INTRODUCTION A L’INTERPRÉTATION DES MYTHES GRECS

Print Friendly, PDF & Email

Ce qui est nécessaire, c’est qu’advienne un tournant dans l’humanité que quelques-uns ou un grand nombre percevraient au point d’en avoir la vision, de le ressentir comme un besoin impérieux et une possibilité, d’avoir la volonté de le réaliser en eux-mêmes et d’en découvrir la voie 

Sri Aurobindo, The Life Divine, Chap XXVIII (Traduction de l’auteur).

Introduction

Dans ce monde, nombreux sont ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se sentent asphyxiés, ne perçoivent rien de « réel » et aspirent au fond d’eux-mêmes à un puissant changement. Plus nombreux encore ceux qui sentent que l’humanité s’est engagée dans une impasse, en souffrent, et savent confusément que la solution ne peut plus être extérieure.
Certains, conscients de leur impuissance, dégagés de tous les « ismes » aussi bien politiques, philosophiques que religieux, ayant laissé derrière eux l’humanitaire et les tentations révolutionnaires, parfois détruits dans leur âme ou dans leur corps, quittent les chemins de l’extérieur pour tenter l’aventure intérieure.
Ils se mettent alors en quête d’un guide ou d’une voie, pour comprendre et tenter de se transformer, afin d’atteindre un idéal qu’ils se sont construit. Chacun, selon sa nature et les « synchronicités » de la vie, s’oriente dans une voie ou dans une autre, errant souvent bien longtemps avant de « reconnaître » la sienne, par quelque mystérieuse adéquation.

Cependant, celui qui ne veut plus se limiter à une vision partielle résultant d’une expérience particulière, et qui aspire à une synthèse plus haute et plus vaste, se trouve face aux innombrables religions et sagesses d’Orient et d’Occident, aux faux ou vrais gurus, aux pseudos ou véritables « éveillés », « illuminés » ou « libérés vivants ». Chacun d’eux propose une voie ou affirme qu’il n’en existe aucune. Certains entraînent sur le chemin des « pouvoirs », d’autres les évitent à tout prix. Les uns ne jurent que par la montée de la « Kundalini », les autres mettent en garde contre elle. D’aucuns rejettent le mental, tandis que d’autres exigent sa pleine maturité. Nombre de voies n’annoncent de salut que dans les hauteurs de l’esprit, hors de ce monde ou après la mort, tandis que d’autres, de plus en plus nombreuses, aspirant à une transformation humaine en profondeur, se réorientent vers le corps, jusqu’à envisager une mutation de la « conscience cellulaire » comme seule issue possible pour la survie de l’humanité.

Le chercheur doit bientôt faire le constat que, si tous les véritables éveillés approchent la même Réalité, souvent à travers des expériences similaires, chacun d’eux, selon sa « couleur », l’exprime à sa façon et transmet un enseignement qui lui est propre.
Il doit se rendre à l’évidence qu’une pluralité de voies est nécessaire, même si un grand nombre d’entre elles doivent encore évoluer afin d’abandonner toute prétention à détenir LA « vérité ». Il semble même évident que chacun, ultimement, doive suivre sa propre voie d’évolution.
Il doit aussi admettre que toute expérience particulière de la Réalité vécue et transmise par un maître – rapidement déformée et codifiée par ses disciples – perd le souffle qui l’anime et devient rapidement lettre morte, ou bien, qu’emprisonnée dans les carcans des dogmes religieux, une vérité qui se voulait vivante et donc toujours fluctuante a été vidée de sa substance.

Reconnaissant comme dénominateur commun que ces voies ne visent qu’à accélérer ou perfectionner le mouvement évolutif – que ce soit à des fins personnelles, collectives ou divines, aussi hautes soient-elles – on peut se demander s’il est possible de concevoir une vaste synthèse et dégager les orientations communes qui permettraient d’éclairer le chemin de ceux qui aspirent à « autre chose », et pourquoi pas, aussi, celui de l’humanité.

C’est à une telle démarche que se livrèrent les maîtres de sagesse grecs, à la suite des initiés de l’ancienne Égypte et des rishis de l’époque Védique. Non pas un inventaire des voies et enseignements spirituels – ce qui devait être, même dans l’antiquité, une gageure irréalisable – mais une vision de l’aventure humaine, en particularisant les grandes étapes de son évolution et en signalant les obstacles qui jalonnent le parcours.
Le présent ouvrage se propose donc de montrer que la mythologie grecque est, en son essence, la tentative de réaliser une telle synthèse.

Pour différentes raisons que nous examinerons plus loin, les anciens furent obligés de crypter leurs connaissances sous formes de mythes afin qu’elles ne soient accessibles qu’aux seuls initiés possédant les clefs. Cette étude n’aurait aucun fondement si nous ne commencions par expliciter celles que nous avons retrouvées.
Cette synthèse ne fut pas, chez les premiers poètes grecs, le résultat de spéculations intellectuelles, mais le fruit d’expériences. Homère en est bien sûr la figure la plus grandiose. De nos jours, et à notre connaissance, seul Sri Aurobindo réalisa une synthèse équivalente, donnant même accès à de nouvelles possibilités évolutives. C’est donc bien évidemment sur un rapprochement entre les œuvres de ces deux géants de la spiritualité que sera construite cette étude.

Une telle tentative oblige à un total pragmatisme et à écarter dans un premier temps les expériences particulières et croyances de toutes sortes.
Si évolution il y a – et toute démarche dite « spirituelle » doit s’inscrire dans cette évolution – alors il est nécessaire de plonger dans ses archives, d’en dégager le scénario passé, la phase présente, et d’y intégrer les expériences de ceux qui en poursuivent le mouvement, afin d’ouvrir les chemins du futur.

Deux moyens sont privilégiés pour mettre à jour les lignes directrices de l’évolution passée et présente : l’observation de la nature animale et du développement de l’homme (depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte) et l’investigation intérieure des couches de la conscience.

De cette synthèse, les « initiés » grecs ont fait ressortir trois grands mouvements
– Une évolution propre à l’homme, faisant suite à l’évolution animale dont nous conservons les mémoires, qui suit une progression mentale – celle de l’« intelligence » qui allie logique et intuition – selon sept grandes étapes représentées par les Pléiades. L’humanité dans son ensemble fonctionnerait sur les trois premiers niveaux, et quelques rares individus sur le quatrième.
– Un lent processus de purification des mélanges et impuretés résultant de l’évolution passée, et de libération des supports évolutifs qui ne sont plus nécessaires aux phases futures de l’évolution.
– La croissance d’un « être intérieur », appelé dans cette étude « être psychique » selon le terme grec Ψυχη (Psyché), représenté par Léto et ses enfants, Apollon et Artémis, «appelés à être de plus grands dieux que les enfants de Zeus et d’Héra ».

Tout chemin spirituel, qui n’est en fin de compte qu’une volonté d’accélérer le mouvement de la nature, devrait donc œuvrer :
À développer le mental jusqu’à ce que sa composante logique retrouve sa juste place et devienne un parfait outil d’exécution au service de la Vérité perçue par l’intuition.
À une purification et une « libération » (peurs, ego, désir, attachement, etc.) jusqu’à la réalisation d’une parfaite identité avec le Réel. Cela inclut la libération de tout système, de ce qu’il faudrait réaliser pour parvenir au but ou de toute idée préconçue du chemin hormis celle d’être parfaitement soi-même en Vérité.
À réaliser un transfert de la gouvernance de la nature inférieure, de l’ego à l’être intérieur qui est uni au Divin.

Les mouvements sont indépendants les uns des autres, mais leur résultante est une spirale évolutive, conséquence d’un mouvement d’ascension/intégration et de la nécessité de réaliser dans le vital et dans le corps ce qui l’a été dans le mental. Ce mouvement spiralé fait donc revivre les mêmes types d’expériences mais à des niveaux de conscience différents.

Leur indépendance permet, à toute époque et à tout niveau de progression dans le mental, de procéder au « dévoilement » de notre nature essentielle afin de retrouver un certain niveau de Réalité. Dévoilement pour lequel il n’y a sans doute pas d’autre chemin qu’une implication totale, soutenue par un feu intérieur, dans tout ce que la vie propose à chaque instant, et selon notre propre nature.

Le processus d’ascension/intégration rend nécessaire et permet une plongée toujours plus profonde à rebours dans les mémoires de l’évolution humaine et animale, depuis l’ego humain jusqu’à la formation du « moi » animal, et plus loin encore vers les formes de vie élémentaires. Nous en conservons en effet une forte empreinte et de très nombreux fonctionnements, la plupart du temps inconscients, qui se mêlent à ceux des plans supérieurs et les perturbent.

Toutefois, si les voies d’union avec les mondes de l’Esprit étaient tracées depuis longtemps, les anciens se heurtèrent à ce qui leur semblait des barrières infranchissables dans le processus de transformation des mémoires de l’évolution.
Ces initiés proclamaient en effet l’existence, au-delà des apparences, d’une Réalité en laquelle tous les êtres sont unis, et la persistance d’une illusion de séparation cachant à l’homme sa vraie nature et l’enchaînant à son ego. Ils affirmaient aussi que l’homme a la possibilité de contacter cette Réalité, le « Divin » sous ses formes personnelle ou impersonnelle, et de s’unir à Lui. Par cette union, il pouvait réaliser également son unité avec toutes les créatures, la nature et l’univers. C’est le sens du mot sanskrit Yoga qui signifie « union ». Le terme « yoga » désigna aussi par la suite les méthodes préconisées pour y parvenir.
Cette union fut cependant considérée pendant bien longtemps comme l’aboutissement ultime de tous les Yogas, car la transformation de la nature humaine, pour en faire un instrument parfait de la Vérité, semblait tâche impossible. S’y opposait en effet l’héritage des millénaires de l’évolution. L’union pouvait être réalisée sur le plan mental et vital, mais les initiés se heurtaient à la nature corporelle la plus archaïque, soumise aux soi-disant « lois de la nature », qui opposait un obstacle insurmontable à la transformation. Le mental pouvait être rendu silencieux, le vital pacifié dans une certaine mesure et la racine du désir arrachée, mais les réactions primitives et les habitudes corporelles refusaient obstinément de changer, avec tout leur cortège de souffrances, de maladies et de mort. L’unité avec l’Absolu était réalisée en Esprit mais la nature restait rebelle. L’homme restait rivé à sa nature animale sans réel espoir de transformation. Aussi, bien des systèmes aboutirent-ils à un rejet de la vie terrestre et de ses activités ; les paradis furent exilés hors de la terre en des lieux mythiques du monde de l’Esprit. Ou bien, comme pour beaucoup de nos jours, la conception matérialiste suffit à justifier l’existence.

Mais les sages de la Grèce antique refusèrent de considérer cette défaite comme inexorable et cette scission comme la seule issue : ils contestèrent le bien-fondé d’une existence terrestre qui aurait pour seul but de s’en évader ou d’en jouir sans frein. Cette « réorientation » de la spiritualité fut de leur temps un terrible combat, sans doute mené autant sur le plan intérieur individuel qu’à l’extérieur entre les différentes écoles initiatiques : nous verrons comment la guerre de Troie en relate les épisodes d’autant plus sanglants que les difficultés étaient réputées insurmontables.

Cette ouverture fut toutefois de courte durée, sans doute parce que l’humanité n’était pas prête. La chrétienté imposa en effet à l’Occident l’idée d’un paradis hors de la terre que le croyant doit mériter par une vie de labeur et de souffrances et d’un monde déchu dont il doit être rédempté. (Agenda de Mère Tome 8 p.273 : « La souffrance est une nécessité évolutive pour sortir de l’animalité, de l’inertie animale. » et p.254 : « Le christianisme déifie la souffrance pour en faire l’instrument du salut de la terre. (…) L’action de la religion chrétienne sur la terre a été de déifier la souffrance parce qu’il était nécessaire que les hommes comprennent – non seulement comprennent mais sentent et adhèrent à la raison d’être (la raison d’être universelle) de la souffrance sur la terre comme moyen d’évolution. Maintenant, cela devrait être dépassé, et il est nécessaire de quitter cela pour trouver autre chose. »

Spiritualité et évolution humaine sont donc considérées dans cet ouvrage – et à l’instar des anciens grecs – comme indissociables. Il n’y a donc pas des « choses spirituelles ou sacrées » et d’autres qui ne le sont pas. Et l’évolution ne doit nous conduire ni vers une fuite dans l’Esprit, ni à un déni matérialiste qui rejetterait toute forme de Réalité supérieure et conduirait inexorablement à la glorification des egos.

Il est donc grand temps que notre civilisation occidentale, au matérialisme arrogant, comprenne que la civilisation grecque dont elle se réclame, avait conservé, à l’inverse de la nôtre, un haut degré de spiritualité.
Cette spiritualité qui imprégnait la vie, elle la cachait en son propre cœur, voilée par des mythes dont la signification était celée au monde extérieur. Elle la révélait à quelques chercheurs sincères en des lieux particuliers, les « Écoles des Mystères », dont l’enseignement était plus particulièrement associé à l’une des divinités du panthéon grec. Les plus connues sont celles d’Éleusis et de Samothrace.

Que se passait-il dans ces écoles avant qu’elles ne tombent progressivement en décadence au VIe siècle avant notre ère. Ce processus de décadence et de perte progressive du sacré dans la Grèce antique a été décrit par Julian Jaynes dans son livre « La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit ». Quel enseignement y était-il dispensé, quels rites pratiqués, nul ne