérité » reçues de l’être psychique ou de l’Absolu. Le yoga ne doit plus en effet être mené au profit du seul chercheur, même s’il s’agit de la plus haute Connaissance ou libération, mais pour le Divin seul.

Le chercheur prend alors pour but un travail approfondi d’exactitude, la psychisation totale de l’être (Ulysse épousa la reine Callidicé « la juste manière d’agir en vérité »). C’est un yoga qui se poursuit en suivant exactement « les intuitions intérieures issues du plus haut de l’esprit » (l’union a lieu en Thesprotie, région où est « mis au premier plan ce qui parle selon les dieux »). Le fruit en est Polypœtès dont le nom semble signifier « celui qui fait de nombreuses créations sur le plan de l’esprit » (Callidicé conçut d’Ulysse un fils, Polypœtès).
Puis le chercheur rentre dans un conflit intérieur, prétexte à repositionner les aides supérieures qui ont accompagné le yoga jusqu’à ce point (Ulysse ayant pris la tête des Thesprotes dans une guerre contre leurs voisins qui les avaient attaqués, les dieux se mêlèrent au combat).
Tandis que le pouvoir spirituel agissant par le renouvellement des formes tente de se maintenir, il se heurte à l’opposition du maître du yoga, avant que la lumière psychique n’impose finalement la paix (après qu’Arès eut fait refluer les troupes d’Ulysse, Apollon apaisa la querelle entre Athéna et Arès). Ainsi commence à se réaliser la prémonition d’Héra qui savait que les enfants de Léto devaient être de plus grands dieux que les siens. Dans le nouveau yoga, il n’y aurait plus en effet la nécessité de la destruction des formes pour que le progrès évolutif s’accomplisse.
Lorsque l’acte juste est acquis, les capacités créatrices déjà présentes avec l’action juste deviennent pleinement « inspirées » (lorsque Callidicé meurt, Polypoitès devient roi des Thesprotes).

Dans le même temps « la vision discernante de la Vérité » issue de la lumière supramentale consolide les bases de l’élargissement en l’esprit sans que le chercheur puisse faire la liaison avec le travail de transparence qui l’a généré (Circé éleva seul Télégonos « ce qui naît au loin »). Cela se passe en une petite partie isolée de la conscience, la première à être totalement « clarifiée » (sur l’île d’Aia). En effet, si Télémaque représente le résultat du travail de purification « en bas », Télégonos représente la « transparence » en haut.
Une fois que le chercheur a eu la vision que cette transparence du haut était le résultat de son yoga pour la purification de l’intelligence, il doit la confirmer en « redescendant les plans » (conseillée par Athéna, Circé dévoila à Télégonos le nom de son père afin qu’il puisse partir à sa recherche).
Il prend acte que le travail de transparence est accompli lorsqu’il reconnait les premières émergences du nouveau yoga, ce qui est confirmé par sa vision de Vérité (Ulysse fut blessé mortellement par Télégonos avant de le reconnaître, et sa dépouille fut brûlée par Circé).

La transparence étant réalisée, le yoga de « transformation » peut alors commencer dans le corps : « les combats du futur » ou « le travail par intégration » s’appliquent à faire monter les courants divins depuis la matière jusque dans l’esprit, tandis que les forces qui « s’élargissent en l’esprit » œuvrent pour rejoindre la profondeur de la matière.
En effet, l’image est celle d’unions en croix, le fils issu d’une union épousant l’autre femme (ou partenaire) de son père : le fils de Circé, Télégonos, épouse Pénélope tandis que le fils de celle-ci, Télémaque, s’unit à Circé.
Comme le chercheur a réalisé la non-dualité mentale, les protagonistes sont rendus immortels (Circé rend immortels Télémaque, Télégonos et Pénélope).
La Force divine (la Shakti) peut désormais travailler librement dans le corps soit depuis le haut soit depuis le bas selon les nécessités de la transformation et les résistances rencontrées.

Cette dernière œuvre du cycle introduit donc les phases les plus avancées du yoga. Si nous disposons de trop peu d’éléments du côté de la Grèce ancienne pour les approfondir, peut-être en trouverait-on davantage dans le Mahabharata et dans les Védas, et même dans les textes de l’ancienne Égypte gravés dans la pierre.

Car si Victor Hugo écrivit à propos d’Homère dans son William Shakespeare « Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore. », nous pouvons à l’inverse comprendre maintenant qu’Homère était la dernière lumière d’un monde qui plongeait dans l’obscurité.

ET MAINTENANT…

Dans l’Iliade et l’Odyssée, Homère insiste donc tout particulièrement sur deux étapes avancées du yoga qui se traduisent par des renversements dans la conscience.
Il affirme d’abord que la vérité évolutive doit être recherchée dans une acceptation totale de l’incarnation où sont unis l’esprit et la matière, et non dans une voie exigeant de renoncer au monde et visant la seule libération en quelque paradis de l’esprit, sur la terre ou après la mort. C’est le premier grand renversement raconté dans l’Iliade avec la guerre de Troie.

Il énonce ensuite que la sagesse, la sainteté ou le génie ne sont pas les sommets de l’humanité. Si l’homme doit croître dans le mental, il doit ensuite le dépasser, non seulement par une purification approfondie des hauteurs de l’intelligence, mais aussi par celle des racines de l’évolution. Une « transparence parfaite » doit être réalisée, de haut en bas, afin de permettre l’action des forces divines pour la transformation de l’homme en un Homme divinisé, en qui l’esprit et la matière ne font qu’un, sur cette Terre et non en quelque paradis de l’esprit après la mort. C’est le second tournant décrit en détail dans l’Odyssée.

Par les nombreuses aventures d’Ulysse en Égypte, il laisse entendre que cette vision de l’évolution était déjà celle des initiés de l’Égypte ancienne, vision qui devait également faire écho à celle des Rishis de l’époque védique que Sri Aurobindo appelle « les temps de l’Intuition ».

Que peut-on alors comprendre des voies qui, de nos jours, doivent être privilégiées pour accompagner l’évolution, s’il est vrai que l’homme doit désormais y participer consciemment ?
Homère n’annule pas les anciens yogas, même si le chercheur semble devoir traverser des périodes de doute lorsque, par exemple, Achille fait subir des outrages au corps d’Hector. Car le chemin implique des accomplissements qui doivent ensuite être dépassés pour accéder à l’étape suivante. On ne peut en effet annuler la raison tant que n’est pas vaincue l’illusion, abolir un ego (le lion de Némée) qui n’a pas été construit, ou vaincre des désirs (l’hydre de Lerne) qui maintiennent d’autant plus leur emprise qu’ils ont été contraints ou réprimés, ou encore renoncer à l’effort si l’on ne lui a pas d’abord permis de porter tous ses fruits (Sisyphe).
Homère s’appuie donc sur la structure générale des anciens yogas pour proposer une synthèse supérieure. Il maintient la nécessité de la spiritualisation du mental qui implique tout à la fois sa purification et l’ascension des différents plans jusqu’au surmental afin de réaliser une parfaite individuation puis une clarté « en haut » (la libération en l’Esprit). Mais il insiste également sur la purification de la nature inférieure et la libération des modes de la nature afin d’obtenir une transparence « en bas » (la libération de la Nature). Par différents artifices, il indique que les progressions dans les deux voies doivent être menées parallèlement.
Sans les développer, il intègre les bases théoriques, les expériences et les erreurs énoncées par d’autres auteurs, tels les combats contre les illusions, la peur, les désirs et l’ego, les nombreux pièges ou s’engouffre le mental (par exemple les erreurs redressées par Thésée, le manque de consécration de Minos, de Laomédon ou encore des prétendants et de leurs serviteurs etc.). Il souligne que « l’adversité » est le plus souvent induite par le subconscient (Poséidon, « l’ébranleur de la terre »). Celui-ci œuvre dans le même but que les forces spirituelles qui nous paraissent favorables, laissant entendre que les obstacles constituent le meilleur moyen de progresser.
Ce n’est donc pas une voie précise qu’il propose, mais davantage une carte du territoire dans lequel chacun doit tracer son propre chemin s’il veut participer activement à l’évolution.

Près de trois millénaires plus tard, Sri Aurobindo nous offre, avec les mots d’aujourd’hui et en intégrant l’expérience des millénaires passés, une « carte » semblable à celle que nous a léguée Homère.
Nous n’avons pas la prétention d’en faire ici un résumé en quelques lignes mais seulement le désir d’inciter le lecteur à se tourner vers cette œuvre prodigieuse.

Prenant la suite d’Homère, il définit dans le détail le mouvement d’élargissement du mental par l’ascension des plans de conscience et les processus de la libération en l’esprit ainsi que celle de la Nature.
Il donne également une importance primordiale au contact avec le Divin intérieur qui se manifeste tout d’abord par une quête de beauté, d’harmonie et de connaissance plus grande. Ce contact permet la purification et l’orientation de la nature extérieure « qui amène la juste vision dans le mental, la juste impulsion et le juste sentiment dans le vital, le juste mouvement et la juste habitude dans le physique, tous états tournés vers le Divin, tous reposant sur l’amour, l’adoration, la bhakti » afin d’obtenir « la réalisation de l’être psychique », la soumission de la nature extérieure à l’âme. Cette « psychisation » amène non seulement l’exactitude, mais aussi l’ouverture vers les hauteurs et l’union au Divin en l’esprit, puis la descente d’un principe spirituel supérieur lorsque le canal a été clarifié.
Sri Aurobindo recommande d’éviter le chemin qui vise en premier lieu l’ascension de la Kundalini car il présente de grands risques tant que l’ego est présent. Il préconise également d’assouplir, clarifier et discipliner l’intellect en attendant qu’une intuition purifiée ne prenne le relais.
Après l’exposé détaillé des différentes voies de yoga, il encourage chacun à suivre celle qui correspond à sa nature, et pour les plus engagés, à progresser sur tous les fronts à la fois, par un yoga intégral qui s’applique à l’ensemble de l’être sans s’attarder à aucune méthode particulière. Comme Homère, il ne privilégie aucune forme ni aucun procédé, laissant à chacun le soin de trouver sa propre méthode de yoga tant il est vrai que « la vie spirituelle ne peut exister dans sa pureté que si elle est libre de tout dogme mental ».
Son yoga excluant le retrait du monde, le renoncement n’est pas nécessaire, mais le détachement reste indispensable :
« Nombre d’éléments appartenant aux anciens systèmes sont nécessaires sur le chemin : ouvrir plus largement le mental, l’ouvrir au Moi et à l’Infini, émerger dans ce que l’on a appelé la Conscience Cosmique, dominer les désirs et les passions. Un ascétisme extérieur n’est pas essentiel, mais la conquête du désir et de l’attachement et la maîtrise du corps, de ses besoins, de ses appétits et de ses instincts sont indispensables. Les principes des anciens systèmes se combinent : la voie de la Connaissance, par le mental qui apprend à discerner entre la Réalité et les apparences, la voie du Cœur, qui est celle de la dévotion, de l’amour et de la soumission, et la voie des Œuvres, où la volonté se détourne des motifs d’intérêt personnel pour se diriger vers la Vérité et le service d’une Réalité plus grande que celle de l’ego. »
Son yoga repose essentiellement sur une aspiration – à la fois besoin « d’autre chose » et volonté de transformation – sur la sincérité, et sur un « surrender », terme qui fait référence aux notions de consécration, lâcher-prise, soumission à l’Absolu et don de soi.

Il expose les phases ultérieures du yoga au-delà de celles décrites dans La Télégonie : en premier lieu la transformation spirituelle « qui est la descente, stabilisée, d’en haut, de la paix, la lumière, la connaissance, la puissance, la béatitude, la prise de conscience du Soi, du Divin, d’une conscience cosmique supérieure et la transformation en cela de toute la conscience », puis la transformation supramentale qui est la divinisation de la nature toute entière.
Enfin, pour les siècles ou même les millénaires à venir, il évoque certaines caractéristiques de l’Homme supramental et les conditions de l’établissement des premières communautés d’êtres parvenus à ce degré d’évolution.

Mais l’humanité ne peut accéder directement à l’Homme supramentalisé, qui, dans sa définition, ne passe plus par les processus de la Nature ordinaire telle que la naissance et la mort. Le premier pas est donc de réaliser un être intermédiaire que Mère a appelé le surhomme qui en aucune façon ne doit être confondu avec le surhomme de Nietzsche. Il ne s’agit pas non plus d’un homme amélioré, plus saint, plus sage ou doté d’un plus grand génie, mais d’un être qui, par l’évolution et la transformation, arrivera à manifester les forces et la conscience supramentales.
C’est ce passage qui a été consigné dans les treize volumes de l’Agenda. Il commence avec « le renoncement à la sérénité du détachement total et à l’attitude d’autorité que confère l’union totale avec le Divin, obtenue à partir de la vision intérieure de la vérité ». Car, comme l’explique Mère, « poursuivre dans la voie de la sérénité absolue implique le retrait de l’action. Et comme le but est de réaliser le Supramental sur la terre, l’action est nécessaire ».

Confident de Mère durant de nombreuses années et familier de l’œuvre de Sri Aurobindo, Satprem a tenté de donner les premières clefs de passage dans son livre La genèse du surhomme.
Ayant renoncé à changer le monde avant de s’être transformé lui-même, ayant choisi la voie du monde et non l’évasion dans les royaumes de l’esprit, le chercheur pourra d’abord prendre l’habitude de se retirer au-dedans, de faire « un pas en arrière » pour se positionner dans une clairière silencieuse où la mécanique habituelle n’a plus de prise, pour se « désidentifier ».
Puis il observera attentivement les moindres évènements, les moindres vibrations, sans les « rectifier » automatiquement, c’est-à-dire sans les recouvrir instantanément par les filtres de ses espoirs, de ses désirs, de ses préférences, de sa moralité, de ses croyances, de ses attirances ou de ses répulsions, et de ses habitudes. Alors, petit à petit, il percevra « la loi du rythme » qui est celle de l’exactitude, et entrera dans une nouvelle compréhension à travers les moindres détails du quotidien.
Et Satprem note en quelques brèves formules certaines clefs qui complètent ou expliquent le travail d’Ulysse, celui de la transparence sur laquelle il insiste lui aussi particulièrement :
– « Tout va dans le sens » : il n’y a ni obstacles, ni choses négligeables ou négatives, ni circonstances contraires, mais seulement de l’inconscience.
– « Regarde la Vérité qui est partout » : coexistant avec sa déformation, et il y a une vibration vraie dans chaque chose.
– « Du dedans au dehors » : le chercheur apprend à voir que tout trouble intérieur provoque un dérangement dans la matière, et qu’inversement, celle-ci répond par l’harmonie à la vérité intérieure.
– « Chaque seconde totalement et clairement » : le chercheur doit faire croître son feu intérieur, son intensité de présence à l’instant et sa transparence.
A la suite de Sri Aurobindo qui exprime que le chemin est une voie d’ascension puis d’intégration dans les profondeurs afin d’y faire descendre la lumière conquise dans les hauteurs, Satprem explique qu’il s’agit d’une voie de descente qui demande de « clarifier » sans cesse, d’un fonctionnement très humble, très loin des grandes illuminations et révélations de la voie de l’ascension, car, nous dit-il, « nous avons été faussés par la tradition du visionnaire, par les vérités partielles conquises par nos efforts, nos vertus et nos méditations qui emprisonnent plus solidement que tout ». C’est par nos tâtonnements, nos trébuchements et nos erreurs que nous progressons.
Il insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’évènements, d’incidents ou de rencontres inutiles ou sans importance, rejoignant Mère qui affirmait que les choses que nous jugeons négligeables ont souvent plus d’importance que de soi-disant grands évènements.
Et plus le chercheur avance, plus il devient conscient d’une « réponse » dans les faits et d’une Aide qui ne lui a jamais fait défaut et sait où il va.
Son besoin de vérité augmente en proportion de son étouffement. « Son feu se forme par les parcelles de conscience qu’il met dans une inconscience », jusqu’à ce qu’il entre dans l’émerveillement de l’exactitude, partout et dans chaque seconde, jusqu’à ce qu’il touche à l’Harmonie du nouvel état, avec l’aide du pouvoir de Vérité qui presse sur le monde.

Par-delà les millénaires, d’Homère à Sri Aurobindo, nous voyons avec émerveillement qu’une même vision de l’évolution se poursuit d’âge en âge. Sans doute les accomplissements présentés dans cette mythologie peuvent-ils nous sembler si éloignés de nous que le découragement peut nous saisir avant même d’entrer sur le chemin. Mais jamais l’enfant ne marcherait ni ne parlerait si son aspiration à croître ne l’emportait sur tout. De même, refusons toute tiédeur, laissons ce besoin nous porter et naître en nous le feu intérieur. Nous avons la chance immense de connaitre le sens de notre évolution, d’en avoir les clefs et de savoir ce qui nous attend sur le chemin. Peu importe alors la longueur de la route si nous accompagnent les paroles de ces visionnaires, fondées sur leur expérience, qui nous promettent un monde de joie.
Si parfois la Terre peut nous sembler abandonnée des dieux, et l’homme livré à ses démons, gouverné par l’inconscience et le mensonge, n’oublions jamais que les obstacles sont aussi des grâces, et travaillons dans la vérité et pour la Vérité, faisant confiance à la parole de Sri Aurobindo :
« Ne laisse pas la prudence du monde murmurer de trop près à tes oreilles car c’est l’heure de l’inattendu ».