Jason et la toison d’or

Print Friendly, PDF & Email

Ce chapitre, reproduit ici dans son intégralité (hormis les notes de bas de page), est le troisième du Tome 2.

LA CONQUÊTE DE LA TOISON D’OR

 

L’ILLUMINATION
OU
L’EXPÉRIENCE D’UNE « DESCENTE » DES PLANS SUPÉRIEURS

 

Un âge de la Vérité, le Satya Youga des Indiens, ou, plutôt, un âge de l’intuition a précédé l’histoire de notre humanité mentale. Notre enfance au monde, si l’on en juge par les bribes de tradition, fut saisie d’une illumination, comme l’est parfois notre brève enfance humaine avant que la raison ne piétine nos rêves, ou comme l’est le chercheur de vérité quand, soudain, au début de sa quête, le voile se déchire un instant, dans un éblouissement, pour lui dire : « Voilà où tu vas. » Puis tout se referme et nous sommes laissés au lent piétinement des années, ou des siècles, pour redécouvrir, longtemps plus tard, une vérité d’enfant.

                                                                                                                                                          Satprem

 

 

Si le mythe de la Toison d’Or a été placé par les Anciens dans la descendance de Japet, et plus précisément dans celle d’Éole, c’est que l’expérience qui couronne la progression relève plus particulièrement de l’ascension des plans de conscience et non de la voie de purification-libération dans la descendance d’Océanos, même si l’être psychique peut également se manifester d’une manière ou d’une autre.
Autrement dit, c’est une expérience qui résulte davantage d’un perfectionnement, d’une purification et d’un élargissement de la conscience mentale, que d’un vrai travail de purification-libération du vital, même si les deux voies ne peuvent jamais être totalement dissociées.

Tel qu’il a été rapporté par Apollonios de Rhodes, le mythe de Jason et des Argonautes retrace le parcours du chercheur depuis son entrée effective sur le chemin jusqu’à l’expérience majeure d’une « descente » spirituelle de force et de connaissance depuis le plan du surmental. Cette descente « illumine » d’abord le mental puis descend éventuellement dans les centres en dessous, créant une certaine ouverture psychique au niveau du cœur. En effet, la lumière agit d’abord dans le mental – car le mental supérieur reçoit plus rapidement ce qui descend – bien que ce soit le cœur qui reconnaisse toujours le premier l’essence divine. C’est pourquoi Hermès figure parmi les ascendants de Jason (c’est une descente du surmental) et ce pourquoi on peut considérer la lignée de Créthée comme appartenant au plan du mental supérieur.
En général, à notre connaissance, cette première expérience ne dure pas au-delà de quelques jours ou quelques semaines. Elle constitue seulement une déchirure temporaire du voile dans le mental. C’est la raison pour laquelle Médée se sépara de Jason au retour de la quête, détruisant même les fruits de leur union (elle tuera ses enfants avant de retourner en Colchide). En effet, seules les « réalisations » sont définitives.

Cependant, ce serait une erreur de considérer que cette expérience d’illumination constitue un passage obligé au début du chemin, ni même qu’elle soit la première à surgir, même si c’est la plus répandue dans une civilisation qui met le mental en avant. Beaucoup d’autres chercheurs expérimentent en premier une ouverture psychique ou l’une des innombrables expériences dont Sri Aurobindo parle abondamment dans les Lettres sur le Yoga.

 

Même si les Anciens n’ignoraient pas l’impérative nécessité de la purification-libération, puisqu’ils célébrèrent en tout premier lieu les travaux d’Héraclès, la quête de la Toison d’Or semble avoir pris une importance croissante au cours du temps.
En effet, la voie de la purification-libération se heurtant à des impossibilités majeures de transformation, cette expérience fut mise en avant comme un premier pas vers l’expérience d’union dans le Soi ou vers « l’éveil », et considérée comme primordiale, du moins tant que la voie dionysiaque de l’extase mystique ne s’imposa pas à sa place dans nombre d’écoles initiatiques.
A notre époque, si beaucoup d’écoles continuent à rechercher cette union avec le Soi, Sri Aurobindo pour sa part insiste surtout sur la « psychisation » de l’être comme premier mouvement, qui doit accompagner la spiritualisation du mental, afin de permettre ultimement le travail de la Force du Suprême pour la transformation de l’être extérieur. Cette progression permet en effet d’éviter bien des pièges.
De plus, son but étant la divinisation de la nature pour l’humanité entière, il voulait ainsi éviter que se reproduise les vieilles erreurs du passé qui se contentent d’une libération individuelle en l’Esprit sans rien changer à la nature extérieure du chercheur ni au reste de l’humanité.

Satprem, à la suite de Sri Aurobindo, dans son livre La Genèse du Surhomme, semble même indiquer qu’à partir d’un certain niveau de progression dans l’ascension des plans de conscience, le chercheur doit renoncer à poursuivre plus avant dans cette voie pour procéder à une purification-libération approfondie de sa nature. Pour lui, à un certain moment, le chercheur doit choisir entre la voie de l’ascension dans laquelle il peut explorer les plans supérieurs du mental « qui sont comme la source pure de tout ce qui se passe ici dans la déformation » et la voie de libération de la Nature. Il nous dit que la première voie est si tentante que tous les sages du passé ou les esprits avancés d’aujourd’hui l’empruntent, mais qu’arrivés là-haut, on ne peut que s’apercevoir que les moyens de là-haut n’ont guère de pouvoir ici. C’est, dit-il, l’éternelle histoire de l’Idéal et des réalités. Pour lui, il ne s’agit pas de rejeter tous les encombrements pour s’échapper vers le haut, mais d’une méthode globale qui serait davantage une descente ou plutôt un dévoilement de la Vérité partout contenue, jusque dans les cellules de notre corps.

Même si l’on admet que cette expérience de la descente d’éclairs de vérité issus du surmental n’est que l’une des formes possibles, il nous faut encore être très prudents avant de considérer le récit qu’en a fait Apollonios de Rhodes comme la seule démarche vers elle.
En effet, autant la description du chemin théorique est relativement aisée lorsqu’il s’agit d’en illustrer les buts principaux (par exemple dans la voie de psychisation de l’être, l’abandon du désir et de l’ego, la lutte contre l’illusion et les peurs, l’élargissement de la conscience, etc.), autant le problème se complique lorsqu’il s’agit des expériences, car il est alors nécessaire de distinguer le général du particulier.
Il est ainsi impératif de déterminer dans quelle mesure les expériences vécues sur le plan individuel sont un passage obligé pour tous, si elles sont propres à une voie particulière ou à un type d’individu, se produisent toujours dans le même ordre et font partie d’un processus répétitif ou en marquent la fin.
Si la connaissance préalable de certaines étapes peut éventuellement aider le chercheur, elles doivent être parfaitement définies, universelles, et les processus évolutifs qui y conduisent clairement identifiés. Leur exposé ne doit pas conduire le chercheur à s’inquiéter de n’avoir pas vécu telle ou telle expérience, ni à dresser une hiérarchie dans la progression, tombant ainsi dans le piège classique de la course aux grades spirituels. Ce fut sans doute ce qui motiva en grande partie l’interdiction absolue de toute divulgation, même partielle, du sens profond des mythes.
En tout état de cause, les initiés ont toujours recommandé aux chercheurs de ne partager leurs expériences qu’avec leurs guides, ou du moins avec la plus grande prudence pour éviter la trop rapide dissipation de l’énergie et la perte de nombre de leurs bénéfices.

De nombreux récits du mythe de la Toison d’Or semblent avoir existé mais une seule version grecque complète nous est parvenue, celle d’Apollonios de Rhodes qui date de l’époque hellénistique, vers le IIIe siècle avant J.-C. C’est elle qui servira de base à notre étude.
Il existe une autre version d’un auteur latin du premier siècle après J.-C., Caius Valerius Flaccus, largement inspirée d’Apollonios.

Chaque chercheur pourrait donc faire un récit de « sa » quête. La progression que nous allons examiner à travers ce texte commence dès les préliminaires du chemin.
L’expérience de l’illumination proprement dite n’intervient qu’à la fin du récit. Comme c’est une descente des plans de l’Esprit, celui-ci choisit son heure, mais il semblerait que le chercheur soit averti quelque temps à l’avance que quelque chose d’exceptionnel va se produire.
Elle peut donc survenir au milieu de la vie courante, sans aucune condition particulière, mais les conditions extérieures « s’organisent » pour que le chercheur puisse la vivre pleinement.
Pour les chercheurs qui n’ont pas assez travaillé la purification de leur être, la puissance de la force qui descend produit aussi le plus souvent des manifestations d’exubérance difficilement maîtrisables dues à l’irruption de cette force dans un vital non purifié.

Signalons enfin que ce mythe est étudié ici sur la base des expériences intérieures mais qu’il peut pour chacun être illustré avec des confrontations extérieures tant il est vrai, comme le dit Satprem, que : « Toutes les routes du dehors sont comme doublées d’une route intérieure, et les obstacles, les ombres, les accidents que nous n’avons pas surmontés sur la route du dedans reviennent à nous sur la route du dehors, mais une route infiniment plus dure, plus longue, plus impitoyable parce qu’elle avale toute une vie pour une seule petite expérience qui nous fait dire un jour : Ah ! C’est tout ! ».